LES CONTES DE VOLTAIRE
On range ordinairement les Contes de Voltaire parmi ses meilleurs ouvrages en prose, bien qu'ils soient écrits presque sans plan, que la fable en soit assez pauvre, et le style souvent négligé. Les qualités d'esprit qui y brillent seraient-elles encore plus éclatantes et plus incontestables, que nous hésiterions à en faire l'éloge, tant l'esprit qui les anime est détestable.
Les Contes, production de la vieillesse du chef des esprits forts, sont surtout l'expression de son mépris pour l'humanité, mépris dont témoignent d'ailleurs la plupart de ses écrits, et en particulier sa correspondance ^ L'homme lui paraissaitle produit d'une sotte plaisanterie du Créateur, et il était intarissable en sarcasmes contre notre malheureuse espèce. Quelquefois, il est vrai, tout en plaisantant, il gémit. Comme les Parisiens dans Candide,il se plaint de tout avec de grands éclats de rire. Tel il apparaît dans les Contes, tantôt raillant, tantôt plaignant l'humanité, mais ne sachant jamais la consoler ni la redresser.
Zadig, ou la Destinée, « ouvrage qui dit plus qu'il ne semble dire, » selon l'expression de Voltaire lui-même, est une accusation insidieuse contre la Providence, et un plaidoyer en faveur du fatalisme. Le philosophe, qui prend de faux airs d'optimiste, s'y applique à faire ressortir les caprices du destin et à montrer combien nous sommes dupes des apparences. C'est au fond la même doctrine que dans le poème du désastre de Lisbonne.
L'intérêt de ce roman n'est pas très vif, les aventures en sont assez
1 (I Éclairez et méprisez le genre humain. » (Lettre à d'Alemb., 29 févr. 1757.) — « Je vous recommande beaucoup de courage, et beaucoup de mépris pour le genre humain. » (Lettre au même, 8 avril 1"71.)
La correspondance de Voltaire est pleine de traits semblables.
communes et les chapitres les plus piquants sont empruntés de l'Arioste, des Contes chinois et des Mille et une yuits. Fréron a fait connaître que le joli chapitre de l'Ermite est entièrement pris dans une pièce de vers ayant pour titre l'Ermite, du docteur Parnell, mort à Londres en 1717, à qui Voltaire a encore emprunté son conte de Pandore. Le mérite de Zadig est d'être très bien écrit, d'étinceler d'esprit, de présenter des idées agréables, des peintures piquantes, enfin d'offrir, dans le portrait du héros, une assez fidèle image du sage d'Orient, observateur silencieux qui devine des énigmes et parle par allégories. Malheureusement, ce que ce roman offre d'intérêt est corrompu par la gravelure.
Dans Micromégas, Voltaire joue avec l'infini ; il ridiculise la petitesse de notre globe, de notre civilisation, de tout notre être. Il prend un singulier plaisir à injurier la nature comme les hommes :
€ Ce globe-ci est si mal construit, cela est si irrégulier et d'une forme qui me paraît si ridicule! tout semble être ici dans le chaos. Voyez-vous es petits ruisseaux dont aucun ne va de droit fil; ces étangs qui ne sont ni ronds, ni carrés, ni ovales, ni sous aucune forme régulière; tous ces petits grains pointus dont ce globe est hérissé, et qui m'ont écorclié les pieds (il voulait parler des montagnes)? Remarquez-vous encore la forme de tout le globe, comme il est plat aux pôles, comme il tourne autour du soleil d'une manière gauche, de façon que les climats des pôles sont nécessairement incultes', w
Chesterfield, justement sévère pour ce conte, l'appelait une satire méprisable -, et ne pouvait croire qu'il fiit du célèbre écrivain, parce qu'il n'y trouvait que des pensées pillées de Swift et défigurées misérablement.
