‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 24 sur 196 · M"»^ D'ÉPINAY · texte numérisé non relu

M"»^ D'ÉPINAY

Dans son langage, dans ses jugements, dans ses aspirations secrètes, l'esprit des deux siècles se mêle en quelque sorte.

Pour la diction, les Souvenirs de M°'<= de Caylus sont très inférieurs aux Mémoires de M™** de Staal. Voltaire disait dans la préface dont il a enrichi l'édition publiée par ses soins: « Plus le style en est simple et négligé, plus sa naïveté intéresse. On y retrouve le ton de sa conversation; elle n'a point taché, comme disait M. le duc dAntin. » Si elle avait surveillé davantage la correction, on ne l'en blâmerait assurément pas, et les agréments naturels de sa manière n'y perdraient rien.

M'"^ de Caylus, M"« de Staal, sont demeurées fidèles à la décence, au bon ton, comme au bon goût. Une autre femme, M"" d'Épinay CI72d- 1783), quelques années plus lard, donnera l'exemple de l'oubli de toute convenance et de toute pudeur, et montrera le déplorable changement qu'avait apporté dans les mœurs l'esprit d'incrédulité. En lisant celleci, on s'aperçoit qu'elle faisait profession de ne pas « croire à d'autre catéchisme qu'à celui du bon sens^ii.

Les Mémoires de M"<^ d"Épinay furent d'abord écrits sous forme de roman, et le commencement en fut envoyé (iToT) à Grimm, pendant une absence du spirituel Allemand, avec qui elle avait depuis peu contracté de tendres liaisons. Aéanmoins elle ne voulait pas qu'on s'y trompât, et elle a soin de prévenir que ce n'est pas un roman qu'elle donne au public, mais les mémoires très véritables d'une famille et de plusieurs sociétés composées d'hommes et de femmes soumis aux faiblesses de l'humanité. Elle rapporta dans leur vérité crue les aventures scandaleuses de ces personnes soumises aux faiblesses de l'humanité. Seulement elle substitua de faux noms aux véritables. Longtemps après la mort de M"'= d'Épinay, en 1818, l'éditeur de son ouvrage, pour en assurer le succès, crut devoir, par des changements qui ne touchaient pas au fond, surtout par des coupures et par le rétablissement des vrais noms, transformer en mémoires véritables Yébauche d'un long roman- qu'avait laissée l'amie de Grimm. 11 n'a rien été changé dans les faits, ni dans le style, ni dans la forme de l'ouvrage. Dans les mémoires comme dans le roman primitif, le tuteur de W^" d'Épinay est censé raconter l'histoire de sa pupille,

dame la duchesse de Bourbon, de la dévotion de Mme de Montchevreuil, dont elle avait fait, dit-elle, des portraits aisez vifs.

* C'est l'éloge que Grimm fait de cette dame philosophe qu'il connaissait mieux que personne. L croit ajouter à sa gloire en apprenant que malgré son incrédulité « elle ne manqua jamais de recevoir les sacrements de la meilleure grâce du monde, qu^dque pénible que lui fût cette triste cérémonie, toutes les fois que la décence ou les scrupules de sa famille parurent l'exiger. On s'est permis de soupçonner, dit encore le sceptique ami de M°"= d'Épinay, qu'il pouvait y avoir autant de force d'esprit à les recevoir ainsi qu'à les refuser, comme ont fait tant de francs philosophes. » {Corresp. liti., nov. 1783.)

ï Grimm, Con-csp. /^7^, nov. 1783.

mais le plus souvent il lui cède la parole à cUe-môme, et laisse également parler les autres personnages.

Si un peu de fiction est resté mêlé aux faits réels, les Mémoires de M""^ d'Épinay gardent toujours une valeur historique incontestable comme image fidèle des mœurs d'une forte partie de la grande société de Paris au milieu du dix-huitième siècle.

Dans ces Mémoires, qui à leur apparition obtinrent un succès de curiosité et de scandale, la grande amie des philosophes raconte comment, un mois à peine après un mariage d'inclination avec son cousin, Lalive-d'Épinay, fils aimable et riche d'un fermier général, éclata, par l'inconduite du mari, une désunion qui, grâce aux conseils d'une fille corrompue nommée mademoiselle d'Ettc S devait jeter cette jeune femme tourmentée par « l'ennui du cœur )>, d'abord dans les bras de M. de Francueil, celui dont parlent les Confessions de Jean-Jacques, et ensuite dans les bras de Grimm.

