DU STYLE DE BUFFON
Le soin du style est une des plus vives et des plus constantes préoccupations de la vie de Buffon. Il ambitionna la gloire d'écrivain à l'égal de celle de savant. L'application au bien dire ne lui prit pas moins de temps que les recherches de la science. Hérault de Séchelles raconte ^ qu'il aimait à s'entretenir du style autant que de l'histoire naturelle, et l'une de ses compositions les plus durables est un Discours sur le style. Aussi est-ce à titre d'écrivain qu'il a été le plus loué jusqu'à ces derniers temps. En lui, l'écrivain a même longtemps éclipsé le penseur.
De nos jours des hommes spéciaux, en particulier M. Geoffroy Saintflilaire, M. Flourens, ce dernier surtout, ont essayé de relever Buffon comme savant, et d e montrer qu'on ne lui avait pas rendu suffisante justice à cet égard. Mais en même temps certains critiques l'ont attaqué sans ménagement comme écrivain, et l'ont presque rabaissé au rang des Thomas et des Raynal.
En parlant de la manière d'écrire de l'auteur de \ Histoire naturelle, nous voudrons nous tenir également éloigné de l'excès de l'éloge et de l'excès du blâme.
Nous reconnaîtrons, avec les plus chauds admirateurs de Buffon,
1 Visite à Buffon, 1785,
toutes les qualités qui rendent sa diction si séduisante. Il mérite les éloges qui lui ont été tant de fois accordés pour la noble gravité de ses expressions, pour l'harmonie soutenue de son style. Dans maints articles, comme dans le portrait du cheval, il y a du mouvement, de l'oclat, de la rapidité, — il faudrait ajouter, avec Rivarol, du fracas ^ 11 frappe fortement l'imagination par la pompe, nous dirons môme, si l'on veut, par la majesté de ses images. Il se préoccupe sérieusement du rapport de l'expression avec l'idée, et, sans avoir toujours assez de souplesse et de variété, son style prend souvent, d'une manière admirable, le caractère des objets. Les qualités les plus graves et les plus hautes ne lui manquent pas. Dans ses bons morceaux, il a un style solide, plein, compact, non moins remarquable par la précision et par l'unité que par l'abondance. La marche savante, l'enchaînement de ses idées est parfois quelque chose de merveilleux. Les membres d e phrase, les phrases, les paragraphes, tout se lient, tout est lié, tout est coordonné. Cette abondance de Buffon, dont on parle tant, est plus dans les choses que dans les mots. Sa phrase est souvent longue, parce que les détails abondent sous sa plume; cependant il emploie rarement les formes de la période. Il exprime ordinairement sa pensée par des phrases courtes, précises, liées entre elles par la suite plus que par les raisons grammaticales. Quoique brillant et pompeux, il rejette les figures ambitieuses de la rhétorique; chez lui, les exclamations, les interrogations, les antithèses, sont fort rares. Enfin son style n'a aucune prétention scientifique.
« Rien, disait-il avec beaucoup de justesse, n'a plus retardé le progrès des sciences que la logomachie, et cette création de mots nouveaux à demi techniques, à demi métaphysiques, et qui dès lors ne représentent nettemen t ni l'effet ni la cause *. »
Voilà les qualités incontestables du brillant historien de la nature. Mais voyons les défauts qui s'y mêlent, examinons les reproches qu'on est en droit de lui faire.
Un premier reproche général, c'est d'avoir parlé de physique trop poétiquement. Se proposant de populariser l'histoire naturelle, Buffon tenait à frapper fortement l'imagination. De là, ces enjolivements pro digues, ce luxe d'élégance, cette solennité de langage, et toutes ces satisfactions données à la frivolité du grand nombre des lecteurs.
Le créateur, chez nous, de l'éloquence descriptive al'un des premiers introduit la poésie dans la prose. Et cependant — contradiction singulière! — il avait d'étonnantes préventions contre la poésie française . 11 croyait, et répétait souvent dans la conversation, qu'il était impossible d'écrire, dans notre langue, quatre vers de suite sans y faire une
* Conversât, de Rivarol avec Chénedollé, dans Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe litt., t. II, p. 166.
* Hist. nat. des Minéraux, t. II, du Soufre.
faute, sans blesser la propriété des termes ou la justesse des idées. Un jour, pour donner une preuve convaincante que les plus beaux vers n'approchaient pas delà perfection de la bonne prose, il entreprit, devant la Harpe, une critique détaillée des premiers vers du chef-d'œuvre de l'élégant et pur Racine, d'Athalie. Après avoir accumulé les ignorances et les inepties, il crut naïvement avoir démontré que les meilleurs vers ne pouvaient pas résister à l'examen. Son dédain pour notre poésie était poussé si loin, qu'il n'avait jamais cherché seulement à con naître la règle qui fait succéder les rimes masculines aux rimes fémi nines. « Je n'ai jamais souhaité, disait-il, retenir les choses factices, qui ne sont imaginées que par le caprice des hommes, et je crois devoir à cette ignorance volontaire des choses arbitraires le progrès que j'ai fait dans les connaissances utiles. »
La grande théorie de Buffon, en fait de style, est qu'on doit s'appliquer à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. Par là, assurément, on donne de la noblesse au style, mais on lui fait perdre trop souvent la propriété, la simplicité, la netteté, comme le naturel et la variété. La Fontaine, en parlant des animaux et de la nature, n'a jamais reculé devant le mot de la chose. Et combien son style y a-t-il gagné!
Que, deins un ouvrage destiné bien moins aux savants qu'aux gens du monde, Buffon ait soigneusement évité les termes techniques et les ait abandonnés àDaubenton, rien n'est plus raisonnable. Mais devait-il rejeter avec le même scrupule les mots propres, entrés dans la langue commune, qui précisent nettement et individuaUsent les êtres et les objets?
