‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 189 sur 196 · COMMENT DIDEROT A GASPILLÉ SON TALENT · texte numérisé non relu

COMMENT DIDEROT A GASPILLÉ SON TALENT

Nous clorons ces notices, que l'espace ne nous permet point de multiplier davantage, par l'écrivain du dix-huitième siècle dont l'action fut peut-être la plus destructive. Comme l'a très bien dit un judicieux publiciste de la révolution, « tous les lettrés frénétiques qui, la plume à la main, ont depuis 1788 poussé le char sanglant de l'anarchie et de l'athéisme, Chamfort, Grouvelle, Garât, Cérutti, et cent autres plus obscurs, furent engendrés par Diderot^ »

Les ouvrages philosophiques de Diderot, qui furent dévorés si avidement et qui firent tant de mal, sont fastidieux et médiocres. Frédéric n'y découvrait qu'un raisonneur ennuyeux rabâchant sans cesse les mêmes choses avec un ton suffisant et une arrogance qui révoltaient l'instinct de sa liberté*. Cet homme que ses amis appelaient le philosophe ne fut pas môme un philosophe. Ce coryphée des indépendants en philosophie, en religion, en politique, en littérature, aurait pu faire un bien meilleur usage de son instruction variée, de son imagination, de son originalité enthousiaste. Ce docteur pantophile, comme Voltaire le nommait, n'a excellé en rien d'une manière tout à fait supérieure, et n'a pas laissé de grande œuvre. Lui-même il avouait sa médiocrité dans tous les genres, et déclarait que s'il savait beaucoup de choses, il n'y avait presque pas un homme qui ne sût sa chose mieux que lui *. C'est qu'il n'eut aucune suite et aucune tenue dans le travail. Au lieu d'employer toutes ses forces, il ne faisait, suivant sa propre expression, que baguenauder. Il éparpillait son esprit sur cent sujets, sans en traiter un seul à fond. Sa plume et son temps étaient au premier venu, quoi que ce fût qu'on lui demandât. Afin de gagner quelque argent, il a écrit des sermons, des discours pour divers corps, des discours d'avo-

1 Mallet-Dupan, Mercure britannique ou Notices hist. et criî. sur les affaires du temps, t. II, p. 365.

- Lettre à d'Alembert, 7 janv. 1774.

3 Essai sur les règnes de Claude et de Néron, t. II, p. 31 i.

cats généraux, des discours au roi, des remontrances de parlement. Pour obliger un pauvre diable, il fit un jour l'épître dédicatoire d'une satire contre lui-même. Après avoir écrit des lettres au duc de la Vallière au nom d'une maîtresse que ce seigneur avait abandonnée et qui était réduite à la misère, il rédigeait un Avis au public pour de la pommade qui faisait croître les cheveux. Voilà comme Diderot jetait son temps au vent, et c'est ainsi qu'il a laissé beaucoup d'essais et de digressions, et pas un livre.

S'il ne se montra ni grand philosophe ni grand écrivain, au moins eut-il des dons d'artiste fort remarquables, et des quaUlés originales bien capables de faire vivre un nom si elles n'avaient pas élé aussi mêlées.

Homme étrange où toutes les contradictions se rencontrent et se heurtent, « tète pétrie de vitriol, de salpêtre et d'arsenic S » et cœur affectueux et bon; cynique et sentimental, matériali.^[e et enthousiaste, auteur d'ouvrages d'une immoralité effronice, et chaud prédicateur de la vertu. Peu d'auteurs ont encouru d'aussi légitimes blâmes, mais aussi il a droit à quelques louanges, parce qu'il eut les qualités de ses défauts, les vertus de ses vices. Enfin il mérite d'être étudié comme un esprit très original à sa date; et nous pensons avec lui-même que ce n'est certes pas « un défaut que d'avoir pu conserver, ens'agitant sans cesse dans la société, quelques vestiges de la nature, et de se distinguer, par quelques côtés anguleux, de la multitude de ces uniformes et plats galets qui foisonnent sur toutes les plages^. »

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