Les Mémoires d'Emilie nous instruisent du détail de tous ces commeix'es déréglés, et nous font connaître les aventures aussi peu édifiantes de plusieurs autres grandes dames, en particulier de deux de SCS plus intimes amies et plus proches parentes, pour qui le vice s'était tourné en une molle habitude que ne troublait pas le moindre l'emords : pour elles l'épicurisme pratique avait remplacé l'Évangile, el la pudeur leur paraissait le plus incommode et le plus sot des préjugés ^

Si l'on veut savoir ce qu'étaient les sociétés des femmes philosophes, il faut lire les Mémoires de M'"*' d'Épinay. Il faut surtout pénétrer avec elle dans le boudoir ou dans la salle à manger de M"'= Quinault, actrice retirée, et la Ninon de l'époque, qui réunissait chez elle ce qu'on appelait alors la meilleure compagnie. Là, des abbés de cour des évoques môme coudoyaient des danseuses de l'Opéra et des filles de mœurs équivoques; des géomètres et des poètes étaient assis à côté de financiers et d'agioteurs de bas étage; des magistrats, des diplomates et des princes étaient confondus avec des charlatans. Les philosophes trônaient dans ce cercle si bizarrement mêlé, et, quand les valets et la jeune nièce étaient retirés, prononçaient des oracles qui ravissaient d'admiration l'enthousiaste et sensible Emilie. « Une heure de conversation dans cette maison, écrit-elle, ouvre plus les idées et donne plus de satisfaction que la lecture de presque tous les livres que j'ai lus jusqu'à présent. »

Avant que Grimm se fût emparé de l'esprit de madame d'Épi-

iLire l'entretien entre M"' d'Épinay et M"' d'Ette. «Je me sens de la pesanteur, de l'ennui; je bâille à tout instaiit. La tristesse s'empare de moi, et je me sens le besoin de dire que je suis triste. »

- Voir la conversation bachique sur la nature et la pudeur, entre madame d'Épinay, M'^" Quinault, et Duclos qui entremêle cette discussion épicurienne de couplets àVénus^e?u7?'tx, que ces dames trouvent sublimes, dignes de Pindare et d'Anacréon.

Mme D'ÉPINAY. 209

nay, Duclos était un des oracles les plus écoutés de ce cénacle philosophique, et plus tard de la société de la Chevrette ^. Mais le baron allemand devint jaloux du secrétaire perpétuel de l'Académie, le noircit dans l'esprit de son Emilie^ et finit par l'écarter. Aussi les Mémoires le dépeignent-ils sous les couleurs les plus défavorables. Jean-Jacques, que Grinini desservit également auprès de M'^° d'Épinay, est aussi fort maltraité dans cet écrit où l'auteur, grande admiratrice autrefois du philosophe genevois, qu'elle recueillit à VErmitage, s'était proposé pour modèle la Nouvelle HéMse dont Rousseau lui faisait lecture , ainsi qu'à sa belle-sœur, M™*' d'Houdetot, à mesure qu'il la composait. ]\[mc d'Épinay avait d'abord fait ce portrait de Jean-Jacques, à propos d'une comédie nouvelle du citoyen de Genève, V Engagement volontaire, qui fut jouée à la Chevrette, par M"i'' d'Épinay, M'"'^ d'Houdetot, M"'' d'Ette, M. de Francueil, le chevaUer de Valory, amant de M"'= d'Ette, et Jean- Jacques Rousseau lui-même :

« Il est complimenteur sans être poli, on au moins sans en avoir l'air. Il paraît ignorer les usages du monde; mais il est aisé de voir qu'il a infiuimynt d'esprit. Il a le teint brun, et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il parait joli ; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité : c'est apparemment ce qui lui donne de temps en temps l'air farouche. M. Bellegarde, avec qui il a causé longtemps, en e^t enchanté, et l'a engagé à nous venir voir souvent. J'en suis bien aise ; je me promets de profiter beaucoup de sa conversation. »

Elle en profita beaucoup en effet, mais elle voulut changer en tyrannie la protection que Jean- Jacques avait acceptée. Elle prétendit se faire accompagner de lui à Genève, où elle allait consulter le docteur Tronchin. Le philosophe, malade lui-même, et fort peu soucieux d'embellir le cortège d'une grande dame vaniteuse, refusa tout net. Dès lors il fut un monstre, et il est traité comme tel dans les Mémoires.