Tout le monde sait à quel excès notre naturaliste a porté ce goût de la généralisation, auquel il mêle l'habitude d'appliquer aux actions des animaux des termes propres à l'homme. 11 ne dira pas que le cheval obéit à l'éperon où à la bride, mais aux impressions qu'il reçoit de celui qui le guide. Il appellera les courses des loups « des expédilions militaires ». Au lieu de dire « la chasse », il dit « la guerre » ; il parle ainsi du chien : « C'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants qu'éclate son courage. »
Nous ne rapeUerons pas la périphrase par laquelle il désigne le chevtil; elle est trop connue, et puis, vraiment, elle est belle : c'est en réalité un modèle de style noble.
La noblesse du style, c'est là ce que Buffon recherchait avant tout. « Je m'imposai pour règle, a-t-il dit, de m'arrêter à l'expression la plus noble*. » Celte affectation constante de la noblesse donne à sa diction un caractère de pompe monotone et quelquefois d'emphase choquante. Ce défaut fut fortement senti par les contemporains, et quelques-uns en prirent occasion de jeter le ridicule sur l'auteur de l'Histoire naturelle.
1 Hérault de Séchelles, Visite à Buffon.
6b6 BUFFON.
D'Alembert, trop sévère pour un homme qu'il n'aimait pas, l'appelait le grand phrasier, le marquis de Truffières; d'autres, comme Diderot et Condillac, le traitaient de charlatan, de rhéteur, de déclamateur, qualifiaient ses descriptions sur les animaux d'amplifications de collège, et ses discours généraux sur la nature de déclamations vagues, fausses et inutiles.
En étalant ainsi la pompe dans ses écrits, M. le comte de BufFon obéissait à un goût naturel qui se manifestait dans tous les détails de sa vie. 11 avait l'instinct du luxe, de l'éclat. En véritable anobli, il faisait le plus grand cas de la parure, de la frisure, des beaux habits, des dentelles.
« Il n'y a pas, a-t-il dit, jusqu'aux habits et à la coiffure qui n'influent sur notre jugement; un lionime sensé doit regarder ses vêtements comme faisant partie de lui-môme, puisqu'ils en font, en effet, partie aux yeux des autres, et qu'ils entrent pour quelque chose dans l'idée totale qu'on se forme de celui qui les porte'. »
Mais le vêtement dont Buffon veut orner ses pensées est souvent plus voyant que riche, plus fastueux que magnifique. Il lui arrive de prendre du clinquant pour de l'or. En visant au sublime, quelquefois il ne rencontre que du pathos et des banalités ampoulées.
Il commence ainsi son article sur les ammauj; sauvages :
« Dans les animaux domestiques et dans l'homme, nous n'avons vu la nature que contrainte, rarement perfectionnée, souvent altérée, défigurée et toujours envirounée d'entraves ou chargée d'oryiements étrangers; maintenant elle va paraître nue, parée de !a seule simplicité, mais plus piquante par sa beauté naïve, sa démarche légère, son air libre, et par les autres attributs de la noblesse et de lindépendance, etc. »
Tout ce passage est de la rhétorique commune. La phrase suivante présente un exemple de rhétorique renchérie :
« Nous sommes convaincus, comme le dit M. Gmelin, qu'on ne peut acquérir des connaissances de la nature qu'en faisant un usage réfléchi de ses sens, en voyant, en observant, en comparant, et en se refusant en même temps la liberté téméraire de faire des méthodes, de petits systèmes nouveaux, dans lesquels on classe des êtres que l'on n'a jamais vus, et dont on ne connaît que 1 e nom : nom souvent équivoque, obscur, mal appliqué, et dont le faux emploi confond les idées dans le vague des mots, noie la vérité dans le courant de l'erreur 2. »
Doué d'une incomparable imagination descriptive, Buffon avait le goût des métaphores neuves et frappantes, et il en a introduit un grand nombre qui n'avaient pas encore été essayées et qui offraient des rapprochements tout nouveaux ; mais son goût-nefutpas toujours
1 Hist. riat.de l'Ho7nrne, de l'Age viril, description de l'Homme. * Htst. nat., t. XXIII, le Mouflon, etc.
BUFFON. 6o7
assez sûr et assez ferme pour le préserver de l'excès, delà singularité et de l'incohérence dans les figures. Pour s'en convaincre, il suffit de lire ces passages empruntés à un discours qu'il prononça devant l'Académie française, en qualité de directeur ;
« La louange publique, signe éclatant du mérite, est une monnaie plus précieuse que l'or, mais qui perd son prix et môme devient vile lorsqu'on la convertit en effets de commerce. Subissant autant de déchet, par le change, que le métal, signe de notre richesse, acquiert de valeur par la circulation, la louange réciproque, nécessairement exagérée, n'offre-t-elle pas un commerce suspect entre particuliers?... Pourquoi les voûtes de ce lycée ne forment-elles jamais que des échos multipliés d'éloges retentissants?... Une couche antique d'encens brûle revêt leurs parois, et les rend sourds à cette parole divine qui ne frappe que l'âme. ..
