‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 23 sur 196 · M°"^ DE CAYLUS · texte numérisé non relu

M°"^ DE CAYLUS

rieux pour ce que j'ai à dire et pour la manière dont je le dis. J'écris des souvenirs sans ordre, sans exactitude et sans autre prétention que celle d'amuser mes amis, ou du moins de leur donner une preuve de ma complaisance : ils ont cru que je savais des choses particulières d'une cour que j'ai vue de près, et ils m'ont ])riée de les mettre par écrit, je leur obéis ; sûre de leur fidélité et de leur amitié, je ne puis craindre leur imprudence, et je m'expose volontiers à leur critique. »

Ha mérite fort essentiel rend bien précieuses ce petit nombre de pages. Elles respirent un impartial amour de la vérité. « Tout ce que raconte M™"^ de Caylus, a pu dire Voltaire est vrai. On voit une femme qui parle avec candeur. » Elle n'aime pas à dénigrer. Elle ne donne pas non plus dans la flatterie, môme à l'égard des personnes qui lui sont les plus chères, môme à l'égard de son illustre tante.

« Je commencerai, dit-elle, ces souvenirs par M"^ de Maintenon, dont l'esprit, le mérite et les boutés qu'elle eut pour moi, ne s'effaceront jamuis de ma mémoire. Mais ni la prévention que donne l'éducation ni les mouvements de ma reconnaissance ne me feront rien dire de contraire à la vérité. »

M™<= de Caylus ne flatte pas la femme célèbre pour qui elle déclare professer le plus tendre respect et la plus juste reconnaissance, elle la traite même un peu à la légère, quand elle cède à l'attrait irrésistible de rapporter ou de lancer elle-même un trait d'esprit. Ainsi, après s'être efforcée de défendre M™'^ de Maintenon contre les bruits répandus et assez accrédités quelque temps sur son compte, elle finira par avouer qu'elle ne veut répondre de rien, ni s'exposera s'entendre dire, comme M, de Lassé, par sa femme : Coiniitent faites-vous, monsieur, pour être si sûr de ces choses-là? Ailleurs, elle parle du chagrin que le roi et M""* de Maintenon montrèrent à la mort de la reine, et raconte que le roi cessa le premier d'être affligé, et à la fin fit quelques plaisanteries à M"^" de Maintenon sur sa dotileur dont il était embarrassé. A quoi je ne jurerais pas, ajoute malicieusement M"<^ de Caylus, qu'elle ne répondit comme le maréchal de Grammont à madame Hérault. Il voulait lui faire des compliments de condoléance sur la mort de son mari. Il a bien fait de mourir, dit-elle. Le maréchal répliqua : Le p'enez-vous par là, madame Hérault? ma foi, je ne m'en soucie pas plus que l'OK.-. Il y a, dans les Souvenirs, un autre joli moi souvent allégué au sujet de M"^ de Maintenon. Un jour, nous raconte M™^ de Caylus, elle exhortait M'^^de Fontanges à vaincre la passion qu'eUe avait pour le roi. Vuus me parlez, dit celle-ci, de quitter une passion comme on parle de quitter un habit.

Les Souvodrs de la spirituelle descendante des d'Aubigné sont surtout cités pour tant de bons mots qui en égayent la lecture. Cependant on peut en détacher une page très sérieuse, celle où elie entreprend de justifier Louis XIV de la responsabilité des violences commises après la révocation de l'édit de Nantes, et en fait retomber le poids s-ur quelques évoques et sur le ministre Louvols, point de vue qui a été adopté par Voltaire et par la plupart des historiens après lui.

« La paix élaiil faite (la pai\ de Nimègue), le roi, tranquille et glorieux, crut qu'il ne manquait à sa gloire que l'extirpation d'une hérésie qui avait fait tant de ravages dans son royaume. Ce projet était grandet beau, et mÔme politique, si on le considère indépendamment des moyens qu'on a pris pour l'exécuter. Les ministres et plusieurs évoques, pour faire leur cour, ont eu beaucoup de part à ces moyens, non seulement en déterminant le roi à en prendre de ceux qui n'étaient pas de son goîit, mais en le trompant dans l'exécution de ceux qui avaient été résolus.

« Mais il est bon de dire, pouirendre ma pensée plus claire, que M. deLouvois eut peur, voyant la paix faite, de laisser tro(i d'avmtage sur lui aux autres ministres et surtout à M. Colbert et à M. do Seignelay, son fils, et qu'il voulut, à quelque prix que ce fût, mêler du militaire dans un projet qui ne devait être fondé que sur la charité et la douceur. Des évoques, gagnés par lui, abusèrent de ces paroles de l'Évangile : Contraignez-lei d'entrer, et soutinrent qu'il fallait user de violence quand la douceur ne suffisait pas, puisqu'après tout, si cette violence ne faisait pas de bons catholiqu(!s dans le temps présent, elle ferait au moins que les enfants des pères que l'on aurait ainsi forcés le deviendraient de bonne foi. D'un autre côté, M. de Louvois demanda au roi la permission de faire passer dans les villes les plus huguenotes un régiment de dragons, l'assurant que la seule vue de ses troupes, sans qu'elle fissent rien de plus que de se montrer, déterminerait les esprits à écouter plus volontiers la voix des pasteurs qu'on leur enverrait. Le roi se rendit, contre ses propres lumières et contre son inclination naturelle, qui le portait toujours à la douceur. Ou passa ses ordres, et on fit, à son insu, des cruautés qu'il aurait punies si elles étaient venues à sa connaissance ; car M. de Louvois se contentait de lui dire chaque jour : « Tant de gens se sont convertis, comme je l'avais dit à Votre Majesté, à la seule vue de ses troupes. »

« Le roi était si naturellement vrai qu'il n'imaginait pas, quand il avait donné sa confiance à quelqu'un, qu'il piit le tromper; et les fautes qu'il a faites n'ont souvent eu pour fondement que cette opinion de probité pour des gens qui ne la méritaient pas. »

D'autres endroits offrent plus d'agrément et de piquant. Celui-ci instruit et fait réfléchir. M"*^ de Staal, habituellement, a plus de finesse, plus de profondeur que M"'" de Caylus, elle sait mieux peindre un caractère, elle a plus de perspicacité à découvrir le sens des paroles, à pénétrer les causes de la conduite de ceux qu'elle a entendus parler et qu'elle a vus agir. Cependant ses Mémoires n'offrent pas une page aussi importante que celle de M™'' de Caylus sur l'édit de Nantes, si tant est qu'il faille prendre bien au sérieux le dire d'une femme légère et fort enchne à parler indiscrètement de ce qui touche aux choses religieuses. On sait que Louis XIV avait pour un peu suspecte sa piété. L'amante du duc de Villeroy, l'amie du voluptueux abbé de Rohan et du poète anacréontique la Fare, n'était certainement pas une dévote. Elle aussi, aux côtés mêmes de la fondatrice de Saint-Cyr, elle protestait à sa manière contre l'austérité qui avait été comme imposée pendant les dernières années du grand roi '.

' Voir le récit d'une disgrâce qu'elle essuya pour avoir plaisanté, avec ma-

Page 1