LA PREMIÈRE PARTIE DE LA VIE DE JEAN- JACQUES
Rousseau eut une plus grande influence que Voltaire, parce qu'il sut mieux passionner les âmes, et qu'il fut lu davantage parmi les classes intermédiaires et populaires ', séduites parle beau pathos avec lequel il faisait sonner le nom de la vertu, et flattées dans leurs instincts d'indépendance et dans leurs désirs de réforme sociale. Ce sophiste étranger devint le prophète de la France révolutionnaire.
Voltaire, malgré son rôle de chef suprême de la secte philosophique, se donnait assez volontiers pour un pur littérateur, pour ua simple poète. Rousseau se posa dès Tabord en réformateur, en prédicateur, en instituteur des hommes, et soutint jusqu'au bout cette altière prétention, A l'entendre, il n'y a dans ses livres qu'une doctrine aussi saine que simple, qui sans éyicuréisme et sans cafardage ne tend qu'au bonheur du genre humain'^. Il « n'a fait des livres que pour montrer aux hommes la route du vrai bonheur », et, en leur apprenant à distinguer la réalité de l'apparence, l'homme de la nature de l'homme factice, ramener l'âge d'or sur la terre. Et cependant Rousseau est moins un moraliste qu'un parleur de vertu. En morale comme en politique, il adopte tour à tour les opinions les plus contradictoires, et les soutient quelquefois l'une après l'autre dans la même page.
Malgré ses défaillances, ce qui le distingue de ses contemporains, c'est qu'il eut des aspirations spiritualistes très marquées et un certain sens religieux. Il détestait l'influence de la secte philosophique^, et la regardait comme destructive de la société. Et néanmoins, n'a-t-ilpas lui-môme ruiné les principes du christianisme? Son impiété dogmatique n'a-t-elle pas fait autant de mal que l'impiété railleuse de Voltaire? Pour plusieurs de ses écrits, et même pour l'ensemble de sa vie, n'a-t-il pas mérité d'être mis au nombre des passionnés destructeurs de toute religion *, de toute conscience, de toute morale?
1 Voir, sur le succès des œuvres de Jean-Jacques dans les classes moyennes, Mallet-Dupan, Mercure britannique, 1799, tome II, p. 360.
* Rousseau juge de Jean-Jacques, m* dial. 3 Ibid.
* L'écrit où Rousseau a le plus insulté les croyances religieuses, ce sont les Lettres de la Montagne.
Ce qu'on peut toujours dire à l'honneur du « grand sophiste' », c'est qu'il eut des mouvements sincères et des velléités généreuses, et qu'il posséda des dons faits pour séduire les esprits recueillis, intérieurs, mélancoliques : puissante imagination, naturel ardent, disposition contemplative, sensibilité réfléchie et intime, passion de la nature, sentiment du beau moral, amour delà justice.
Nous reconnaîtrons tout cela dans l'examen détaillé de ses écrits. Nous ne marchanderons pas plus à Rousseau qu'à Voltaire notre admiration et nos éloges pour ce qu'il eut d'élevé dans l'àme, et pour ce qu'il a produit de beau, de neuf, de fécond. Mais nous examinerons sévèrement le fond de toutes ses opinions, sans nous laisser éblouir par l'éclat quelquefois fascinateur de sa diction. Avec un écrivain comme Jean-Jacques, ce serait une faute grave et un grand danger de se désintéresser de la vérité des idées, pour s'extasier devant le beau langage, quand beau langage il y a.