Dans les Voyages de Scarmentido, Voltaire exhorte tous les hommes à se chérir mutuellement. Et cependant il ne montre que des horreurs dans tous les pays qu'il fait parcourir à son héros, et il peint tous les peuples sous les plus révoltantes couleurs. Les Italiens sont des perfides, des empoisonneurs, des assassins, des sodomiles. Les Français rient toujours, mais en enrageant, et ils font en riant les choses les plus détestables ; ils produisent des tnonstres; une chimère les fait courir aux armes... Les Anglais sont arrogants et fanatiques... Le Hollandais est un peuple flegmatique, grossier, ignorant, qui ne connaît que ses intérêts pécuniair-s, et qui verse le sang de ses meilleurs citoyens pour satisfaire son avarice ou ses inimitiés... La fourberie, l'ostentation, la superstition, sont tout ce que l'on voit en Allemagne, etc. Ce conte immole à la fois toutes les nationalités, toutes les reUgions et tous les cultes.
Dans Vlngériu, il oppose l'état sauvage à l'état civilisé, et présente un jeune sauvage dont le bon sens fait honte à nos préjugés, et qui convertit un vieux janséniste. Ce roman, gâté par de détestables équivoques et par des bouffonneries indécentes, qui l'obligèrent de le désavouer
1 Micromégas, ch. iv.
* Lettres du comte de Chesterfield à son fils, t. IV, p. 11.
énergiquement', offre des tableaux touchants, tirés de la vie commune et des événements journaliers. La dernière aventure de M^'^ de Saint- Yves, sa maladie, sa mort, sont d'un pathétique que Voltaire n'a mis dans aucun autre de ses ouvrages en prose.
Son plus fameux conte philosophique, Candide, en dépit d'allusions continuelles à l'harmonie pnétablie, est une protestation contre l'optimisme excessif de Shaftesbury, de Bolingbroke et de Pope, plus encore que contre l'optimisme serein de Leibnitz. Il avait essayé de combattre par la raison dans plusieurs de ses écrits, et par le sentiment dans le poème sur le Désastre de Lisbonne, cette doctrine qu'il appelait une fatalité désespérante^. Il voulut, dans Candide, l'immoler par le ridicule. Contrairement à ceux qui prétendaient que tout est bien dans le monde physique et dans le monde moral, que tout va bien, que tout va le mieux qu'il soit possible, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, Voltaire entreprit de prouver que ce monde est quelque chose de bien fou et de bien abominable, qu'il n'a été formé que pour nous faire enrager, que sur ce globe, ou plutôt ce globule, il n'y a et il n'y a jamais eu que des menteurs, des fourbes, des perfides, des ingrats, des brigands, des êtres faibles, volages, lâches, envieux, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots; qu'enfin « U y a horribl ement de mal sur la terre », que « tout va de travers chez nous », et que, s'il y a du bon, il ne le connaît pas.
Jamais plus amère raillerie ne fut dirigée contre le monde moral. Jamais il ne se vit de moquerie plus sanglante et plus satanique de la raison humaine.
Candide, élève de Leibnitz et du docteur Pangloss, est la victime de toutes les folies humaines et le martyr innocent de la Providence. Franc et ouvert, il est partout trompé; doux de caractèi-e, il a tué deux hommes et failli en tuer un troisième. Tout est conjuré contre lui et contre ce qu'il aime, la guerre, l'Inquisition, les tremblements de terre et les jésuites ; tout conspire à le jeter dans le crime comme dans le malheur. Dans ce pandémonium, l'ingratitude, les débauches, les viols, toutes les sortes de meurtres sont accomplis comme les choses les plus naturelles, et c'est l'Éternel qui est chargé de la responsabilité de tous ces crimes.
L'esprit du livre est résumé dans ces paroles de Martin, « l'agent fidèle » de Candide :
« Je n'ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million
1 Voir les Lettres à d'Alerabert du 3 août et du 22 septembre 1767, et les lettres h. Damilaviile, du 8 août et du 12 septembre de la même année.
