‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 184 sur 196 · LE STYLÉ DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LE STYLÉ DE VOLTAIRE

Depuis un certain nombre d'années, le voltairianisme est bien décrédité; le plus grand nombre des ouvrages mêmes de Voltaire sont peu recherchés, fort peu lus. Encore quelque temps, et son autorité comme philosophe sera complètement tombée; mais son mérite d'écrivain ne cessera d'être reconnu.

Dans cette vaste polyergie qu'on appelle les œuvres de Voltaire, bien des parties sont peu estimables, ou même sont méprisables pour le fond; presque tout, — nous parlons principalement de la prose, — brille par le style. La première qualité éminente, chez Voltaire, c'est la correction, sur laquelle il ne se satisfaisait jamais. Si pressé qu'il fût de produire sans interruption, il revoyait sans cesse ses écrits. Il disait en 1731 :

« Il n'y a aucun de mes faibles ouvrages que je ne corrige tous les jours, dans les intervalles de mes maladies 3. »

Que dire, après tant d'autres, du naturel, de l'aisance, de la netteté abondante de ce style, du tour vif et rapide, et même précis et nerveux, qu'il sait donner au bon sens, de l'esprit qui anime et fait scintiller tout ce qu'il dit, de celte vivacité d'expression sans apprêt ni effort? Avec tant d'esprit, il eût été bien difficile à Voltaire de n'en pas abuser. Il était amoureux du trait jusqu'à l'excès et recherchait outre mesure dans ses écrits, comme dans la conversation, la tournure spirituelle ou philosophique. 11 courait trop après les antithèses brillantes. Pour exciter le rire, il sacrifiait trop aisément les convenances, et même le goût; car on rencontre bien souvent chez Voltaire du mauvais goût, quoique toujours en très bon style.

D'ailleurs, dans les genres si divers qu'il a traités, il a toujours le style du sujet, si ce n'est que l'esprit et la raillerie se glissent un peu trop partout, même dans les matières les plus graves. Personne n'a plus que lui abusé de la plaisanterie ; ce qui a fait dire à M. de Bonald :

* Voir Gaberel, Voltaire et les Genevois, 1856, p. 146.

* « L'amour du genre humain, que j'ai toujours eu dans le cœur et qui, j'ose dire, fait mon caractère. » (Lettre de Voltaire au roi de Prusse, Paris, 26 août 1"36.) Voir la note de la p. 683, et comparer.

' Mélanges litt. , aux auteurs du Neuvell. du Parnasse.

« On peut avec justice faire à Voltaire le reproche d'avoir rendu notre littérature bouffonne, de grave qu'elle était, même dans le genre plaisant'. »

Poète, il aurait pu donner dans l'abus du style poétique en prose ; il n'en est aucun cependant dont il ait su mieux se garder, et qu'il ait davantage condamné chez les autres. De son temps, la manie du joli style, du style de la bonne compagnie, et aussi du style poétique, avait infecté nombre d'ouvrages scientifiques. Voltaire en est vivement choqué. Il s'en plaint dans ses Conseils à un journaliste :

a En Allemagne, en Angleterre, un physicien est physicien ; en France, il veut encore être plaisant. »

Et dans l'article Aristote de son Dictionnaire philosophique :

« Rien n'est plus déplacé que de parler de physique poétiquement, et de prodiguer les figures, les ornements, quand il ne faut que méthode, clarté et vérité. C'est le charlatanisme d'un homme qui veut faire passer de faux systèmes à la faveur d'un vain bruit de paroles. Les petits esprits sont trompéa par cet appât, et les bons esprits le dédaignent. »

Il n'admettait pas môme dans le genre oratoire les ornements de la poésie, et il regrettait de trouver poétique la prose de Massillon.

Sa théorie était en soi excellente ; mais il la poussait loin, et la mettait trop sévèrement en pratique. Aussi sa prose, excepté dans sa Correspondance, a-t-elle un peu de sécheresse en sa concision.

Ce qui donne encore de la maigreur à sa limpide prose, c'est qu'il rejette comme vieille ou qu'il ignore toute une partie expressive, originale, riche et substantielle de la langue, que nous avait transmise le seizième siècle, et que le dix-septième avait encore employée, mais trop négligée à la fin. Voltaire n'avait presque rien lu de ce qui était antérieur à la seconde moitié du dix-septième siècle. On connaît son dédain de bel esprit raffiné pour notre langue gauloise. Dans nos plus vieux « auteurs, on ne trouvait, s'imaginait-il, qu'un jargon qui ressemblait au hurlement des bêtes, » comme disait l'empereur Julien, dont il s'appuyait fort à propos. A ses yeux, les dix premiers siècles de la monarchie ne sont pas dignes de la moindre étude historique; — avant François 1"=' ce n'était que gothisme et barbarie. Il ne faisait guère cas des écrivains du seizième siècle, qu'il a presque tous rabaissés systématiquement, même Marot et Rabelais. On sait combien il a mal compris la partie vieillie de la langue de Corneille, celle qui se rattache au seizième siècle, et combien il a été insensible à des beautés analogues dans la langue de La Fontaine, et même dans celle de Molière. Les archaïsmes expressifs, les libertés heureuses, les vives irrégularités du temps des chefs-d'œuvre lui paraissent des fautes grossières. Sa diction à lui est très correcte, très pure, très claire,

