LES BÉNÉDICTINS
« Les infatigables et pesants bénédictins vont donner, en dix volâmes in-folio que je ne lirai point, l'Histoire littéraire de la France i. »
Il a tenu parole : on s'en aperçoit à la manière dont, en son Essai sur les mœurs et ailleurs, il a parlé du moyen âge.
Ces religieux dédaignés par le philosophe n'étaient pas cependant des esprits arriérés. Ils aimaient les lumières et défendaient, tout autant que leur foi le leur permettait, la liherté de l'esprit humain. Ils s'étaient même rendus suspects par leur excessif attachement à l'indépendance gallicane et par la hardiesse qu'ils avaient eue d'oser les premiers examiner en français bien des questions délicates qui, jusques alors, n'avaient jamais été discutées qu'en latin, enfin par la sévérité quelquefois téméraire de leurs jugements sur les princes, sur le clergé, sur les évoques, sur les légats du saint-siège et sur les papes eux-mêmes^.
Pendant que dom Rivet et ses confrères écrivaient VHistoire littéraire de la France, d'autres bénédictins, avec moins de talent, mais avec un égal zèle, s'occupaient de son histoire civile et politique. Dom Bouquet (168b-17b4) commença l'immense Collection des historiens de France. Il recueillit dans un premier in-folio tout ce que les anciens, Grecs ou Romains, auteurs sacrés ou profanes, ont écrit de relatif à l'histoire des Gaules. Il avait pabiié huit volumes de cette utile compilation quand il mourut. Elle fut continuée par ses confrères dom Haudicquer et dom Clément,
Dom Martin (1694-1731), esprit bizarre et présomptueux, mais sérieusement savant, composa en 1727, en deux volumes in-4", un Traité de la religion des anciens Gaulois ; ouvrage rempli de recherches profondes et curieuses, mais rédigé sous l'inspiration de cette idée paradoxale que la religion des Gaulois étant, à quelques égards, une dérivation de celle des patriarches, l'explication des objets de leur culte peut servir à l'interprétation de divers passages de l'Écriture. Il écrivit en outre, en collaboration avec son neveu, dom Brésillac, la première partie d'une Histoire des Gaules et des conquêtes des Gardois (17oi, 2 vol. in-V"), où l'érudition est gâtée par les fantaisies d'une imagination intempérante.
La congrégation de Saint-Maur entreprit encore, vers le milieu du dix-huitième siècle, de doter la France de l'histoire et de la topographie de chacune des provinces dont elle était composée, en partageant le travail entre les religieux les plus habiles, à chacun desquels était assignée une province : monument immense que la révolution de 1789 vint tout à coup interrompre. C'est ainsi que l'Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine fut écrite par le savant dom Calmet dont l'exactitude
1 Lettre à Cidevillç, G mai 1733. — Voir encore la lettre du 26 juillet, h Forment.
* Voir, en particulier, Hist. littér. delà France, t. XI, p. GOl.
est fort appréciée des érudits, et qui est encore aujourd'hui une source inépuisable de renseignements.
Enfin, outre les ouvrages qui se rapportent aux sciences historiques, on doit aux bénédictins de précieuses éditions d'un très grand nombre d'écrivains ecclésiastiques et laïques.
Ce sont les mômes religieux, qu'on ne l'oublie pas, qui, à la fin du dix-septicme siècle et au commencement du dix-huitième, ont, les premiers, découvert les principes et tracé les règles de cette science compliquée qu'on appelle la diplomatique, et qui comprend la réunion de toutes les connaissances indispensables pour la parfaite intelligence des chartes, des diplômes, et des autres monuments historiques de la môme espèce. Au bénédictin Mabillon revient l'honneur d'avoir le premier, dans son immortel traité De re diplomaticd, ouvert une route qui devait être si fertile en découvertes.
Que de tilres pour rendre impérissable la gloire de cette société religieuse, et pour lui faire pardonner un peu d'obstination dans les doctrines particulières ! Les dom Mabillon,les dom Rivet, les dom Clément, les dom Clémencet et les autres, qui surent les premiers introduire la vraie critique dans l'histoire, eurent un mérite trop éminent pour qu'il ne perçât pas du cloître dans le monde, et qu'il ne fût pas apprécié des contemporains malgré la légèreté ou les préoccupations de l'époque. Mais c'est surtout dans notre siècle, et depuis que l'érudition a repris faveur, qu'on a su voir et proclamer tous leurs droits à la reconnaissance. Ces savants d'un autre âge sont aujourd'hui plus consultés que jamais. S'ils sont rarement cités, ils sont fréquemment pillés.
Tous les historiens un peu considérables du dix-huitième siècle ont passé en revue devant nos yeux. Nous devons maintenant nous occuper des auteurs de Mémoires, Ce genre de littérature, absolument inconnu aux anciens et d'origine toute française, se rattache étroitement à l'histoire, bien qu'il ne faille pas trop faire l'histoire avec des mémoires, la plupart étant l'ouvrage de la prévention et des passions du moment.
Nous l'avons vu, les historiens vraiment dignes d'arrêter les yeux de la postérité sont rares au dix-huitième siècle. M. de Sismondi trouvait « la période encore plus pauvre en auteurs de mémoires • >> sur les affaires publiques tels qu'il s'en écrivait en si grand nombre, spécialement parmi la noblesse, avant que le despotisme eût rendu le pubhc indifférent aux grands intérêts du pays.
« Alors, dit l'historien que nous avons cité, tous les grands seigneurs renoncèrent à écrire des mémoires ; ce désir de briller aux yeux du public en racontant ce qu'on avait fait, cette petite vanité de s'attribuer la plus grande part dans les événements, cessèrent absolument. Il reste de cette époque des mémoires de gens de lettres, qui peignent le mouvement de l'esprit et des mœurs, des mémoires de femmes remplis des intrigues de la galanterie, de
' Histoire des Frajv;ais, t. XXVIII, p. 1.