‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 20 sur 196 · LA CURNE DE SATNTE-PALAYE · texte numérisé non relu

LA CURNE DE SATNTE-PALAYE

qu'il n'ait pas ou qu'il ait peu connu nos grandes chansons de gestes, dont les principales se publient depuis un certain nombre d'années sous les auspices du gouvernement. Ce qu'il a vu de nos anciens romans lui a suffi pour en apprécier toute l'importance historique. Aussi, en maints endroits de son livre, s'attache-t-il à montrer que ces vieux poèmes, composés par les hérauts d'armes et les trouvères, sont utiles aux historiens, aux généalogistes, aux géographes, aux antiquaires ; qu'ils sont la plupart historiques, que les plus remplis de fables renferment des traits d'histoire curieux, qu'ils enseignent les devoirs réciproques des seigneurs et des vassaux ; enfin, qu'ils sont les images des antiques coutumes, et donnent connaissance des mœurs, du génie et du goût du siècle.

Le prince de Ligne a justement remarqué^ que le titre adopté par Sain te-Palaye semblait annoncer une histoire des chevaliers de tous les pays, des chevaliers anglais, allemands, espagnols, aussi bien que des chevaliers français, tandis qu'il est question seulement de ces derniers dans son Mérrt'dre. Mais de ce qu'il n'a pas traité sa matière dans toute son étendue, cette raison est loin de justifier le ton dédaigneux que prend à l'égard de ce savant le grand seigneur bel esprit ^.

Le Mémoire sur l'ancienne chevalerie est non seulement une sérieuse mais une très agréable lecture, surtout pour la partie qui traite des dames et de l'amour chevaleresque. A s'occuper de ces riants sujets le grave érudit trouvait le repos de toutes ses fatigues.

« Ces idées, raconte Cliamfort, son successeur à l'Académie française, flattaient l'imagination de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient été l'une des illusions de son jeune âge, et elles souriaient encore à sa vieillesse. Il en parlait à ses amis; il en entretenait les femmes, car il aimait beaucoup leur société. Il citait fréquemment cette devise fameuse : Toutes servir, toutes honorer pour l amour d'une, et répétait, d'après le célèbre Louis III de Bourbon, que tout l'honneur de ce monde vient des dames. Il avouait même que dans sa constance infatigable à lire les contes, chansons, fabliaux du douzième et du treizième siècle, il avait tiré un grand secours du plaisir secret de s'occuper d'elles K »

Les érudits peuvent donc garder plus d'imagination et de sensibilité qu'on ne le pense quelquefois.

Au nombre des travaux d'érudition historique les plus estimables

1 Mélanges, t. XXVII, p. 20.

2 <( J'ai eu occasion de dire ailleurs ce que je pensais de ce M. de Sainte- Palaye qui, dans les recherches que je faisais sur l'ancienne chevalerie, ne m'a appris que ce que tout le monde sait, et rien des autres pays, suivant la coutume des écrivains français, qui croient qu'il n'y en a pas d'autres que le leur dans le monde: quel pauvre académicien! de même que les deux qui demandèrent sa place! » (Prince de Ligne, Mélanges, t. XXVII, p. 78.)

* Disc, derécept. à L'Acad, franc. , prononcé le lOjuill. 1781.

du dix -huitième siècle, il faut encore compter l'Histoire de la vie privée des Français depuis l'origine de la nation jusqu'à nos jours, publiée en 1770-81, parLicGRAND d'Aussy (1737-1800). L'auteur y entre, Un peu prolixemcnt, dans les détails les plus minutieux sur les usages de nos pères. L'ouvrage, divisé en quatre parties, traite dans la première de la nourriture, dans la seconde du logement, dans la troisième des habillements, dans la quatrième des divertissements ou jeux, l'our égayer la matière, d'Aussy a semé çà et là des anecdotes, des rapprochements curieux, d'intéressantes digressions; son livre est cependant assez pénible à lire. L'auteur de VHtstuire de la vie privée des F7'ançais possédait l'érudition, il n'avait pas le don du style.

Legrand d'Aussy est de l'école de Sainte-Palaye ; comme ce savant académicien, il s'est beaucoup occupé de nos vieux poètes, et il a publié, d'après divers manuscrits originaux, des traductions et des extraits de fabliaux ou contes du douzième et du treizième siècle.

