LE STYLE DE ROUSSEAU
Dans ces années mêmes où sa raison subit une si terrible éclipse, Rousseau garda presque intact son talent d'écrire. Écrivain bien plus que penseur et philosophe, voilà ce qu'il fut en effet, ce qui fit surtout sa vogue. La multitude restant inhabile à séparer les idées vraies de l'éclat du style dont elles sont revêtues, un écrivain comme Jean- Jacques devait exercer un grand prestige sur les contemporains. Et à cet égard même, disons tout de suite qu'il doit être placé au nombre des renommées surfaites, de celles qu'il est juste de remettre à leur rang. Toutes les formules laudatives ont été épuisées pour le style comme pour les idées et pour le cœur de Jean-Jacques. De son vivant, l'enthousiasme fut sans bornes pendant quelques années. Lui-même l'atteste : « J'ai fait, dit-il dans une de ses lettres, quelque essai de gloire; tous mes écrits ont réussi: pas un homme de lettres vivant, sans en excepter Voltaire, n'a eu des moments plus brillants que les miens ^. » Après sa mort, l'admiration, quelque temps hésitante et incertaine, se ranima de tout le progrès accompli par les idées révo-
* Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature, I. » Lettre àMoultou, 12 déc. 1761.
lutionnaires. Avec diverses variations , elle s'est continuée jusqu'à notre temps, et, naguère, nous avons vu l'esprit de parti célébrer le centenaire de Jean-Jacques comme le centenaire de Volta re. On proclame Rousseau l'un des écrivains auxquels la langue française est le plus redevable; on le propose comme un des modèles qui sont propres par excellence à former le style, et l'on n'articule que de timides critiques.
•i Le mérite du style, dit M. de Maistre, ne doit pas être accordé à Rousseau sans restriction. Il faut remarquer qu'il écrit très mal la langue philosophique, qu'il ne définit rien ; qu'il emploie mal les termes abstraits, qu'il les prend tantôt dans un sens politique, et tantôt dans le sens des conversations *. »
Il y a lieu de s'étonner qu'un esprit ferme et sain comme M. de Maistre ait parlé si doucement des défauts du style de Jean-Jacques. D'autres juges qui font légitimement autorité, des maîtres de la critique, lui ont également été trop favorables. Yillemain, Sainte- Beuve, en prodiguant les éloges à Rousseau, ne nous paraissent pas avoir fait des réserves suffisantes. Voici, nous croyons, ce que l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie a dit de plus fort contre les défauts du rival de Voltaire :
« Le goût déjà moins pur, le langage déjà moins sévère, ne s'offensaient pas des formes un peu déclamatoires et parfois incorrectes qui se mêlent à sa diction forte et colorée*. »
Ce n'est pas parfois seulement, mais fréquemment, que Jean-Jacques est incorrect. Parmi tant de pages sorties de sa plume, il en est peu où la langue soit écrite avec une irréprochable correction.
Dans un travail que nous ne saurions reproduire ici, nous avons prouvé par de très nombreuses citations empruntées à tous ses ouvrages, et de préférence aux plus soignés, que toutes les difformités de construction et de style, que tous les solécismes les moins excusables, tous les barbarismes les plus prononcés, se rencontrent dans la langue de Jean-Jacques ^. De tant de preuves que nous avons produites, il ressort incontestablement que peu d'écrivains français, à l'exception des infimes, ont autant maltraité la langue que l'a fait Rousseau.
Un caractère général, qui frappe tout d'abord chez le fameux Genevois, c'est le manque d'aisance, c'est la difficulté. Il a lui-même reconnu plusieurs fois, dans ses divers ouvrages et dans sa correspondance, la lenteur habituelle de son esprit. « J'ai l'esprit très lent, » dit-il dans une lettre à M. Buttafuoco, du 13 octobre 1764. Il a employé de longues pages du troisième livre de ses Confessions et une partie du
' Soirées de Saint-Pétersb., Notes.
^ Litt. au dix-huitième siècle, 25' leçon.
3 Palissot, dans ses Mémoires sur la littérature et dans ses Mélanges.^ et madame de Genlis dans ses Mémoires (t. I, p. -399), o'it signalé aussi quelques-unes des fautes les plus grossières de Rousseau.
fragment intitulé MonPortrait, à nous apprendre quelle était sa lenteur de penser, avec quelle incroyable peine les idées s'arrangeaient dans sa tête.
