‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 187 sur 196 · MONTAGNE · texte numérisé non relu

MONTAGNE

« Tout ce qu'il y a de hardi dans VÉmile était auparavant dans la Julie^, » et dans les deux discours, mais avec moins de suite, avec moins de force et de développement. Aussi, l'autorité qui avait laissé passer les premiers ouvrages sévit-elle contre VÉmile. Le parlement lança contre Rousseau un décret de prise de corps qui l'obligea de quitter la France. Il se réfugia dans le canton de Berne, mais, poursuivi dans sa patrie comme en France, il se relira à Motiers-Travers, dans le pays de Neufchàtel, de la domination du roi de Prusse. Ce fut là qu'il reçut le mandement fulminé, peu de temps après l'arrêt des magistrats, par l'archevêque de Paris contre VÉmile, qu'il flétrissait comme « un ouvrage également digne des anathèmes de l'Église et de la sévérité des lois, contenant une doctrine abominable, propre à renverser la loi naturelle et à détruire les fondements de la religion chrétienne, établissant des maximes contraires à la morale évangélique, tendant à troubler la paix des États, à soulever les sujets contre l'autorité de leur souverain. » Il y répondit par une lettre qu'il intitula fièrement : Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Taris.

Il s'y nommait lui-môme le défenseur de la cause de Dieu, se posait en bienTaiteur du genre humain et en victime de l'ingratitude, et ne craignait pas de dire que « s'il existait en Europe un seul gouverne-

* Essai sur les révoL, \'^ part., ch. xxiv, nouv. édit.

* Confessioîis, X.

3 Jbid., IX.

JIOUSSEAU. 723

ment éclairé, il eût rendu des honneurs publics à l'auteur d'Emile et lui eût érigé des statues. « Habile à dissimuler les sophismes de son argumentation serrée, il frappait à la fois sur la Sorbonne, le parlement, l'archevêque. C'est peut-être, en somme, l'écrit le plus fini de Rousseau, celui où, tout en défendant une mauvaise cause, il a montré un plus grand talent de dialectique, et a su mieux unir ensemble le raisonnement, l'ironie et le sentiment. Le discours du parsis de Surate, condamné à mort pour avoir épousé une musulmane, est un morceau éloquent et pathétique, bien qu'il rappelle un peu trop le discours d'une juive aux inquisiteurs, qu'on lit dans VEsprit des lois.

A l'exemple du parlement de Paris, et sur l'instigation du gouvernement français, le « magnifique conseil de Genève » condamna tout à la fois le Contrat social et VÉmile, et les nomma des « écrits téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements. » En conséquence de cet arrêt, les deux ouvrages furent déchirés et jetés au feu par l'exécuteur des hautesceuvres. Rousseau fut saisi d'un furieux accès de colère et d'indignation. Avide de vengeance, après avoir abjuré le titre de citoyen de Genève, il lança les Lettres de la Montagne, où il accusa les ministres avec bien plus de force qu'il ne les avait défendus. Il disait dans la seconde lettre :

a Qui peut voir aujourd'hui les ministres de l'église de Genève, jadis si coulants, et devenus tout à coup si rigides, chicaner sur l'orthodoxie d'un laïque et laisser la leur dans U7ie si scandaleuse incertitude? On leur demande si Jésus-chinst est Dieu, ils Ji'osent répondre : on leur demande quels mystères ils admettent, ils n'osent répondre. »

Jouant le rôle d'un révolutionnaire, il essayait d'aigrir les citoyens contre les magistrats en les représentant comme un corps oisif par état, qui faisait sa principale occupation de l'accroissement de son empire, et il attisa des passions séditieuses qui n'étaient déjà que trop allumées.

D'ailleurs, les Lettres de la Montagne sont, comme la Héponse à Tarchevequede Paiis, un des chefs-d'œuvre de cette éloquence polémique où il s'agit moins d'avoir raison que de s'en donner l'apparence, et de s'emparer des esprits en émouvant fortement les passions.

