LES SALONS, LES PENSÉES SUR LA PEINTURE, ETC
L'ouvrage de Diderot le plus justement estimé aujourd'hui, ce sont ses Salons ou ses critiques de différentes expositions de tableaux au Louvre. Depuis longtemps il avait l'habitude, qu'il conserva toujours, « d'aller partout, de voir des hommes de tous états, de parler peu, d'écouter beaucoup, d'interroger en répondant, de réfléchir, de comparer et d'écrire*. » Mais il ne s'était jamais occupé particulièrement des beaux-arts, quand son ami Grimm le pria de lui faire, pour sa Corres-
1 Essai sur les règnes de Claude et de Néron, 1. 1, p. 3, et t. II, p. 309.
* Ibid., t. I, p. 5.
3 I/nd., t. II, p. 302.
''Ibid., p. 290.
* Histoire de la peinture en cire^ III, dans le Salon de 17G7.
pondance, un compte rendu de l'exposition de 1761. Son coup d'essai dépassa l'attente du correspondant des princes du Nord ; bientôt il fit preuve d'une science profonde du technique, et d'un sentiment exquis des beautés de détail; tous ses articles furent remplis d'observations fines et délicates sur les ouvrages des artistes et sur les principes de l'art. Ces feuilles tracées en courant devaient devenir l'un des ouvrages de littérature les plus importants du dix-huitième siècle. Malgré tout ce qui s'y trouve d'idées fausses sur le but et sur les beautés de l'art, les Salons de ITCl, r.6d, 1765, 1767, i769i, et les Pensées détachées sur la peinture, renouvelèrent, élargirent et affranchirent la critique, créèrent en France la critique et l'esthétique des beaux-arts.
Rien de varié comme la critique de Diderot. 11 diversifie continuellement la forme comme le fond de ses descriptions. Ecrivant sans gêne et sans retenue, il prend tous les tons, celui de la conversation simple, celui de la causerie familière, celui de l'enthousiasme. 11 sème d'intéressantes anecdotes, il multiplie les allusions et les traits. Parmi ces traits il faut citer celui qui termine la description du dernier tableau de Vanloo pour la marquise de Pompadour. Ce tableau allégorique représentaitles Arts suppliants. On y voyait la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Poésie et la Musique, tous les arts à genoux, les bras levés vers le Destin et les trois Parques; le Destin, appuyé sur le monde, avait à sa gauche le livre fatal et à sa droite l'urne d'où il tire le lot des humains; une des Parques tenait la quenouille, une autre filait, la troisième allait couper le fil de la vie de M™^ de Pompadour ; mais le Destin lui arrêtait la main. Après une page remplie d'expressions d'enthousiasme sur cette conception, Diderot finissait par ces mots :
« Les suppliants de Vanloo n'obtinrent rien du Destin plus favorable à la France qu'aux arts. M™' de Pompadour est morte. Eh bien 1 qu'est-il resté de cette femme, qui nous a épuisés d'hommes et d'argent, laissés sans honneur et sans énergie, et qui a bouleversé le système politique de l'Europe ? Le traité ^e Versailles qui durera ce qu'il pourra; Y Amour de Bouchardon, qu'on admirera à jamais ; quelques pierres gravées de Gay, qui étonneront les antiquaires à venir, un bon petit tableau de Vanloo et une pincée de cendres. »
A propos des personnages peints par l'artiste qu'il juge, il fait des r etours sur lui-même^, il s'abandonne à des épanchements passionnés, mais quelquefois un peu désordonnés.
Ces articles qui n'étaient pas destinés à la publicité sont écrits sans o rdre, mais avec fougue et inspiration. Tout de suite on est intéressé, parce qu'on ne croit pas lire une critique, mais voir un tableau, dans «a vivante exposition.
» Le Salon de 17f 9 est incomplet.
* Voir, dans le Salon de 17C3, les réflexions sur la manière dont Assuérus reçoit Esther, et sur l'accutil qu'il ferait, lui, à sa Sophie dans un pareil état.
« Je vous décrirai les tableaux, écrivait-il à Grimm, et ma description sera telle, qu'avec un peu d'imagination et de goût on les réalisera dans l'espace, et qu'on y posera les objets à peu près comme nous les avons vus sur la toile '. »
En effet, toujours sa vivante exposition met sous les yeux le tableau qu'il veut juger.
