LE STYLE DE MONTESQUIEU
Montesquieu, qui vit les vingt-six dernières années du règne de Louis XIV, est un des glorieux continuateurs des grands classiques du dix-septième siècle. S il innove en quelque chose, c'est sans porter atteinte au riche fonds que lui ont transmis ses devanciers. Il offre « une langue dont les nouveautés viennent des choses, non des mots, et qui nous donne le plaisir du changement, sans qu'il en coûte rien au goût'. » C'est un modèle de style nerveux et précis. 11 sait, suivant la pensée de Joubert, faire dire aux petites phrases de grandes choses^. Il aime et excelle à serrer ses idées. Il fuit avant tout la prolixité, et a pour système d'éviter tous les détails qui ne sont pas nécessaires.
« Il ne faut pas toujours, dit-il excellemment, tellement épuiser un sujet qu'on ne laisse rien à faire au lecteur. Il ne s'agit pas de faire lire, mais de faire penser. »
Dans sa phrase vive, qui a été longtemps méditée, il entasse, il presse les idées et les faits :
«Le peuple romain, plus qu'un autre, s'émouvait par les spectacles. Celui du corps sanglant de Lucrèce fit finir la royauté. Le débiteur qui parut sur la
« D. Nisard, Histoire de la litt. franc., t. IV, ch. vui, %\y. * J. Joubert, Pe-seV.y, t. II, p. 363.
place couvert de plaies fit changer la forme de la république, La vue de Virginie fit chasser les déceravirs. Pour faire condamner Manlius, il fallut ôter au peuple la vue duCapitole, La robe sanglante de César remit Rome dans la servitude *. »
Dans ce beau passage, la concision ne prend rien sur la clarté. Tout fait image et sert de preuve rapide. L'esprit est entièrement satisfait. Mais souvent le style de Montesquieu n'est pas concis, il estécourté et manque de développement.
Quelquefois aussi il est tendu et recherché. Dans ses trois principaux ouvrages, Montesquieu a su changer de ton et prendre le style des sujets différents qu'il traitait. Cependant, dans tous ses écrits, excepté les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains et le Dialogue de Sylla et d'Eucrate, l'admirateur du pompeux Florus a trop affecté les antithèses ingénieuses, les faux brillants, les grâces maniérées; enûn, il a parfois tout sacrifié à la démangeaison de montrer de l'esprit. Voltaire l'appelait le sautillant Montesquieu; il admirait qu'un homme écrivant sur les lois dît dans sa préface « qu'on ne trouvera point de saillies dans son ouvrage », et il s'étonnait encore plus que ce livre fût un recueil de saillies. Il ne comprenait pas ce « Montaigne législateur*», qui s'avisait de « traiter du fondement des lois en épigrammes^ », et, au lieu déjuger, s'amusait à satiriser*.
Les critiques de Voltaire conireV Esprit des lois ont été inspirées en partie par le ressentiment, et peut-être aussi par un peu de jalousie. Montesquieu s'était attiré la colère de Voltaire par ce passage des Lettres ^persanes :
« Ce sont ici les poètes, c'est-à-dire ces auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les agréments. »
Le détracteur de la poésie avait eu beau excepter nommément les poètes dramatiques du mépris qu'il témoignait pour tous les autres; cette raison ne suffisait pas pour apaiser l'auteur de IdiHenriade. Aussi, quand on lui reprochait d'être trop sévère contre l'auteur de YEiorit des lois, il se contentait, dit-on, de répondre : « Il est coupable de lèsepoésie. »
Pour un tel crime, Montesquieu méritait d'être traité en toute rigueur. Aussi Voltaire ne lui a-t-il fait grâce sur rien, et, dans son Commentaire sur l'Esprit des lois, il prétendit relever trois cents passages contenant des erreurs essentielles.
Non seulement il se plaisait à noter et à exagérer les fautes du pré-
^ Esprit des lois, liv. XL ch. xx.
* Lettre à l'abbé d'Olivet, 5 février 1767. 3 Dialog., loc. cit.
* Ibid., XXYI, x« entretien.
sident ; mais il encourageait les autres à imiter sa sévérité. C'est ainsi que, bien aise de voir Linguet entreprendre la critique de l'Esprit des loin, il lui en signalait lui-môme les défauts :
o Je crois^ comme vous, monsieur, lui écrivait-il le 15 mars 1767, qu'il y a plus d'une inadvertance dans VEsprit des lois. Très peu de lecteurs sont attentifs; on s'est aperçu que presque toutes les citations de Montesquieu sont fausses '. »
Tout en reconnaissant l'esprit et le génie du rival de Grotius et de PuiTendorf, il ajoutait :
« Je ne serais pas étonné que cet ouvrage célèbre vous paraisse plus rempli d'épigrammes que de raisonnements solides. »
La partialité de Voltaire à l'égard de Montesquieu est évidente ; mais elle n'empêche pas que le philosophe n'ait raison dans ses critiques contre les brillants défauts de l'auteur de VEsprit des lois.
Voltaire lui a reproché aussi de manquer quelquefois de correction, et ce reproche est également fondé.
Montesquieu est un de nos écrivains les plus spirituels et les plus originaux, mais non pas tout à fait un des plus corrects. « Il ne soigne point son style, qui est bien plus spirituel et quelquefois même nerveux qu'il n'est pur, » disait d'.Yrgenson^ bon connaisseur. On pourrait, en effet, relever, dans les divers écrits de Montesquieu, une assez notable quantité d'incorrections plus ou moins graves. On lit dans une de ses meilleures pages :
o Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous 3. »
Jean-Jacques Rousseau, conseillant la lecture des Lettres persanes à un jeune écrivain de Genève , remarquait qu'on y trouve diverses fautes de langue, et en donnait cet exemple, tiré de la quarante deuxième lettre :
« Tel que l'on devrait mépriser parce qu'il est un sot, ne l'est souvent que parce qu'il est homme de robe. »
« La faute, ajoutait Rousseau, est de prendre pour le participe passif méprisé, qui n'est pas dans la phrase, l'infinitif mépriser, qui y est *. »
* Voltaire renouvelle le même reproche dans son dialogue XXIV : « Ce qui est encore révoltant pour un lecteur un peu instruit, c'est que presque partout les citations sont fausses; il prend toujours son imagination pour sa mémoire. » (Voir la notice du Siècle de Louis XIV.)
* Mém. du marquis d'Ârgenson, Bibl. elzév., t. V, p. 87.
* Dialog. de Sylla et d'Eucrate.
* Lettre à .M. Moulton, 25 nov. 1762.
Cette faute se rencontre assez souvent dans les écrivains ; mais ce n'en est pas moins une faute.
Voltaire, dans son Commmtaire sur l'Esprit des lois, a également relevé quelques incorrections ou impropriétés de Montesquieu, telles que cette phrase : « Pour aimer la frugalité, il faut en jouir '. » C'est pratiquer et non pas jouir qui aurait ici rendu la pensée de l'auteur.