Lorsqu'on aura lu cette impartiale étude, nous craignons bien que ce philosophe, tant de fois exalté, n'inspire plus qu'une médiocre admiration et très peu de sympathie. On sera tenté, croyons-nous, de répéter la question de Voltaire, lors de l'apparition du Genevois dans les leltres et dans les arts : « Qu'est-ce que ce Jean- Jacques? Est-ce un sage? est-ce un fou? »
Né à Genève d'un père protestant, horloger.de profession, il reçut d'abord une éducation simple mais sévère, et nourrie de connaissances classiques, comme elle se donnait dans la Suisse romande aux fils mêmes des artisans. Délaissé encore jeune par son père, pour sa mauvaise conduite, et abandonné par ses autres parents, il fut successivement apprenti, catéchumène, valet, séminariste, employé au cadastre, professeur de musique à Chambéry, précepteur à Turin, secrétaire d'ambassade à Venise, commettant bien des fautes et môme des turpitudes dans toutes ces positions, mais ne cessant pas d'observer, d'étudier, de compléter ses études classiques, de lire des livres de toute sorte, et môme de s'essayer à écrire.
A l'âge de trente-quatre ans, en 1741 , il vint à Paris pour y exploiter deux inventions qu'il avait faites, une méthode nouvelle pour noter la musique et un projet de machine pour se soutenir dans l'air. Cependant il fréquenta les savants, les académiciens, les artistes, et lut avec avidité les auteurs du jour. La principale de ses lectures était Voltaire, dont la correspondance avec le prince royal de Prusse faisait alors du bruit. Les Lettres philosophiques l'avaient frappé particulièrement ; elles l'attirèrent vers l'étude, et lui inspirèrent un vif désir d'apprendre à écrire avec élégance, et de tâcher d'imiter le brillant style de l'auteur qui l'enchantait.
Parvenu à 1 âge de trente-huit ans, il ne connaissait pas encore sa force. Il ne commença à se déclarer comme écrivain qu'à l'âge de
^ Diderot, Lettres à ili'"' Voland, l" juin 1759.
quarante ans. Le développement de son génie fut instantané, et il ne cessa de grandir pendant quelques années, pour subir ensuite une éclipse où sa raison même périt. Comme il l'a souvent répété, ce furent dix années d'une fièvre chaude et sans sommeil qui lui firent produire tous ses ouvrages.
LE DISCOURS SDR LE RÉTARLISSEMENT DES SCIENCES. — LE DISCOURS SUR l'inégalité. — LE DISCOURS SUR L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
Son premier essai fut une œuvre oratoire, un discours où il discutait cette question sophistique, mise au concours par l'académie de Dijon, en i~'60, à savoir si le rétablissement des arts et des sciences a contribué à épurer les mœurs. L'Académie, paraît-il, s'attendait qu'il serait répondu affirmativement, et Rousseau lui-même avait eu d'abord l'intention de faire un panégyrique des lettres et des arts. On croit que ce fut Diderot qui le détermina à résoudre la question par la négative, en lui représentant que de prendre le parti des lettres, c'était le pont aux ânes, mais qu'en prenant le parti contraire il ferait beaucoup de bruit ' . Rousseau devait d'autant plus volontiers suivre ce conseil, qu'il répondait à ses secrets sentiments, à ses rancunes indignées contre cette société de beaux esprits et de grands seigneurs dont il s'était vu exclu pendant vingt ans, malgré ses efforts de toute nature pour en forcer les barrières.
L'idée dominante de son discours, c'est que la société est cause que les hommes, dégénérés de leur bonté primitive, sont tombés dans toutes les erreurs qui les aveuglent, dans toutes les misères qui les accablent, et que dans tous les temps les âmes se sont corrompues à proportion du progrès des sciences et des arts.
o Les maux causés par notre vaine curiosité, dit l'orateur académique, sont aussi vieux que le monde. L'élévation et l'abaissement journalier des eaux de l'océan n'ont pas été plus régulièrement assujetiis au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit, que le sort des mœurs et de la probité au progrès des sciences et des arts. On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière s'élevait sur notre horizon, et le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. »
Cette diatribe contre les lettres, la philosophie, les sciences, les arts, renferme quelques aperçus justes, mais presque toujours on y retrouve le rhéteur, rendant inutile par le paradoxe la part de vérité qu'il énonce. La censure des écrits scandaleux du temps est non moins vigoureuse qu'amère. Il y a de l'éloquence dans les invectives du philosophe contre le luxe et le faste qui, après avoir amené la dé-
* V. Moreilet, Mém. sur le dix-huitième siècle, ch. v, et les Mém. de Marraontel.