1 Pensées de M. de Bonald, 1817, p. 237.

très élégante ; mais elle manque de vigueur et de chaleur. 11 n'a pas, comme nos grands maîtres, le ton naïf et l'élan de la simplicité convaincue. Jamais il ne s'élève, comme Corneille, comme Pascal, comme Bossuet, au sublime, au pathétique. Enfin, son exemple et ses préceptes ont fort contribué à rendre la langue terne, impersonnelle et froide. Malgré c^ qui a manqué à Voltaire pour mériter d'être égalé à nos immortels prosateurs du dix-septième siècle, s'il avait su se défendre d'avilir son génie à tant d'ouvrages funestes ou honteux, il n'y aurait guère d'écrivains dans notre littérature qui pussent être plus utilement proposés à l'étude et à l'imitation.

Causes futiles des g'uerres les plus sang^lantes et les plus dévastatrices.

Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées, il rencontra, vers les plaines de Sennaar, l'armée persane qui allait combattre l'armée indienne. Il s'adressa d'abord à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla et lui demanda quel était le sujet de la guerre. « Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien. Ce n'est pas mon affaire; mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie, il m'importe qui je serve. Je pourrais bien même dès demain matin passer dans le camp des Indiens, car on dit qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse, Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine. »

Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine et lui demanda le sujet de la guerre : « Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet? J'habite à deux cents lieues de Persépolis; j'entends dire que la guerre est déclarée ; j'abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon ma coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. — Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous? — Non, dit l'officier, il n'y a guère que nos principaux satrapes qui sachent bien précisément pourquoi on s'égorge. «

Babouc, étonné, s'introduisit chez les généraux; il entra dans leur familiarité. L'un d'eux lui dit enfin : « La cause de cette guerre qui désole depuis vingt ans l'Asie vient originairement d'une querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse et un commis d'un bureau du grand roi des Indes. Il

s'agissait d'un droit qui revenait à peu près à la trentième partie d'une darique.

« Le premier ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient ; l'univers souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain ; et, à chaque protestation, il y a toujours quelques villes détruites et quelques provinces ravagées. » ( Vision de Babouc.)

Candide et Martin rencontrent dans une hôtellerie six rois détrônés qui sont venus passer le carnaval à Venise.

Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers qui logeaient à la même hôtellerie, un homme à visage couleur de suie l'aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit : « Soyez prêt à partir avec nous, n'y manquez pas. » Il se retourne et voit Cacambo. Il n'y avait que la vue de Cunégonde qui pût l'étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. « Cunégonde est ici, sans doute ; où est-elle? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle! — Cunégonde n'est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. — Ah! ciel! à Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j'y vole, partons. — Nous partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire davantage; je suis esclave ; mon maître m'attend; il faut que j'aille le servir à table : ne dites mot, soupez et tenez-vous prêt. »

Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de retrouver sa maîtresse, le cœur agité, l'esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de sang- froid toutes ces aventures, et avec six étrangers qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces étrangers, s'approcha de l'oreille de son maître sur la fin du repas et lui dit : « Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. » Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives étonnés se regar-

daient sans proférer une seule parole, lorsqu'un autre domestique, s'approchant de son maître, lui dit : « Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue, et la barque est prête. » Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet, s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui dit: «Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne doit pas rester ici plus longtemps, je vais tout préparer, » et aussitôt il disparut.

Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade de carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : « Votre Majesté partira quand elle voudra », et sortit comme les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de Candide ; il lui dit : «Ma foi, Sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit, vous et moi ; je vais pourvoir à mes affaires : adieu. »

Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit : « Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie ; pourquoi êtes-vous tous rois ? Pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. »

Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole et dit en italien : « Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III, j'ai été grand sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes visirs, j'achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu, le grand sultan Mahamoud, me permet de voyager quelquefois pour ma santé, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Un jeune homme, qui était auprès d'Achmet, parla après lui, et dit : « Je m'appelle Ivan, j'ai été empereur de toutes les Russies ; j'ai été détrôné au berceau, mon père et ma mère ont été enfermés; on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le troisième dit : « Je suis Charles-Edouard, roi d'Angleterre; mon père m'a cédé ses droits au royaume, j'ai combattu pour les soutenir; on a arraché le cœur à huit cents de mes partisans et on leur en a battu les joues ; j'ai été mis en prison ; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père, et je suis venu passer le carnaval à Venise. » Le quatrième prit alors la parole et dit : « Je suis roi des

Polaques ; le sort de la guerre m'a privé de mes Etats héréditaires; mon père a éprouvé les mêmes revers ; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan et le roi Charles-Edouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques ; j'ai perdu mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre État, dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur le bord de la Vistule ; je me résigne aussi à la Providence, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Il restait au sixième monarque à parler. « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi tout comme un autre ; je suis Théodore ; on m'a élu roi en Corse, on m'a appelé Fo^re Majesté, et à présent à peine m'appelle-t-on Monsieur ; y dX fait frapper de la monnaie et je ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'Etat, et j'ai à peine un valet; je me suis vu un trône, et j'ai longtemps été à Londres en prison sur la paille ; j'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises...

Dans l'instant qu'on sortait de table., il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement gardeà ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller trouver sa chère Cunégonde àConstantinople. {Candide, ch. xxvi.)

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