LA NOUVELLE HÉLOISE
Rousseau venait à peine de remuer l'opinion publique par sa stoïque Letty^e sur les spectacles, où il avait attaqué les représentations théâtrales au nom de la morale et de l'esprit de famille, où il avait lonné contre les livres efféminés qui respirent V amour et la mollesse, quand tout à coup, à l'universelle stupéfaction, il pubUa le voluptueux roman d'Héloise. La contradiction était flagrante et criante. Cependant le philosophe ne craignit pas de soutenir qu'il ne se contredisait ni ne se démentait pas, attendu que « la vérité, quoiqu'elle soit une, change de forme selon les temps et les lieux, et qu'on peut dire à Paris ce qu'en des joui's plus heureux on n'eût pas dû dire à Genève'. » Il n'avait même plus à craindre de corrompre sa patrie, et les scrupules lui semblaient désormais hors de saison. « Partout, disait-il, où séjournera longtemps M. de Voltaire, on pourra jouer après lui la comédie et lire des romans sans danger. » Pour ce qui est de la France, son Héloîse n'y pourrait qu'être utile , « car il faut des romans à un peuple corrompu. » C'est en se rassurant par ces belles raisons qu'il écrivit un des livres les plus dangereux du siècle, avec la prétention de faire un ouvrage de morale. 11 faut, en vérité, l'aveuglement d'un auteur qui se plaît à se tromper lui-même comme à tromper les autres, ou une naïveté tout à fait rare, comme celle d'un Saint-Marlin, pour croire que la Nouvelle Eéloîse a façonné «beaucoup de gens vertueux^».
Nous avons déjà dit combien est immoral ce livre où l'on voit un séducteur sans délicatesse présenté comme un modèle de vertu, et une jeune fille qui se laisse séduire par son précepteur, sous le toit paternel, transformée en créature angélique ; où tous les caractères sont faux, et presque toutes les situations forcées, où enfin les couleurs de la vertu sont constamment données au vice'.
Pour nous arrêter sur un seul point, que de faussetés et d'indécences dans le personnage de Julie !
» Lettre à d'Alembert, 15 fév. 1761.
» Voir Œuvr. posth. de Saint-Martin, t. II, p. 331.
3 Voir p. 271, 272.
Cette jeune fille de dix-huit ans, quand elle est encore innocente, n'ignore aucun de «ces prétendus besoins qui n'ont point leur source dans la nature, mais dans la volontaire dépravation des sens ; » elle parle de ces hommes qui « prennent pour les pures et douces lois de l'amour les viles maximes d'un commerce abject, qui, bientôt assouvi de lui-même, a recours aux monstres de limaginalion, et se déprave 'pour se soutenir. » Elle sait les dangers qu'un homme court avec des filles perdues. Bien plus, comme si elle avait lu les traités de son compatriote Tissot, elle s'efforce de détourner son amant de ces voluptés solitaires qui sont des voluptés mortes, de ces emportements trompeurs d'autant plus dangereux que l'imagination qui les excite n'a point de bornes. Ce n'en est pas moins, pour Rousseau, un ange, et « quiconque n'idolâtre pas sa JuUe ne sent pas ce qu'il faut aimer ^ » Quel homme délicat ne désirerait pas une tout autre maîtresse?