PnosATEuns dl xviii' siècle. 45
gradation des mœurs, entraînent celle du goût; et c'est un mouvement très oratoire en môme temps qu'une réflexion profonde que cette apostrophe à Voltaire :
« Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse, et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes ! »
Du reste, les meilleurs morceaux du Discours sur le rétablissement des sciences présentent d'infinies imitations de Montaigne, et offrent de nombreux emprunts faits à Malebranche, à Crouzas et à Morelly.
Ce premier discours était un début assez éclatant; mais ce n'était pas encore une œuvre de maître. « Avec quelque talent qu'on puisse être né, l'art d'écrire ne s'apprend pas tout d'un coup*, » comme le dit Rousseau lui-môme, qui a sincèrement reconnu ce qui manque à ce premier essai de sa plume, en dépit des corrections que lui fit faire Diderot.
« Cet ouvrage, plein de chaleur et de force, a-t-il dit, manque absolument de logique et d'ordre; de tous ceux qui sont sortis de ma p!ume, c'est le plus faible de raisonnement, et le plus pauvre de nombre et d'harmonie*. »
Trois ans plus tard, en 1753, l'académie de Dijon ayant encore mis au concours cette question : Quelle est Vorigine de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle? Rousseau \ répondit par un second discours qu'il composa en partie dans la forôt de Saint- Germain, livré à une exaltation fébrile. Il n'y fit plus le procès seulement aux lettres, mais à la société tout entière. La première partie présentait une peinture de l'état de l'homme avant l'établissement de lïnégaUté, c'est-à-dire de la société. La seconde partie décrivait ce que Rousseau appelle 1 ère de la pure nature. 11 s'y proposait, à défaut d'observation directe, de reconstruire l'homme primitif par les seules lumières de la raison.
Certains philosophes anciens avaient prétendu qu'un temps fut où. les hommes, épars dans les forêts, vivaient sans lois, sans croyances, sans morale, et dans un état peu différent de celui des autres animaux qui peuplent la terre. Quelques écrivains modernes avaient aussi adopté cette hypothèse d'un état sauvage primitif. Le jésuite Mariana avait dit quelque part qu'au commencement les hommes erraient çà et là, à la manière des bêtes sauvages : Solivagi initio homines, incertis sedibus, ferarum ritu^. Un autre jésuite, le père Buffier, avait parlé de la félicité de l'état sauvage et des vains assujettissements de la politesse *.
1 Confessions, Vin.
» ibid.
* De reg. instit., liv. I, ch. i. Moguntise, 1605.
♦ Cours des sciences, disa. 5, in-foL, p. 974.
Mais aucun sophiste, ancien ni moderne, à l'exception de Hobbes, n'avait prétendu que Ihomme était fait pour vivre isolé, et que dans cet état il eût été meilleur, plus heureux, et eût mieux rempli sa destination. Les philosophes anciens qui avaient imaginé l'hypothèse d'un état sauvage primitif faisaient bientôt sortir l'homme des forôts, pour entrer dans la société qu'ils déclaraient être le but où il devait tendre. Rousseau, poussant à ses conséquences les plus absurdes la théorie inventée par Hobbes, prétendit prouver que dans l'état de nature l'homme, marchant probablement à quatre pieds, ne parlait ni ne pensait ; que la pensée, la parole, non plus que la société elle-même, n'existaient pas, que l'homme qui pense est un animal dépravé, et la société un état contraire à la destination de l'homme, et la source unique de tous les maux et de tous les crimes.