LES CONFESSIONS. — LES RÊVERIES d'uN SOLITAIRE. — LA CORRESPONDANCE.

Arrivons enfin à l'ouvrage qui résume tout Rousseau, aux Confessions. Il les commença à l'âge de cinquante ans, durant son séjour à, Wootton en Angleterre. Au sein d'une retraite paisible, il en écrivit de

verve les six premiers livres, jusqu'à son voyage à Paris, vers les premiers jours d'automne de 1741, puis il commença de les lire, dans plusieurs sociétés de Paris, à son retour de la Grande-Bretagne. Il croyait nécessaire, pour conserver son dépôt, de le placer dans des cœurs vertueux et honnêtes qui en gardassent le souvenir ^ Mais M™^ d'Épinay, gravement compromise, obtint de M. de Sartines de faire cesser ces lectures. Bien d'autres auraient eu le môme droit de protester; car s'il dit un peu de mal de lui-môme, il en dit beaucoup de tout le monde.

A l'entendre cependant, quel était son objet en écrivant ses Confessions? G était « d'en faire un ouvrage unique par une véracité sans exemple, afin qu'une fois au moins on pût voir un homme tel qu'il était en dedans*. » Effort de sincérité auquel il ne pouvait d'ailleurs que gagner, avec les idées affreuses qu'on se faisait de lui. Sentant que le bien surpassait le mal, s'étant cru toujours et se croyant encore, à tout prendre, le meilleur des hommes', « il avait son intérêt à tout dire et il a tout dit. » Du reste, il ne donne pas ses Confessions pour une histoire exacte en toute circonstance. Les écrivant déjà vieux et de mémoire, il a rempli les lacunes de ses souvenirs par certains détails que lui ont fournis son imagination échauffée el ses regrets. D'un autre côté, s'il s'est souvent accusé sans ménagement, et s'il a dit le mal dans toute sa turpitude, il avoue que quelquefois, sans y songer, par un mouvement involontaire, il a caché le côté difforme en se peignant de profil ; mais ces réticences ont été bien récompensées, car il a rarement dit le bien qui le concernait dans tout ce qu'il eut d'aimable, et souvent il l'a tout à fait tû, parce qu'il l'honorait trop *.

Précautions bien calculées, rhétorique très habile; mais la vérité est qu'il s'accuse afin d'avoir l'occasion de se vanter, qu'il révèle des fautes ignorées et légères et môme en invente, pour repousser de graves accusations ; qu'il s'efforce de donner de la consislance aux horreurs qu'il débite d'autrui par les horreurs qu'il confesse de luimôme^; qu'il se fait meilleur qu'il n'a été, et qu'au contraire il noircit les autres à plaisir, travestitles événements, et jette sur tout les noires couleurs de son imagination malade ®. Qui pourra jamais disculper l'auteur des Confessions d'avoir « sacrifié la reconnaissance, la discré-

1 Discours prononcé devant l'auditoire qui s'était rassemblé pour écouter la lecture des Confessions, dans les Œuv. et covresp. inéd.

* Confes.s., X.

5 Ibid. « Je connais mes grands défauts, disait-il ailleurs, et je sens mes vices, tous mes vices; mais avec tout cela, je mourrai persuadé que de tou» les hommes que j'ai connus en ma vie, nul ne fut meilleur que moi. » (Première lettre à M. de Malesherbes.)

* Rêveries^ iv' PromenaJe.

* Diderot, Essai sur les règnes de Claude et de Néron, édit. 1782, t. I, § 61»

6 Voir Particularités incoiinues sur quelques personnages des dix-liuitième et dix-neuvième siècles, par Auguste Ducoin, 1852, p. 53 et précéd.

tion, la fidélité, la décence, la tranquillité domestique à la rage or gueiUeuse de faire parler de soi dans l'avenir ^. »

Considérées uniquement comme œuvre d'art, les Confessions, malgré bien des taches de mauvais goût, ont des parties brillantes et dignes d'éloges. L'auteur y manie comme un maître l'art de conter, dont il avait déjà présenté de ravissants modèles dans plusieurs de ses ouvrages, tels que le joueur de gobelet, le canard magnétisé, dans VÉinite, et, dans le genre sérieux, plusieurs narrations du livre des amours d'Emile et de Sophie. La première partie est remplie de frais épisodes et de tableaux qui reposent lame. Quelles pages plus délicieuses que celles où il raconte le court bonheur de sa vie, les paisibles mais rapides moments qui lui ont donné le droit de dire : J'ai vécu !