Comme BufTon, comme Helvétius, Rousseau avait soutenu, dans le Discours sur L'origine de l'inégalité parmi les hommes, « que le moral de l'amour est un sentiment factice, né de l'usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d'habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. » Dans la Nouvelle Héloîse, il s'élève jusqu'à la compréhension de l'amour idéal; mais que d'aUiages impurs il y mêle! N'ayant jamais connu l'amour vrai, simple, décent, il n'a pu le peindre. Pendant qu'il composait l'Héloise, à l'Hermitage, il était lui-même en proie à un amour insensé pour M'"^ d'Houdetot, la sœur de M™« d'Épinay. Lui-même nous a décrit le transport d'enthousiasme, ledéhre devolupté, l'ivresse erotique et vraiment juvénile qui ne le quittèrent pas durant tout le temps qu'il écrivit ce roman : suivant ses propres expressions, il avait sans cesse la tête pleine d'un sérail de houris. Il a raconté « qu'il écrivait toutes les lettres de Julie sur du joli papier à lettres et à vignettes ; qu'ensuite il les pliait en billets et les relisait en se promenant, avec autant de délices que s'il les eût reçues d'une maîtresse adorée^. »
Dans une telle disposition d'esprit et d âme, loin de composer un ouvrage de morale, comme il le prétendait, Rousseau devait produire un des livres les plus propres à séduire la jeunesse par tous les appâts de la volupté. Aussi les jeunes gens le lurent-ils avec avidité, les femmes le dévorèrent, et s'enivrèrent du roman et de l'auteur à tel point, qu'à en croire Jean-Jacques il n'y en avait aucune, même dans les hauts rangs, dont il n'eût fait la conquête s'il l'avait entrepris ^. h'Héloîse eut une vogue si extraordinaire que les libraires ne pouvant suffire aux demandes de toutes les classes, on louait l'ouvrage à tant par jour ou par heure. Enfin, le succès de ce roman fut assez grand pour importuner Voltaire, pour exciter sa jalousie, émouvoir sa colère,
» Lettre à M. Dubelloy, le 17 V- "^0.
2 M°»« de Genlis, Mémoires, t. II, p. 'J.
3 Confessions, XI.
et lui faire dire qu'une des infamies du siècle était d'avoir applaudi à ce monstrueux ouvrage ', qui lui paraissait écrit moitié dans un mauvais lieu, et moitié aux Petites-Maisons.
Autant qu'au point de vue moral, la Nouvelle Héloise est défectueuse sous le double rapport de la composition et du drame. Le roman ne marche pas, l'intrigue est mal conduite, l'ordonnance mauvaise. Les personnages sont uniformes, guindés, exagérés, et plus de la moitié de l'ouvrage est occupée par des dissertations, parmi lesquelles, il est vrai, il s'en rencontre d'éloquentes, telles que les lettres sur le suicide, et la lettre contre le duel.
Le style général en est vicieux, il est emphatique et mignard dan» la première partie. Rousseau rapporte que Diderot, quand il lut avec l'auteur les deux premières parties de la Julie, « trouva tout cela feuillet, » ce fut son terme, c'est-à-dire chargé de paroles et redondant *. Voltaire, de son côté, écrivait à l'abbé d'Olivet, dès le moment de la publication :
« Je parcours un roman du citoyen de Genève, moitié galant, moitié moral, où il n'y a ni galanterie, ni vraie morale, ni goût '. »
Cependant les dernières parties offrent des beautés de style telles qu'on n'en rencontre chez aucun autre écrivain du dix-huitième siècle. Rousseau a pu déclarer lui-même, avec sa modestie ordinaire, que la quatrième et la sixième partie de VHéloise « sont des chefs-d'œuvre de diction * ». 11 est certain que, dans une soixantaine de lettres^ de la Nouvelle HélAse, Jean-Jacques est arrivé à une éloquence de passion inconnue avant lui *. Quant aux descriptions dont le livre abonde, ce sont des beautés plus neuves encore, et elles suffiraient pour assigner à Rousseau un rang tout à fait à part entre les prosateurs français.
l'émile.