Guilhem de Clermont-Lodève de Sai.nteCroix (1710-1809) est encore un sérieux érudit, digne d'être mentionné pour son Examen critique des anciens historiens d'Alexandre le Grand (177o et 1804). Cet ouvrage, où rien n'est oublié de ce qui a trait au héros macédonien, lieux, temps, personnages, faits, monuments des arts, écrivains, se recommande par la finesse des appréciations, par la sagacité de la cillique, par une connaissance approfondie de la chronologie et de la géographie, enfin par l'élévation des sentiments et par une douce éloquence'.

Oudard Feudrix de Buéquigny (1710-1795), passionné dès sa jeunesse

1 M. de Sainte-Croix, qui fut à la fois un érudit, un historien et un pnbliciste, a encore laissé plusieurs ouvrages dont quelques-uns méritent d'être indiqués ici : 1° L'Ezour-Vedam, ou Anden Commentaire du Vedam, contenant l'exposition des opinions religieuses et philosophiques des Indiens, 1778, 2 vol. in-12, avec des observations préliminaires où l'auteur s'efforce de prouvor que l'antiquité si vantée des dogmes religieux et dos livres sacrés des Indiens est fort douteuse; 2° De l'état et du sort des colonies des anciens peuplei, 1779, 1 vol. in-8o; 3° Mémoires pour servir à V histoire de la religion secrète des anciens peuples, ou Recherches historiques sur les mystères du pai'anisme, Paris, 1784, 1 vol. in-S", où sont principalement expliqués les noms et les attributs de Cérès et de Proserpine, l'origine et la raison de ces attributs, enfin le culte de ces divinités; 4° Histoire des progrès de la puismnce navale de rAngleterre, 1782, et Paris, iTSJ, 2 vol. in-12, où l'on remarque surtout d'excellentes observations sur ce fameux acte de navigation par lequel la Grande-Bretagne établit son despotisme sur les mers.

Les Mémoires de l'Académie des belles-lettres et ceux de la classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut renferment aussi de savantes dissertations de M. de Sainte-Croix, sur des matières d'archéologie romaine et orientale. Le Journal des savants, le Magasin encyclopédique, les Archives littéraires, et plusieurs autres journaux de littérature ont également reçu divers morceaux de cet érudit profond.

FEUDRIX DE BREQUiGNY, M"" DE LEZARDIERE. 189

pour l'érudition historique, recueillit de précieux et immenses documents ', spécialement dans les archives de l'Échiquier, dans le chartrier du British Muséum et dans la Tour de Londres, et commença une des grandes publications qui ont été les plus utiles à l'histoire de France, la collection générale des Chartes, diplômes, titres et actes concernant l'histoire de France, dont il donna cinq volumes de 1763 à 4790 : l'impression de trois autres volumes auxquels avait collaboré la Porte du Theil, fut arrêtée par la Révolution. Le tome XI et le tome XII du Recueil des ordonnances, publiés longtemps après la mort de l'auteur, ont pour préfaces deux morceaux d'histoire critique de M. de Bréquigny, très estimés à cause de la manière large et profonde avec laquelle le problème des libertés municipales au moyen âge y est examiné, un mémoire sur les communes et un mémoire sur les bourgeoisies.

Une jeune fille de seize ans, reléguée au fond d'un château du Poitou, M"<> Pauline de Lézardière (17oi-183o), marchant sur les traces et probablement suivant les conseils de Bréquigny, doublement encouragée contre les oppositions inquiètes de son père par M. de Malesherbes et par le duc de Nivernois, entreprit d'écrire la théorie des lois politiques de l'ancienne monarchie française, depuis son berceau jusqu'au dix-huitième siècle, et de combler ainsi une lacune laissée par Montesquieu dans le livre de l'Esprit des lois. Son ouvrage devait être divisé en quatre époques. Au début de la Révolution, elle en avait achevé les deux premières allant jusqu'au neuvième siècle. Cédant aux instances d'amis éclairés, elle se décida à donner la partie finie de son immense travail qui parut, sans nom d'auteur, en 1790. Elle le reprit quand elle fut de retour de l'émigration, mais la publication de l'œuvre ne fut achevée que de nos jours, lîn 1846.