« Je me levais avec le soleil, dit-il, et j'étais heureux; je me promenais, et j'étais lienreux; je parcourais les bois, les coteaux, j'errais dans les vallons, je lisais, j étais oisif, je travaillais au jardin, je cueillais les fruits, j aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout; il n'était dans aucune chose assignable, il élait en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant*. >

fl y a beaucoup de simplicité et d'agrément dans la description de son bonheur domestique durant les six premières années de sa liaison avec Thérèse Levasseur'. Mais parmi tout cela que de choses déguisées volontairement ou transformées par son imagination ! C'est encore une bien charmante fantaisie que son rêve de lélicité, au pays de Vaud, dans un verger, près du lac, avec un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau *. On peut l'opposer à la description qu'il fait, dans l'Emile, de la maison qu'il voudrait habiter s'il était riche, et au tableau des plaisirs simples qu'il y goûterait, et des sentiments dont seraient animés ceux qu'il se plairait à y rassembler.

La seconde partie des Confessions, écrite au milieu des plus noirs accès de la défiance, des passions haineuses et de la folie, ne ressemble en rien à la première et lui est tristement inférieure. Rousseau le sent lui-même, et il en avertit le lecteur en des termes qui révèlent la profondeur de son mal.

« Cette seconde partie, dit-il, n'a que cette même vérité de commune avec la première, ni d'avantage sur elle que par l'importance des choses. A cela près, elle ne peut que lui être inférieure en tout. J'écrivais la premièie avec plaisir, avec complaisance, à mon aise, à Wootton ou dans le cliâteau de Trie. Tous les souvenirs que j'avais à me rappeler étaient autant de nouvelles jouissances. J'y revenais sans cesse avec un nouveau plaisir, et je pouvais tourner mes descriptions sans gêne jusqu'à ce que j'en fusse content.

1 Diderot, Essai sur les règnes de Claude et de Néron, édit. 1782, 1. 1, § Gl.

* Confessions, liv. VL 3 Liv. VIII.

* Liv. IV.

o Aujourd'hui ma mémoire et ma tête affaiblies me rendent presque incapable de tout travail; je ne m'occupe de celui-ci que par force et le cœur serré de détresse. Il ne m'offre que malheurs, trahisons, perfidies, que sou venirs attristants et déchirants. Je voudrais pour tout au monde pouvoir ensevelir dans la nuit des temps ce que j'ai à dire, et, forcé de parler malgré moi, je suis réduit encore à me cacher, à ruser, à tâcher de donner le change, à m'avilir aux choses pour lesquelles j'étais le moins né; les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, les murs qui m'entourent ont des oreilles; environné d'espions et de surveillants malveillants et vigilants, inquiet et distrait, je jette à la hâte sur le papier quelques mots interrompus, qu'à peine j'ai le temps de relire, encore moins de corriger. Je saisque, malgré les barrières immenses qu'on entasse sans cesse autour de moi, l'on craint toujours que la vérité ne s'échappe par quelque fissure. Gomment m'y prendre pour la faire percer ? Je le tente avec peu d'espoir de succès. Qu'on juge si c'est là de quoi faire des tableaux agréables et leur donner un coloris bien attrayant. J'avertis donc ceux qui voudront commencer cette lecture, que rien, en la poursuivant, ne peut les garantir de l'ennui, si ce n'est le désir d'achever de connaître un homme, et l'amour sincère de la justice et de la vérité i. »

Déjà dans plusieurs endroits de la première partie, mais surtout dans la seconde, « le bon, le sensible Jean-Jacques- » paraît un être abominable et repoussant ; bien des fois on se sent tout disposé à dire avec Voltaire que « Rousseau est un monstre d'orgueil, de bassesse, d'atrocité et de contradiction '. » Ce sentiment de répulsion se confirme quand, après avoir achevé les Confessions, terminées avec l'année 1765, on aborde les Rêveries, qui en sont comme l'appendice.