VÉmile fut le produit de vingt ans de méditation et de trois ans de travaiL Le philosophe a dit, dans les Confessions, « qu'il attachait à cet ouvrage le peu de réputation qu'il pouvait un jour obtenir ''. » C'est, en
1 Lettre à M"' du Deffant, 8 aug. 17 TO.
2 Confess., IX.
2 Lettre du 22 janv. 1761.
4 Confess., IX.
^ Voir, en particulier, les lettres de l'Elysée et de la promenade sur le lac ; elles se sentent en vérité du ravissement dans lequel Rousseau les écrivit. ^Chateaubriand, Essai sur lesrévoL, 1" part., ch. xxiv, nouv. éd. 7 Confess.^ VIII.
effet, celui qui a consacré sa gloire. Il fut composé, avec la Nouvelle Héloîseelle Contrat social, pendant ce séjour fécond de six années qu'il fit dans la délicieuse vallée de Montmorency.
L'Emile est un traité de pédagogie. Tantôt l'auteur y expose les méthodes qu'il faut suivre, et tantôt il relate, dans de pompeuses descriptions, les résultats censément dus à ces méthodes. Pour élève il choisit un enfant de riche, parce que, suivant lui, le pau^TC n'a pas besoin d'éducation, et n'en saurait avoir d'autre que l'éducation forcée de son état. Quant à celle du riche, elle doit, d'après son système, être purement négative. La nécessité de la première culture pour tous les ordres de la création a beau être une des lois les plus impérieuses de la nature, le nouvel instituteur prétend que la bonne éducation doit être simplement négative ; il s'agit moins de faire que d'empêcher; le vrai maître est la nature; l'autre ne fait qu'écarter les obstacles qui la contrarient . Ce système tient au grand principe de Rousseau, la bonté originelle de l'homme, qu'il a surtout tenu à établir dans l'Emile. D'après ses propres paroles, ce livre déducalion « n'est qu'un traité de la bonté originelle de l'homme, destiné à montrer comment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors et l'altèrent insensiblement*. »
Son abstention systématique, notre philosophe l'applique particulièrement à la religion et à la morale. Tandis que les esprits sensés et pratiques ont toujours cru que l'éducation morale et religieuse ne pouvait j amais commencer trop tôt, Rousseau l'exclut complètement des années de l'enfance et de la première jeunesse. Il n'accorde pas à un enfant de quinze ans la capacité de croire en Dieu, et doute qu'à dix huit ans il soit encore temps que son élève apprenne s'il a une âme ^. En conséquence, il veut qu'on exerce ses organes, ses sens, ses forces, mais qu'on tienne son âme oisive autant qu'il se pourra. Il détourne l'éducation de tout ce qui a rapport au moral, pour la rendre toute physique, pour en faire une gymnastique, et la composer d'exercices d'adresse et de force, de travaux manuels rendus attrayants, de notions pratiques données par les choses mêmes, et auxquels viennent s'ajouter, à leur moment, le chant, la lecture, l'écriture, le dessin, le calcul élémentaire. Les notions d'histoire nationale, sous forme de récits, sans livre, sans dates, ne viennent qu'à la fin, avec l'enseignement de la religion naturelle, et de la morale, fondée uniquement sur la considération de l'intérêt personnel.
Le faux et l'impraticable dominent partout dans cet ouvrage didac-
' Lettre à M™' Delessert, 23 août 17T4.
2 Rousseau juge de Jean-Jacques, ui' dial. — Morelly, disciple de Rousseau, défend de n.ême qu'on parle de D:eu aux enfants avant que d'eux-mêmes et tout naturellement ils demandent à le connaître ; et quand on leur en parlera, ce sera simplement pour leur dire qu'il est la cause de l'univers et n'a rien de commun avec l'humanité.
tique rempli de tant de règles, de principes, de maximes présentés dune manière absolue et tranchante. L'une des moindres singularités est de vouloir faire d'Emile un menuisier. Du reste, l'idée de faire apprendre un métier à un jeune homme d'une position riche ou aisée a des côtés plausibles ; mais elle n'appartient pas à Rousseau. L'Alcoran en faisait une loi, et Locke, à qui Jean-Jacques emprunte presque toute la théorie de son Emile, conseille d'enseigner aux garçons le jardinage et le métier de charpentier.