Habituellement, après avoir décrit un tableau, il propose la manière dont lui-même il l'aurait conçu. Lisez, par exemple, dans le Salon de 1765, l'article sur le tableau de Baudouin, la Fille qui reconnaît son enfant à Notre-Dame, parmi ks enfants trouvés, ou la Force du sang ; après avoir prouvé que le peintre a traité son sujet d'une manière froide :
« Veut-on, dira-t-il, faire sentir la force du sang dans toute sa violence, et conserver à la scène son repos, sa solitude et son silence, voici comme il fallait s'y prendre, et comme Greuze s'y serait pris, etc. »
Selon l'expression de Sainte-Beuve : « Le tableau, ainsi, ne lui est plus qu'un prétexte à rêverie, à poésie. »
Quelquefois, entraîné par sa verve, U imagine comment le môme sujet aurait pu être traité en vers : dans le Salon de 1767, il écrit une chaleureuse page d'Avis à un jeune poète qui se proposait de faire une tragédie de Réyulus.
Il prononce des jugements tranchés sur les artistes et sur leurs œuvres; mais il ne prétend point les imposer. « Je loue, je blâme, dit-il, d'après ma sensation particulière qui ne fait pas loi*. »
Il pardonne volontiers les défauts, pourvu qu'ils soient rachetés par de grandes qualités, par l'originalité de la conception et du trait. Ce qu'il demande surtout à l'artiste, c'est de s'attacher à « trouver l'expression singulière, individuelle, unique, qui caractérise, qui distingue, qui attache et qui frappe^. »
Il lui recommande de fuir l'imitation servile, et de ne pas se laisser enchaîner par ces règles qui servent à l'homme ordinaire, mais nuisent à Ihomme de génie.
L'idéal de Diderot en peinture, c'est Greuze, le peintre de V Accordée de village, de la Jeune fille pleurant son oiseau, de la Mère bien-aimée, delà Piété filiale.
« C'est vraiment là mon homme que ce Greuze, dit-il dans l'examen des salons de 1763. Oubliant pour un moment ses petites compositions, qui me fourniront des choses agréables à lui dire, j'en viens tout de suite à son tableau de la Piélé filiale, qu'on intitulerait mieux : De la récompense de la bonne éducation donnée.
« D'abord, le genre me plaît ; c'est la peinture morale.
* Sa'on de 1765. A mon ami Grimm, éd. 1798, p. 8. » Salon de 1767. A M. Grimm.
• Ibid., Casamove,
Prosateurs du xvm* siècle. 48
« Quoi donc? le pinceau n'a-t-il pas été assez et trop longtemps consacré à la débauche et au vice? Ne devons-nous pas être satisfaits de le voir concourir enfin avec la poésie dramatique à nous toucher, à nous instruire, à nous corriger et à nous inviter à la vertu ? Courage, mon ami Greuze, fais de la morale en peinture, et fais-en toujours comme cela! Lorsque tu seras au moment de quitter la vie, il n'y aura aucune de tes compositions que tu ne puisses te rappeler avec plaisir. »
n n'admirait pas moins Vernet, et il s'est surpassé en jugeant les Vues et Marines exposées par ce peintre au salon de 1767. 11 commence ainsi, malheureusement en un style trop peu soigné :
0 VfcRNET.
« J'avais écrit le nom de cet auteur au haut de ma page, et j'allais vous entretenir de ses ouvrages lorsque je suis parti pour une campagne voisine de la mer, et renommée par la beauté de ses sites. Là, tandis que les uns perdaient autour d'un tapis vert les plus belles heures du jour, les plus belles journées, leur argent et leur gaieté ; que d'autres, le fusil sur l'épaule, s'excédaient de fatigue à suivre leurs chiens à travers champs; quelques-uns allaient s'égarer dans les détours d'un parc, dont, heureusement pour les jeunes compagnes de leurs erreurs, les arbres sont fort discrets; que les graves personnages faisaient encore retentir à sept heures du soir la salle à manger de leurs cris tumultueux, sur les nouveaux principes des économistes, l'utilité ou l'inutilité de la philosophie, la religion, les mœurs, les acteurs, les actrices, le gouvernement, la préférence des deux musiques, les beaux-arts, les lettres et autres questions imposantes, dont ils cherchaient toujours la solution au fond des bouteilles, et regagnaient i enroués, chancelants, le fond de leur appartement, dont ils avaient peine à retrouver la porte, et se remettaient, dans un fauleuii, de la chaleur et du zèle avec lesquels ils avaient sacrifié leurs poumons, leur estomac et leur raison, pour introduire le plus bel ordre possible dans toutes les branches de l'administration; j'allais, accompagné de l'instituteur des enfants de la maison, de ses deux élèves, de mon bâton et de mes tablettes, visiter les plus beaux sites du monde. Mon projet est de vous les décrire, et j'espère que ces tableaux en vaudront bien d'autres *. »
Il feint alors de raconter ce qu'il voit, de répéter ce qu'il entend, et c'est le tableau même de Vernet qu'il décrit, interprète et rend présent pour le lecteur, par un procédé de critique aussi vif qu'original. 11 a plusieurs fois recours ainsi à d'ingénieux moyens de rompre l'ennui et la monotonie des descriptions.