Nous ne croyons pas non plus que la propriété des termes soit parfaitement observée dans cette phrase, d'ailleurs très belle et très élevée :
« Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent, ou la précipitent; tous les accidents sont soumis à ces causes; et si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille : en un mot, V allure principale entraine tous les acciden' s particuliers *. »
Peut-on bien dire qu'une allure pri7icipale entraine tous les accidents particuliers? L'expression est-elle assez juste ? est-elle assez claire? D'ailleurs cette dernière qualité, la clarté, est loin de se rencontrer toujours dans le style de Montesquieu. Par exemple, quand il dit que les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent du la nature des choses 3, l'expression n'est-elle pas à la fois obscure et impropre?
S'il n'y a pas d'obscurité, au moins y a-t-il beaucoup de recherche dans cette autre phrase :
« Quand il serait inutile que les sujets eussent une religion, il ne léserait pas que les princes en eussent et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent pas les lois humaines puissent avoir *. »
Enfin, pour ne pas insister davantage sur quelques taches que présentent les ouvrages d'un de nos plus brillants écrivains, nous terminerons en disant que sa diction, habituellement si vive, si légère, manque parfois d'harmonie.
Un autre reproche, qui touche à l'ensemble de la composition, a été justement adressé à Montesquieu : c'est de manquer de méthode.
11 avait la tête remplie d'idées et de faits, et il en était comme obsédé quand il écrivait. Obligé de choisir, il le faisait avec une sorte de brusquerie peu méthodique.
« Dans cette foule d'idées qui se présentent à mon esprit, dit-il en commençant le livre XIX, je serai plus attentif à l'ordre des choses qu'aux choses mêmes; il faut que j'écarte à droite et à gauche, que je perce et que je me fasse jour. »
* Esprit des /oî>, liv. V, ch. iv.
* Grandeur et décad. des Romains, ch. xvni. 3 Esprit des lois, ch. i.
* It)îd., XXIV, n. 4.
n ne creuse pas les matières, il se contente de les effleurer.
« Je suis, a-t-il dit lui-même, comme cet antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte^ jeta un coup d'œil sur les pyramides, et s'en retourna i. »
Il manque fréquemment de méthode dans l'exposition de ses idées, comme dans son style. Ce n'est pas seulement une apparence de désordre, le mépris d'un ordre vulgaire, mais un désordre véritable. Trop souvent son livre est « un labyrinthe sans fil - )>. On y rencontre nombre de chapitres composés de pensées disparates qui semblent s'être présentées sans ordre et sans liaison à son esprit, tellement tout y est décousu et haché. En outre, l'auteur affecte de découper son ouvrage en petits chapitres dont on ne voit pas l'objet et qui, maintes fois, ne sont que la continuation et la suite de ce qui précède. 11 y en a de douze lignes, de quatre lignes *.
Buffon reprochait à YEf-pnt des lois l'abus des sections et des divisions, et le manque de liaison et d'enchaînement dans les phrases. Il disait dans son célèbre discours de réception à l'Académie :
« Tout sujet est un; et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans an discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsqu'ayant à parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstances : autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre parait plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur; il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur, il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil, par la dépendance harmonique des idées, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir. »
Et quand il imprima son discours, il reconnut, dans une note, qu'en parlant ainsi, il avait eu particulièrement en vue l'Esprit des lois et son manque d'unité. Ce défaut, il l'attribuait au physique de Montesquieu qu'il avait beaucoup connu. « Le président, disait-il, était presque aveugle, et il était si vif que, la plupart du temps, il oubliait ce qu'il "Voulait dicter, en sorte qu'il était obligé de se resserrer dans le moindre espace possible. »
Voltaire, qui avait un genre d'écrire moins serré, se montrait aussi choqué que Buffon de ces morcellements de l'Esprit des lois.
a Je ne puis m'empêcher de rire, disait-il, en parcourant plus de cent chapitres qui ne contiennent pas douze lignes, et plusieurs qui n'en contiennent
« Esprit ries lois, XXVIII, xlv.
» Voltaire, Dialogues, dial. XXIV.
5 Voir en pariiculier liv. XXIII, ch. ix, Des Filles ; ch. x, Ce qui détermine au mariage; ch. xviii, De l'état des peuples avant les Romains.
que deux. Il semble que l'auteur ait toujours voulu jouer avec son lecteur dans la matière la plus grave.
« On ne croit pas lire un ouvrage sérieux, ajoutait Voltaire, lorsqu'après avoir cité les lois grecques et romaines, il parle de celles de Bantam, de Cocliin , de Tunquin, d Achem, de Bornéo, de Jacatra, de Formose, comme s'il avait des mémoires fidèles d;i gouvernement de tous ces pays. Il mêle trop souvent le faux avec le vrai, en physique, en morale, en histoire. »
Tout ce que nous venons de dire et de citer prouve que « cet esprit plein de prestiges' » n'est pas un écrivain pa rfait, et cependant qui voudrait le rabaisser au second rang de nos prosateurs ? Au moins faudrait-il lui donner une place tout à fait à part dans ce second ordre.
Le nom de Montesquieu restera grand dans l'avenir, et ceux mômes qui seront les moins disposés à adopter toutes ses idées lui tiendront compte d'intentions généreuses, et loueront en lui un homme qui a aimé son pays et qui s'est efforcé de le faire aimer aux autres. « L'un des plus grands charmes de Montesquieu pour ses compatriotes, et l'un de ses plus solides mérites, a dit un estimable historien, c'est qu'après l'avoir lu on se sent toujours plus heureux d'être Français *. >)
Malgré tant de réserves à faire, les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains et l'Esprit des lois resteront, pour la hauteur des idées fondamentales, comme des œuvres impérissables.
Un conservateur de bibliothèque.
Rica a***.
J'allai l'autre jour voir une grande bibliothèque dans un couvent de dervis, qui en sont comme les dépositaires, mais qui sont obligés d'y laisser entrer tout le monde à certaines heures.
En entrant, je vis un homme grave qui se promenait au milieu d'un nombre innombrable de volumes qui l'entouraient. J'allai à lui, et le priai de me dire quels étaient quelques-uns de ces livres, que je voyais mieux reliés que les autres. « Monsieur, me dit-il, j'habite ici une terre étrangère, je n'y connais personne. Bien des gens me font de pareilles questions ; mais vous voyez bien que je n'irai pas lire tous ces livres pour les satisfaire; j'ai mon bibliothécaire qui vous donnera satisfaction, car il s'occupe nuit et jour à déchiffrer tout ce que vous voyez là. C'est un homme qui n'est bon à rien, et qui nous est fort à charge, parce qu'il ne travaille point pour le couvent. Mais j'entends l'heure du réfectoire qui sonne. Ceux qui, comme moi,
1 Joubert, Pensées, t. II, p. 363.
* Lacretelle, Hist. de France pendant le dix-huitième siècle, liv. IX.
sont à la tête d'une communauté, doivent être les premiers à tous les exercices. » En disant cela, le moine me poussa dehors, ferma la porte, et, comme s'il eut voie, disparut à mes yeux*.
De Paris, 21 de la lune de Rahmazan, 1719.
[Lettres persanes, Lettre CXXXIII.)
Charlemagne.