Mais ces ridicules rêveries sont démenties par l'histoire. Les monuments historiques sur l'origine de tous les peuples, non moins que la philosophie, prouvent que l'état de civilisation et de science dans un certain sens est l'état de l'homme ; que l'état chimérique imaginé par Hobbes et par Rousseau est opposé à toutes les facultés de l'homme, et que ni le corps ni l'âme n'y auraient pu exister.
Ces hypothèses insensées devaie*it être fort goûtées à toutes les époques de révolutions sociales, parce qu'elles attaquaient la légitimité de la propriété d'une manière très dangereuse quoique très superficielle et très sophistique. Rousseau, qui ignorait l'histoire comme la métaphysique, transformait en faits historiques les rêves de son imagination, et n'apportait en faveur de l'égalité que des preuves de sentiment. L'idée, le roman, le faux substitué à l'histoire, à la tradition, à la réaUté, voilà tout son livre, et depuis longtemps on aurait cessé de le lire si la forme ne valait pas mieux que le fond. La dédicace aux citoyens de Genève, qui ôtait au discours du philosophe genevois le caractère d'une thèse purement spéculative, et où retentissent fièrement les mots de 'patrie, de citoyens, de liberté, de suffrage public, de souveraineté du peuple, cette dédicace est pompeuse, est emphatique; mais le discours même, bien supérieur au précédent pour la force des idées et du style, est généralement écrit du ton simple, ferme et grave d'une discussion philosophique qui ne s'adresse pas à un peuple en particulier, mais à tous les peuples en commun; car l'auteur s'est supposé dans le lycée d'Athènes, répétant les leçons de ses maîtres, ayant les Platon et les Xénocrate pour juges et le genre humain pour auditeur.
Du reste, ce n'est qu'en s'échauffant la tête, et en laissant fermenter le levain de ressentiment qu'il nourrissait en lui contre une société où sa place n'avait pas été marquée d'assez bonne heure, que Rousseau en était venu à donner la préférence à l'état sauvage sur l'état civilisé : il n'avait pas toujours pensé de même à l'égard de la société. Dans certaines lettres sur la vertu et sur le bonheur, adressées à M™«d'Houdetot, avant qu'il se fût érigé en auteur et en philosophe, on le
voit reconnaître les bienfaits et la nécessité de la société, et la proclamer antérieure et postérieure à l'individu.
Rousseau a encore écrit plusieurs dissertations oratoires analogues au Discows sur l'inégalité des conditions. La principale est le Discours sur l'économie politique. Ce mot d'économie politique, il le prend dans un sens très difTérent de celui que lui donnèrent les Quesnay, les Smith et les Steward. Par là, il entend la théorie même du gouvernement civil, et les principes sur lesquels elle doit être fondée. Beaucoup moins profond et moins grave que Locke ou Montesquieu, il se borne presque à exhaler ses sentiments de mécontentement et d'aigreur contre les institutions sociales de la France, contre les puissants et les riches, pour qui sont « tous les avantages de la société ». Le peu d'idées qu'il expose sur les Qnances, sur l'impôt, sur la liberté du commerce, sont fausses ou superficielles. Il s'occupe aussi de l'éducation, mais seulement pour proposer une éducation nationale et commune à la façon des anciens Perses, de> Spartiates et des Cretois.
Dans tous ces écrits, le rhéteur et le sophiste apparaissent donc trop souvent, mais, de môme que dans cer(aines parties des ouvrages dont il nous reste à parler, Rousseau s'y montra comme l'homme du dixhuitième siècle qui eut l'éloquence la plus digne de ce nom.
LE CONTRAT SOCUL.
La théorie politique de Rousseau était tout entière dans ses deux discours et dans les écrits composés pour les défendre. Il ne flt que la développer dans ses ouvrages postérieurs sur les mêmes matières, où sa puissance d'écrivain grandit beaucoup, sans que sa pensée acquît plus de profondeur ni de solidité.