« Comme un bouquet de fleurs assorties dont chacune brille de ses couleurs et porte son parfum, l'éloge doit présenter les vertus, les talents, les travaux de l'homme célèbre. Qu'on passe sous silence les vices, les défauts, les erreurs, c'est retrancher du bouquet les feuilles desséchées, les herbes épineuses, et celles dont l'odeur serait désagréable... Mais la vérité... se révolte contre ces mensonges colorés auxquels on fait porter son masque... portant d'une main l'éponge de l'oubli, et de l'autre le butin de la gloire, elle efface sous nos yeux les caractères du prestige, et grave pour la postérité les seuls traits qu'elle doive consacrer. »
Quelle accumulation, quel entassement d'images bigarrées ! Certes, ce n'est pas là le style que Buffon recommandait dans son fameux discours de réception. La phrase suivante, d'un de ses ouvrages les plus soignés, est encore toute formée d'images singulières et incohérentes :
« C'est dans les contrées septentrionales que s'est élevée la tige des connaissances de l'homme ; et c'est sui' ce tronc de l'arbre de la science que s'est élevé le trône de sa puissance ^. »
L'auteur de l'Histoire naturelle cherchait à varier la monotonie des descriptions par des réflexions morales. C'est un ornement qui, en lui-même, n'est pas déplacé ; mais Buffon en fait souvent un abus qu'on doit, suivant nous, regarder comme une grave faute contre le goût. Prouvons-le par quelques exemples.
Après avoir parlé d'accouplements désordonnés de tourterelles du même sexe enfermées dans une cage, il dira philosophiquement :
« La contrainte et la privation ne servent donc souvent qu'à mettre la nature en désordre, et non pas à l'éteindre ^. »
Écoutez cette réflexion hautement philosophique, à propos du gobemouche :
* Époques de la nature, VIL
* Hist. nat. dev Oiseaux, la Tourterelle.
Prositeurs du xviii^ siècle. 42
6o8 BUFFOiX.
« Le gobe-mouche rouge liuppé de la rivière des Amazones serait, sans contredit, un des plus jolis oiseaux que l'on pût renfermer en cage; mais la nature, dans le genre de nourriture qu'elle lui a prescrite, paraît l'avoir éloigné de toute vie commune avec l'homme, et lui avoir assuré, après le plus grand des biens, le seul qui en répare la perte, la liberté ou la mort'. »
Les réflexions sentimentales abondent plus encore que les réflexions philosophiques, en parlicuher les pensées relatives aux amours des animaux.
11 dit en parlant de la femelle du chevreuil :
« Comme la chevrette produit ordinairement deux faons, l'un mâle et l'autre femelle, ces ji^unes animaux, élevés, nourris ensemble, prennent une si forte affection l'un pour l'autre, qu'ils ne se quittent jamais, à moins que l'un des deux n'ait éprouvé l'injustice du sort, qui ne devrait jamais séparer ce qui s'aime *. »
Les mots de sentiment, de sensibilité, de cœur sensible, se rencontrent à chaque instant chez ce naturaliste, à propos des animaux. Il dit, en parlant du pic :
« Ses mouvements sont brusques; il a l'air inquiet, les traits et la physionomie rudes, le naturel sauvage et farouche ; il fuit toute société, mônie celle de son semblable ; et quand le besoin piiysique de l'amour le force à rechercher une compagne, c'est sans aucune des grâces dont ce sentiment anime les mouvements de tous les êtres qui l'éprouvent avec un cœur sensible 3. »
Le stjle sentimental, celui môme de la fade galanterie, se rencontre à tout moment dans ÏHistoire naturelle. On y Ut, au sujet des plumes d'autruche :
« En Turquie, aujourd'hui, un janissaire qui s'est signalé par quelques faits d'armes a le droit d'en décorer son turban; et la sultane, dans le sérail, projetant de plus douces victoires, les admet dans sa parure avec complaisance*. »
Et au sujet de la tendresse des mères pour leurs petits, parmi les oiseaux :
a Souvent la tendre mère se sacrifie dans l'espérance de sauver ses petits, elle se laisse prendre plutôt que de les abandonner; elle préfère de partager et de subir le malheur de leur sort, à celui d'aller seule l'annoncer par ses cris à son amnnt, qui néaimoins pourrait seul la consoler en partageant sa douleur. L'affection maternelle est donc un sentiment plus fort que celui de la crainte, et plus profond que celui de l'amour, puisqu'ici cette affection l'emporte sur les deux dans le cœur d'une mère, et lui fait oublier son amour, sa liberté, sa vie..., etc. 5 »
1 Hist. liât, des Oiseaux, le Rubin, ou Gobe-mouche rouge huppé de la rivière des Amazones.
■^ Hist. nn!., le Chevreuil.
3 Hist.nat. des Oiseaux, t. XIII, les Pics. — * Ibid., t. II, l'Autruche. ♦ Ibid., t. XI, le Perroquet.
BufTon prodigue la sensiblerie ; mais la vraie sensibilité lui a manqué '. Faisant la remarque que ce naturaliste qui a parlé de toutes les sortes de chiens, du chien chasseur, du chien de berger, du chien sauvage, du chien grand seigneur, du chien pelit-maître, ne s'est pas souvenu du chien de l'aveugle, M. de Chateaubriand a dit avec raison qu'en général les rapports tendres échappent à Buffon -.
« Le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience, » disait Buffon à Hérault de Séchelles. En parlant ainsi, le célèbre naturaliste pensait plus encore au style qu'aux idées, aux découvertes. Comme Jean-Jacques, Buffon eut une tardive vocation d'écrivain; comme Jean-Jacques aussi, il ne trouvait que lentement la meilleure forme pour rendre ses idées. Le premier jet ne le satisfaisait jamais; mais il se remettait laborieusement à l'œuvre, et il continuait à corriger son style, comme l'attestent ceux qui l'ont vu de près, jusqu'à ce qu'il eût effacé les traces du travail, et qu'à force de peine il lui eût donné de la facilité. Il remaniait vingt fois une phrase, et passait souvent une matinée entière à la polir. Il a avoué qu'il avait écrit dix-huit fois les Époques de la nature. Ses manuscrits, qui nous ont été conservés en grande partie, étaient copiés et recopiés par des secrétaires ; mais la dernière rédaction porte encore de nombreuses ratures de l'auteur.