Ce qui touche les hommes célèbres du dix-huitième siècle forme la partie la plus intéressante de cet ouvrage unique, comme l'appelait Grimm. Mais tout s'en lit avec plaisir, à ne le considérer que sous le rappor, littéraire. La forme en est très variée. Tantôt c'est la forme épistolaire, tantôt la forme de journal, ou la forme dramatique. Quelques scènes, présentées dans cette dernière manière, méritent, pour le naturel et pour l'air de vérité, d'être placées au nombre des chefs-d'œuvre du genre. Le style n'a pas d'éclat ni d'originalité, mais il est assez correct, il est clair, approprié, et toujours simple, sauf çà et là quelques invocations et quelques exclamations à la Jean- Jacques.

Grimm a dit en parlant de la femme dont il fut aimé durant Vingtsept ans :

1 Nom du château d'Épinay,

PROSATEUUS DU XVlll'^ SIÈCLE. 14

« Ce qui distinguait particulièrement l'esprit de 51™* d'Épinay, c'était une droiture de sens fine et profonde. Elle avait peu d'imagination; moins sensible à l'élégance qu'à l'originalité, son goût n'était pas toujours assez sûr, assez difficile; mais on ne pouvait guère avoir plus de pénétration, un tact plus juste, de meilleures vues avec un esprit de conduite plus ferme et plus adroit'. »

En faisant, dans cet éloge, la part de la prévention et dune sorte de flatterie obligée, il restera encore assez de litres littéraires à M""' d'Épinay pour mériter la mention que nous lui avons accordée^.

Nous étudierons parmi les auteurs de Mémoires un homme dont les écrits ont trait non seulement à l'histoire, mais à la politique, àréconomic, à la morale, et qui, sur tant de sujets divers, révéla un talent assez élevé pour qu'on ait pu dire que, dans la première moitié du dix-huitième siècle, il fut « le premier après les hommes de génie, elles devança souvent» *. Nous voulons parler du marquis d'Argen- SON (1094-17ii7).

Les Mémoires qui doivent être ici le principal objet de notre étude et qui s'étendent, avec quelques interruptions, de 1728 ou 17o0 à 1736, n'ont pas encore été pubUés dans leur intégrité. Dans la première édition qu'on en arrangea en 182d, pour le public, on transforma, on refondit le texte^.

Celle qui a été donnée récemment par un descendant du marquis* est plus ample, mais n'est pas encore,, à beaucoup près, conforme aux cahiers laissés par l'auteur.

1 Corresp. litt., nov. I7s3.

2 Outre les Mémoires, M'"* d'Épinay, dont Vokaire a dit que « c'est une des femmes qui ont le meilleur esprit * », est auteur de quelques autres écrits, dont le principal, /ev Couvcrsations d'Énidie, obtint de 1 Académie française, le IG janvier 1783, le prix d'utilité fondé par M. de Montliyon, malgré la concurrence de M""" de Genlis qui avait présenté son roman d'Adèle. Ces Conversations, irréprochables au point de vue moral, et qui renferment beaucoup diJées justes, furent mises par Catherine II au nombre des livres élémentaires destinTs à l'instruction des jeunes filles russes. L'amie de Duclos, de Gaiiani, de Jean-Jac |ues et de Grimm a aussi composé des comédies, des contes et des vers de société, des Le très à mon fis (Il 08, in-8°), enfin un opuscule très rare intitulé : J/ev mornent-i heureux (iTûO, in-8°, Genève). On trouve dans le manuscrit de Grimm quelques ariicles de M"* d Épinay, mais les éditeurs de la CoriesjjondanLe littéra re les ont jugés trop inférieurs aux autres pour les insérer,

3 H. Martin, Hist. du Frmice, t. XVII, édit. lS.j3, p. G02.

'* Voir les exemples qu'en a donnés M. Sainte-Beuve,' dans les C'mseries, 7 liov. 18bô.

^ Dans la Bibliotln' que elzévirienne, ISiôT. — Les citations faites dans cette étude seront empruntées tantôt aux manuscrits conservés au Louvre, tantôt aux pages les plus exactes de l'imprimé.

* Lettre à Thiriot, 7 déc. 1737.

Ces Mémoires, si incomplètement et si imparfaitement connus jusqu'à ce jour, sont devenus une des sources les plus consultées pour l'histoire du milieu du règne de Louis XV, époque sur laquelle on trouve peu de renseignements contemporains sûrs et autorisés. Ils offrent de précieux détails sur les événements publics arrivés depuis le mois de novembre 1744 jusqu'au mois de février 1747, c'est-à-dire penxlant tout le temps que le marquis d'Argenson fut ministre des affaires étrangères, et en particulier sur les négociations qui marquèrent son administration. Ils présentent aussi des documents très circonstanciés et très exacts sur la politique de la France pendant que le comte d'Argenson avait le département de la guerre et la surintendance des postes (1742-1757).