Charlemagne songea à tenir le pouvoir de la noblesse dans ses limites, et à empêcher l'oppression du clergé et des hommes libres. Il mit un tel tempérament dans les ordres de l'État, qu'ils furent contre-balancés et qu'il resta le maître. Tout fut uni par la force de son génie. Il mena continuellement la noblesse d'expédition en expédition; il ne lui laissa pas le temps de former des desseins, et l'occupa tout entière à suivre les siens. L'empire se maintint par la grandeur du chef : le prince était grand, l'homme l'était davantage. Les rois ses enfants furent ses premiers sujets, les instruments de son pouvoir et les modèles de l'obéissance. Il fit d'admirables règlements; il fit plus, il les fit exécuter. Son génie se répandit sur toutes les parties de l'empire. On voit dans les lois de ce prince un esprit de prévoyance qui comprend tout, et une certaine force qui entraîne tout. Les prétextes pour éluder les devoirs sont ôtés, les négligences corrigées, les abus réformés ou prévenus. Il savait punir ; il savait encore mieux pardonner. Vaste dans ses desseins, simple dans l'exécution, personne n'eut à un plus haut degré l'art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles avec promptitude. Il parcourait sans cesse son vaste empire, portant la main partout où il allait tomber. Les affaires renaissaient de toutes parts; il les finissait de toutes parts. Jamais prince ne sut mieux les éviter. Il se joua de tous les périls, et particulièrement de ceux qu'éprouvent presque toujours les grands conquérants; je veux dire les conspirations. Ce prince prodigieux était extrêmement modéré; son caractère était doux, ses manières simples; il aimait à vivre avec les gens de sa cour. Il fut peut-être trop sensible au plaisir des femmes; mais un prince qui gouverna toujours par lui-même, et qui
1 Nous donnons ce morceau comme un exemple de la malice aussi perfide que spirituelle que l'auteur des Lettres persanes répand toujours sur certains sujets. Ce récit est continué dans la lettre CXXXIV.
passa sa vie dans les travaux, peut mériter plus d'excuses. Il mit une règle admirable dans sa dépense; il fit valoir ses domaines avec sagesse, avec attention, avec économie : un père de famille pourrait apprendre dans ses lois à gouverner sa maison. On voit dans ses Gapitulaires la source pure et sacrée d'où il tira ses richesses. Je ne dirai plus qu'un mot : il ordonnait qu'on vendît les œufs des basses-cours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardins; et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards et les immenses trésors de ces Huns qui avaient dépouillé l'univers.
{LEqwii des lois, liv. XXXI, ch. xvm.)
Buffon, que la voix publique plaçait, avec Montesquieu, Voltaire et Jean- Jacques Rousseau, au premier rang des écrivains du dix-huitième siècle, eut la gloire d'exposer le premier dans lalangue des grands écrivains la science de la nature, comme Montesquieu avait fait la science de la politique et des lois. L'histoire naturelle, qui n'avait encore été traitée que parles Aldovrande, les Gessner,les Johnston, n'avait guère produit jusque-là que des ouvrages confus et souvent pleins d'absurdités. A Buffon était réservé de peindre la majesté de la création dans une langue digne de son objet et de briller par le style sans sacrifier la science.
Les savants de son temps, en particulier les membres de l'Académie des sciences, ne faisaient aucun cas de sa physique ; ils ne le regardaient ni comme un physicien, ni comme un géomètre, ni comme un naturahste; toutes ses observations leur paraissent très inexactes et ses systèmes des visions ^ Les savants modernes, plus équitables, l'honorent comme le chef de l'école synthétique en histoire naturelle. Lors même que Buffon se lançait le plus témérairement dans les hypothèses, il rencontrait des vérités fécondes. Porté à embrasser les rapports les plus éloignés des êtres, doué d'un goût de préférence pour les spéculations synthétiques, il suppléait aux révélations de l'observation par la supposition de ce qu'il appelait des faits nécessaires; mais ses facultés divinatrices le servaient quelquefois mieux que n'eût pu faire l'expérimentation la plus attentive ; par les vues de l'esprit, il devançait souvent l'observation. Le profond auteur du Cosmos, M. de Humboldt, a dit:
« Buffon, écrivain grave et élevé, embrassant à la fois le monde planétaire et l'organisme animal, les phénomènes de la lumière et ceux du magnétisme, a été, dans ses expériences physiques, plus au fond des choses que ne le soupçonnaient ses contemporains. »
Non seulement il eut le mérite de populariser la science et d'intéresser à ses progrès les princes et les grands, mais il fit lui-même plusieurs
t C'est ce que nous apprend de Saussure dans une lettre très curieuse.
640 BUFFOX.
découvertes positives. C'est ainsi, pour nous en tenir aux plus importantes, qu'il établit le premier la loi delà prééminence relative des organes, et la loi non moins curieuse de la distribution géographique des animaux sur le globe ; retraça les harmonies variées des animaux et les contrastes des diverses créations locales; s'éleva jusqu'à la conception de l'unité de plan dans le règne animal, et du principe non moins fondamental de la variabilité des espèces; démontra nettement l'unité de l'espèce humaine, et prépara ainsi la voie aux travaux de Camper, de Blumenbach et de Cuvier. Enfin ses écrits et ses travaux administratifs dans le Jardin du Roi ont fondé l'école zoologique française.
Voilà ce qu'on ne doit pas oublier quand on juge Buffon, et il a d'autant plus de droits aux égards des savants qui l'ont suivi et qui ont pu corriger quelques-unes de ses erreurs, que lui-même se montra toujours plein de respect pour ses glorieux devanciers, pour Aristote, pour Théophraste, pour Pline, surtout pour Aristote, à qui il rend hommage en cent endroits :
« L'histoire des animaux d'Aristote, disait-il, est peut-ôtre encore aujourd'hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre *. — Il n'y a guère de faits dans l'histoire des animaux d'Aristote qui ne soient vrais, ou du moins qui n'aient un fondement de vérité*. — Aristote voyait bien et disait vrai presque en tout 3. »
L'instinct poétique des Grecs ne le frappait pas moins que leur génie scientifique. Il admirait cette justesse de discernement et cette précision d'idées qui leur ont fait imposer aux objets de la nature des noms toujours relatifs à leurs caractères distinctifs et frappants, dénominations bien « supérieures aux noms formés comme au hasard dans nos langues récentes, sur des rapports ou fictifs ou bizarres, et souvent démentis par l'inspection de la nature*. » Et il en prenait occasion de déplorer qu'on ne pût « rétablir toutes les belles ruines de l'antiquité savante, et rendre à la nature ces images brillantes et ces portraits fidèles dont les Grecs l'avaient peinte et toujours animée, hommes spirituels et sensibles, disait-il, qu'avaient touchés les beautés qu'elle présente et la vie que partout elle respire^. »
La principale raison qui rendra YHistuire naturelle de Buffon immortelle, c'est qu'elle est empreinte du génie hellénique, c'est qu'elle rappelle la manière large, animée, brillante des Grecs^
* Manière de traiter l'histoire naturelle.
2 Histoire nat. des oiseaux de proie, lOrfraie.
3 Ibid.
* Voir Hist. nat. des Oiseaux, les Oiseaux de proie nocturnes. 5 Ibid., t. XV, in- 12, la Poule suliane, ouïe Porpliyrion.