Ce soin patient a fait produire à Buffon des pages admirables qui satisfont à 1 1 fois l'esprit, le jugement, le goût, l'imagination, l'oreille ; mais il ne l'a pas préservé de tomber dans des fautes si nombreuses -qu'il est difficile de le placer au nombre de nos prosateurs les plus purs.
Cet écrivain si paré pèche assez souvent par l'impropriété des expressions.
11 dit du cerf harcelé par les chasseurs :
« Mais, toujours poursuivi, et ne pouvant anéantir son corps, il cherche à en mettre un autre à sa place. »
Un autre quoi? D'ailleurs l'idée est assez plaisante. Tout ce qui suit est d'un style aussi impropre, aussi embarrassé, aussi vague, aussi confus :
« Il va lui-même troubler le repos d'un voisin, plus jeune et moins expérimenté, le faire lever, marcher, fuir avec lui ; et, lorsqu'ils ont confondu leurs traces, lorsqu'il croh l'avoir substitué à sa mauvaise fortune, il le quitte plus brusquement qu'il ne l'a joint afin de le rendre seul l'objet et la victime de l'ennemi trompé ^. »
1 II faut cependant reconnaître le profond sentiment de tendresse universelle qui règne dans certains chapitres, dans celui des Variétés de la race humaine, entre autres, où Buffon, relevant le caractère moral des nègres, s'attendrit sincèrement sur le sort qui leur est fait.
2 Génie du Christ., 3« p., 1. IV, c. v. ' Hist. nui., le Chien.
Voici encore des exemples d'impropriétés choquantes :
Cl Nous devons sentir jusqu'où, s'étend pour nous la libéralité de la nature: nous n'usons pas à beaucoup près de toutes les richesses qu'elle nous offre, le fonda en est bien plus immense que nous ne l'imaginons '. »
Le comparatif va mal avec immense.
a II n'y a guère que deux ordres, tous deux relatifs à ce genre de vie : les nobles dont le métier est la chasse et les armes; les hommes en sous-ordre, qui ne sont occupés qu'à la culture de la terre*. »
On trouve un grand nombre de phrases lourdes et mal faites, môme dans les articles les plus soignés, comme dans ce passage de la notice du cygne \
« Le cygne est en paix avec toute la nature; il vit en ami plutôt qu'en roi ; il n'est que le chef, le premier habitant d'une république tranquille, où les citoyens n'ont rien à craindre d"an maître qui ne leur demande qu'autant qu'û leur accorde, et ne veut que calme et liberté. »
Buffon dit, en parlant de la chair du chevreuil :
« La qualité dépend principalement des pays qu'ils habitent; et, dans les meilleurs pays, il s'en trouve encore de bons et de mauvais. »
Inutile de démontrer ce qu'a de vicieux une pareille phrase. Souligner suffit.
Ce commencement de l'article du tigre est à la fois obscur et vulgaire ;
« Dans la classe des animaux carnassiers, le lion est le premier, le tigre est le second; et comme le premier, mé ,e dans un mauvais genre, est toujours le jjlus grand et souvent le meil eur, le second est ordinairement le p!us )néchant de tous. A la fierté, au courage, à la force, le lion joint la noblesse, la clémence, la magnanimité *; tandis que le tigre est bassement féroce, cruel sans justice, c'est-à-dire sans nécessité. Il en est de même dans tout ordre de choses où les rangs sont donnés par la force ; le premier, qui peut tout, est moins tyran que l'autre, qui, ne pouvant jouir de la puissance plénière, s'en venge en abusant du pouvoir qu'il a pu s'arroger ♦. »
Ouvrons au hasard l'Histoire naturelle, nous y trouverons partout des phrases mal faites, comme celle-ci :
« Reste évident de l'instinct subsistant, et par l quel ces oiseaux, quoique
1 Hist. 7iat., t. XXIV, l'Élan et le Renne.
* Ibid., t. XI, le Cerf.
* On sait ce qu'il faut penser de cette magnanimité," de cette grandeur morale qu'il attribue au lion.
* Hist. nat., t. XVin, le Tigre Voilà des idées assez différentes de sa théorie sur l'automatisme des animaux.
BUFFON. 66i
depuis longtemps privés, tiennent encore à leur état sauvage par les première habitudes de nature i. »
Un instinct par lequel des oiseaux tiennent encore à leur état sauvage par!... Il est étonnant que l'oreille seule n'ait pas suffi pour avertir Buffon de la faute.
La phrase suivante est aussi mal construite :
« Lorsque le chien rencontre un râle, on peut le reconnaître à la vivacité de sa quête, au nombre de faux arrêSs, à l'opiniâtreté avec laquelle l'oiseau tient et se laisse quelquefois serrer de si près, qu'il se fait prendre ^. »
L'opiniâtreté avec laquelle l'oiseau se laisse quelquefois serrer de si prés que..., cela n'est ni net ni exact.
Buffon n'était pas fort sur la grammaire. D'après le témoignage de M™'^ Aecker, il n'aurait pu rendre raison d'aucune des règles de la langue française. L'instinct les lui fait ordinairement très bien appliquer ; mais il les viole aussi très souvent, et quelquefois de la manière la plus grave. Des incorrections de tout genre se rencontrent dans la belle prose de l'historien de la nature, comme on en jugera par quelques phrases choisies parmi cent autres, que nous allons rapporter en ne les accompagnant que de courtes observations :
« Tous les philosophes, depuis Aristote à Descartes, ont raisonné comme le peuple sur la nature du mouvement '. »
On dit de... à, mais on dit depuis... jusqu'à.