Le marquis a écrit sous l'impression même des événements, jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, à partir de 1742 jusqu'à 17ofi, non pas pour le public et pour la postérité, mais pour lui-même et pour sa famille. Aussi, nul apprêt dans ce volumineux journal, dans cette masse souvent indigeste d'écritures de toutes sortes. Partout l'on sent un homme qui, sans arrière-pensée, obéit au besoin le plus irrésistible pour lui, celui de noter ce qu'il voit, de réfléchir en écrivant, de dire sa pensée du moment sur les hommes et sur les choses.

11 avait du goût pour les affaires, auxquelles il fut appelé pendant quelques années; mais ce n'était pas un homme d'ambition. Pour être véritablement ambitieux, il aimait trop la réflexion et l'élude qui, dès sa jeunesse, avait été sa plus forte passion : on disait de lui, nous apprend-il, « que comme don Quichotte avait eu la tête tournée par la lecture des romans, il lui était arrivé la môme chose pur celle de Plularque*; » surtout il avait un sentiment trop vif du juste et de rhonnètc, et, malgré les fautes qu'on peut reprocher à sa conduite privée, son âme était au fond trop vertueuse. Jusqu'à la fin de ses jours il compta de « rentrer en place au ministère, et môme plus autorisé qu'il n'avait été ci-devant-. » Mais, ne désirant revenir que pour le bi'în du peuple et celui du maître, jamais il ne voulut devoir son élévation à l'intrigue et à la bassesse.

Le temps qu'il ne lui fut pas permis d'employer à administrer pour le bien public, il le consacra à écrire ce qu'il aurait voulu faire, ce que d'autres pourront faire à sa place. Esprit naturellement chagrin et frondeur, il ne voit guère les choses par le beau côté ; mais, s'il exagère quelquefois le mal, il permet d'en mesurer l'étendue.

Constamment préoccupé du bonheur et de l'honneur delà nation, il constate avec tristesse tous les symptômes de la décadence de la France, et indique toutes les causes qui doivent précipiter une révolution qu'il fut un des premiers à pressentir.

Il a d'excellentes considérations sur l'abandon des provinces pour

* Mém. manuscrits.

« Mém., Bibl. elzév., t. III, p. 542.

la ville qui, des son époque, commençait à devenir un danger menaçant :

a De nos jours, la France s'est métamorphosée de femme en araignée. Jadis c'était une belle femme, d'un riche embonpoint et proportionné à sa taille; peu à peu elle a pris la ressemblance dune araignée: grosse tête et long* bras maigres. Cela ira enfin jusqu à celle de faucheux. Que si j'entends dire que tout va bien, que l'argent est, à Paris, à quatre du cent, je répondrai que c'est précisément là que gît le grand mal. Tuute graisse, toute substance, s'est portée à Paris, aux dépens des provinces amaigries et exténuées i, u

Il sent très bien et dit avec beaucoup d'énergie que la cour, où tout est attiré, où tout s'est concentré, et où trop souvent les plus indignes ont une inQuence dominante, finira par perdre la France. Il écrit en décembre IToO :

« La cour! la cour! Dans ce seul mot réside tout le mal de la nation. La cour est devenue le sénat national. Le moindre valet de chambre de Versailles est sénateur; les femmes de chambre ont part an gouvernement. Si ce n'est pour ordonner, c'est du moins pour empècber l'exécuiioii des lois et des règles, et, à force d'exceptions partielles, il n'y a plus ni lois, ni règles, ni ordonnateurs *. »

Il nous révèle tous les vices du faible, despotique et honteux gouvernement de Louis XV.

« Nous vivons ici, écrit-il, sous une oligarchie tyrannique assistée d'un hexumvirat, (inq ou six ministres absolus ont sous eux quelques chefs de départements qui n'ont que le rang et l'autoriié de commis. Indépendants entre eux, esclaves de leurs ministres, après quelques mois de travail ils se dégoûtent de cette servitude et se reposent de tout sur d'autres commis, qui, n'ayant pas d'hoiuieur à acquérir, ne visent qu'aux richesses et n'y peuvent parvenir que par la corruption 3. »

Il nous apprend que, dès 1731, l'on commençait à trouver beaucoup de ressemblance entre le règne de Louis XV et celui de Henri III ; que déjà le clergé, le militaire, les parlements, le peuple haut et bas, tout murmurait, se détachait du gouvernement, et avait raison*.

