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SES PREMIERS TRAVAUX

Diderot, fils d'un honnête coutelier de Langres, fît ses études chez les jésuites de Louis-le-Grand. Grâce aux leçons de ces maîtres habiles, et surtout à celles du P. Porée, dont il a souvent parlé avec estime', il devint un excellent humaniste. Ses cours achevés, il retourna auprès de son père, qui voulut inutilement le détourner d'embrasser la carrière littéraire. Le futur philosophe quitta la maison paternelle et revint à Paris, résolu atout plutôt que de sacrifier son goût pour les lettres et les arts. Gienlôt il se vit aux prises avec le besoin et obligé d'essayer de tout pour vivre. Il fut professeur, il fut clerc de procureur, il chargea vingt fois de route, en demeurant toujours dans la même misère. D'après le récit de sa fille, M"* de Vandeul, il passa dix ans entiers abandonné à lui-même, t antôt dans la bonne, tantôt dans la médiocre, pour ne pas dire la

1 Mallet-Dupan, Mercure britann., t. II, p. 355.

* Essai sur les règnes de Claude et de Néron, t. II, p. 300.

' Voir, en particulier. Lettre sur les sourds-muets, 1*5!, p. 1!18.

mauvaise compagnie, livré au travail, à la douleur, au plaisir, à l'ennui, au besoin, souvent ivre de gaieté, plus souvent noyé dans les réflexions les plus amères, n'ayant d'autre ressource que les sciences dont l'amour lui méritait la colère de son père.

n débuta enfin dans la carrière littéraire, poussé bien moins par le besoin de produire ses pensées, que par le désir de gagner assez d'argent pour fournir aux nécessités d'une femme bel esprit médiocre, sa maîtresse, M'^" de Puisieux. Telle est la raison qui lui arracha ses premiers écrits, les Bijoux indiscrets (1748), roman d'un cynisme dégoûtant sur lequel nous ne reviendrons pas, la Lettre sur les Aveugles (1749), et la Lettre sur les sourds-muets (1731), prétexte à des excursions aventureuses à travers la métaphysique, la poésie, l'éloquence, la musique, etc. ' ; V Essai sur le mérite et la vertu (1743), les Pensées philosophiques (1746), et l'Interprétation de la nature (1754). L'Essai sur le mérite et la vertu est une traduction de Shaftesbury à laquelle il joignit « des notes en général plus chrétiennes que philosophiques », dit Naigeon *.

Il n'y a plus trace de déisme chrétien dans les Pensées philosophiques, un des ouvrages de Diderot qui firent le plus de bruit. Publiées en 1746, elles furent réimprimées, en 17o7, sous le titre d'Étrennes aux esprits forts, et augmentées, en 1770, de soixante-douze pensées nouvelles, c'est-à-dire de plus du double : les premières éditions ne contenaient que soixante-deux pensées. Les deux parties sont bien moins l'œuvre d'un philosophe que d'un déclamateur impie. Gomme l'écrivait le marquis d'Argens à Frédéric, « les choses les plus triviales y sont dites avec une emphase ridicule *. » Toutes ses sentences ampoulées, toutes ses tranchantes assertions, tous ses axiomes pompeux tendent à établir que toutes les rehgions se valent, que le Coran est aussi bon que lÉvangile, que la vraie reUgion de l'humanité c'est le naturalisme.

Les Additions aux Pensées philosophiques sont remplies d'attaques furibondes contre la vérité du christianisme, et contre l'imbécillité des sectateurs de cet « amas de bêtises et d'atrocités * ». Le frénétique philosophe épuise la colùre et les arguments pour faire haïr autant que mépriser « ces atroces chrétiens ^ » dont il ne peut plus supporter la présence sur la terre.

Les Peiisées sur l'interprétation de la nature offrent quelques beaux traits de style et diniagination, mais presque rien qui soit digne du sujet, môme quand il copie Bacon. Veut-il être neuf, il n'est qu'extravagant; ce qu'il appelle ses conjectures et ses hypothèses en

1 Voir p. 440.

* Encijcl. métkod., Philos, anc. et mod., art. Diderot.

' Lettre du marquis d'Argens à Frédéric, 2 jaill. 176D .

'' Add. aux Pensées philos., LU.

s Ibid., LVin.

physique sont de pures rêveries souvent exposées avec ce verbiage ténébreux qui l'a fait appeler le Lycophron de la phi'osophie^.

Voilà cependant ce que Diderot présentait à la jeunesse de son temps comme un nouvel Évangile. « Jeune homme, prends et lis, « disait-il avec cette pose qui lui était propre. On n'a que trop lu, à l'époque, les soi-disant Pensées philosophiques; mais elles ne sauraient aujourd'hui se faire lire encore; on ne lit pas plus les Principes de momie, lourd et maussade catéchisme de matérialisme.

Plusieurs de ces ouvrages eurent du succès et firent connaître le nom du nouveau philosophe; mais ce qui consacra sa réputation, ce fut l'entreprise de Y Encyclopédie. Nous avons déjà dit quelle part importante il y prit, et quelle variété de talents il y déploya-. Les articles insérés par lui dans VEncyclopéche sur les arts mécaniques, la grammaire, la politique, la morale et la philosophie, formeraient, d'après le calcul de Naigeon, plus de trois volumes in-4°.

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