Notre philosophe prétendait s'ôtre appliqué avant tout à connaître l'enfance, afin qu'on pût toujours profiter de ses observations, toute sa méthode fûl-elle considérée comme chimérique. Mais dans la vérité il ne connaissait rien au mécanisme de l'organisation des enfants, et aux besoins physiques qui en résultent. De là des prescriptions déraisonnables et des souhaits extravagants. Il suppose à son élève des forces et des facultés plus qu'humaines.
« Emile, dit-il, sera dans l'eau comme sur la terre. Que ne peut-il vivre dans tous les éléments ! Si l'oii pouvait apprendre à voler dans les airs, j'en ferai» un aigle; j'en ferais une salamandre, si l'on pouvait s'endurcir au feu*. »
S'il devient un jeune homme merveilleux, on ne saurait faire honneur de ce résultat aux seules méthodes de son gouverneur. Car souvent les moyens n'ont aucun rapport avec les effets qu'ils produisent, et même les méthodes employées pour instruire et former Emile sont positivement blâmables. Pour suppléer aux leçons que l'expérience ne fournit pas d'elle-même et naturellement, le précepteur a recours à une foule de ruses, de comédies et de mensonges *, qu'il emploie sans aucun scrupule, ce qui ne l'empêche pas de dire :
« On ne peut apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes, sans sentir, de la part des hommes, le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à l'élève ruinerait à jamais tout le fruit de l'éducation 3. »
Enfin, un reproche général qu'on ne saurait ne point adresser au nouveau précepteur, c'est de faire vivre son élève dans un milieu imaginaire, comme s'il devait le confiner dans les bois, parmi les sauvages.
Toutes ces erreurs et ces fausses vues ne doivent pas empêcher de reconnaître que VÉmile renferme beaucoup de vérités de détail et de prescriptions utiles et élevées, en particulier sur la première éducation des enfants. L'instituteur philosophe prescrivit aux mères, au nom de
1 Emile, livre V.
2 Voir l'histoire du jardinier Robert, liv. II ; celle du Bateleur, liv. III ; l'accès de colère donné comme une maladie, liv. II.
3 Livre IV.
la nature et du devoir, de nourrir leurs enfants, comme Buffon le leur avait conseillé au nom de l'hygiène. La conduite de ce père dénaturé qui mit cinq enfants à l'hôpital démentait étrangement ses prédications, mais elles n'en étaient pas moins utiles et ne restèrent pas sans fruit.
VÉmile contient une partie détachée qui a fait la principale réputation du livre, c'est la partie métaphysique connue sous le nom de Profession de foi du vicaire savoyard.
Rousseau tenait sa profession de foi du vicaire « pour l'écrit le meilleur et le plus utile dans le siècle où il l'avait publié ». De nos jours aussi elle a été vantés comm e la meilleure production de Jean-Jacques, comme la seule qu'une saine philosophie puisse avouer tout entière. C'est un des Uvres qui furent pubUés en 1848, sous les auspices du gouvernement et de l'Académie des sciences morales et politiques, pour essayer de disputer le peuple à ses corrupteurs, et de faire pénétrer dans l'atelier de l'artisan et sous le toit du pauvre des vérités salutaires et des lumières pacifiques. Les esprits chrétiens eurent bien des sujets, comme on va le voir, de s'inquiéter de ces éloges et de ces recommandations qui n'auraient dû s'adresser qu'à quelques pages de la célèbre Profession de fui.