« Il y a, dit-il, telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle ne fût en état d'être mise sur le papier... »
Et un peu plus loin ;
•< Les manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indi^chiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtée. 11 n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. »
Au second dialogue de l'écrit intitulé : Rousseau juge de Jean- Jacques, il nous parle, avec une sincérité dont il faut lui tenir compte, de « son cerveau compact et lourd, dont les parties solides et massives ne peuvent être ébranlées que par une agitation vive et prolongée. » Il dit encore, dans ce môme dialogue, parlant de lui-même :
.< Je l'ai presque toujours trouvé pesant à penser, maladroit à dire, se fatiguant sans cesse à chercher le mot propre qui ne lui venait jamais, et embrouillant des idées déjà peu claires par une mauvaise manière de les exprimer. »
Dans la neuvième promenade des Rêveries, il porte ses aveux plus loin :
« Je n'eus jamais ni présence d'esprit, ni facilité de parler ; mais, depuis mes malheurs, ma langue et ma tête se sont de plus en plus embarrassées ; l'idée et le mot propre m'échappent également. »
Cet aveu est complété par cet endroit des Confessions où il dit de madame de Warens :
« Elle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. »
Enfin, dans l'endroit des Confessions dont nous avons déjà parlé, Rousseau nous apprend quelle peine lui coûtait la moindre lettre à écrire, et combien étaient toujours pitoyables ses premiers brouillons. Il dit que les lettres sont un genre dont il n'a jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation le met au supplice.
« Je n'écris point, continue-t-il, de lettres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des heures de fatigue, ou si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni finir, ma lettre est un long et confus verbiage ; à peine m'entend-on quand on la lit '. »
Voilà donc un point bien établi par les déclarations de Rousseau lui- * Confessions, III.
môme. La critique contemporaine l'a confirmé. Rappelons à ce propos un curieux trait : M. Cousin nous a révélé les nombreuses corrections et refontes que Jean-Jacques a lentement fait subir à son Emile et à son HéloUe. Comme trait de caractère, nous relèverons ici une singulière contradiction et un manque de sincérité qui est bien dans la nature de l'auteur des Confessions. Dans une de ses lettres, Rousseau ne se donne-t-il pas comme un esprit essentiellement primesautiér? « Vous voulez, écrit-il à Moultou, le 2o novembre 1762, m'envoyer votre ouvrage, supposant que je suis en état de le rendre meilleur. Il n'en est rien, cher ami; je n'ai jamais pu corriger une seule phrase ni pour moi, ni pour les autres. J'ai l'esprit primesautier, comme disait Montaigne ; passé cela, je ne suis rien. » C'est dire exactement le contraire de îa vérité. Un pareil manque de sincérité est tout à fait digne de l'auteur des Confessions. Il avait besoin de retoucher tout ce qu'il écrivait ; il corrigeait sans cesse et plus peut-être que ne le fit aucun de ses contemporains. Mais il eut beau repasser sur ses œuvres, il ne put les purger des milliers de fautes de toutes sortes qui les déshonorent, ni surtout parvenir à leur donner ce caractère d'aisance que surent imprimer à leurs productions des écrivains qui avaient naturellement le travail difficile, comme Boileau. La longue phrase périodique et académique de Rousseau marche péniblement. Le tour en est habituellement uniforme. Rarement un trait. Presque jamais ces coups et ces contre-coups de la pensée qui frappent en sens divers, et font à la fois sur l'esprit des impressions multiples.
Le second caractère du st\le de Jean-Jacques, c'est le provincialisme. On sent partout le Suisse. Il travailla de tout son pouvoir à se débarrasser de la rouille provinciale. « Je m'accoutumais, dit-il dans ses Confessions, à réfléchir sur l'élocution, sur les constructions élégantes; je m'exerçais à discerner le français pur de mes idiomes provinciaux. » Malgré tant d'efforts, il ne put faire complètement disparaître ce défaut originel: transformation d'ailleurs presque impossible. Si l'on n'a de bonne heure vécu là où la langue se parle le mieux, c'est-à-dire dans la capitale, on s'en ressentira toute sa vie, fût-on un Joseph de Maistre, c'est-à-dire un prodige.
Rousseau avoue lui-môme, dans une lettre à un jeune homme dont il conseille les débuts, « qu'il y a une certaine pureté de goût et une correction de style qu'on n'atteint jamais dans la province, quelque effort qu'on fasse pour cela*.