BUFFON. 6il
George-Louis Leclerc, qui changea son nom de famille en celui de Buffon, était né à Montbard, non loin de Dijon, d'un conseiller au pEU-lement de Bourgogne. Maître du choix de sa carrière, il essaya tour à tour de la géographie, de la physique, de l'économie rurale. Il accompagna en Italie, puis en Angleterre, le duc de Kingston, amené par le hasard à Dijon, et avec qui il s'était lié d'amitié. Le précepteur du jeune seigneur, homme fort instruit, l'affermit dans le goût des sciences, auxquelles il se livra avec ardeur à son retour en France. Il s'annonça comme écrivain en donnant la traduction accompagnée de préfaces de la Statique de Haies (1733), et du Traité des fluxions de Newton (1740).
Il venait à peine d'aborder la science dans laquelle il devait s'immortaliser, lorsque, en 1739,1a surnvance de la charge d'intendant du Jardin des Plantes lui fut assurée par son ami Dufay, qui, durant une courte mais active administration, avait dignement rappelé le souvenir des Fagon, des Tournefort, des Antoine de Jussieu; Dufay, dont les intelligents efforts avaient changé la face de ce bel établissement que la néghgence des premiers médecins, surintendants-nés du Jardin du Roi, laissait dépérir. Alors le choix de Buffon se fixa pour toujours sur l'histoire naturelle. Néanmoins, c'est encore à titre de géomètre que, peu de temps après sa nomination à Fintendaiice du Jardin des Plantes', il se fit recevoir associé de l'Académie des sciences. La plus importante recherche qu'il présenta à la docte compagnie fut la construction d'un miroir semblable a celui d'Archimède, pour incendier les corps à de grandes distances.
Cependant l'histoire naturelle devenait chaque jour davantage l'objet principal de ses études, et, après dix ans de préparations, en 1749, il donna trois volumes d'aperçus généraux. Le premier contenait la Théorie de laterre et le Système sur la formation des planètes. Depuis la découverte du vrai système du monde, personne n'avait encore essayé de remonter à l'origine des planètes et des satelUtes. En abordant cette question, et en s'attachant particuUèrement à expliquer la constitution intérieure, la forme et la matière de la terre, comme il les concevait d'après les résultats généraux des observations faites par lui ou par d'autres sur les différentes matières qui composent le globe
1 « Le roi véritable du Jardin, celui qui l'a agrandi, qui l'a sauvé, celui-là, même qui en ebt l'historien et le démonstrateur tout-puissant, M. de Buffon, devait porter pendant quarante-neuf ans cet illustre et utile fardeau. » Jules Janin, Introduction historique au Jardin des Plantes par M. Boitard. Prosateurs du xviii* siècle. 41
6i2 BUFFON.
terrestre, sur les éminences, les profondeurs et les inégalités de sa forme, sur le mouvement des mers, sur la direction des montagnes, sur la position des carrières, sur la rapidité et les effets des courants de la mer, etc., Buffon fit preuve de beaucoup d'esprit, et sut tirer parti, avec une extrême habileté, des moindres faits qui paraissaient lui être favorables. Mais trop souvent il expliqua par les suppositions les plus invraisemblables en elles-mêmes des faits absolument imaginaires, et le naturaliste qui, dans la préface de la traduction de la Statique des Végétaux de Haies, s'était si fort élevé contre les systèmes et contre les rêveries des anciens physiciens, ne fit, en somme, dans la Théorie de la terre et dans le Système sur la formation des ■planètes, qu'un roman de physique. Suivant lui, les soleils et les comètes ont été produits comme nous les voyons et avec les force» nécessaires pour leur faire parcourir leurs orbites. Mais, il y a 96,000 ans, une comète tomba obliquement dans le soleil, et en détacha la 630'' partie. Cette masse, lancée dans l'espace, se divisa et forma toutes les planètes de notre système solaire, qui, par le mouvement de rotation, acquirent une figure sphéroïdale. Notre globe, — c'est une idée de Leibnitz, — dont une matière fondue , vitrifiée, formait le noyau, était à l'état d'incandescence. Après des siècles, la surface de la terre se refroidit et se consolida* ; il s'y forma toutefois des cavités immenses. Une partie des vapeurs qui s'étaient élevées dans l'atmosphère se condensa et forma les mers, qui, pendant une assez longue période de temps, couvrirent toute notre planète, comme suffisent à le prouver les immenses amas de coquilles fossiles trouvés de tous côtés au sein des terres. Ces eaux attaquèrent la partie solide du globe, et, en en dissolvant une portion, formèrent les terres et les pierres. Les eaux de l'Océan, attirées vers l'équateur par les marées,, y entraînèrent une grande quantité de substances dissoutes, et c'est ainsi que naquirent les grandes chaînes de montagnes dirigées d'orient en occident. Les eaux primitives du globe s'écoulèrent dans les cavités. La terre, dans l'espace de 43,000 ans, se refroidit au point que les végétaux et les animaux, nés d'abord vers le pôle, purent vivre à sa surface. Les couches secondaires se formèrent par la décomposition de la matière vitrifiée mêlée de sédiments marins; des causes accessoires, les vents, les courants d'eau, les éruptions volcaniques et les tremblements de terre, modelèrent ensuite les montagnes et les vallées.
L'idée capitale de Buffon, celle de la formation primitive de notre monde par un coup de queue d'une comète, cette idée, empruntée à l'Anglais Whiston, est très singulière, et l'on y verrait volontiers, avec Voltaire, « une plaisanterie de M. de Buffon, qui a voulu faire une
1 L'opinion de la diminution de la chaleur du globe fut adoptée et défendue par Bailly. « La fable, l'histoire, l'astronomie, la physique sont pour elle, » dit cet astronome. {Lettre sur l'origine des sciences.)
expérience morale sur la crédulité des Parisiens*. » Mais, de plus, elle est le renversement complet de la tradition biblique. Buffon avait méconnu ou éludé, avec des ménagements qui pouvaient paraître dérisoires, l'autorité de la Genèse. Le clergé catholique éleva des plaintes, et la Sorbonne s'en rendit l'organe. La faculté de théologie trouva, dans les volumes publiés de l Histoire naturelle, quatorze propositions répréhensibles, parmi lesquelles les suivantes:
a Ce sont les eaux de la mer qui ont produit les montagnes, les vallées de la terre... Ce sont les eaux du ciel qui, ramenant tout au niveau, ren Iront un jour cette terre à la mer, qui s"en emparera successivement, en laissant à découvert de nouveaux continents semblables à ceux que nous habitons. » (Édit. in-4, t. I, p. TM; édit in-lî, t. I. p. 181.)
« Ne peut-on pas s'imaginer... qu'une comète tombant sur la surface du soleil aura déplacé cet astre, et qu'elle en aura séparé quelques petites parties auxquelles elle aura communiqué un mouvement d'impulsion..., en sorte que les planètes auraient autrefois appartenu au corps du soleil, et qu'elles en auraient été détachées, etc. » (Édit. in-4», p. 133; in-1?, p. 193.)
La Sorbonne censurait encore les opinions de l'auteur sur l'essence de la vérité, sur la nature et l'existence de l'àme, sur la certitude de l'existence des corps, etc.