Cet « informe journal de ses rêveries », comme il l'appelle lui-même, accuse non seulement le trouble de l'esprit, mais la plus étrange perversité d'idées. Maintes scènes y sont arrangées à plaisir par une méchanceté calculée, et partout on y sent une préoccupation personnelle et un orgueil qui révoltent.

Après avoir terminé la lecture des Confessions et de leurs compléments, il est permis, « sans être un homme à étouffer, » de ne pas admirer beaucoup et d'aimer peu le philosophe genevois. Buffon disait à Hérault de Séchelles, en parlant de Rousseau : « Je l'aimais assez; mais, lorsque j'ai vu ses Confessions, j'ai cessé de l'estimer. Son âme m'a révolté, et il m'est arrivé pour Jean-Jacques le contraire de ce qui arrive ordinairement : après sa mort j'ai commencé à la mésestimer *. » Tout esprit droit, tout cœur honnête éprouve la même impression.

Les Confessions ont une autre sorte d'appendice, c'est la Correspon-

* Confessions, Vni.

* J. Chénier, Rapport au nom du comité d'instruction publique sur la fête des victoires, 18 avr. 1794.

» Lettre à M. de Bordes, 1-3 mai 17G7.

* Visite à Buffon, 1784, p. 23.

dance. Là aussi Rousseau se montre par de bien vilains côtés, et apparaît souvent haïssable, méprisable ou digne de pitié. Il fatigue au dernier point par son insistance perpétuelle à vouloir se faire passer pour l'homme le plus tendre, le meilleur, le plus juste qui fut jamais, et il irrite par tous les sophismes qu'il emploie pour faire croire que tous ses malheurs ne vinrent jamais que de ses vertus ^ Du reste, cette correspondance offre sur le genre de vie et sur les goûts du philosophe d'intéressants détails qui complètent ce qu'il a écrit dans les Confessions et dans les Rêveries. C'est ainsi qu'on y apprend combien il aimait à rêver hbrement, en laissant errer son imagination, et sans s'asservir à aucun sujet, quelles délices il trouvait dans une vie oisive et contemplative -, quelle aversion il avait pour le séjour des villes et pour l'assujettissement aux contraintes de la société. On y trouve aussi des renseignements curieux, quoique sujets à caution, sur beaucoup de personnages du temps.

Littérairement, la correspondance de Rousseau est loin de valoir ses autres écrits, et, sous aucun rapport, elle ne saurait être mise en comparaison avec celle de Voltaire. Des détails mesquins et ennuyeux s'y renouvellent à satiété, et sont présentés pesamment. Jamais ni légèreté ni élégance, nulle part la plaisanterie facile et naturelle de son brillant adversaire, mais une grâce compassée, de la lourdeur et du pathos sentimental. On sent qu'il compose toujours, et qu'une lettre est encore pour lui un ouvrage qu'il parvient difficilement à rendre correct.

LES DERMÈRES AN'NÉES DE R0DSSE\D.

La carrière active de Rousseau se termine en 1767, l'année où il revint de sa fâcheuse équipée d'Angleterre, après avoir donné un si turbulent et si scandaleux éclat à sa rupture avec Hume.