11 ne faudrait pas d'ailleurs confondre chez le citoyen de Genève l'archaïsme avec le provincialisme. Nourri dès son enfance de la lecture d'Amyot, le naïf traducteur des Vies de Plutarque, et de quelques autres de nos anciens, il se meubla l'esprit d'archaïsmes, dont plusieurs du reste avaient été conservés dans la Suisse romande, et c'est ainsi que, par un assez grand nombre de formes de style, il tient au vieil
• A M. Vernes, 4 avril 1757.
idiome et à la partie oubliée du dix-septième siècle. 11 a d'ailleurs bien justifié son goût pour l'archaïsme en disant :
« La crainte d'employer des ternies surannés énerve tous les jours notre langue, la crainte d'employer de vieux mots l'appauvrit tous les jours : ses plus grands ennemis seront toujours les puris-tes '. »
Réflexion fort juste ; et c'est par un effet de cette timidité qu'il y a si peu d'écrivains dont la phrase sorte des tours vulgaires. Aussi nous ne ferons pas légèrement à Rousseau un reproche d'archaïsme. Nous sommes de ceux qui regrettent, qui réclament tant de mots, tant de formes qu'on a laissés mal à propos vieillir ou tomber tout à fait en désuétude, et dont la proscription a énervé et appauvri la langue, au lieu de la polir. Nous ne sommes pas du parti de ces mal avisés polisseurs qui ont consommé et outré le mal commencé par Malherbe. Loin de là, nous pensons qu'on doit de la reconnaissance aux écrivains qui ont su faire quelques heureuses restaurations, comme on en doit à ceux qui ont enrichi notre idiome d'expressions vives et sonores et de tours de phrases qui peignent la pensée avec vivacité et précision.
Selon nous, Rousseau n'a donc pas eu tort, en principe, quand il voulut ramener et revivifier certains mots obsolètes, certaines formes inusitées. Mais nous devons ajouter qu'il n'a pas toujours été heureux dans ses tentatives. Nous en dirons autant des néologismes dont ses écrits offrent de si nombreux exemples qu'ils ont fourni une ample moisson à Mercier pour sa Néologie, ou Vocabulaire des mots nouveaux à renouveler, ou pris dans des acceptions nouvelles.
Nous pardonnerions facilement à Jean-Jacques ses mauvais archaïsmes et ses mauvais néologismes, si l'on ne rencontrait pas chez lui tant de pages infectées de jargon, de corruptions de mots, de termes impropres, de solécismes et de barbarismes, dans leurs variétés les plus difformes , s'il ne présentait pas tant de fautes de goût, tant d'alliances de deux ou trois images inconciliables, tant d'emplois bizarres et obscurs d'expressions figurées. Rousseau posséda une imagination forte, mais trop souvent guindée et sans naturel. Il veut toujours pousser à l'effet et au grandiose ; et, pour échapper au simple et au vrai, il se jette dans le galimatias. A la seule exception peutêtre d'un certain nombre de pages de la première partie des Confessions, le trait est toujours appuyé. Chez lui comme chez Diderot, qui avait été son plus grand modèle, et dont il avait étudié avec soin les formes dans les Pensées philosophiques, les affectations, les emphases, les enflures sont continuelles. Elles revêtent le plus souvent la forme de l'apostrophe. Rousseau pratique cette figure d'une manière fastidieuse. 11 l'emploie à toute occasion et sans occasion, et toujours ramène d'une façon uniforme. 11 fourre partout sa figure favorite et
1 Bictionn. de musique. Feinte.
sait la faire entrer de force jusque dans des dictionnaires de musique ou de botanique. Suspend-il sa facile apostrophe, il recourt à la mauvaise humeur qui est, dit M. Cousin, la dernière ressource de la rhétorique de Rousseau*. Enfin, son éloquence a trop souvent le caractère d'un transport au cerveau. C'est une déclamation presque perpétuelle. Un fin et spirituel satirique a très bien dit :
a II parle du haut de ses livres comme du haut d'une tribune; il a des cris et des gestes dans son style; et son éloquence épileptique a dû être irrésistible sur les femmes et les jeunes gens 2. »
On s'est laissé trop longtemps éblouir à l'emphase et à la graiideur boursouflée de Rousseau. C'est un devoir pour le critique sérieux de heurter un préjugé encore si établi. Il doit essayer de ramener au moins quelques bons esprits à cette conviction que si, au point de vue des idées et des sentiments, un homme de bon sens et qui se respecte lui-même ne saurait se montrer défenseur ardent et sans mesure de Jean-Jacques Rousseau, au point de vue du goût il n'est pas davantage permis de le proposer comme un modèle auquel on puisse s'attacher sans de très grands dangers. Mais il serait injuste et ridicule de ne pas reconnaître toutes les quaUtés qui le distinguent parmi les écrivains français. Et ce n'est pas nous qui voudrions nous donner ce tort. Nous sommes, pour emprunter une expression de Rousseau luimême, de « ceux qui ne sont pas tellement occupés des fautes qu'ils n'aperçoivent aussi les beautés^ ». Des beautés de style de bien des genres se rencontrent dans les ouvrages de Jean-Jacques, et quelques-unes qui lui sont toutes particulières.