En dépit de son style fort, grave et solennel, Rousseau n'est pas moins superficiel en politique que le léger Voltaire, et il est beaucoup moins pratique et moins sensé. Les écrits politiques, c'est là surtout que Rousseau est hérissé de sophismes, de contradictions et de paradoxes dangereux. Celui qui fit le plus de mal fut le Contrat social, fragment d'un grand ouvrage qu'il avait conçu sous le titre d'Institutions politiques, et dont il s'était longtemps occupé.
L'objet du philosophe était de rechercher le principe sur lequel repose non point l'état social, mais l'état politique. Il ne trouve point l'origine de la société politique dans la vraie nature de l'homme ; il la rapporte, comme Hobbes, à une convention arbitraire. Suivant lui, l'état social repose sur un contrat primitif par lequel les hommes ont aUéné une portion de leur liberté. D'où il suit que les devoirs ne naissent qu'au moment du contrat et en vertu du contrat, qu'ainsi ils ne sont plus absolus, mais forcés.
Hobbes, dans son livre du Citoyen et dans son Léviathan, fondait sur les effets d'une convention primitive le pouvoir d'un seul. Rousseau fonde sur le contrat social la souveraineté absolue de tous. Au droit et au devoir de la société il substitue la force de la volonté populaire.
Le fond de l'âme du citoyen de Genève fut toujours républicain. Dès ses plus jeunes ans, il avait puisé le républicanisme, non seulement dans les habitudes de sa patrie, mais encore dans la lecture des Vies des grands hommes de la Grèce et de Rome. Plutarque fut la première lecture de son enfance ; il le savait par cœur à huit ans, et il en resta toute sa vie enthousiaste admirateur.
« Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, a-t-il dit lui-môine, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même citoyen d'une n'publique, et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple, je me croyais Grec ou Romain, je devenais le personnage dont je lisais la vie *. »
L'esprit de ces anciens républicains respire dans tous ses écrits. Il s'indigne de ce que « l'homme né libre est partout dans les fers ^ ». Il déclame que « renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs, et qu'il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout^. » Il proclame et réclame l'égalité et la responsabilité de tous les hommes devant la loi, l'égalité de toutes les charges sociales pour toutes les classes de la société.
Mais le gouvernement républicain qu'affectionne Rousseau, ce n'est ni la démagogie ni la démocratie pure. S'il y avait un peuple de dieux, a-t-il dit, il se gouvernerait déinocraliquement; mais, comme il ne s'agit que d'hommes, il a toujours blâmé la pure démocratie, en tout pays *. Il n'aimait pas davantage la démocratie représentative, toute représentation devant, à son avis, amener la mort de la Uberfé; il voulait que, dans une république bien organisée, chaque citoyen concourût au fait social et législatif. D'ailleurs, il jugeait que la démocratie, que la souveraineté du peuple n'était apphcable qu'à de petits États. Il ne croyait pas qu'il fût possible au peuple de conserver l'exercice de ses droits, si la cité n'était très petite. Mais ces petits États auraient été facilement subjugués ; aussi voulait-il qu'ils s'agglomérassent en confédérations, et présentait-il le système fédératif comme la seule situation normale des sociétés politiques. Dans ses théories de gouvernement, il a pris pour modèle la constitution oligarchique de Genève. Sa préférence est pour l'aristocratie élective, pour le régime qui met l'autorité entre les mains des meilleurs, c'est-à-dire des plus vertueux et des plus éclairés. Il a un vif sentiment du besoin de l'autorité, il voudrait la con-
1 Confessions, I.
* Contrat social, liv. I, ch. i.
3 Ibid., ch. IV.
* Voir la lettre à M. de Saint-Germain, 1770.
cilier dans le droit et dans le fait avec la liberté. Il lui semble que le chef-d'œuvre de la politique serait l'union du gouvernement monarchique et du gouvernement républicaine Pour les grands États, il n'en parle pas, la monarchie, suivant lui, y était inévitable. Enfin, son républicanisme ne l'a pas empêché de répéter à plusieurs reprises que le meilleur gouvernement est celui qui convient le mieux à la nature du peuple pour qui il est fait; qu'il n'y a pas, à priori, un meilleur gouvernement, que tout dépend des circonstances.