«Il est à présumer que ce tatou à neuf bandes ne fait pas une espèce réellement distincte du tatuète qui n'en a que huit, et auquel, à l'exception de cette différence, il nous a paru ressembler à tous autres égards *. »
La restriction étant exprimée déjà par les mots à V exception de cette renée, tous autres est de trop .
0 Nous ne pouvons guère douter que les animaux étant doués, comme nous, des mêmes sens, possédant les mêmes principes da vie et de mouvement *... »
Il fallait nécessairement : doués des mêmes sens que nous.
« Il y a toute apparence que dans le fond ce n'est autre chose qu'un phénomène électrique, dont les anciens et les modernes, ignorant la cause, ont aitribué l'effet au flux et au reflux de la mer ^. »
' Hist. nat. des Oiseaux, t. XVII, l'Oie. « Ibid., t. XV, le Râle de terre.
* Eist. nat.. t. XXVI, de la Nature, seconde vue.
* Ibid., t. XXI, les Tatous.
* Ibid., t. m ; Hist. des Animaux, c. i.
' Hist. nat., t. XXVII, les Phoques, etc.
Ce relatif c?on^, qui se rapporte tout à la fois à cause et à effet, rend la phrase peu grammaticale.
a Au premier signe, ils plient les genoux et s'accroupissent jusqu'à terre pour se laisser charger dans cette situation, ce qui évite à l'homme la peine d'élever les fardeaux à une grande hauteur*. »
Éviter à quelqu'un, pour dire épargner à quelqu'un, est une faute très commune, mais très grosse : c'est comme si l'on disait fuir à quelqu'un.
« Ces pouzzolanes du Vivarais pouvant être conduites par le Rhône jusqu'à la mer, pourront, sinon remplacer, du moins suppléer à celles que l'on tire d'Italie 2. »
Tout le monde voit la lourde faute de syntaxe que présente cette phrase. Pour qu'un môme régime puisse se rapporter à deux verbes, il faut qu'ils soient de même nature. Or, ici, le premier verbe est actif, et le second est neutre ; ce qui rend cette construction impossible.
« Dion Cassius rapporte que cette éruption du Vésuve fut si violente, qu'il jeta des cendres et des fumées sulfureures en si grande quantité et avec tant de force, qu'elles furent portées jusqu'à Rome 3. »
Quelles furent portées jusqu'à Borne ne se rapporte qu'à cendres et à fumées; le premier si de cette phrase, si violente, ne se rattache à rien, n'amène rien.
Le célèbre écrivain a parfois des distractions qui rendent sa phrase d'une incorrection prodigieuse. Par exemple, il la commencera avec un sujet pluriel et la continuera ensuite avec un sujet singulier qui déterminera l'accord, comme dans cette phrase inouïe :
« Les chiens à oreilles droites et surtout le chien de berger, qui de tous est celui qui a le moins dégénéré, est aussi celui qui donne le moins de voix*. »
Quelquefois il se perd dans le labyrinthe des incidentes, et tel membre de phrase se trouve ne pouvoir se rattachera rien 6,
Ses périodes riches et touffues offrent de nombreux exemples de constructions brisées, de ce qu'on appelle, en grammaire, des anacoluthes. Dans sa Première Vue de la nature, un de ses morceaux les plus parfaits, on rencontre cette phrase incohérente :
« Ce sont, pour ainsi dire, des mondes en désordre, en comparaison de» planètes, dont les orbites étant plus régulières, les mouvements plus égaux,
* Hisf. nat., le Chameau.
' Hist. nat. des Minéraux, les Pouzzolanes.
3 Hist. nat., Preuv. de la théorie de la terre, art. xvr.
* Ibid., t. XXIX, Dégénér. des animaux.
* Voir en particulier dans l'article de la Brebis.
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la température toujours la même, semblent être des lieux de repos, où tout étant constant, la nature peut établir un plan, agir uniformément, se développer succesivement dans toute son étendue. »
Et cette autre, aussi mal faite :
« Toutes ces planètes avec leurs satellites, entraînées par un mouvement rapide dans le môme sens et presque dans le môme plan, composent une roue d'un vaste diamètre dont l'essieu porte toute la charge, et qui, tournant luimôme avec rapidité, a dû s'échauffer, s'embraser et répandre la chaleur et la lumière jusqu'aux extrémités de la circonférence. »
Par une étonnante négligence, Buffon fait rapporter ce qui à essieu, tandis que, grammaticalement, il se rapporte à roue.
On peut maintenant, croyons-nous, se faire une idée assez nette des défauts du style de Buffon. 11 n'a pas la belle et grave simplicité de nos éminents prosateurs. Sa manière est plus l'effet de l'art que d'une inspiration naturelle. Pour vouloir être trop noble et trop solennel, il est souvent emphatique et chargé. Son goût n'est pas toujours sûr, et sa belle langue est fréquemment incorrecte.
