‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 193 sur 196 · LES LETTRES A MADEMOISELLE VOLAND · texte numérisé non relu

LES LETTRES A MADEMOISELLE VOLAND

La Correspondance de Diderot, dont nous venons de parler, est, à plusieurs égards, un de ses plus curieux et de ses meilleurs ouvrages. Sa renommée a beaucoup gagné à la publication de ses Lettres à mademoiselle Voland, la dernière de ses maîtresses, et pour laquelle il eut un attachement qui dura vingt ans et ne fut rompu que par sa mort; femme spirituelle, douée de qualités morales estimables, et à qui il semble qu'on n'ait à reprocher que sa faiblesse pour notre philosophe, moins excusable qu'elle, car il était marié et père. Diderot, nous l'avons

' Le Salon de 1767; Baddodin, le Coucher de la mariée.

* Voir le passage qui commence par ces mots : « O mon ami, le beau Vernet que je possède. Le sujet est la fin d une tempête sans catastrophe fâcheuse. »

» Lettre Cil, 3 fév. 1766 ; et lettre CIIl, 20 fév.

* « Il n'y a presque qu'un homme de l'art qui puisse discerner, en sculpture, une très belle chose d'une chose commune. » (Le Salon de 17C5, Sculpture.)

dit, eut le sentiment de la famille ; mais son sensualisme l'entraîna dans bien des écarts, et le rendit si coupable qu'il s'écriait lui-mâme dans un instant de remords : « Qu'attendre de celui qui a oublié sa femme et sa fille, qui s'est endetté, qui a cessé d'être époux et père *? »

On a un peu surfait le mérite de cette volumineuse correspondance, souvent interrompue, et qui va du mois de mai 1759 au mois de septembre 1774 ; mais elle est certainement une des plus curieuses et des plus littéraires que le dix-huitième siècle nous ail laissées.

Les Lettres à M"^ Voland sont l'ouvrage où l'on apprend le mieux à connaître Diderot, qualités et défauts. On y voit le tableau de sa ▼ie domestique, on y trouve beaucoup de détails sur ses occupations littéraires, et en particulier sur les tracas, les déboires et les craintes que lui causa l'entreprise de l'Encyclopédie. On le suit à la campagne, au Grandval, chez Helvétius, on le surprend dans ses travaux solitaires et dans ses méditations du matin, on entend les entretiens du jour, on l'accompagne dans les promenades du soir; enfin, on voit défiler les hôtes variés et choisis de ce magnifique séjour où l'hospitalité est si large et les hôtes si affectueux.

Il y a une page intéressante où il peint à la fois les Langrois, ses compatriotes, et lui-môme :

« Les habitants de ce pays ont beaucoup d'esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouettes; cela vient, je crois, des vicissitudes de leur atmosphère qui passe en vingt-quatre heures du froid au chaud, du calme à l'orage, du serein au pluvieux. Il est impossible que ces effets ne se fassent sentir sur eux, et que leurs âmes soient quelque temps de suite dans une môme assiette. Elles s'accoutument ainsi, dès la plus tendre enfance, à tourner au vent. La tftte d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher; elle n'est jamais fixe dans un point ; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis de mon pays ; seulement le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts; ce qui m'a plu une fois me plaît toujours, parce que mon choix est toujours motivé : que je haïsse ou que j'aime, je sais pourquoi. Il est vrai que je suis porté naturellement à négliger les défauts et à m'enthousiasmer des qualités. Je suis plus affecté des charmes de la vertu que de la difformité du vice ; je me détourne doucement des méchants, et je vole au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue, un bel endroit, c'est là que mes yeux s'arrêtent; je ne vois que cela; je ne me souviens que de cela; le reste est presque oublié. Que deviens-je lorsque tout est beau*?»

Ces lettres offrent encore, — à travers beaucoup de bavardages, — de piquants détails sur un grand nombre d'écrivains et de personnages de l'époque, sur d'Holbach et sa famille, sur M"»^ d'Aine, sur le baron

* Regrets sur ma vieille robe de chambre.

* Lettre du 10 août 1759.

d'Aine, ami de Grimm, sur M™« d'Épinay, sur M>i« de Lespina?se, sur M™" du Deffant, sur M™^ Geoffrin, sur l'abbé Galianl, sur d'Alembert, sur Thomas, sur Naigeon, etc. Pour distraire son amie, Diderot prodigue les anecdotes de la ville et de la cour, et se plaît, en particulier, à raconter les aventures des actrices, de M"^ Boileau, de M"^ Arnould et de Lauraguais, de M'^^ Hus et de M. Bertin, trésorier des parties casuelles, etc. Au milieu de tout cela se glisse, comme bien l'on pense, plus d'un conte graveleux. Mais souvent, à côté de ces légèretés, brille une page pleine de douceur, de grâce, respirant la simple nature, et même imprégnée des meilleurs sentiments de la famille. « L'énergumène Diderot, » comme l'appelait de Maistre, apparaît en plus d'un endroit simple et bonhomme, goûtant la vie bourgeoise de province, se partageant très affectueusement entre ses deux sœurs et un frère, prêtre pieux, mais d humeur un peu difficile, s'efforçant d'établir et de maintenir la paix entre ces trois personnes qui s'aiment et se querellent sans cesse, et à force de tendresse, de désintéressement et de raison, devenant l'arbitre et le lien de toute la famille *.

Enfin les Lettres à M"^ Vvland se recommandent par beaucoup de réflexions justes et heureusement rendues. Telle est celle-ci :

« L'effet de notre tristesse sur les autres est bien singulier. N'avez-vous pas remarqué quelquefois à la campagne le silence subit des oiseaux, s'il arrive que dans un temps serein un nuage vienne à s'arrêter sur un endroit qu'ils faisaient retentir de leur ramage? Un habit de deuil dans la société, c'est le nuage qui cause en passant le silence momentané des oiseaux. Il passe, et le chant recommence'... »

Nous citerons encore ces lignes qui font connaître la manière de sentir de Diderot :

« Faisons en sorte, mon amie, que notre vie soit sans mensonge; plus je vou^ estimerai, plus vous me serez chère ; plus je vous montrerai de vertu,

plus vous m'aimerez J'ai élevé dans mon cœur une statue que je ne vou

drais jamais briser : quelle douleur si je me rendais coupable d'une action qui m'avilit à ses yeuxl »

« Ohl mon amie, ne faisons point de mal; aimons-nous pour nous rendre meilleurs ; soyons-nous, comme nous l'avons toujours été, censeurs fidèles l'un à l'autre. »

« Je disais autrefois à ma femme que j'aimais et en qui je découvrais des défauts (M"* de Puisieux) : « Madame, prenez-y garde, vous vous défigurez dans mon cœur : il y a là une image à laquelle vous ne ressemblez plus. »

Homme étrange, en vérité, qui a réuni en lui tant de contrastes,

> Voir sur ces rapports de famille, sur cette vie d'intimité, les piquants articles de M. E. Schérer dans le Temps, 24 avril et 17 mai 1879. 2 Lettre du 15 juilletI759.

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