Les députés et syndic de la faculté vinrent trouver Buffon pour l'engager à se rétracter, et lui donnèrent communication, le 15 janvier 17bl, du jugement rendu sur son ouvrage. Il répondit aux théologiens avec autant d'égards qu'ils en avaient mis à lui parler et à lui écrire, et, plus docile que Montesquieu, qui avait été l'objet des mêmes censures et des mômes démarches, il offrit de donner des explications qui ne laisseraient aucun doute ni aucune incertitude sur la droiture de ses intentions. Dans ses explications, que la Sorbonne accepta et approuva, et qui furent insérées en tète du volume suivant, il déclarait qu'il n'avait eu aucune intention de contredire le texte de l'Écriture ; qu'il croyait très fermement tout ce qui est rapporté sur la création, soit pour l'ordre des temps, soit pour les circonstances des faits, et qu'il abandonnait ce qui, dans son livre, regardait la formation de la terre, et en général tout ce qui pourrait être contraire à la narration de Moïse, n'ayant, disait-il, présenté son hypothèse sur la formation des planètes que comme une pure supposition philosophique. Il se justifiait avec autant d'habileté '.sur les autres erreurs qui lui étaient reprochées, et protestait sur tous les points d'une parfaite orthodoxie.
Ce vain acte de soumission à la censure des docteurs suffit pour apaiser la redoutable Sorbonne. Désormais il fut à l'abri de ce qu'il
1 Tout un chapitre de VHomme aux quarante écus, le chapitre intitulé Nou. velles douleurs occas années par les nouveaux systèmes, est employé à ridiculiser la théorie de Buffon.
appelait les tracassmes théo1oyiijues,el qu'il craignait beaucoup plus que les critiques des physiciens et des géomètres^.
Quelles étaienf, au vrai, les opinions religieuses et philosophiques de Bufion? Assurément ce n'était pas un catholique très sûr, bien qu'à Montbard il observât régulièrement les pratiques du culte, et communiât môme à Pâques tous les ans dans la chapelle seigneuriale. 11 avait pour les excès des philosophes irréligieux une répulsion sincère et qu'il ne cachait point. « 11 était notoirement, dit la Harpe, au nombre de leurs adversaires les plus déclarés, au point de ne plus venir à l'Académie depuis que la secte y dominait*. » 11 paraît croire sérieusement à la chute originelle, et il attribuée cette cause la révolte de tant d'animaux contre leur souverain^. Il parle d'une manière assez orthodoxe de plusieurs autres dogmes. Mais faut-il voir l'expression de sentiments sincèrement chrétiens dans des mots de pure forme, de déférence, de précaution? Son déisme môme n'est pas bien ferme; et quand il semble s'exprimer avec le plus de conviction sur la Divinité, il lui échappe dès expressions qui ne sont pas d'un adorateur suffisamment religieux. Plus il a pénétré dans le sein de la nature, nous dit-il, plus il a admiré et profondément respecté son auteur*. Ce mot de respecter n'est-il pas singulier en parlant de Dieu? Sous le nom de Dieu, de Créateur, il paraît n'avoir en vue que les forces vives de la nature. La nature, les lois immuables et nécessaires, tel est chez BufTon, comme chez Lucrèce et chez Pline, le fond dominant de croyance.
Mme isecker parle de Buffon comme d'un pyrrhonien. Cependant nous croyons qu'il était assez fixé sur la spiritualité de notre être. Dans son discours sur la Nature de rhomme, il distingue en des termes très précis le métaphysique du physique et l'intelligence de la matière. Il s'étend avec l'accent de la conviction sur les preuves de l'immatérialité de l'âme et sur son entière indivisibilité ^ ; il proclame très haut que la bonté du Créateur a mis une distance immense entre l'homme et la bête.
« L'homme, dit-il, est un être raisonnable ^, l'animal est un ôtre sans raison; et comme il n'y a point de milieu entre le positif et le négatif, comme il n'y
1 Lettre à l'abbé Le Blanc, son ami et son confident, qui l'avait beaucoup servi dans cette affaire.
* Lyc, 3* p., 1. m, c. I, sect. ni.
8 Voir Hist. nal. générale et partie, édit. in-12, t. \Uj 2* part. , des Animaux domestiques.
* Époques de la nature, p. 41.
5 Buffon reproduit en grande partie, sur ces hautes questions, les idées ce Descartes, dans sa sixième Méditation.
^ « L'homme est une chose qui pense. » Descartes, Discours sur la métho''e, 4* partie. Méditations, V médit.
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a point d'êtres intermédiaires entre l'être raisonnable et l'être sans raison, il est évident que l'homme est d'une autre nature entièrement différente de celle de l'animal, qu'il ne lui ressemble que par l'extérieur, et que le juger par cette ressemblance matérielle, c'est se laisser tromper par l'apparence, et fermer volontairement les yeux à la lumière qui doit nous la faire disiinguer de la réalité, a
Cependant, il y a beaucoup de matérialisme dans la pMlosopliie de Buffon. A ses yeux, par exemple, le physique de l'amour, seul, est bon. Ce physique de l'amour, Buffon l'envisage uniquement par le beau côté ; il le regarde comme la cause première de tout bi>^n, comme la source unique de tout plaisir. Le moral de l'amour, au contraire, il ne le considère que par le côté qui ravale l'homme, diminue son pouvoir, détruit sa volonté, sa force et son bonheur; l'humanité, par ses raffinements, déclare-t-il, n'a fait que gâter la naturel Cette thèse matériaUste est un dégradant sophisme ; c'est mutiler l'homme que de méconnaître la légitimité et la grandeur du sentiment purement moral, comme fait Buffon, qui ne conçoit l'amour et ne recommande de le pratiquer qu'a la manière des bêtes, lesquelles, suivant lui, y trouvent seules le bonheur.
Non seulement Buffon fronde la passion, mais il se fait un idéal d'homme heureux et de sage qui rappelle trop le sage stoïque, espèce d'automate dont Pascal s'est si ingénieusement moqué. Il est très permis de ne pas voir l'être le plus heureux de la terre, dans cet homme qui, content de son état, ne veut être que comme il a t'jujours été, ne vivre que Comme il a to (jours vécu; qui, se suffi::'ant à lai-même, n'a qu'un faible besoin des autres-. Ce n'est assurément pas l'homme le plus estimable et le plus vertueux.
Ce que nous venons de dire sur les idées religieuses, philosophiques et morales de Buffon, peut déjà faire pressentir quelques-uns des défauts essentiels deï Histoire naturelle. Reprenons les détails que nous avons à donner sur cette œuvre importante.
Le second volume contient VHistoire générale des Animaux et VEistoire particulière de r Homme. L'auteur compléta plus tard ses idées sur ce grand sujet dans le DisO'Urs sur la nature des animaux, qui a été vanté avec raison comme un monument d'une philosophie profonde et d'une éloquence ferme et solide. Plus d'un savant y a puisé abondamment, quelquefois sans l'avouer, comme Bichat.