Madame de Staël se plaint quelque part de ce que « les hommes qui, depuis quelque temps, forment un tribunal littéraire, évitent, en citant nos meilleurs auteurs français, de nommer Jean-Jacques Rousseau. » Elle ajoute : « Il n'est pas probable toutefois qu'ils oublient l'écrivain qui a donné le plus de chaleur, de force et de vie à la parole ; l'écrivain qui cause à ses lecteurs une émotion si profonde qu'il est impossible de le juger en simple littérateur. L'on se sent entraîné par lui comme par un ami séducteur ou un maître *. »
En rabattant quelque chose des éloges, le fond de l'observation est juste. On a peu vu, on a peu fait ressortir tout ce qu'il y a de vicieux dans le style de Jean-Jacques, parce que, se laissant entraîner par lui comme par un séducteur, on n'a pas généralement pu le juger en simple littérateur. Et que ses écrits aient de la chaleur, de la force et de la vie, cela est incontestable. Malgré soi, souvent, on se laisse gagner au
i Journal des savants, sept. 1848.
> Conversations de Rivarol avec Cbênedollé, rapportées dans Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe litt., t. II, p. 168. 3 Uictionn. de musique, préf.
* De la littérature, etc., préf.
charme de son raisonnement ému et de sa logique ardente. Il est peu d'écrivains qui, par moments, aient eu plus de chemins pour aller droit au cœur dont il a merveilleusement connu et su développer les ressorts : on ne peut lui refuser le don de l'analyse intime et délicate des choses de la pensée, du sentiment surtout. « Il est impossible, ditil dans une de ses lettres, que, revenus de la haine aveugle qu'on leur inspire, mes semblables ne reconnaissent pas un jour dans mes ouvrages un homme qui parla d'eux d'après son cœur'. » Par accès du moins, Rousseau eut du sentiment, on ne le saurait nier. Il est des choses qu'il faut avoir senties pour les penser. Qu'il y en ait de cette nature chez Jean-Jacques, nous le reconnaîtrons sans difficulté ; mais qu'il nous soit permis d'ajouter qu'il y en a beaucoup moins qu'on ne le pense vulgairement. Parfois Rousseau paraît sentir la vertu avec transport ; à tort ou à raison, on s'émeut avec lui ; mais cette émotion ne dure pas. Au contraire, combien souvent le cœur du lecteur restet-il froid lorsque Rousseau s'échauffe le plus et prend le plus le ton affectif ! C'est qu'on est glacé par ce génie ampoulé qu'il se reconnaît luimôme *. C'est que le plus ordinairement son émotion n'est pas une émotion vraie, mais de la sensibilité forcée, mais de la tendresse de commande et d'apparat. On sent l'effort qu'il fait à se composer par çtude un caractère qu'il n'a pas. Une impression intérieure vous dit qu'il ne met pas son âme sur le papier, mais qu'il essaye d'y déguiser aux autres ce qu'il voudrait se cacher à lui-même. Dans cet homme qui se pose si fièrement comme l'ôlre le plus vertueux de son siècle, on reconnaît le malheureux qui, de sang-froid, et avec une monstrueuse fréquence, a trahi les sentiments les plus impérieux de la nature, et qui, dès sa jeunesse, fit preuve des instincts les plus dépravés et les plus bas.
Telles sont les réserves avec lesquelles il faut reconnaître le sentiment chez Jean-Jacques. On peut lui accorder plus libéralement l'imagination : son sentiment lui-même n'est guère que de l'imagination. Aucun écrivain français jusqu'à lui n'avait eu un style si imagé. Il ne faisait rien qu'à la campagne, la promenade était son cabinet, et il empruntait ses riches couleurs au spectacle de la nature dont il eut toujours un sentiment profond. Aussi est-ce dans la description qu'il a surtout excellé. On lui accorde avec justice d'avoir compris et dépeint mieux que Haller, que Trembley, que Bonnet, les magnificences de la nature alpestre, d'avoir admirablement décrit la beauté idéale des lacs et de la région moyenne des Alpes, le voyage à pied et la grande course de montagne, la maison champêtre, «la petite maison rustique, la maison blanche avec des contrevents verts. » On lui reproche seulement de n'avoir pas assez compris les splendeurs des glaciers, la poésie des hautes cimes.