Voilà les idées les plus se nsées qu'on peut dégager du milieu des déclamations, des absurdités et des contradictions que Rousseau a entassées dans ses écrits politiques, et spécialement dans le Contrat social.
Le reproche le plus souvent fait à cet ouvrage que Voltaire appelait le Contrat insocial de Vinsociahle Rousseau^, c'est d'attaquer la propriété et de favoriser le communisme.
L'ordre social, droit sacré qui sert de base à tous les autres, n'étant fondé que sur des conventions, la propriété, droit postérieur, est conventionnelle aussi, et ne vient pas de la nature. A l'exemple de Puffendoi f et de Montesquieu, Rousseau ne fait de la propriété qu'une institution purement civile, à laquelle l'État peut imposer les limites qu'il juge convenables. Mais, allant plus loin que ces publicistes, si Rousseau attaque volontiers la propriété, il maudit le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, parce qu'il y voit l'origine de la société civile'. Détestant la société, naturellement il déteste la propriété qui en est la base.
11 n'ose pas proposer formellement TappUcation du communisme, quoiqu'il l'admette en théorie, et il exprime même le vœu que les biens se transmettent le plus possible de père en fils et de proche en proche, rien n'étant aussi funeste, selon lui, que les changements continuels de condition et de fortune. Révolutionnaire fort socialiste,
1 Voir la Polysynodie, ch. vin.
* Voltaire a fait la critique ou plutôt la satire très partiale du Contrat social dans un pamphlet intitulé : Idées républicaines par un citoyen de Genève.
' Il disait] déjà dans le Discours sur Finégalité des conditions: « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des f^ens assez simples pour le croire, fut le vrai créateur de la société civile. Que de crimes, que de misères et d'horreurs n'eût pas épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : o Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et la terre à personne... » Cet homme avait beau dire : o C'est moi qui ai bâti ce mur, j'ai gagné ce terrain par mon travail. — Qui nous'a donné les alignements, lui pouvait-on répondre, et en vertu de quoi pouvez- Yous être payé d'un travail que nous ne vous avons point imposé? Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt ou souffre de besoin de ce que vous avez de trop, et qu'il vous fallait un consentement exprès et unanime du yenre humai?i pour vous approprier, sur la subsistance commune, tout ce qui allait au delà de la vôtre ? »
malgré cette réserve, pour empêcher les richesses de s'accumuler dans les mêmes mains, au delà d'une certaine limite, il décide que celui qui a dix fois plus de bien qu'un autre doit payer dix fois plus que lui; que celui qui n'a que le simple nécessaire ne doit rien payer du tout, tandis que la taxe de celui qui a du superflu peut aller au besoin jusqu'à la concurrence de tout ce qui excède son nécessaire. Rousseau proposait donc le système d'impôt qui a été appelé de nos jours iinpôt progressif. Et c'était là une conséquence naturelle de sa doctrine, puisqu'il regardait toute propriété privée comme une portion du bien public dont on ne jouit qu'à titre de dépôt.
Morelly, le médiocre et ridicule auteur du Code de la nature, poussant à leurs dernières conséquences les idées de Jean-Jacques Rousseau, méritera d'être adopté par les communistes modernes comme un de leurs patrons. Pour solution de ce problème : Trouver une situation, c'est-à-dire un ordre social où il soit presque impossible que l'homme soit dépravé ou méchant, il présentera la communauté absolue des biens, et une égalité politique qui fasse passer à tour de rôle les charges à tous les citoyens, hommes publics, ayant droit à être nourris, entretenus et occupés aux dépens de l'Etat. Au moins Rousseau n'est-il pas tombé dans de telles aberrations.