Le troisième volume renferme un admirable chapitre sur les variétés de l'espèce humaine. C'est là que Buffon pose, pour la première fois,
1 Histoire nat. dt l'Homme, de la nature de l'Homme. » Ibid. Discours sur la nature des Animaux, in-i°, t. IV, p. 80; in- 12, t. VIL p. 144.
les bases de l'Histoire naturelle de l'Homme. « On n'avait étudié jusqu'à lui, que V homme-individu : il a le premier étudié Y hommeespèce^. »
Aux Discours sur la nature des animaux, Buffon fit succéder leur description. Il décrivit successivement plus de quatre cents espèces. On ne peut pas s'adonner à une science plus noblement et plus grandement. Dans son désir d'observer et de décrire avec exactitude le plus grand nombre possible d'animaux des contrées étrangères comme de la France, il en faisait venir de l'étranger par le moyen de ses correspondants, il achetait ceux qu'on amenait en France et qu'on voulait bien lui vendre, et les gardait dans une ménagerie qu'il avait fait construire, afin de pouvoir étudier leurs mœurs avant de les disséquer.
S'arrêter sur les mérites et sur l'agrément des descriptions de BufTon serait inutile. Tout le monde les connaît, et il n'est personne qui n'ait appris plusieurs de ses charmantes notices.
Bull'on môle souvent à ses descriptions des dissertations et des réflexions générales assez étendues. Ainsi, dans l'histoire naturelle du Cerf, un de ses articles les mieux écrits et les plus piquants, il développe les avantages de la chasse, qu'il représente comme l'école agréable de l'art de la guerre, comme « le seul amusement qui fasse diversion entière aux affaires, le seul délassement sans mollesse, le seul qui donne un plaisir vif sans langueur, sans mélange et sans satiété; » comme l'exercice le plus sain pour le corps, et le repos le plus agréable pour l'esprit de l'homme, qui, dit-il, « n'est pas fait par la nature pour la contemplation des choses abstraites. »
Indépendamment de ses articles particuliers sur chacun des quadrupèdes et des oiseaux, BufTon, considérant plusieurs parties de la nature sous de grandes masses, traite, en des amples discours, de la génération des animaux, de leur dégénération, des oiseaux en général, des oiseaux de proie en particulier. Dans ces articles généraux, les grands traits, les vues de génie éclatent presque à chaque page; mais, souvent aussi, l'auteur s'y arrête à des idées puériles et même extravagantes, comme, par exemple, quand il se demande très sérieusement auquel des animaux appartiendrait le sceptre de la terre, si l'espèce humaine était anéantie.
Les savants ont adressé un reproche plus général à BufFon, c'est de n'avoir pas coordonné l'histoire naturelle d'après des classifications d'ordres, de familles, de tribus, de genres, et de s'être contenté de considérer à part et de traiter séparément chaque espèce, chaque succession d'individus qui se reproduisent et ne peuvent se mêler. En effet, Buffon se borne à diviser les quadrupèdes d'Europe les mieux connus en animaux domestiques, animaux sauvages et animaux carnassiers, et, ne pouvant appliquer cette division aux animaux des
* Flourens, De quelques inanuscrits de Buffon, 7* art. {Journal des Savants, mars 18i9, p. 142).
autres parties du monde, il les étudie sans aucune espèce d'ordre raisonné.
Nullement botaniste ni anatomiste quand il commença d'écrire, il avait une excessive prévention contre toute classifîcalion scientiCque. Il ouvrit son ouvrage par un discours sur la Manière de traiter l'histoire naturelle, où il condamna avec la dernière rigueur les méthodes de nomenclature qui étaient alors l'objet trop exclusif du travail des naturalistes, et, dans tout le cours de son histoire, il renouvela mille fois ses attaques contre ces gens à préjugés, à méthodes, qui prennent la liste de leurs petits systèmes pour les registres de la nature' ; qui portent dans la réalité des ouvrages du Créateur les abstractions de leur esprit borné, et ne lui accordent pour ainsi dire qu'autant d'idées qu'ils en ont^ Suivant lui, les méthodes avaient mis plus de confusion dans l'histoire de la nature que les observations n'y avaient apporté de connaissances ^.
« Si l'on eût employé à bien décrire tout le temps qu'on a perdu à définir et à faire des méthodes, nous n'eussions pas trouvé l'histoire naturelle au ber ceau, nous aurions moins de peine à lui ôter ses hochets, à la débarrasser d( ses langes, nous aurions peut-être avancé son âge, car nous eussions plus écrit pour la science et moins contre l'erreur *. »
«Ce n'est point, ajoute-t-il ailleurs, en resserrant la sphère de la nature et en la renfermant dans un cercle étroit, qu'on pourra la connaître; ce n'est point en la faisant agir par des vues particulières qu'on saura la juger, ni qu'on pourra la deviner ; ce n'est point en lui pvôiant nos idées qu'on approfondira les desseins de son auteur : au lieu de resserrer les limites de sa puissance, il faut les reculer, les étendre jusque dans l'immensité; il faut ne rien voir d'impossible, s'attendre à tout, et supposer que tout ce qui peut être €st. Les espèces ambiguës, les productions irrégulières, les êtres anormaux cesseront dès lors de nous étonner, et se trouveront aussi nécessairement que les autres dans l'ordre infini des choses ; ils remplissent les intervalles de la chaîne, ils en forment les nœuds, les pointes intermédiaires; ils en marquent aussi les extrémités. Ces êtres sont pour l'esprit humain des exemplaires précieux, uniques, où la nature, paraissant moins conforme à elle-même, se montre plus à découvert; où nous pouvons reconnaître des caractères singuliers et des traits fugitifs qui nous indiquent que ses fins sont bien plus générales que nos vues, et que si elle ne fait rien en vain, elle ne fait rien non plus dans les desseins que nous lui supposons 5... »
« Ce n'est point par des causes finales, disait-il encore, que nous pouvons juger des ouvrages delà nature; nous ne devons pas lui piêter d'aussi petites vues, la faire agir par des convenances morales ; mais examiner comment elle agit en efi"et, et employer pour la connaître tous les rapports physiques que nous présente l'immense variété de ses productions... Une simple probabilité,
1 Hist. nat., t. XXV, le Coendou.
2 Manière de trater l'hist. nat.
3 Hist. nat, des Minéraux, du Schorl.
* Hist. nat., t. XXI, les Tatous.
* Ibid. , le Cochon et le Sanglier.
an soupçon, pourvu qu'il soit fondé sur des rapports physiques, répand plus de lumière et produit plus de fruit que toutes les causes finales réunies. »
C'est ainsi que Buffon introduisait la méthode cartésienne, l'esprit cartésien dans l'étude de l'histoire naturelle.
Ces attaques contre les classifîcateurs atteignaient principalement Linnée, que Buffon a même plusieurs fois désigné expressément. Plus d'égards et plus d'estime étaient dus à ce savant naturaliste qui sut trouver un catalogue général et méthodique de toutes les productions de la nature, caractériser et définir rigoureusement les êtres, donner à la science des formes nouvelles, des principes nouveaux, une langue nouvelle.
Quand Buffon eut davantage approfondi l'histoire naturelle, il comprit mieux le mérite des nomenclatures systématiques, n'en ridiculisa plus que l'abus, et finit par laisser lui-même des modèles d'une classification supérieure. Dans l'ordre si nombreux des Oiseaux, il dut adopter une méthode naturelle en réunissant les êtres qui se ressemblent le plus par l'ensemble de leur organisation.