Dans la première partie, Rousseau a eu l'incontestable mérite d'exposer sous une forme lumineuse, saisissante, dramatique, et de rajeunir par une logique passionnée plusieurs de ces principes éternels qui s'effaçaient de l'esprit des hommes depuis près d'un siècle. Il défend contre les négations de l'impiété l'existence et l'immortaUté de notre âme. Bien qu'il dise, après Condillac, que les sens sont les premiers instruments de nos connaissances, il se déclare pour l'idée innée du juste et de l'injuste, lise sépare hautement de cette philosophie qui nous ravalait à la condition purement animale, afflrmait que le devoir n'existait pas et que la distinction du juste et de l'injuste n'était qu'une illusion, niait l'existence de Dieu et insultait à Jésus-Christ. Avec la plus vigoureuse logique, il combat toutes les objections des Condillac, des Helvétius, des Diderot, des d'Holbach; et s'il ne nomme pas ces sensualistes et ces matérialistes, il les désigne suffisamment pour ceux qui connaissent leurs ouvrages. Il proclame, comme le ferait un platonicien, les droits et la dignité de la conscience :
« Conscience! conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais iateiligentet libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe *. » ^
1 Lettre à M. de Beau mont.
Il ne tait point les dangers de l'irréligion qui « concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier, dans l'abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société. » Si son esprit ne peut adhérer au christianisme, son cœur l'y ramène et le lui fait préférer à « la philosophie, parce que la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux et que la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire. « Enfin il porte l'Évangile inûniment au dessus de tout livre humain, bien qu'il n'en reconnaisse la divinité qu'en conséquence des témoignages humains ; et, ne voyant aucun homme qui puisse être comparé à Jésus-Christ, il est tout près de proclamer sa divinité.
Aussi la colère du coryphée des philosophes fut-elle grande en le voyant ainsi faire bande à part, et rendre hommage à la religion au lieu de se laisser conduire par lui et par d'Alembert, au lieu de s'essayer comme eux à pulvériser les -prêtres de Baal. « Avez-vous lu, écrivait-il, la prose du sieur Jean-Jacques? Son Vicaire savoyard est digne de tous les châtiments possibles. Le Judas nous abandonne, et quel moment choisit-il pour nous abandonner? L'heure où notre philosophie allait triompher sur toute la ligne *. » C'est avec une égale amertume que Diderot lui reprochait de s'être fait antiphilosophe ^.
Parla. Profession de foi du vicaire, VÉmile est donc la première grande manifestation spiritualiste quel'on vit seproduire au dix-huitième siècle parmi les adversaires du catholicisme, manifestation d'autant plus puissante que l'auteur ne se contentait pas de parler à la raison, mais intéressait le cœur.
Voilà tout ce qu'on peut dire en faveur de ces cinquante pages pour lesquelles toutes les formules de l'éloge ont été épuisées. On y trouve de magnifiques choses ; mais reconnaissons d'abord que les meilleures sont en partie empruntées à la République et aux Lois de Platon, aux Méditations de Descartes, à la Logique de Port-Royal, au Traité de l'existence de Dieu de Fénelon, à la Théodicée de Leibnitz, et à celle de Clarke. Et à d'éternelles vérités, combien le philosophe mêle-t-il d'erreurs, de contradictions, d'opinions dangereuses! Scepticisme ou contradiction sur l'essence de Dieu, sur ses attributs, sur ses œuvres, doutes et incertitudes sur l'âme, sur l'autre vie, sur l'immortaUté; voilà, si nous l'examinons de très près, le fond de cette déclaration dont on a prétendu faire un catéchisme universel de religion et de morale.
Le nouvel oracle, ce fameux vicaire, qu'est-il? que croit-il? quelle vie mène-t-il?
Fils d'un pauvre paysan et destiné à labourer la terre, il n'a pris le parti de faire le métier de prêtre que pour s'assurer du pain et une existence plus douce. Après avoir abusé de son état pour séduire une jeune fille et la rendre mère, il a été interdit, et, sans changer de
1 Lettre à d'Alembert, IG avril 1765.
* Essai sur les règnes de Claude et de Néron, 1783, t. I, § 6G.