1 Lettre à M. de Saint-Germain, 26 fév. 1770.
2 Confessions, liv. III.
Les descriptions superbes abondent dans Rousseau. Pour citer un exemple entre mille, le préambule de la Profession de foi du vicaire savoyard est merveilleux de pittoresque. Avant de faire parler son philosophe, Rousseau décrit ainsi le site où il le place :
« Je marquai de l'empressement à l'entendre. Le rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard qu'au lendemain matin. On était en été ; nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu'il baigne. Dans l'éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnait le paysage. Les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et, projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé, etc. »
La description des Charmcttes dans les Confessions, l'Elysée de Julie, les soirées des vendanges, les fêtes genevoises dans la Lettre à d'Alembert, le séjour dans l'île de Saint-Pierre, montrent combien Rousseau excelle à décrire et à peindre les scènes douces de la nature et le bonheur paisible et uniforme.
On connaît tant de descriptions, saisissantes ou suaves, tant de vives peintures que renferment ses grands ouvrages. Sa correspondance elle-même atteste chez lui un sentiment de la nature peu commun au dix-huitième siècle. Il n'est à ses yeux aucun séjour triste et vdain avec de la verdure. « 11 ne peut plus, sans horreur, souffrir l'aspect d'une rue, il mourra de tristesse lorsqu'il cessera de voir des prés, des buissons, des arbres devant sa fenêtre '. »
Quelques années plus tard, faisant à M™« de Luze la description ■de la maison qu'il habitait en Angleterre, à Wootton, il écrit ces lignes pleines de naturel et de fraîcheur :
« Après vous avoir peint le beau côté (de mon habitation), je ne veux plus vous dis-irauler qu'il y en a d'autres, et que, comme dans toutes les choses de la vie, les avantages y sont mêlés d'inconvénients. Ceux du climat sont grands : il est tardif et froid; le pays est beau, mais triste; la nature y est engourdie et paresseuse; à peine avons-nous déjà des violettes, les arbres n'ont encore aucune feuille, jamais on n'y entend de rossignols ^. »
Enfin il s'écrie avec une émotion toute jeune, lorsqu'il était déjà accablé par la vieillesse comme par les chagrins et les remords :
« 0 lac sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance 1 Charmants piysages où j'ai vu pour la première fois le majestueux et touchant lever du soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur, les premiers élans d'un génie devenu depuis trop impérieux et trop célèbre: hélas 1 je ne vous verrai plus. Ces clochers qui s'élèvent au milieu des chênes et des sapins.
1 Lettre à M"»* de Boufflers, août 1764.
2 10 mai 1760.
Prosatei'rs dd xvni"' siî:cle. 41
es troupeaux bêlants, ces ateliers, ces fabriques, bizarrement épars sur des orrents, dans des précipices, au haut des rocliers ; ces arbres vénérables,
ces sources, ces prairies, ces montagnes qui m'ont vu naître, elles ne me
verront plus*. ■
Nous indiquerons encore, dans ses Œuvres et correspondances inédites, récemment publiées, une charmante description de Métiers et de ses environs, et en particulier de sa demeure*.
Au sentiment du pittoresque, il joint le mérite de la réalité dans tous les détails, et il se garde de vouloir embellir la nature. Il écrivait à un M. Huber, traducteur de Gesner :
« Je vous sais un gré infini d'avoir osé dépouiller notre langue de ce sot et précieux jargon, qui ôte toute vérité aux images, et toute vie aux sentiments. Ceux qui veulent embellir et parer la nature sont des gens sans âme et sans goût, qui n'ont jamais connu ses beautés 3. »
« Le pittoresque de Rousseau est sobre, ferme et net, môme aux plus suaves instants; la couleur y porte toujours sur un dessin bien arrêté*. » Les détails de ses descriptions sont variés sans être minutieux comme ils le sont chez ses élèves ; à l'exemple des grands peintres, il s'attache aux masses et aux résultats. Art enchanteur que ses illustres devanciers avaient peu connu; car La Fontaine est presque le seul, au dixseptième siècle, chez qui l'on trouve des tableaux vifs et parlants. Aussi a-t-on pu, jusqu'à un certain point, appeler Rousseau « le créateur de la rêverie, celui qui nous a inoculé le sentiment de la nature et le sens de la réalité, le père de la litlérature intime et de la peinture d'intérieur. » Mais c'est outrer l'éloge que de dire qu'il est « le premier qui ait mis du vert dans notre littérature, « le premier qui ait fait entendre dans notre langue le chant du rossignol. Rien n'était plus fréquent dans la littérature du moyen âge, et même encore dans celle du seizième siècle, que les descriptions du printemps ; nos vieux poètes ne peignaient rien plus volontiers et avec plus de charme, que la beauté de la verdure et la douceur mélancolique du chant du rossignol'.
1 A M. Beloselski, 27 mai 1775.
2 Voir aussi, sur le même sujet, dans l'ancienne Correspondance, les lettres au maréchal de Luxembourg, 20 et 28 janv. 1763.
