‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 182 sur 196 · LES PAMPHLETS DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LES PAMPHLETS DE VOLTAIRE

La gaieté est le principal charme des pamphlets de Voltaire, la partie de ses œuvres par laquelle il exerça le plus d'action de son vivant ; mais c'est une gaieté mauvaise, et qui distille toujours le poison. Comme l'a dit éloquemment M. de Maistre, « l'homme sage qui parcourt les écrits de ce bouffon sacrilège pleure d'avoir ri ». La gaieté de Voltaire est toujours inspirée par l'impiété, par l'immoralité ou parla méchanceté. Sans le désir de nuire, de se venger, de jeter du ridicule sur ses ennemis, d'outrager la religion ou les mœurs, il ne saurait être gai. Il ignore le rire doux et innocent ; par hasard sa plaisanterie est-elle inoffensive, elle devient plate.

Guère ne lui importait qui servait de plastron à ses quolibets et à ses sarcasmes. Trouver une occasion de décocher ses traits satiriques, c'était là l'essentiel. Mais si on l'avait offensé, surtout dans sa vanité d'écrivain, alors il tirait les flèches les plus empoisonnées de son carquois, et il en criblait les imprudents agresseur.s.

La plus grande partie de ce qu'on appelle les pamphlets de Voltaire est composée d'une multitude d'écrits, courts ou longs, inspirés parla vengeance, cette passion implacable chez Voltaire, et qui lui faisait poursuivre jusqu'au delà de la tombe l'ennemi qui l'avait attaqué le premier. «Je suis,a-t-il dit lui-même, d'un caractère que rien ne peut faire plier, inébranlable dans l'amitié et dans mes sentiments, et ne craignant rien ni dans ce monde ni dans l'autre^. »

Il n'en fallait pas tant que tous les motifs qui l'animaient contre Rousseau, pour enflammer la bile acrimonieuse de Voltaire. Blesser tant

' Lettre de Voltaire à Tliiériot, 29 mai 1769. 2 Lettre à M. Formey, 1742.

soit peu son amour-propre d'écrivain suffisait pour le rendre implacable. Personne n'était plus tendre et plus délicat que lui sur ses ouvrages, personne n'avait une susceptibilité d'auteur plus ombrageuse, La moindre critique l'offensait et l'irritait; il ne se contenait plus, et tombait d'estoc et de taille sur les malheureux qui avaient osé le contredire ou le reprendre. Sa polémique est acerbe, déloyale, menteuse, injurieuse.

Une ironie trempée dans le fiel rend sa pensée cruellement corrosive. Il mord à froid et met du virus dans toutes ses morsures. Jamais on n'employa avec une profusion aussi satanique les acres et mordants sarcasmes de la haine. Il était encore plus violent dans la conversation que dans ses attaques écrites. Quand il parlait chez lui de ceux qui \ilipendaient ses écrits, il s'emportait jusqu'à ces injures populacières, inscrites dans le vocabulaire des halles. Aussi Chabanon, un des hommes qui ont le plus fréquenté Voltaire, et l'un de ses plus chauds panégyristes, a-t-il été obligé de reconnaître que l'humeur le rendait souvent injuste, forcené, féroce^. Jean-Jacques, accusé par son ennemi d'avoir fait incendier la salle de comédie de Genève, pouvait dire : (( Les amis de ce pauvre homme feraient bien de le faire baigner et saigner de temps en temps ^ » La passion le jetait véritablement dans la fureur et dans la démence.

Voltaire ne s'écarte pas moins de toute raison et de toute pudeur dans ses pamphlets irréligieux, surtout dans ceux de sa vieillesse. Sa croisade contre le christianisme est une œuvre de maniaque enragé. Durant toute sa vie, tous ses ouvrages, comme toutes ses actions, partirent du môme dessein et tendirent au môme but, l'avilissement et la destruction du christianisme : il passa de la haine des persécutions à celle du sacerdoce, et de la haine du sacerdoce à celle de la reUgion même. Mais ce fut surtout en vieillissant que cette fureur de renverser la plus auguste des institutions s'empara de son esprit et l'occupa tout entier. On vit le vieux malade du viont Jura, comme il se nommait luimôme, ou plutôt le vieux diable de Ferney, comme on l'appelait à Genève, inonder le monde d'une éruption, d'un déluge de libelles anti-chrétiens, employer tous les moyens possibles, même les plus méprisables, pour faire arriver partout, à toutes les classes, à tous les âges, à tous les sexes, ces écrits non moins scandaleux qu'impies, et généralement souillés, comme toutes les productions de sa dernière vieillesse, par une profusion des plus sales plaisanteries et des plus révoltantes, des plus basses équivoques.