Le fond du système de M'^** de Lézardière consiste, suivant M. Aug. Thierry, à voir, chez la nation des Franks, avec l'énergie guerrière, l'instinct politique et une prudence capables de lui donner, en Gaule, l'empire moral en même temps que la domination matérielle ; à faire de la lutte acharnée entre les Franks et les Romains une guerre de principes, où la liberté germanique et le despotisme impérial sont aux prises, et où la liberté triomphe-.

Ce point de départ, cette base première de la Théorie des lois politiques de la monarchie française, peuvent être attaqués à plusieurs égards ; on peut aussi critiquer le mode singulier de composition que l'auteur a suivi. Il restera toujours à M"*= de Lézardière le grand mérite d'avoir provoqué un retour sérieux à l'étude des textes, et d'avoir commencé à débrouiller ce chaos de lois jusqu'alors peu connues.

' Environ cent re^^istres in-folio remplis de documents qu'il a trouvés en Angleterre et transcrits, i=ont conservés à la Bibliothèque Nationale. 2 Considéralions sur l'histoire de l'rance, cli. m.

Parmi les travaux historiques qui honorent le plus le dix-huitième siècle, on ne saurait omettre l'Histoire littéraire de la France, par les bénédictins delà congrégation de Saint-Maur^ Dom Antoine Rivet de la Grange, après trente années d'un infatigable travail dans sa retraite de Saint- Vincent du Mans, en publia le premier volume en 1733, et, aidé de quelques-uns de ses laborieux confrères, il en donna successivement les suivants jusqu'au huitième, publié en 1747 : le neuvième était presque entièrement composé, lorsque mourut ce savant religieux (1749). Les bénédictins dom Clémencet et dom Clément publièrent encore trois volumes dont le dernier allait jusqu'aux premières années du douzième siècle. Alors leur grande œuvre, traversée par la Révolution, fut suspendue pendant près de cinquante ans, pour être reprise sous Tempire, en 1808, par l'Institut, sous la direction d'abord de l'ancien bénédictin dom Brial, et ensuite des académiciens Pastoret, Ginguené, Amaury-Duva], Daunou, après lesquels vinrent Fauriel, Victor Lcclerc, Paulin Paris.

Le plan que se proposait dom Rivet, et qu'il remplit en partie, était de donner un recueil complet de tous les écrivains gaulois et français dont on a connaissance, et qui ont laissé quelque monument de littérature, « tant ceux dont les écrits sont perdus, que ceux dont les ouvrages nous restent, en quelque langue et sur quelque sujet qu'ils aient écrit... Ce sont, ajoutait l'intrépide bénédictin, les monuments connus de la littérature gauloise et française, recherchés avec soin, réunis avec méthode, rangés dans leur ordre naturel, éclaircis avec une juste étendue, accompagnés des liaisons convenables, dont nous formons VHistoire littéraire de la France. On y aura un tableau vivant et animé, non des faits d'une nation policée, puissante, belliqueuse, qui se borne à former des politiques, des héros, des conquérants, mais des actions d'un peuple savant, qui tendent à former des sages, des doctes, de bons citoyens, de fidèles sujets. »

Le tableau tracé par la main savante du reUgieux n'est pas, il s'en faut de beaucoup, assez vivant et assez animé pour faire de son précieux recueil ce qu'on appelle une œuvre d'art. Mais l'absence de ce mérite, secondaire en pareille matière, n'excuse pas Voltaire d'avoir voulu déprécier et ridicuUser une entreprise qui se recommande à tant de titres, une entreprise si patriotique. L'historien de Charles XII s'imaginait qu'une histoire de notre littérature composée par des bénédictins ne pouvait être qu'une œuvre sans intérêt, toute monacale. Aussi, avant même qu'elle parût, s'empi'essait-il d'écrire à un de ses amis, auteur de petits vers musqués :

1 Dom Rivet, né en 1683, avait d'abord été employé par ses supérieurs à ramasser de vastes matériaux pour une Histoire des hommes illustres de Saint- Benoît, qui fut abandonnée. Il publia, en 1723, un Nécrologe de l'abbaye de Port-Royal des Champs, écrit dans un esprit très partial et tout janséniste. C'était un des plus opiniâtres adversaires de la bulle Unigenitus.

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