SA VALEUR COMME CRITIQUE LITTÉRAIRE
Nous n'avons pas à parler ici de tous les travaux et de toutes les tentatives de l'infatigable encyclopédiste. On a vu, dans la première partie de ce livre, le peu de succès de ses efforts pour transformer le théâtre et pour y introduire toutes sortes d'innovations concernant les personnes, les habits, les décors, la pantomime; et nous connaissons suffisamment la pauvreté de ses deux modèles de drame honnête, le Fils naturel ou les Épreuves de la vertu, et le Père de famille, pièces déclamatoires et maussades qui n'ont ni dignité ni mœurs, ni vraisemblance ni style, froides créations dénuées de tout idéal, et bien dignes d'un homme qui applaudissait à Saint-Lambert donnant la préférence à Voltaire sur nos deux poètes tragiques, Corneille et Racine.
Un pareil jugement est fait pour donner une bien pauvre idée de Diderot comme critique littéraire. Cependant il a, çà et là, fait preuve de goût à juger les ouvrages; il aimait beaucoup à consigner l'impression qu'il ressentait de ses diverses lectures. Suivant Naigeon, il avait l'habitude d'écrire sur les premiers feuillets des livres bons et mauvais qu'il lisait, et souvent sur des feuiUes volantes qu'il y mettait, ses réflexions à propos du caractère des ouvrages et de l'objet général de la discussion. A ce que témoigne encore son ami, il a ainsi laissé
* A l'en croire, cette obscurité aurait été volontaire. Il dit ailleurs, en parlant de cet ouvrage : « L'obscurité est relative à la matière que l'on traite et à la sagacité de celui qui lit. Qui sait si l'auteur n'avait pas de bonnes raisons pour n'être pas trop clair ? » {Essai sur les règnes de Claude et de yéron, t. II, p. 297.)
* Voir p. 58-63.
en manuscrit des extraits raisonnes et quelquefois de simples notices d'un grand nombre d'ouvrages publiés de son temps'.
Souvent aussi il exprima son jugement sur les anciens, et il a même écrit un assez grand ouvrage sur un célèbre philosophe romain. Nous voulons parler de la paradoxale mais curieuse Vie de Sénéque.
l'essai sur les RÈGiNES DE CLAUDE ET DE NÉROIV.
C'est à la prière de Naigeon, éditeur de la traduction de Sénèque par Lagrange, que Diderot écrivit, dans ses dernières années, cette biographie apologétique, pour servir d'introduction au premier volume. En 1782, il en donna une édition augmentée déplus de la moitié sous le titre d'Essai sur les règnes de Claude et de Néron, et sur les mœurs et les écrits de Sénéque.
Son objet était de justifier Sénèque de toutes les accusations dont il avait jusqu'alors été l'objet, et de le montrer comme un grand penseur, un instituteur vertueux et un grand ministre, en présentant dans un premier volume le tableau de sa vie et des événements où il fut mêlé, et en offrant, dans un second, une courte analyse de ses ouvrages qui achevât de dévoiler le fond de son âme, le secret de sa vie privée, et les principes qui servirent de base à sa philosophie spéculative et pratique.
Assurément ce philosophe éclectique plutôt que stoïcien rigide mérite une place à part dans l'histoire de la philosophie. Oui, il a écrit de belles choses sur le caractère et les suites de l'ambition, sur l'avarice, sur la dissipation, sur l'injustice, sur la colère, sur la perfidie, sur la lâcheté, sur les passions en général, sur les vices, sur toutes les vertus, sur le vrai bonheur, sur le malheur réel, sur les dignités, sur la fortune, sur la douleur, sur la vie, sur la mort. Il a quelquefois des sentiments si élevés qu'on est tout disposé à dire avec ses plus ardents panégyristes que le Portique, l'Académie et le Lycée de la Grèce n'ont rien produit de comparable à Sénèque pour la philosophie morale. Mais oublier toutes ses erreurs, tous sessophismes, tous ses paradoxes prétentieux, l'absoudre de ses vices, de ses lâchetés, de ses complicités à des crimes exécrables, prétendre enfin nous faire voir dans l'apologiste du meurtre d'une mère le plus digne et le plus vertueux des mortels, c'est trop insulter à l'histoire, c'est trop outrager le bon sens et la conscience humaine.
D'ailleurs VEssai sur les régnes de Claude et de Néron est l'ouvrage de Diderot qui porte le plus l'empreinte de la manière qui lui était propre. On a justement remarqué que le sujet constant de Diderot, c'est Diderot lui-môme, et que c'est de lui que vint la mode de mettre en avant
1 Enrycl. mélJiod., Philos, anc. et mod., t. TU, p. 218.
à tout propos sa personne, ses goûts, ses sympathies et ses antipathies. Cette remarque s'applique tout spécialement à la Fie de Sénèque. Là notre philosophe ne compose point, il n'est point auteur, il cause librement avec son lecteur et avec lui-même; il apostrophe les contradicteurs qu'il se suppose, il interroge ou il répond, il s'abandonne sans réserve au sentiment de l'admiration ou de la haine, de la peine ou du plaisir qui se succèdent au fond du cœur*.
« Ce livre, si c'en est un, dit- il, ressemble à mes promenades : rencontré-je un beau point de vue ? je m'arrête et j'en jouis. Je hâte ou je ralentis mes pas, selon la richesse ou la stérilité des sites : toujours conduit par ma rêverie, je n'ai d'autre soin que de prévenir le moment de la lassitude *. »
11 déclare que « son objet principal est d'enregistrer ses réflexions ' », mais des réflexions qui naissent du sujet, ou qui y tiennent par un fil plus ou moins délié *. Cette liaison, il faut l'avouer, n'est pas toujours très sensible, et l'auteur fait quelquefois des sauts étonnants. Gomme disait Grimm, il « passe tout à coup du palais de César au grenier de MM. Royou, Grosier et consorts, de Paris à Rome, de Rome à Paris, du règne de Claude à celui de Louis XV, du collège de la Sorbonne à celui des augures. » Enfin les digressions sont innombrables. La plus importante est celle où il s'acharne à diffamer son ancien ami Jean- Jacques Rousseau qui n'était plus.
Le livre entier est écrit d'un style haché, abrupt, incorrect; mais il y a de la vie, de l'originalité , des traits, des idées, bonnes ou mauvaises ; et c'en est assez pour placer l'Essai sur les régnes de Claude et de ISéron parmi les meilleurs ouvrages de Diderot : ce serait peut-être, littérairement parlant, le plus digne d'être encore lu, sans les Salons et la Correspondance .