3 Lettre du 24 déc. 17G1.
* Sainte-Beuve, Causeries, J.-J. Rodsseac.
' Nous nous contenterons de rappeler Clément Marot, et la pièce charmante^ mais trop peu chaste, où se trouvent ces vers :
« Et ton manteau dessus l'herbe estendis, En me disant : M'amye Maguelonne, Reposons-nous sur l'hei be qui fleuronne, escoutoDS du rossignol le chant. »
{Epistre de Maguelonne à P. de Prov., 1517.)
Ce qui est plus particulier à Rousseau, c'est de mêler avec un art admirable la peinture des sentiments du cœur à celle des objets physiques. Il associe la nature à la situation de l'âme de celui qui parle; il raconte les sensations que lui font éprouver et les réflexions que lui suggèrent les aspects qui se déroulent sous ses yeux, comme dans la belle description du Vivarais dans la Nouvelle Héloîse. « J'étais parti triste de mes peines, et consolé de votre joie, etc., » et dans la Promenade sur le lac, qui offre les mêmes beautés, avec un caractère particulier de mélancolie et des couleurs plus fortes.
C'est ainsi que Rousseau a su exprimer d'une manière inconnue jusqu'à lui les mystérieuses harmonies de la nature avec l'âme humaine.
Doué de la sensibilité physique à un haut degré, il n'avait pas moins de sensibilité morale, et, s'il admirait la nature, c'était avec l'âme autant qu'avec les yeux. Il n'y avait personne qui tirât plus de jouissance de cet amour de la nature, de la nature simple, mais non gâtée par 1 homme ^ Il ne trouvait à rien plus de plaisir qu'à faire un voyage seul, à pied, par un beau temps, dans un beau pays, c'est-à-dire un pays où il y eût des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à ses côtés qui lui fissent bien peur-; dispos de corps, l'esprit libre, laissant son cœur errer d'objet en objet, et s'enivrer des magnificences de la nature. On l'a mi faire deux lieues par jour durant presque tout un printemps pour aller écouter à Bercy le rossignol à son aise. « Il fallait, a-t-il dit de lui-môme, il fallait l'eau, la verdure, la solitude et les bois pour rendre le chant de cet oiseau touchant à son oreille, et la campagne elle-même aurait moins de charme à ses yeux, s'il ne voyait les soins de la mère commune qui se plaît à parer le séjour de ses enfants '. »
Ce sentiment a subsisté en lui jusqu'à la fin de sa vie, et il lui fit produire des pages merveilleuses et suaves dans le temps môme où sa raison était le plus gravement atteinte. Telle est la cinquième Promenade des Rêveries, où il raconte les deux mois délicieux qu'il a passés dans la petite ile de Saint-Pierre, au milieu du lac de Brienne, herborisant et décrivant la flore du pays, dans l'oubU le plus complet des hommes et des livres.
Rousseau est un écrivain descriptif d'un rare mérite. Il comprend et rend admirablement la nature. Quand il est dans le coup de feu de la composition, il rencontre d'incomparables beautés d'image et de
t Voir la Nouvelle Héloîse, 4* part., lettre X : « L'erreur des prétendus gens de goût est de vouloir de l'art partout, etc. ; » et dans la lettre suivante : c Je me figure un homme riche de Paris ou de Londres, maître de cette maison et amenant avec lui un architecte payé pour gâter la nature, etc. »
* Voir Confessions, liv. IV.
' Rousseau juge de Jean-Jacques, ii' dial.
7i0 ROUSSEAU.
sentiment. Ce sont les principaux mérites de son style, mais non pas les seuls. Un autre mérite éminent chez lui, comme chez BufFon, c'est le soin de la composition, c'est l'art savant avec lequel il lie, enchaîne, fond toutes ses pensées, en faisant quelquefois si bien disparaître la trace du travail qu'on croirait que tout est sorti d'un seul jet. Enfin un caractère très remarquable de sa manière, c'est d'éviter tout ce qui sent l'abstraction, et d'employer toujours les expressions plus particulières au lieu des expressions plus générales.
Malgré toutes ces qualités et tous ces mérites, Jean-Jacques Rousseau écrivain n'est pas seulement au-dessous des grands génies du dixseptième siècle, il est môme inférieur à plusieurs auteurs du dix-huitième, inférieur surtout à Voltaire. Le style de Rousseau, sa chaleur, ses idées enthousiasmaient Napoléon dans sa première jeunesse. A vingt ans, il commença à n'en faire aucun cas et à lui préférer Voltaire '. L'opinion la plus générale de notre époque démocratique sur Jean-Jacques a été différente de celle de l'Empereur. La littérature contemporaine en a souffert. Un style si souvent faux a contribué, beauc oup plus qu'on ne l'a cru jusqu'à ce jour, à détériorer la langue française; et ceux qui veulent se former le goût doivent grandement se défier de Jean-Jacques.