"Voltaire, ce modèle de naturel, de propriété dans l'expression, de clarté, de simplicité originale, n'aimait pas le style du pompeux Buffon. Rousseau l'aimait trop. Le philosophe de Genève, qui alla comme en pèlerinage au château de Montbard, et baisa avec respect le seuil du cabinet où Buffon avait composé l'Histoire naturelle, parlait ainsi à un de ses amis :
«Je lui crois des égaux parmi ses contemporains en qualité de penseur et de philosophe ; mais, en qualité d'écrivain, je ne Ini en connais point; c'est la plus belle plume de son siècle; je ne doute point que ce ne soit là le jugement de la postérité >. »
La plus belle plume de son siècle, c'est beaucoup dire. Voltaire fut un écrivain autrement parfait, et Jean-Jacques lui-même a déployé des qualités littéraires qu'on ne retrouve pas dans l'auteur de l'Histoire naturelle. Quoi qu'il en soit, Buffon doit être mis au nombre de nos écrivains les plus distingués, parce que, dans son style, les qualités surpassent de beaucoup les défauts. Et ce beau style fera toujours lire son Histoire naturelle, malgré les progrès de la science, et malgré tant d'hypothèses vagues, tant de systèmes fantastiques sur l'origine des mondes, sur les sens, sur la génération des animaux, sur l'instinct, sur la cause des mouvements volontaires des animaux, sur leur abrutissement par l'effet de la domination de l'homme, etc. Elle pourra
1 Lettre à M. D***, 4 novembre 1764. — On trouve le même jugement dans les Fragments de deux lettres sur Jean-Jncques Rousseau, écrites par un jeune Suisse qui avait fait le pèlerinage de Motiers-Travers peu de temps avant le départ du philosophe pour l'île de Saint-Pierre.
cesser, et elle a môme déjà cessé d'ôtre un des monuments de la science; elle restera, en dépit de ses irrégularités de forme, un des monuments les plus majestueux de la langue française.
lies oiseaux.
Les oiseaux sont de tous les êtres de la nature les plus indépendants et les plus fiers de leur liberté, parce qu'elle est plus entière et plus étendue que celle de tous les autres animaux. Comme il ne faut qu'un instant à l'oiseau pour franchir tout obstacle et s'élever au-dessus de ses ennemis, qu'il leur est supérieur par la vivacité du mouvement, et par l'avantage de sa position dans un élément où ils ne peuvent atteindre, il voit tous les animaux terrestres comme des êtres lourds et rampants attachés à la terre; ils n'auraient même nulle crainte de l'homme, si la balle et la flèche ne leur avait appris que, sans sortir de sa place, il peut atteindre, frapper et porter la mort au loin. La nature, en donnant des ailes aux oiseaux, leur a départi les attributs de l'indépendance et les instruments de la haute liberté ; aussi n'ont-ils de patrie que le ciel qui leur convient; ils en prévoient les vicissitudes et changent de climat en devançant les saisons ; ils ne s'y établissent qu'après en avoir pressenti la température; la plupart n'arrivent que quand la douce haleine du printemps a tapissé les forêts de verdure; quand elle fait éclore les germes qui doivent les nourrir; quand ils peuvent s'établir, se gîter, se cacher sous l'ombrage ; quand, enfin, la nature vivifiant les puissances de l'amour, le ciel et la terre semblent réunir leurs bienfaits pour combler leur bonheur. Cependant cette saison de plaisir devient bientôt un temps d'inquiétudes; tout à l'heure ils auront à craindre ces mêmes ennemis au-dessus desquels ils planaient avec mépris; le chat sauvage, la martre, la belette, chercheront à dévorer ce qu'ils ont de plus cher ; la couleuvre rampante gravira pour avaler leurs œufs et détruire leur progéniture : quelque élevé, quelque caché que puisse être leur nid, ils sauront le découvrir, l'atteindre, le dévaster; et les enfants, cette aimable portion du genre humain, mais toujours malfaisante par désœuvrement, violeront sans raison ces dépôts sacrés du produit de l'amour : souvent la tendre mère se sacrifie dans l'espérance de sauver ses petits, elle se laisse prendre plutôt que de les abandonner; elle préfère de subir le malheur de partager leur sort, à celui d'aller seule l'annoncer par ses cris à son amant, qui néanmoins pour-
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rait seul la consoler en partageant sa douleur. L'affection maternelle est donc un sentiment plus fort que celui de la crainte et plus profond que celui de l'amour, puisque ici cette affection l'emporte sur les deux dans le cœur d'une mère, et lui fait oublier son amour, sa liberté, sa vie ^.
Pourquoi le temps des grands plaisirs est-il aussi celui des plus grandes sollicitudes? Pourquoi les jouissances les plus délicieuses sont-elles toujours accompagnées d'inquiétudes cruelles, même dans les êtres les plus libres et les plus innocents? N'estce pas un reproche qu'on peut faire à la nature, cette mère commune de tous les êtres? Sa bienfaisance n'est jamais pure ni de longue durée. Ce couple heureux qui s'est réuni par choix, qui a établi de concert et construit en commun son domicile d'amour, et prodigué les soins les plus tendres à sa famille naissante, craint à chaque instant qu'on ne la lui ravisse; et s'il parvient à l'élever, c'est alors que des ennemis encore plus redoutables viennent l'assaillir avec plus d'avantage; l'oiseau de proie arrive comme la foudre et fond sur la famille entière, le père et la mère sont souvent ses premières victimes, et les petits dont les ailes ne sont pas encore assez exercées ne peuvent lui échapper. Ces oiseaux de carnage frappent tous les autres oiseaux d'une frayeur si vive, qu'on les voit frémir à leur aspect ; ceux mêmes qui sont en sûreté dans nos basses-cours, quelque éloigné que soit l'ennemi, tremblent au moment qu'ils l'aperçoivent, et ceux de la campagne, saisis du même effroi, le marquent par des cris et par leur fuite précipitée vers les lieux où ils peuvent se cacher. L'état le plus libre de la nature a donc aussi ses tyrans, et malheureusement c'est à eux seuls qu'appartient cette suprême liberté dont ils abusent, et cette indépendance absolue qui les rend les plus fiers de tous les animaux ; l'aigle méprise le lion et lui enlève impunément sa proie ; il tyrannise également les habitants de l'air et ceux de la terre, et il aurait peut-être envahi l'empire d'une grande portion de la nature, si les armes de l'homme ne l'eussent relégué sur le sommet des montagnes et repoussé jusqu'aux lieux inaccessibles, où il jouit encore sans trouble et sans rivalité de tous les avantages de sa domination tyrannique.