2 Homélie sur l'athéisme.
d'assassins enrégimentés, courant d'un bout de l'Europe à l'autre, exerce le meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parce qu'il n'a pas de métier plus honnôte ; et, dans les villes qui paraissent jouir de la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d'envie, de soins et d'inquiétudes qu'une ville assiégée n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot, j'en ai tant vu et tant éprouvé, q\iQ je suis mayiichéen. »
Le manichéisme, voilà donc le dernier mot de cette philosophie arrogante et prétentieuse.
Candide est un chef-d'œuvre de Voltaire ; mais ce n'est assurément pas plus un chef-d'œuvre de goût qu'un chef-d'œ.uvre de morale.
a II n'y a dans Candide^ a très bien dit Grimm, ni ordonnance, ni plan, ni sagesse, ni de ces coups de pinceau heureux qu'on rencontre dans quelques romans anglais du môme genre ; vous y trouverez en revanche beaucoup de choses de mauvais goût, d'autres do, mauvais ton, des polissonneries et des ordures qui n'ont pas ce voila de gaze qui les rend supportables '. »
On conçoit que Voltaire n'ait pas osé avouer une pareille production, et qu'ill'ait donnée, anonymement, comme traduite de Callemand de M. le docteur Ralph.
Memnon, ou lu Sagesse humaine, présente la même thèse que Candide. Un esprit et le héros du conte dialoguent ainsi :
« Dans les cent mille millions de mondes qui sont dispersés dans l'étendue, tout se suit par degrés. On a moins de sagesse et de plaisir dans le second que dans le premier, moins dans le troisième que dans le second; ainsi du reste, jusqu'au dernier où tout le monde est complètement fou. — J'ai bien peur, dit Memnon, que notre petit globe tenaqué ne soit précisément les Petites-Maisons de l'univers, dont vous me faites l'honneur de me parler. — Pas tout à fait, dit l'esprit, mais il en approche : il faut que tout soit dans sa place. — Hé mais, dit Memnon, certains poètes, certains philosophes ont donc grand tort de dire que tout est bien? — Ils ont grande raison, dit le philosophe de là-haut, en considérant l'arrangement de l'univers entier. — Ah 1 je ne croirai cela, répliqua le pauvre Memnon, que quand je ne serai plus borgne. »
Le vieux philosophe est moins pessimiste dans la Vision de Babouc ou le Monde comme il va. Si tout n'est pas bien, tout est passable, telle est l'idée de ce conte très court.
Parmi les Contes les plus distingués de Voltaire, nous devons encore mentionner les Lettres d' Amabed et d'Adaté, dont Idi forme est différente, mais l'esprit toujours le même. Dans Amabed, « écrit en forme de lettres, dans le goût de Paméla », il voulut présenter « le tableau du monde entier, depuis les rives du Gange* jusqu'au Vatican», et en
' Correspondance littéraire, mars 1769.
* Voltaire aime à placer ses personnages sur les rives du Gange [Bababec et les Fakirs, Aventure indienne. Histoire d'un bon braftmin) ; en raillant le fanatisme indien, il a des allusions toutes prêtes pour le culte chrétien.
racontant les aventures d'un Indien et d'une Indienne mis à l'inquisition à Goa, et conduits à Rome pour être jugés, offrir « une comparaison de la religion et des mœurs des brames avec celle de Rome* ». Dans cet « ouvrage un peu libre», comme l'auteur l'appelle lui-même, l'avantage est donné, cela va sans dire, aux mœurs indiennes sur les mœurs chrétiennes. Le christianisme, ses ministres et ses institutions sont encore ridiculisés d'un bout à l'autre de la Princesse de Bubylone ; Voltaire s'y moque surtout du pape sous le nom de Vieux des sept montaijnes, de Chef des montagnes, de Vice-Dieu.
Attaquer les sentiments et les croyances les plus précieux à l'humanité, la décourager en lui exagérant ses maux, et en en cachant le remède et la compensation, voilà l'œuvre de la philosophie de Voltaire dans les Contes.