Dans les onze dernières années de sa vie, et surtout dans les deux dernières, il apparaît comme un fou qui a des instants très lucides, et encore de magnifiques inspirations, mais qui a perdu le pouvoir de conduire et de gouverner sa vie. Il eut, semble-t-il, une prédisposition originelle à cette mdadie mentale. On en voit le germe se produire, dès son jeune âge, par des extravagances, des bizarreries, des manies. 11 avait appris à connaître les lettres dans des romans, et il passa les premières années de sa jeunesse à en lire. Ces lectures lui donnèrent les idées les plus fausses et les plus bizarres sur la vie humaine. Dès son entrée dans le monde, il ne fit guère que desfaux pas, et il prit en dégoût et en horreur une société où il n'avait pas su con-

1 Lettre à M"' B., 16 mars 1770.

* Lettre au marquis de Mirabeau, 31 janv. 1767.

quérir d'abord une place honorable et digne. Devenu célèbre, il n'en fut que plus malheureux et plus agile, parce que toutes se5 passions s'exaltèrent démesurément. 11 s'estimait supérieur à tous les hommes de son siècle, et, dans son prodigieux orgueil, il ne jugeait pas digne de lui quiconque ne se passionnait pas pour lui K Vaniteux et ombrageux comme il l'était, il ne pouvait pas garder d'amis ; il se brouilla avec tous les siens, à l'exception de Duclos, le seul qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie sans l'accuser, sans le soupçonner, et qu'il trouva toujours attaché et dévoué dans ses traverses. 11 éprouva delà part de plusieurs des duretés, des outrages, et des diffamations, et, de la part de Voltaire, de véritables cruautés, qui le tinrent dans une surexcitation funeste. Les poursuites qu'on exerça contre sa personne après la publication de VÊmile, la nécessité de fuir de lii'U en lieu, les embarras où il se Irouva, poussèrent au paroxysme l'exaltation de son esprit. L'arrêt qui le condamna à sortir, dans les vingt-quatre heures, de l'île de Saint-Pierre où il avait trouvé une retraite délicieuse qu'il désirait ne quitter jamais, semble avoir porté le dernier coup à sa raison déjà ébranlée depuis longtemps.

Pendant son séjour en Angleterre, et depuis, il eut de fréquents accès de mélancolie, accompagnés de convulsions, qui le secouèrent au point que plusieurs fois il voulut se tuer. Dès lors il tomba dans une hypocondrie irrémédiable. Il vit des ennemis dans tous les gens de letlrcs ses confrères, même dans ceux qui, comme l'attestent Marmontel et Morellet, l'avaient toujours choyé. Il se figura qu'il y avait à Paris une ligue 1res étroite et très agissante formée contre lui, où tout le monde s'empressait d'entrer, et dont les chefs étaient le duc de Choiseul, le docteur Tronchin, Grimm et d'Alembert ^. Il se mit dans la tôle que « chacun concourait avec la plus vive émulation à le circonvenir, à l'environner de trahisons et de pièges, à empêcher qu'aucun avis utile ne lui parvînt, à lui ôter tout moyen de justification, toute possibilité de repousser les atteintes qu'on lui portait, de défendre son honneur et sa réputation, à lui cacher tous ses ennemis, tous ses accusateurs, tous leurs complices, m pour l'amener par degrés, et sans qu'il y parût, jusqu'au plus violent désespoir, et pour « le contraindre, à force de secrètes angoisses, à finir par les délivrer de lui ^. » Enfin, ce point de folie attaqua son cerveau jusqu'à lui faire croire que toutes les puissances de l'Europe avaient les yeux sur lui et le regardaient comme un monstre dangereux qu'il fallait tâcher d'étouffer. Mit-il lui-même fin à son existence dans un de ces accès d'humeur noire, poussé au dernier désespoir par la découverte de l'infamie de la compagne qu'il s'était donnée, ou bien mourut-il d'un épanchement au cerveau ? C'est un problème qui a été souvent débattu

* Lettre à M"" de Latonr, Corresp., édit. Petitain, p. 418.

* Voir Grimm, Corresp. H' t., juili. 1778.

' Rousseau juge de Jean-Jacques, ii* dialog.

en sens contraires et qui paraît insoluble. Ce qui demeure certain, c'est l'état de démence habituelle où il passa les dernières années de sa vie.