Le coup d'oeil que nous venons de jeter rapidement sur les facultés des oiseaux suffit pour nous démontrer que dans la chaîne du grand ordre des êtres, ils doivent être après l'homme
1 Voir nos remarques sur ce passage, p. 6i8.
placés au premier rang. La nature a rassemblé, concentré dans le petit volume de leur corps plus de force qu'elle n'en a départi aux grandes masses des animaux les plus puissants ; elle leur a donné plus de légèreté sans rien ôter à la solidité de leur organisation; elle leur a cédé un empire plus étendu sur les habitants de l'air, de la terre et des eaux ; elle leur a livré les pouvoirs d'une domination exclusive sur le genre entier des insectes, qui ne semblent tenir d'elle leur existence que pour maintenir et fortifier celle de leurs destructeurs auxquels ils servent de pâture ; ils dominent de même sur les reptiles dont ils purgent la terre sans redouter leur venin, sur les poissons qu'ils enlèvent hors de leur élément pour les dévorer ; et enfin sur les animaux quadrupèdes dont ils font également des victimes : on a vu la buse assaillir le renard, le faucon arrêter la gazelle, l'aigle enlever la brebis, attaquer le chien comme le lièvre, les mettre à mort et les emporter dans son aire; et si nous ajoutons à toutes ces prééminences de force et de vitesse, celles qui rapprochent les oiseaux de la nature de l'homme, la marche à deux pieds, l'imitation de la parole, la mémoire musicale, nous les verrons plus près de nous que leur forme extérieure ne paraît l'indiquer ; en même temps que, par la prérogative unique de l'attribut des ailes et par la prééminence du vol sur la course, nous reconnaîtrons leur supériorité sur tous les animaux terrestres. {Histoire naturelle des perroquets.)
Supériorité de l'homme sur l'animal.
Pour nous faire mieux entendre, considérons un animal instruit, un chien, par exemple, qui, quoique pressé d'un violent appétit, semble n'oser toucher et ne touche point, en effet, à ce qui pourrait le satisfaire, mais en même temps fait beaucoup de mouvements pour l'obtenir de la main de son maître ; cet animal ne paraît-il pas combiner des idées? ne paraît-il pas désirer et craindre, en un mot raisonner à peu près comme un homme qui voudrait s'emparer du bien d'autrui, et qui, quoique violemment tenté, est retenu par la crainte du châtiment? Voilà l'interprétation vulgaire de la conduite de l'animal. Gomme c'est de cette façon que la chose se passe chez nous, il est naturel d'imaginer, et on imagine en effet, qu'elle se passe de même dans l'animal; l'analogie, dit-on, est bien fondée, puisque l'organisation et la conformation des sens, tant à l'extérieur qu'à
l'intérieur, sont semblables dans l'animal et dans l'homme. Cependant ne devrions-nous pas voir que, pour que cette analogie fût, en effet, bien fondée, il faudrait quelque chose de plus, qu'il faudrait du moins que rien ne pût la démentir, qu'il serait nécessaire que les animaux pussent faire et fissent dans quelques occasions tout ce que nous faisons? Or le contraire est évidemment démontré, ils n'inventent, ils ne perfectionnent rien, ils ne réfléchissent, par conséquent, sur rien, ils ne font jamais que les mêmes choses de la même façon : nous pouvons donc déjà rabattre beaucoup de la force de cette analogie, nous pouvons même douter de sa réalité, et nous devons chercher si ce n'est pas par un autre principe différent du nôtre qu'ils sont conduits, et si leurs sens ne suffisent point pour produire leurs actions, sans qu'il soit nécessaire de leur accorder une connaissance de réflexion.
Tout ce qui est relatif à leur appétit ébranle très vivement leur sens intérieur, et le chien se jetterait à l'instant sur l'objet de cet appétit, si ce même sens intérieur ne conservait pas les impressions antérieures de douleur dont cette action a été précédemment accompagnée : les impressions extérieures ont modifié l'animal; cette proie qu'on lui présente n'est pas offerte à un chien simplement, mais à un chien battu ; et comme il a été frappé toutes les fois qu'il s'est livré à ce mouvement d'appétit, les ébranlements de douleur se renouvellent en même temps que ceux de l'appétit se font sentir, parce que ces deux ébranlements se sont toujours faits ensemble. L'animal étant donc poussé tout à la fois par deux impulsions contraires qui se détruisent mutuellement, il demeure en équilibre entre ces deux forces égales ; la cause déterminante de son mouvement étant contre- balancée, il ne se mouvra pas pour atteindre à l'objet de son appétit. Mais les ébranlements de l'appétit et de la répugnance, ou, si l'on veut, du plaisir et de la douleur, subsistant toujours ensemble dans une opposition qui en détruit les effets, il se renouvelle en même temps dans le cerveau de l'animal un troisième ébranlement, qui a souvent accompagné les deux premiers : c'est l'ébranlement causé par l'action de son maître, de la main duquel il a souvent reçu ce morceau qui est l'objet de son appétit ; et comme ce troisième ébranlement n'est contre-balancé par rien de contraire, il devient la cause déterminante du mouvement. Le chien sera donc déterminé à se mouvoir vers son maître et à s'agiter jusqu'à ce que son appétit soit satisfait en entier.