Le citoyen de Genève, dans le Contrat social^ a multiplié les attaques contre le christianisme et contre l'esprit chrétien. Rousseau fait un crime au christianisme d'avoir établi sur la terre un royaume spirituel qui, séparant le système théologique du système politique, fit que l'État cessa d'être un. Suivant lui, il est résulté de cette double puissance un perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politique impossible dans les États chrétiens. Pour faire cesser ce mal, il faudrait, comme Hobbes l'avait osé proposer, réunir les deux têtes de l'aigle, et tout ramener à l'unité politique, à l'unité qu'avait su rétablir Mahomet, en cela très admirable ^.
Rousseau, nous l'avons dit, est l'écrivain qui a eu le plus d'influence sur la Révolution. De son vivant les opinions démocratiques n'avaient pas encore pénétré profondément dans les masses. Le peuple, dont il avait fait son idole, n'avait vu en lui qu'une perruque mal peignée et un homme décrété. Mais tous les députés qui siégèrent au côté gauche de l'Assemblée constituante furent ses disciples. Ce sont eux qui, le 17 août 1791, sur la proposition de Mathieu de Montmorency, enthousiaste sectateur du phflosophe de Genève, lui firent décerner les honneurs des grands hommes et l'inhumation au Panthéon, où les restes de Voltaire avaient déjà été transportés le 30 mai de la même année. On lui décerna l'apothéose comme à un homme qui avait « honoré l'humanité, étendu l'empire de la raison, et reculé les bornes de la morale *. »
1 Note inéd. de Jean-Jacques, jugement du public sur mon compte dans lea divers états qui le composent, p. 103.
* Discours de Cambacérès, président de la Convention. Ce discours, pro-
Ces honneurs étaient surtout rendus à l'auteur du Discours sur l'inégalité et du Contrat social. Car le Discours sur l'inégalité et la première page du Contrat contiennent toutes les thèses de la révolution de 89, — toutes celles aussi du socialisme contemporain. Aucun livre n'était autant lu que le Contrat social à une époque où la fureur des réformes s'était emparée de toutes les tôtes. Mercier dit, en parlant de cet évangile de la souveraineté du peuple, dans son écrit intitulé Rousseau auteur de la révolution : «Tous les citoyens le méditent et l'apprennent par cœur *. » En 1788, Marat le lisait et le commentait dans les promenades publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste ^ Il était aussi l'évangile de Robespierre, et il fut placé, avec les autres ouvrages de Rousseau, sur la table du Comité de salut public.
Nos révolutionnaires le rangent encore parmi <c les grands livres libérateurs du siècle ^».
Les esprits impartiaux et éclairés, rendant justice à l'habileté de la composition, au soin du style, au mélange de la dialectique et de la passion qui distinguent le Contrat social, se contentent de le mettre au nombre des chefs-d'œuvre littéraires de Rousseau.
LA LETTRE A D'aLEMBERT SUR LES SPECTACLES. — RUPTURE DE ROUSSEAU AVEC LES PUILOSOPHES.
Jusqu'ici le dissentiment de Rousseau avec les philosophes, avec les encyclopédistes, était déjà marqué, et Voltaire, nous l'avons vu, fut encore plus mécontent du Contrat social que des deux discours. Une éloquente réponse de Jean-Jacques à d'Alembert décida la rupture complète.
Voltaire, établi aux environs de Genève, désirait passionnément y faire jouer ses œuvres. Pour favoriser ce désir, d'Alembert inséra dans l'Encyclopédie son étrange article Genève, qu'il avait composé aux Délices sous la dictée même et sous les inspirations de Voltaire, et où il pressait les Genevois d'établir un théâtre dans leur ville; car jusqu'alors la cité de Calvin avait proscrit rigoureusement les théâtres, même les théâtres de société. Rousseau, secondé par le consistoire de Genève, lança en réponse la fameuse Lettre à d'Alembert sur les spectacles (ITciS). Cette éloquente réplique, sorte dappendice au Discours sur les arts, fut le premier ouvrage où Rousseau trouva du charme dans le travedl. C'est
nonce au Panthéon quand le sarcophage, portant les restes de Rousseau, y fut entré, est un chef-d'œuvre de pathos, de ridicule et de niaiserie.