Il y a un passage très curieux de notre philosophe, dans une de ses lettres à Malesherbes :
« Avais-je, dit-il, quelque vrai talent pour écrire? je ne sais. Une vive persuasion m'a toujours tenu lieu d'éloquence, et j'ai toujours écrit lâchement et mal quand je n'ai pas été fortement persuadé ^. »
Rousseau ayant souvent écrit lâchement et mal, il reste démontré, par son propre aveu, qu'il n'a pas toujours été fortement persuadé. Le style de Jean-Jacques est fidèle au caractère de ses pensées. C'est quelque chose de grand et de boursouflé, de brillant, de pompeux et d'obscur, d'insaisissable, tout ce qu'il y a de plus mêlé, de plus incohérent, tranchons le mot, de plus faux. M. de Ronald, qui a si souvent combattu Jean-Jacques, vante cependant « la rectitude naturelle de son esprit, toutes les fois qu'il n'est pas faussé par la bizarrerie de son humeur, l'orgueil de son caractère, ou ses préjugés de naissance et de pays '. » Cette rectitude naturelle de l'esprit de Jean-Jacques Rousseau apparaît trop rarement. Trop souvent, au contraire, celui qu'on a SMTDomïnéle plrilosophe de Vhvmanité, le philosophe de la nature, se montre comme un homme faux d'esprit, faux de caractère, faux de cœur.
Tel, croyons-nous, avait apparu Jean-Jacques à Voltaire, et là gît
' Résumé d'une conversation de l'empereur écrit par un de ses ministre? sous l'impression immédiate de sa parole {Rev. des Deux-Mondes, 1850).
2 12 janv. 17(ii.
3 Recherches phil., ch. xiv.
l'explication de l'aversion instinctive que le patriarche de Ferney éprouvait pour le philosophe de Genève. La jalousie eut assurément part à ce débordement d'injures où Voltaire se laissa tant de fois emporter contre Rousseau, mais elles eurent surtout leur principe dans une invincible et très justifiable antipathie de nature.
Une excursion champêtre»
Je me souviens d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là ; la soirée était charmante ; la rosée humectait l'herbe flétrie ; point de vent, une nuit tranquille ; l'air était frais sans être froid; le soleil après son coucher avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse : le ciel de mon ht était formé par les têtes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi ; je m'endormis à son chant : mon sommeil fut doux, le réveil le fut davantage. Il était grand jour : mes yeux en s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai, la faim me prit, je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient encore. J'étais de si bonne humeur que j'allais chantant tout le long du chemin, et je me souviens même que je chantais une cantate de Baptistin, intitulée les Bains de Tliomery, que je savais par cœur. Que béni soit le bon Baptistin et sa bonne cantate qui m'a valu un meilleur déjeuner que celui sur lequel je comptais, un dîner bien meilleur encore, sur lequel je n'avais point compté du tout. [Confessions, VI.)
Charmes des voyag^es à pied.
Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval, c'est d'aller à pied. On part à son moment, on s'arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d'exercice qu'on veut. On observe tout le pays ; on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte; on s'arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie; un bois touffu, je vais sous son ombre ; une grotte, je la visite ; une carrière, j'examine les minéraux. Partout où je me plais, j'y reste. A l'instant que je m'ennuie, je m'en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n'ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes, je passe partout oh un homme peut passer, je vois tout ce qu'un homme peut voir; et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais temps m'arrête et que l'ennui me gagne, alors je prends des chevaux. Si je suis las... Mais Emile ne se lasse guère; il est robuste; et pourquoi se lasserait-il? Il n'est point pressé. S'il s'arrête, comment peut-il s'ennuyer? Il porte partout de quoi s'amuser. Il entre chez un ^maître, il travaille ; il exerce ses bras pour reposer ses pieds.
Voyager à pied, c'est voyager comme Thaïes, Platon, Pythagore. J'ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre à voyager autrement, et s'arracher à l'examen des richesses qu'il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui, aimant un peu l'agriculture, ne veut pas connaître les productions particulières au climat des lieux qu'il traverse, et la manière de les cultiver? Qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l'histoire naturelle, peut se résoudre à passer un terrain sans l'examiner, un rocher sans l'écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles? Vos philosophes de ruelle étudient l'histoire naturelle dans des cabinets; ils ont des colifichets, ils savent des noms, et n'ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d'Emile est plus riche que ceux des rois; ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre ; Daubenton ne ferait pas mieux.