On peut expliquer de la même façon et par les mêmes principes toutes les actions des animaux, quelque compliquées qu'elles puissent paraître, sans qu'il soit besoin de leur accorder ni la pensée, ni la réflexion : leur sens intérieur suffit*.
Il n'est pas étonnant que l'homme, qui se connaît si peu luimême, qui confond si souvent ses sensations et ses idées, qui distingue si peu le produit de son âme de celui de son cerveau, se compare aux animaux et n'admette entre eux et lui qu'une nuance, dépendante d'un peu plus ou d'un peu moins de perfection dans les organes ; il n'est pas étonnant qu'il les fasse raisonner, s'entendre et se déterminer comme lui, et qu'il leur attribue non seulement les qualités qu'il a, mais encore celles qui lui manquent. Mais que l'homme s'examine, s'analyse et s'approfondisse, il reconnaîtra bientôt la noblesse de son être, il sentira l'existence de son âme, il cessera de s'avilir, il verra d'un coup d'oeil la distance infinie que l'ÈLre suprême a mise entre les bêtes et lui.
Dieu seul connaît le passé, le présent et l'avenir ; il est de tous les temps, et voit dans tous les temps : l'homme, dont la durée est de si peu d'instants, ne voit que ces instants; mais une Puissance vive, immortelle, compare ces instants, les distingue, les ordonne ; c'est par elle qu'il connaît le présent, qu'il juge du passé et qu'il prévoit l'avenir. Otez à l'homme cette lumière divine, vous effacez, vous obscurcissez son être : il ne restera que l'animal: il ignorera le passé, ne soupçonnera pas l'avenir, et il ne saura même ce que c'est que le présent.
[Discours sur la nature des animaux.)
1 Voir ce que nous disons sur ce système de l'automatisme des bètes, p. 648.
Le dix-huitième siècle n'offre rien de comparable à cette réunion de grands génies et de merveilleux écrivains comme Pascal, Bossuet, Fénelon, Corneille, Racine, Molière, la Fontaine, M™« de Sévigné, qui illustrèrent à jamais le dix-septième siècle, et qui peuvent aller presque d'égal à la tête de notre littérature . Voltaire domine tout son siècle ; ce grand et vif esprit, ce génie d'une étonnante étendue tranche sur tous ses contemporains ; mais, en traitant tous les genres, il n'a pu, dans aucun, s'élever à la hauteur de ses glorieux devanciers. En poésie, de l'aveu de ses plus chauds admirateurs, il n'a été, dans ses meilleurs jours, que le premier disciple des maîtres. Il s'est davantage rapproché d'eux dans la prose, mais ne les a pas encore égalés.
Ce qui lui a surtout fait une place à part, c'est l'universalité qu'il a ambitionnée.
« Diversité^ c'est ma devis", »
disait-il après la Fontaine ^ On ne vit jamais une activité si grande, apphquée à tant d'objets, une pareille flexibilité de talent, une si extraordinaire facilité de conception et d'exécution. A peine avait-il achevé quelque ouvrage, vite il passait à de nouveaux travaux, et habituellement il en menait un grand nombre à la fois. Il avait dans son cabinet plusieurs pupitres sur lesquels étaient divers ouvrages commencés: ici une tragédie, là une comédie, plus loin une histoire, d'un côté un morceau de philosophie, de l'autre une satire, ici un poème épique, là un conte. 11 passait indifféremment de l'un à l'autre, dans la même journée, laissant partout des traces de sa prodigieuse facilitée A voir éclore coup sur coup tant de productions diverses, on aurait pu croire, avec Frédéric, qu'il y avait à Cirey, et plus tard à Ferney, toute une académie composée de poètes, d'historiens, de savants, dont les
* Contes. Le pâté d'anguilles.— Voir Lettre à M™' Denis, 26 décembre 1750.
* Voir Clément, Première Lettre à M. de Voltaire.
ouvrages se publiaient sous le nom de Voltaire *. Encore joignait-il mille choses àl'étude, politique, finances, industrie, négoce, agriculture. 11 ne pouvait pas résister au besoin agité qui le tourmentait de se mêler de tout pour lâcher de primer partout. Il fallait qu'il intervînt dans toutes les affaires, petites ou grandes, qui occupaient l'opinion publique.
Celui que Jean-Jacques appelait YEsprit de son siècle réunira tous les talents, et tous les genres sembleront ôtre son partage ; mais, comme nous l'avons fait entrevoir, il n'excellera véritablement dans aucun. Son extrême facilité de pénétration s'exercera malheureusement plus en surface qu'en profondeur et, suivant la pensée de Joseph de Maislre, il parlera de tout pendant un siècle, sans jamais percer une surface ^.
Nous devrons donc, sous bien des rapports, le placer au-dessous des éminents génies du siècle précédent, mais nous n'en rendrons pas moins un légitime témoignage au nombre et à la supériorité de ses talents. Par cela môme que nous ne contesterons aucun de ses titres à la gloire, et que nous louerons en lui tout ce qui mérite d'être loué, nous n'userons d'aucune ré licence ni d'aucun détour dans la condamnation de ses funestes principes, et aussi des actions coupables et honteuses par lesquelles il ternit sa renommée. « Plus on réfléchit sur ce grand homme, disait un contemporain, et plus on se console de n'avoir point ses talents mêlés de tant de faiblesses ^ »
Pour demeurer fidèle à notre plan, nous n'envisagerons ici Voltaire que comme prosateur. Ce partage est d'ailleurs très naturel ; car Voltaire prosateur et Voltaire poète sont deux hommes tout différents, et lui-môme a établi, par sa pratique comme par ses théories, la limite la plus tranchée entre la prose et la poésie.