Apn's les classifications systématiques, ce que Buffon détestait d'une aversion toute particulière en histoire naturelle, ce qu'il combattit toujours, c'est la préoccupation des causes finales, et le goût de « ces principes secondaires dont on fait de petits axiomes absolus, par lesquels on donne l'exclusion à tout ce qui n'y est pas compris *. »
BufTon a lui-même, dans l'étude de la nature, une préoccupation excessive, une préoccupation qui est plus d'un artiste que d'un savant : la préoccupation constante de l'homme. C'est par rapport à l'homme, c'est par rapport aux utilités, aux besoins et aux plaisirs de l'homme qu'il étudie l'univers, les animaux, les plantes, les minéraux. Quand il devrait être appliqué tout entier à donner la description exacte d'un animal, à nous apprendre ses mœurs, ses habitudes, les contrées où il se développe, c'est l'homme qui est avant tout présent à sa pensée. L'homme et son liistoire reviennent à tout propos. Lisez la notice du lièvre, vous y trouverez l'invasion des barbares. Enfin il a poussé à l'excès le système de toujours rapporter à l'homme, au moins par un mot, par une phrase, tous les êtres et toutes les choses inanimées.
Une de ses grandes applications est de peindre dans les animaux toutes les nuances des passions des hommes. Et cependant, en théorie, il regardait les animaux comme de simples machines. Lui qui emploie si souvent, en parlant des animaux, le mot de sentiment et même d'intelUgence, il contrefit le système de Descartes, et proclama, avec une assurance allière, l'automatisme des bêtes.
§ 6, Buffon fut l'un des hommes les plus laborieux qu'on vit jamais. « Le 1 Hist. nut. des Miriéraux, t. III, du Soufre.
plaisir de travailler est si grand, disait-il, que je passais quatorze heures à l'étude, et qu'il n'y a que le plaisir de l'étude qui m'ait quelquefois distrait de la pensée de la gloire *. » Malgré toute son ardeur et toute son opiniâtreté au travail, il ne pouvait pas venir seul à bout d'une entreprise aussi vaste que la sienne, et il dut s'adjoindre quelques auxiliaires. Il eut trois principaux collaborateurs, Daubenton, Gueneau de Montbéliard, Bexon. Nous ne reviendrons pas sur Daubenton dont nous avons suffisamment parlé. On sait combien ses descriptions anatomiques ajoutèrent de prix à l'Histoire naturelle des Quadrupèdes.
Gueneau de Montbéliard, médecin de Dijon, se chargea de la plus grande partie de l'histoire des Oiseaux, pour laquelle Buffon lui remit tous ses papiers, nomenclatures, extraits, observations. L'illustre naturaliste regardait ce collaborateur comme « l'homme du monde dont la façon de voir, de juger et d'écrire avait le plus de rapport avec la sienne. » Il l'estimait surtout pour le style, et, exagérant singulièrement son mérite, il l'appelait « l'un des meilleurs écrivains du siècle - ».
Au sixième volume, Montbéliard laissa les Oiseaux pour travailler assidûment à une histoire des Insectes dont il s'était déjà beaucoup occupé et qui n'a point vu le jour.
Les trois derniers volumes parurent sous le nom seul de Buffon ; mais il avoua que ce qu'ils contenaient ne lui appartenait pas en entier à beaucoup près. M. l'abbé Bexon, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, déjà connu par plusieurs bons ouvrages, lui avait fourni toutes les nomenclatures et la plupart des descriptions: en outre, il avait fait de savantes recherches sur chaque article, les avait souvent accompagnées de réflexions solides et d'idées ingénieuses que, de son aveu, Buffon avait très utilement employées. Et non seulement Buffon s'est servi des recherches et des idées du chanoine de la Sainte-Chapelle, mais souvent il lui a emprunté son style même, en prenant seulement la peine de le rendre plus châtié et plus élégant. Quelques-uns des articles les plus beaux de l'Histoire naturelle, comme l'article de l'oiseau-mouche, celui du cygne, le tableau dnréveil du printemps et du retour des oiseaux dans nos climats, appartiennent pour la plus grande partie à l'humble chanoine. Sic vos non vobis.
L'abbé Bexon, qui mourut à peine âgé de trente-six ans, rendit aussi de très grands services à Buffon pour l'histoire des Minéraux et des Pierres précieuses.
On ne trouve pas à l'histoire des Oiseaux la sévérité de critique et l'exactitude de détails qui régnent dans celle des Quadrupèdes ; mais on y voit un progrès très signalé pour l'ordre et la distribution des
' Hérault de Séchelles, Visite à Buffon.
» Préface du t. VII de YHist. nat. des Oiseaux.
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espèces, et un commencement de classification méthodique. D'ailleurs, l'histoire des Oiseaux offre encore plus d'agrément que celle des Quadrupèdes, et les parties qui appartiennent à Buffon ont quelquefois un incomparable éclat de style. Telle est la description du bengali, qui commence ainsi :
€ C'est surtout lorsque l'on a à faire connaître des oiseaux tels que ceux-ci, dont le principal mérite consiste dans les couleurs du plumage et ses variations, qu'il faudrait quitter la plume pour prendre le pinceau, ou du moins qu'il faudrait savoir peindre avec la plume, c'est-à-dire représenter avec des mots, non seulement les contours et les formes du tout ensemble et de chaque partie, mais le jeu des nuances fugitiv(!S qui se succèdent ou se môlent, s'éclipsent ou se font valoir mutuellement, et surtout exprimer l'action, le mouvement et la vie '. »
Buffon n'est pas uniquement attentif à observer et à peindre les magnificences de la nature. Il montre que les proportions, la régularité, la symétrie régnent ordinairement dans tous les ouvrages de la création ; mais en mùme temps il fait voir que l'étendue de la puissance de la nature « ne se borne point à cas idées de proportion et de régularité auxquelles nous voudrions tout rapporter * ». Il nous en signale les excès, les défauts, les erreurs, dont les caractères, suivant lui, i( sont la disproportion jointe à l'inutilité. » Et dans ces caprices et ces irrégularités, il fait encore admirer la puissance créatrice qui se plaît à répandre la vie et à retendre à toutes les formes possibles.
« SI, dit-i!, la régularité des formes, l'accord des proportions et les rapports de l'ensemble de toutes les parties donnent aux animaux ce qui fait à nos yeux la grâce et la beauté ; si It^ur rang près de nous n'est marqué que par ces caractères; si nous ne les distinguons qu'autant qu'ils nous plaisent, la nature ignore ces distinctions, et il suffit pour qu'ils lui soient chers qu'elle leur ait donné l'existence et la faculté de se multiplier; elle nourrit également au désert l'élégante gazelle et le difforme chameau, le joli chevrotain et la gigantesque girafe; elle lance à la fois dans les airs l'aigle superbe et le hideux vautour; elle cache sous terre et dans l'eau mille générations d'insectes de formes bizarres et disproportionnées; enfin elle admet les composés les plus disparates, pourvu que par les rapports résultant de leur organisation ils puissent subsister et se reproduire; c'est ainsi que, sous la forme d'une feuille, elle fait vivre les mantes ; que sous une coque sphérique, pareille à celle d'un fruit, elle emprisonne les oursins ; qu'elle filtre la vie et la ramifie pour ainsi dire dans les branches de Téloile de mer ; qu'elle aplatit en marteau la tête de la zigène, et arrondit en globe épineux le corps entier du poissonlune. Mille autres productions de figures non moins étranges ne nous prouventelles pas que cette mère universelle a tout tenté pour enfanter, pour répandre la vie et l'étendre à toutes les formes possibles ? Non contente de varier le trait primitif de son dessin dans chaque genre, en le fléchissant sous les contours auxquels il pouvait se prêter, ne semble-t-elle pas avoir voulu tracer
^Hist. nat. des OUeaux, t. VII.