Combien de plaisirs différents on rassemble par cette agréable manière de voyager ! sans compter la santé qui s'affermit, l'humeur qui s'égaye. J'ai toujours vu ceux qui voyagent dans de
bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants ou souffrants ; et les piétons toujours gais, légers et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte! combien un repas grossier paraît savoureux ! avec quel plaisir on se repose à table ! Quel bon sommeil on fait dans un mauvais lit ! Quand on ne veut qu'arriver, on peut courir en chaise de poste; mais, quand on veut voyager, il faut aller à pied. [Emile, V.)
Impressions qu'on éprouTe sur le sommet des bautes montag^nes.
J'étais parti, triste de mes peines et consolé de votre joie, ce qui me tenait dans un certain état de langueur qui n'est pas sans charme pour un cœur sensible. Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j'avais pris pour être mon guide, et dans lequel, durant toute la route, j'ai trouvé plutôt un ami qu'un mercenaire; je voulais rêver, et j'en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d'immenses rochers pendaient en ruines audessus de ma tête : tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard ; tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n'osaient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdais dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, en sortant d'un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes, où l'on eût cru qu'ils n'avaient jamais pénétré : à côté d'une caverne on trouvait des maisons; on voyait des pampres secs où l'on n'eût cherché que des ronces; des vignes dans des terres éboulées, d'excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.
Ce n'était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement contrastés, la nature semblait encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l'automne, au nord les glaces de Thiver : elle réunissait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des monts différemment éclairées, le clair-obscur
du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d'attirer mon admiration, et qui semblaient m'être offertes en un vrai théâtre; car la perspective des monts étant verticale frappe les yeux tout à la fois et plus puissamment que celle des plaines qui ne se voit qu'obliquement, en fuyant, et dont chaque objet vous en cache un autre.
J'attribuai, durant la première journée, aux agréments de cette variété le calme que je sentais renaître en moi : j'admirais l'empire qu'ont sur nos passions les plus vives les êtres les plus insensibles; et je méprisais la philosophie de ne pouvoir pas môme autant sur l'âme qu'une suite d'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le lendemain, je ne tardai pas déjuger qu'il avait encore quelque autre cause qui ne m'était pas connue ; j'arrivai ce jour-là sur des montagnes moins élevées; et, parcourant ensuite leurs inégalités, je grimpais sur celles des plus hautes qui étaient à ma portée. Après m'être promené dans les nuages, j'atteignais un séjour plus serein, d'où l'on voit dans la saison le tonnerre et l'orage se former au-dessous de soi ; image trop vaine de l'âme du sage, dont l'exemple n'exista jamais, ou n'existe qu'aux mêmes lieux d'où l'on en a tiré l'emblème.
Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvais la véritable cause du changement de mon humeur, et du retour de cette fièvre extérieure que j'avais perdue depuis si longtemps. En effet, c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, quoiqu'ils ne l'observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l'air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui nous frappent, je ne sais quelle volupté tranquille, qui n'a rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence ; content d'être et de penser : tous les désirs trop vifs s'émoussent; ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux; ils ne laissent au fond du cœur qu'une émotion légère
et douce ; et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des grands remèdes de la médecine et de la morale.
Supposez les impressions réunies de ce que je viens de vous décrire, et vous aurez quelque idée de la situation délicieuse où je me trouvais : imaginez la variété, la grandeur, la beauté de mille étonnants spectacles ; le plaisir de ne voir autour de soi que des objets tout nouveaux, des oiseaux étranges, des plantes bizarres et inconnues, d'observer en quelque sorte une autre nature, et de se trouver dans un nouveau monde. Tout cela fait aux yeux un mélange inexprimable, dont le charme augmente encore par la subtilité de l'air qui rend les couleurs plus vives, les traits plus marqués, rapproche tous les points de vue; les distances paraissant moindres que dans les plaines, oii l'épaisseur de l'air couvre la terre d'un voile, l'horizon présente aux yeux plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir; enfin ce spectacle a je ne sais quoi de magique, de surnaturel, qui ravit l'esprit et les sens; on oublie tout, on s'oublie soimême, on ne sait où l'on est ^.
{La Nouvelle Héloïse^ ï, 23.)
* « Ce changement supposé de nos dispositions intérieures seloa le séjour que nous habitons tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendait combattre. On faisait de lame une espèce de plante soumise aux variations de l'air, et qui, comme un instrument, suivait et marquait le repos et l'agitation de l'atmosphère. Eh 1 comment Jean-Jacques lui-même aurait-il pu croire, de bonne foi, à cette influence salutaire des hauts lieux? L'infortuné ne traîna-t-il pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères ? »
(Chateaubriand, Voyage au Mont-Blanc.)