mœurs, il a su se faire réintégrer. Il lit dévotement la messe et prononce avec respect les mots sacramentcmx sans y croire; car il nie les miracles, les prophéties, la révélation, tout ce qu'il ne comprend pas. Ce chaste prêtre dont la vertu est sans hypocrisie et l'humanité sans faiblesse, ce catholique le plus sincère qui ait jamais existé, déclare que le Dieu qu'il adore n'est point un Dieu de P'nèhres. Son Dieu ne l'a point doué d'un entendement pour lui en interdire l'usage; « me dire de soumettre ma raison, s'écrie-t-il, c'est outrager son auteur. » Cet admirable catholique soutient que de toutes les religions qui sont sur la terre, le protestantisme est celle dont la morale est la plus pure et dont la raison se contente le mieux, etil conseille à un protestant qui s'est fait catholique de retourner au calvinisme. Il ramène tout à la religion naturelle, nie toutes les religions positives comme fausses et inventées par les hommes, et en môme temps il admet non seulement tous les cultes, mais toutes les superstitions, et veut que chacun se conforme aux croyances et aux coutumes établies dans son pajs.
Il ne nie pas moins la philo sophi' que la religion. Il a trouvé, sans exception, les philosophes fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu, n'ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres, point unique sur lequel il trouve que tous ont raison. Il ne sait trop si ses propres opinions à lui-même, celles qui lui paraissent le plus vraies, ne sont pas autant de mensonges. Un tel docteur, un tel sceptique pouvait-il redonner aux masses la foi des principes qui règlent fermement la vie et garantissent la durée des États comme le bonheur des individus !
S'il est per.mis d'appeler la Profession de foi du vicaire « la production philosophique la plus saine et la plus grande du dix-huitième siècle' », c'est que tout ce qu'enfanta cette époque en philosopbie fut infime et misérable. Et pour cette religion sentimentale que Jean- Jacques aurait désiré pouvoir inculquer au genre humain tout entier^, rien de plus vain, car il faut aux hommes une foi plus positive, plus arrêtée, avec des sanctions plus fortes et des promesses plus certaines.
Qui s'étonnera que Voltaire oubliât parfois les attaques du citoyen de Genève contre lui, la philosophie et les philosophes, quand il le voyait ne pas respecter davantage ce qu'il y a de plus fondamental dans l'enseignement catholique et chrétien ? Le patriarche, revenant sur sa première impression, faisait relier en or la Profession de foi du vicaire, il l'appelait la seule bmne chose que ce petit écervelé de Jean-Jw-ques eût faite en sa vie^. Il criait à ses disciples : v Lisez, mes frères, propagez les saines doctrines du vicaire de Jean-Jacques; c'est le sermon sur
> V. Cousin, Journal des savants, nov. 1858. * Lettre de J.-J. Rousseau à M. de Beaumont. 8 Lettre à d'Alembert, 16juill. 1764.
Pkosatecrs dd xvm' siècle. 4C
la montagne. » Il fallait que Voltaire reconnût bien son esprit dans les pages qu'il exaltait ainsi.
Littérairement, la Profession de foi du vicaire est le chef-d'œuvre de Rousseau; son talent n'a nulle part une perfection plus achevée. In général YÉmile est celui de ses ouvrages dont le style offre le plus de variété, le plus de flexibilité, le plus de facilité et d'élégance, malgré beaucoup d'incorrections. Suivant la distinction de Chateaubriand, « il est supérieurement écrit quant aux formes du style, non quant à la langue proprement dite ^ »
Quand Rousseau écrivit VÉmile, il habitait le délicieux château de Montmorency. L'impression de ces lieux enchantés, dans la plus belle saison de l'année, donna à son style un coloris d'une fraîcheur inaccoutumée et un mouvement plein d'entrain. Il a dit lui-môme qu'il composa le cinquième livre dans une continuelle extase^. Certaines pages s'élèvent jusqu'à la haute éloquence.
LA LETTRE À l' ARCHEVÊQUE DE PARIS. — LES LETTRES ÉCRITES DE LA