Passion vraiment effrénée, mais qu'il voulait satisfaire sans qu'elle l'exposât à aucun risque. Car « le seigneur-patriarche^ » n'avait nullement la vocation du martyre. Aussi, pour détourner de lui lessoup-

1 Tableau de quelques circonstances de ma vie.

2 Lettre à M. divernois, 28 mars 1765.

3 Grimm, Corresp. litt., mai 1768.

çons, il prenait tantôt un nom, tantôt un autre, et se faisait un jeu de ces continuels travestissements : il s'est déguisé sous cent cinquante noms au moins ou qualifications de toute sorte. Mais ces masques le couvraient mal, il était bientôt reconnu. Alors il ne se faisait pas scrupule de désavouer hautement ses écrits incriminés. On le vit notamment donner cette comédie lors de la publication du Dictionnaire philosophique. Voyant la persécution prête à « s'armer de ses feux et de ses poignards, si le livre lui était déféré* », il jurait ses grands dieux qu'il n'était pas l'auteur de cette infamie^, et il ne craignait pas d'attribuer les articles les plus susceptibles d'être incriminés, l'un à celui-ci, l'autre à celui-là. Non content d'adresser ses protestations à d'Alembert, il les faisait parvenir à Duclos, secrétaire perpétuel de l'Académie. Inquiet du scandale qu'avait causé le pamphlet athée, intitulé le Dîner du comte de BoM/amui7/itTs,iirattribuaàSaint Hyacinthe, mort depuis longtemps, et implora les bons offices de ses amis,Suard, l'abbé Arnauld, Saurin, Marmontel, d'Alembert, pour qu'ils empêchassent qu'il ne fût calomnié auprès du roi, ni dans la ville ^. Il conjure avec larmes M™^ de Saint-Julien de bien dire à M. le duc de Choiseul qu'il ne peut « avoir aucune part à la foule de ces ouvrages hardis qu'on imprime et qu'on réimprime depuis plusieurs années, et qui ont fait une prodigieuse révolution dans les esprits d'un bout de l'Europe à l'autre*. »

En pareil cas, il fallait que ses disciples et ses amis tinssent le môme langage que lui. Si par hasard ils s'échappaient à quelque indiscrétion, il les tançait vertement. C'est ainsi qu'il écrivait à d'Alembert, le 1" mai 1768 :

a Je me recommande à votre amitié et à celle des frères. Puissent-ils être tous assez sages pour ne jamais imputer à leurs frères ce qu ils n'oiit dit ni écrit! Les mystères de Mitlira ne doivent point être divulgués, quoique ce soient ceux de la lumière; il n'importe de quelle main la vérité vienne, pourvu qu'elle vienne. C'est lui, dit-on, c'est son style, sa manière, ne le connaissezvous pas? Ah ! mes frères, quels discours funestes I Vous déviiez, au contraire, crier dans les carrefours : Ce n'est pas lui... Il faut qu'il y ait cent, mains invisibles qui percent le monstre, et qu'il tombe enfin sous mille coups redoublés. »

Voilà un langage qui sent terriblement le fanatique. Cependant ce n'était pas dans le seul but de satisfaire ses passions antireligieuses que Voltaire se livrait de toutes ses forces à celte polémique ardente ;

» Lettre à d'Alembert, 12 oct. 1764.

' Au même, 2 oct. 1764.

5 Voir les lettres à d'Argental, du 6 fév. 1768 ; à Damilaville, du 8 du même mois; à Saurin, du 5 février 1768; à Marmontel, du 22 janvier 1768; à d'Alembert, du 1*"^ mai.

^Lettre du 5 fév, 1768.

Prosateurs du xvni* siècle. 44

souvent il l'engageait pour le seul plaisir qu'il y prenait. Ces batailles continuelles, c'était son bonheur, c'était sa vie.

Il Je fais la guerre à droite, à gauche, disait-il. Je charge mon fusil de sel avec les uns, et de grosses balles avec les autres. Je me bats surtout en désespéré quand on pousse l'imprudence jusqu'à m'accuser de n'être pas bon chrétien ; et, après m'être bien battu, je finis par rire '. »

Rire de sceptique qui ne sait plus ce qui est bien ni ce qui est mal, et ne calcule pas les conséquences de ses actes, parce qu'il a perdu le sens moral.

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