Cependant elles ne furent pas inoccupées. Il acheva ses Confessions, il écrivit les Rêveries * et les dialogues intitulés Rousseau juge de Jean-Jacques, entremêlant la composition d'études d'histoire naturelle. Le docteur d'Yvernois lui avait inspiré pour la botanique un goût qui devint bientôt une passion, jeta un agrément infini sur ses promenades solitaires, et fut la seule distraction de sa vieillesse précoce et agitée. Lassé de toute étude, de toute lecture, de tout ce qui tenait par quelque côté à la littérature, il ne goûtait plus qu'une vie oisive et contemplative, il n'aimait qu'à errer seul, sans fin et sans cesse, parmi les arbres et les rochers qui entouraient sa demeure ', rêvant et extravaguant à son aise. Sa cervelle s'échaufTait-elle outre mesure, il la calmait en analysant quelque mousse ou quelque fougère.

Les pensées religieuses l'occupèrent aussi beaucoup dans ses dernières années. A aucun moment, il n'avait tenté de devenir matérialiste 3, et l'utilité de la religion était évidente à ses yeux; il disait qu'il y avait là-dessus un beau livre à faire et bien nécessaire *. Il a souvent nié la providence particulière. Il écrivait à Voltaire :

« Il est à croire que les événements particuliers ne sont rien aux yeux du maître de l'univers; que sa providence est seulement universelle; qu'il se contente de conserver les genres et les espèces, et de présider au tout sans s'inquiéter de la manière dont chaque individu passe cette courte vie *. »

Cette opinion se retrouve dans plusieurs de ses écrits, et il la professait également dans ses conversations. 11 disait à Bernardin de Saint-Pierre : « La Providence n'a soin que des espèces et non des individus*. » Au moins il croyait fermement à la providence générale, et, dans la lettre qu'il écrivit à Voltaire, après la publication de son poème sur la religion naturelle à propos de la destruction de Lisbonne, il prouvait que les malheurs immérités ici-bas trouvaient leur explication dans le dogme de l'immortalité de l'âme, il déclarait que toutes les subtilités de la métaphysique ne pourraient pas le faire douter un instant de l'immortalité de l'âme et d'une providence bienfaisante. « J'ai trop souffert en cette vie, disait-il, pour n'en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l'immortalité de l'âme, et d'une

1 Voir dans les BeVries.v* Promenade, de très agréables détails sur le projet qu'il avait formé de faire Flore de Saint- Pierre.

* Lettre au marquis de Mirabeau, .31 janv. 1707. 3 Lettre à M. du Peyrou, 8 déc. 17G4.

* Rousseau juge de Jean-Jacques, ni^ dial., note 10. » Lettre à Voltaire, 18 août 1752.

* Eisai sur J.-J. Rousseau (Œuvr. de Bernardin de Saint-Pierre, t. XI, p. 337).

Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir. »

L'esprit spiritualiste et les tendances religieuses de Rousseau se manifestent avec une force toute particulière dans un fragment écrit certainement vers la fin de sa vie, et publié récemment sous le litre de Fiction ou morceau allégorique sur la Révélation. L'auteur d'£m(7e y rend un hommage ardent à ces sublimes vérités que la raison sert à confirmer sans servir à les découvrir. Il aperçoit la chaîne invisible qui lie entre eux tous les êtres, il voit une main puissante étendue surtout ce qui existe, comprend la raison de l'univers, des choses, des êtres animés et des esprits. C'est qu'un rayon de lumière lui a fait tout voir comme l'œuvre d'un être puissant, directeur de toutes choses; et dans cet être puissant qui a tout fait et qui dirige tout, il reconnaît le Fils de l'Homme, Celui qui est, devant qui les cieux se taisent, et qui vient sur la terre pour guérir les erreurs des hommes et abattre la statue du mensonge.

Cette disposition religieuse des dernières années de Rousseau est encore confirmée par un fait caractéristique. Sur la fin de ses jours, il s'était fait un livret de quelques feuilles de l'Ancien et du Nouveau- Testament, entre autres de VEcclésiaste et du Sermon sur la montagne, qu'il portait toujours avec lui ^

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