Si Diderot professe pour ces artistes une si vive admiration, c'est qu'ils ne donnèrent pas dans la peinture maniérée de l'époque, mais surent s'attacher au simple et au grand. Autant l'auteur des Salo7is aime le genre naturel, franc et hardi, autant il a de dégoût pour les coUfichets dans l'art. 11 parle ainsi de la cascade de Saint-Cloud :
1 On se perd dans les broussailles de cette longue phrase mal venue. ^Pensées détachées sur la peinture^ p. 207.
« Je regardais la cascade de Saint-Cloud, et je me disais : Quelle énorme dépense pour faire une jolie chose, tandis qu'il en aurait coûté la moitié moins pour faire une belle chose! Qu'est-ce que tous ces petits jets d'eau, toutes ces petites chutes de gradins en gi-adins, en comparaison d'une grande nappe s'échappant de l'ouverture d'un rocher ou d'une caverne sombre, descendant avec fracas, rompue dans sa chute par d'énormes pierres brutes, les blanchissant de son écume, formant dans son cours de profondes et larges ondes ; les masses rustiques du haut tapissées de mousse et couvertes, ainsi que les côtés, d'arbres et de broussailles distribués avec toute l'horreur de la nature sauvage ? Qu'on place un artiste en face de cette cascade, qu'en fera-t-il?rien. Qu'on lui montre celle-ci, et aussitôt il tirera son crayon i. »
L'aversioa pour le convenu et pour l'usé le portait à conseiller de préférer aux sujets mythologiques les sujets de notre temps, de notre pays, de nos mœurs.
« Voilà l'effet de tous ces sujets allégoriques empruntés de la mythologie païenne. Les peintres se jettent dans cette mythologie ; ils perdent le goût des événements naturels de la vie, et il ne sort plus de leurs pinceaux que des scènes indécentes, folles, extravagantes, idéales, ou tout au moins vides d'intérêt; car, que m'importent toutes les aventures malhonnêtes de Jupiter, de Vénus, d'Hercule, d'Hébé, de Ganymède, et des autres divinités de la Fable ? Est-ce qu'un trait comique pris dans nos moeurs, est-ce qu'un trait pathétique pris dans notre histoire ne m'attachera pas autant < ? »
La préférence raisonnable qu'il accordait à notre histoire sur celle des anciens peuples et sur leur mythologie, et l'universalité de sympathie dont il était doué, lui faisaient approuver le choix de sujets chrétiens. Le sentiment de l'art l'avait mené à l'intelligence de tout ce qu'il y a de grand, de poétique et de touchant dans les cérémonie» du culte catholique.
« Ces rigoristes absurdes en religion, dit-il, ne connaissent pas l'effet des cérémonies extérieures sur le peuple. Ils n'ont jamais vu notre Adoration de la Croix, le Vendredi Saint, ni l'enihousiasine de la multitude à la Procession de la Fête-Dieu ; enthousiasme qui me gagne moi-même quelquefois. Je n'ai vu jamais cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement ; cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux ; tant d'hommes, le front prosterné contre terre ; je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique, entonné par des prêtres, et répété affectueusement par une infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants, sans que mes entrailles s'en soient émues, et que les larmes m'en soient venues aux yeux. Il y a là dedans je ne sais quoi de sombre et de mélancolique.
tt J'ai connu un peintre protestant, qui avait fait un long séjour à Rome, et qui convenait qu'il n'avait jamais vu le souverain pontife officier dans Saint-
1 Pemées détachées sur la peinture, p. 207. s Le Salon de 17G7, La Guenée.
Pierre, au milieu des cardinaux et de toute la prélature romaine, sans devenir catholique. »
Cet épicurien est sensible au charme de la mélancolie : il est le premier dans notre pays qui ait goûté la poésie ossianique*. Les ruines réveillent en lui des idées grandes*. Les antiques monuments de l'art chrétien parlent à son imagination et à son cœur, et il s'élève jusqu'à comprendre la beauté de l'art gothique si méprisé depuis la Renaissance. C'est ainsi qu'il a su sentir la poésie sublime de la Bible et reconnaître que les Pères n'avaient pas moins de génie que les plus vantés auteurs d'Athènes et de Rome^.