' IhicL, t. XllI, les Toucans.
d'un genre à un autre, et même de chacun à tous les autres, des lignes de communication, des fils de rapprochement et de jonction, au moyen desquels rien n'est coupé et tout s'enchaîne, depuis le plus riche et le plus hardi de ses chefs-d'œuvre jusqu'aux plus simples de ses essais? Ainsi, dans Thistoire des Oiseaux, nous avons vu l'autruche, le casoar, le dronte, parle raccourcis- Bement des ailes et la pesanteur du corps, par la grosseur des ossements de leurs jambes, faire la nuance entre les animaux de l'air et ceux de la terre; nous verrons de même le pingouin, le manchot, oiseaux demi-poissons, se plonger dans les eaux et se mêler avec leurs ha'ntants ; et l'anhinga, dont nous allous parler, nous offre l'image d"un reptile enté sur le corps d'un oiseau*. »
Quelque soin que Buffon eût apporté, dès l'origine, à la perfection de son œuvre, au bout d"un certain nombre d'années il avait bien des augmentations à donner, bien des rectifications à faire. C'est pourquoi il employa sept volumes de suppléments, publiés successivement à quelques années d'intervalle, à recueillir les divers renseignements qu'on lui avait envoyés de tous les côtés depuis la publication de l'histoire des Quadrupèdes, à faire connaître les espèces qu'il n'avait pas décrites, à donner des notions plus étendues sur celles dont il avait déjà parlé, à corriger les erreurs qui s'étaient glissées dans ses récits. Ces additions, composées d'articles détachés relatifs aux trois parties principales du grand ouvrage, contiennent des détails particulièrement intéressants sur la physique des végétaux, cette science si utile à la perfection de l'agriculture.
C'est dans le cinquième volume des Suppléments que Buffon inséra l'un de ses chefs-d'œuvre, les Époques de la nature {["S), où se développe une seconde théorie de la terre plus hardie encore que la première. L'imagination, cette partie dominante du génie de Buffon qui avait eu tant de part à la Théorie de la terre, n'inspira pas moins les Époques, où le physicien-poète voulut ajouter à l'histoire de la nature, telle qu'elle se montre dans son état présent, le tableau historique de ses variations successives dans les temps les plus reculés.
Dans sa Théorie de la terre, Buffon avait tout expliqué par l'action des eaux: dans son système sur IdiFormation desplanètes, il n'avait plus vu que l'action du feu. Les contemporains se partagèrent entre ces deux opinions. Les uns, appelés IVepfimzens, voulurent tout former par l'eau; les autres, appelés Vulcaniens, tout former par le feu.
Dans les Ép oques de la nature, Buffon subordonna l'action des eaux à celle du feu, essaya de marquera chacun de ces deux agents son rôle, et d'assigner sa place et son âge à chaque événement. 11 marchait encore sur les traces de Leibnitz, qui, dans se géologie, a essayé d'expliquer par l'action naturelle et combinée de l'eau et du feu les em-
' H'st. nat. des Oiseaux, t. XVI, l'Anhitiga.
preintes organiques qu'on trouve sur les hautes montagnes, et beaucoup d'autres phénomènes ^
Buffon décrit en sept tableaux les révolutions du globe terrestre, depuis le moment où il le suppose incandescent et fluide jusqu'à l'instant où l'homme y apparaît pour en être le roi. 11 entreprenait de percer la nuit des temps, de reconnaître par l'inspection des choses actuelles l'ancienne existence des choses anéanties, de remonter par la seule force des faits subsistants à la vérité historique des faits ensevelis; il voulait juger non seulement le passé moderne, mais le passé ancien, par le seul présent. Pour s'élever à ce hardi point de vue, il crut devoir employer trois grands moyens : 1° les faits qui peuvent nous rapprocher de l'origine de la nature ; 2° les monuments qu'on doit regarder comme les témoins de ses premiers âges ; 3° les tradi. tions qui peuvent nous donner quelque idée des âges subséquents. Et il tâcha de lier le tout par des analogies, et de former une chaîne qui, du sommet de l'échelle du temps, descendît jusqu'à nous.
Les conjectures les plus hasardées, les hypothèses les plus chimériques ont, sous la plume du brillant naturaliste, un air de réalité qui fait illusion. Il donne à l'exposition de son système tout l'éclat d'un poème, et s'élève à une force et à une perfection de style dignes des plus grands maîtres. Il commence ainsi :
« Comme dans l'histoire civile on consulte les titres, on recherche les médailles, on déchiff.e les inscriptions antiques, pour déterminer les époques des révolutions humaines et constater les dates des événements moraux; de même, dans l'histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris, et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C'est le seul moyen de fixer quelques points dans l'immensité de l'espace, et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps. »
Rivarol voyait avec raison, dans le début des Époques de la nature, une irréprochable page.
a II y règne, disait-il, de la pompe sans emphase, de la richesse sans diffusion, et une magnificence d'expression haute et calme, qui ressemble à la tranquille élévation des cieux. Bufifon ne s'est jamais montré plus artiste en fait de style. C'est la manière de Bossuet appliquée à l'histoire naiurelle *. »
Les savants de nos jours n'admirent pas moins la puissance de génie divinateur qui a fait trouver à Buffon, par les seules vues de l'esprit, nombre de vérités que les expériences postérieures ont pleinement
1 Voir la Protogée de Leibnitz, remise en lumière et traduite par le docteur Bertrand de Saint-Germain.
* Conversât, de Rivarol avec ChénedoUé, dans Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe litt., t. II, p. 165.
confirmées : telle la merveilleuse histoire de la formation des montagnes au fond de la mer. Ainsi, pour les découvertes scientifiques non moins que pour le style, les Époques de la terre resteront le plus beau titre de l'auteur de l'Histoire naturelle.
L'infatigable naturaliste voua la fin de sa carrière à l'étude des minéraux. Leur histoire ne lui offrait pas une matière aussi propre que l'histoire du règne animal à être embellie par l'éloquence. Néanmoins, ce sujet lui plaisait beaucoup; il lui paraissait susceptible de belles découvertes et de grandes vues; et l'on doit reconnaître qu'il a su y jeter un grand intérêt par la liaison intime qu'il y fuit voir avec les premières origines du monde ; car à chaque instant les minéraux lui fournissent de nouvelles preuves de son système sur les révolutions du globe terrestre. On aimerait, il est vrai, qu'au lieu de tant sacrifier à ses hypothèses, il se fût aidé davantage de la chimie, et qu'il eût mieux suivi les travaux des Rome de Lisle, des Bergmann, des Saussure, et leurs découvertes dans la minéralogie. Cependant, de sérieux savants proclament que Buffon n'a guère moins servi la géologie par ses hypothèses que par ses grandes vues.