1 T. II, p. 99.
2 Voir un article de Mallet-Dupan, Du degré d'influence qu'a eu la philosophie française SU7' la Révolution, dans le Mercure britannique, t. II, p. 342.
* V. Hugo, Les Misérables, t. VII, p. 413.
aussi de tous celui qui est écrit du style le plus naturel et le plus sûr. L'auteur a dit lui-même que « le plus tendre délire y perce à travers la force du raisonnement, et rend cette lecture ravissante ^ » Pas toujours ravissante, elle est même un peu fatigante parfois. L'adversaire des spectacles s'est jeté, comme il l'avoue, « dans toutes les digressions qui se sont présentées-.» En plus d'un endroit, le style manque de précision et d'aisance; « le goût, le choix, la correction, » s'y font souvent désirer. Mais le tout est d'un vigoureux dialecticien et d'un éloquent polémiste. 11 a puisé une partie de ses arguments dans les écrits qu'avait publiés Bossuet, pour réfuter une apologie des spectacles, attribuée à un religieux, et imprimée en i69i, à la tête d'une édition des comédies de Boursault ; maisilse les est habilement appropriés, et les a appliqués d'une manière particulièrement heureuse au théâtre de MoUère, dont il a montré le fond d'immoralité avec une raison supérieure. Sa critique du Misanthrope est presque un chef-d'œuvre. Enfin, il force la bonne foi à se laisser convaincre, quand il dit que le grand comique, de même que ses imitateurs, raille les vices sans faire aimer la vertu, et que les vices qu'il attaque ne peuvent pas être comparés avec ceux qu'il favorise, lorsque ses plaisanteries tournent en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs.
La querelle sur les spectacles et le grand succès de la lettre du citoyen de Genève furent l'occasion de la haine furieuse que Voltaire conçut contre Rousseau. Non seulement Jean-Jacques ne voulait pas qu'il y eût de théâtre à Genève, mais il s'opposait même à ce que les Genevois allassent jouer la tragédie et la comédie sur la scène que \oltaire avait fait construire pour lui à Ferney et aux Délices. Et pour comble, il eut l'audace d'écrire à l'épicurien des Délices :
« Vous donnez chez vous des spectacles, vous corrompez les mœurs de ma république pour prix de l'asile qu'elle vous a donné. »
Dès lors la colère de l'orgueilleux patriarche n'eut plus de bornes. Jean-Jacques ne fut plus qu'un valet de Diogéne, un polisson malfaisant, un fou, un vilain fou, dangereux et méchant, un monstre; c'est le chien de Diogéne, qui est attaqué de la rage ; c'est une béte féroce qu'il ne faut voir qu'à travers des barreaux, et ne toucher qu'avec un bâton. Enfin, à partir de ce moment, il n'est aucun effort que 'Voltaire n'ait tenté pour avilir son contradicteur aux yeux de ses contemporains et de la posté rite'.
Par la Lettre sur les spectacles, Rousseau a montré qu'il possédait à un haut degré l'éloquence polémique. Il en avait déj'i donné de beaux
1 Voir les Confessions, X.
* Lettre à M. de Saint-Germain, 26 fév. 1770.
" Voir les lettres à d'Alembert, 19 mars 1761 ; h Damilaville, 28 janv. 1765 à Jlarmontel, 24 nov. 1766, etc., etc.
exemples dans ses Réponses aux censeurs du discours couronné par l'académie de Dijon, La Chalotais, M. Desbordes, le roi de Pologne. Il en présentera par la suite un modèle plus remarquable encore, dans sa trop sophistique, mais incontestablement très habile Lettre à l'Archevêque de Paris. En général tous ses ouvrages renferment une polémique ouverte ou cachée; toujours, au moins dans quelques places, il y déploie ce style dramatique et agressif où il prend si vivement son lecteur à partie.