Mais ce qu'il sent ou croit sentir le mieux, c'est la nature.
L'enthousiasme de la nature le jette dans une sorte de transport poétique. 11 s'écrie :
a O nature ! que tu es grande! ô nature! que tu es imposante, majestueuse et belle! C'est tout ce que je disais au fond de mon âme ; mais comment pourrais-je vous rendre la variété des sensations délirieuses dont ces mots répétés en cent manières diverses étaient accompagnés? On les aurait sans duute toutes lues sur mon visage ; on les aurait distinguées aux accents de ma voix, tantôt faibles, tantôt véhéments, tantôt coupés, tantôt contenus. Quelquefois mes yeux et mes bras s'élevaient vers le ciel; quelquefois ils retombaient à mes côtés, comme entraînés de lassitude. Je crois que je versai quelques larmes. Vous, mon ami, qui connaissez si bien l'enthousiasme et son ivresse, dites-moi quelle est la main qui s'était placée sur mon cœur, qui le serrait, qui le rendait alternativement à son ressort, et suscitait dans tout mon corps ce frémissement qui se faii sentir particulièrement à la racine des cheveux, qui semblent alors s'animer et se mouvoir * I »
A l'examiner de près, ce transport paraît un peu factice ; mais malgré tout il faut reconnaître que Diderot s'élève au-dessus de la plupart de ses contemporains par le sentiment juste de la nature et de la réalité. Malheureusement son esthétique manque de spiritualité ; il est dénué du sentiment de l'idéal, ce fécond principe de toute œuvre d'art, n met Rubens sur le môme rang que Raphaël '. L'idée du beau, l'amour du beau sont pour lui choses toutes sensibles et matérielles. Jusque dans les sujets les plus graves et les plus religieux, il s'abaadonne aux idées les plus sensuelles *. Bien qu'il sente le mérite artis? tique de la pudeur et de la décence, et qu'il conseille aux artistes
1 Voir dans le Salon de 1767, art. Casanove, le passage qui commence par ces mots : « Ossian, chef, guerrier, poète et musicien, entend frémir pendant la nuit les arbres qui environnent sa demeure, » et qui finit par ceux-ci : « 0 les belles mœurs ! ô la belle poésie! »
* Voir son Plan d'éducation, et l'Eloge de Rkhardion, « Voir le Salon de 1167, Robeht.
* Ibid., Vernet.
5 Voir le : alon de 17C5, La'Grenée.
^ Voir le Baytême russe, dans le Salon de 1765.
jaloux de la durée de leurs ouvrages de s'en tenir aux sujets honnêtes, parce que tout ce qui prêche aux hommes la dépravation est fait pour être détruit, il applaudit quelquefois à des infamies, ou du moins il est ordurier dans son langage ; ce dont il se justifie en disant que l'expression cynique étant la plus simple, on ne doit pas balancer à la préférer quand on est déjà d'un âge où la liberté du ton ne peut plus rendre les mœurs suspectes *,
Sans ce côté grossier, on ne saurait trop reconnaître le progrès que
la critique artistique de Diderot inaugurait. Cet esprit enthousiaste
venait apprendre à admirer. Suivant l'expression de Grétry, il avait «le
talent d'attiser le foyer du génie ». Ses Salons ont donné le ton à tout
ce qui s'est écrit depuis lui sur les arts en Europe.
Et ce n'est pas seulement dans ses Salo7is, dans ses Pensées sur la peinture, et dans divers articles de l'Encyclopédie, qu'il a jeté des vues brillantes sur les arts. Jusque dans des opuscules, comme les Regrets sur ma vieille rohe de chambre *, et même jusque dans sa Correspondance, on rencontre de très belles pages sur ces sujets qui l'inspiraient si heureusement. Nous signalerons en particulier une lettre à Falconet, du mois de mai 1766, où il reconstruit d'après son imagination plus que d'après Pausanias le célèbre tableau où Polygnote avait retracé le spectacle de la misère des Troyens, après l'entière destruction de leur ville. Deux autres lettres adressées à M"» Voland présentent divers projets faits, à la prière de Cochin, du tombeau que le roi avait ordonné pour le dauphin^. Car Diderot savait aussi parler de sculpture avec une rare intelligence, quoiqu'il reconnût qu'il est encore plus difficile d'en bien juger que de la peinture *.