Il nous montre à nu la corruption sociale de la première moitié du dix-huilième siècle, il nous en fait toucher au doigt la plaie vive, c'està-dire la frivolité, le mépris de tout ce qui est sérieux et élevé, le froid libertinage, l'absence de cœur qui détruira toutes les vertus et amènera la ruine dupavs.

« Le cœur, dit-il, est une faculté dont nous nous privons chaque jour faute d'exercice, au lieu que l'esprit s'anime chaque jour. On court à l'esprit, on

1 Mém., Bibl. elzév., t. V, p. 324, 15 juin 175/.

» Mém., p. 319. — 3 Ibid., t. U, p. 310. — Hbid., t. IV, p. 44.

le cultive, on devient tout spirituel. C'est l'esprit joint au cœur qui forme l'héroïsme, le courage, le sublime, et d'où résulte le génie. Faute d'affection et de la faculté cordiale, ce royaume-ci périra, je le prédis. On n'a plus d'amis, on n'aime plus sa maîtresse; comment aimerait-on sa patrie i? »

A la vue de la dépravation des grands seigneurs, et en particulier de celle du roi, il lui échappe parfois des paroles indignées et flétrissantes.

Voit-il Louis XV prendre successivement pour maîtresses les trois filles du marquis de Nesle, M."^" de Mailly, M^" de Vintimille et la duchesse de Châteauroux :

« Tout cela, s'écrie-t-il, dénote chez le roi un caractère de prince, c'est-àdire l'insensibilité, et quelque chose qui tient plus aux savoyards qu'aux Bourbons *. »

n prévoit bien aussi, en 17.56, la dernière année de sa vie, que, le prestige de la royauté étant à peu près complètement évanoui, la France pourrait fort bien, avant la fin du siècle, se constituer en république.

<( L'anarchie, observe-t-il, marche à grands pas; bientôt le roi ne sera plus que le soliveau de la fable. Si cela dure, on se liasardera à sauter sur lui, à ne faire aucun cas de ses ordres, qui ne sont que des volontés empruntées. Cependant il souffle d'Angleterre un vent philosopliique ; on entend murmurer ces mots de liberté, de répubU:anisme ; déjà les esprits en sont pénétrés, et l'on sait à quel point l'opinion gouverne le monde. Le temps de l'adoration est passé ; ce nom de maître, si doux à nos aïeux, sonne mal à nos oreilles. 11 se peut qu'une nouvelle forme de gouvernement soit déjà conçue en de certaines têtes, pour en sortir, à la première occasion, armée de toutes pièces^. »

A propos des mesures contre le Parlement, il annonce la future toute-puissance de la Constituante, et l'établissement en France du parlementarisme anglais :

« Oh ! si jamais la nation prétendait faire revivre ses anciens droits, elle ne manquerait pas d'établir une assemblée universelle bien autrement redoutable à la royauté. On la rendrait nécessaire et toujours subsistante; on y introduirait des grands seigneurs, d 'S députés des provinces et des villes; on imiterait enfin la composition du parlement anglais. La nation s'arrogerait le pouvoir de faire les lois, et ne laisserait au roi qu'une exécution provisoire '*. »

La sagacité de M. d'Argenson va quelquefois jusqu'à prédire d'immenses événements non seulement pour la France, mais pour les autres pays. En 1733, il annonçait ainsi la révolution d'Amérique et la formation de la république des États-Unis :

1 Ml m. mauiiscrits ,

2 Mém., Bibl. elzév., t. II, p. 262.

3 Ihid., t. V, p. 3iG.— * Ihicl, p. 3i9.

« Il est un antre grand événement qui se prépare sur la terre ronde. Les Anglais ont dans l'Amérique septentrionale des domaines vastes, riches, bien policés; ils y ont une nouvelle Angleterre, un parlement, des gouverneurs, des troupes, des liabitants blancs h foison, des richesses, des lois, et, qui pis est, une marine.

« Je dis qu'un beau matin vous verrez ces dominations se séparer de l'Angleterre, se soulever et s'ériger en république indépendaJite, comme fit la Hollande à l'égard de l'Espagne i. »

Pour conjurer les bouleversements qu'il prévoit, d'Argenson conseille d'altaquer le mal à sa source en opérant de grandes réformes, et surtout en substituant au despotisme le régime d'une sage liberté. Le politique de VEntresol, en opposition aux Mémoires ultraaristocratiques sur l' ancien gouvernement de France, du comte de Boulainvilliers, écrivit, vers 1739, un ouvrage qui ne fut publié qu'en 1765^, sous le titre de Considérations sur le gouvernement de la France, dont le principal objet était de rechercher jus'/ucs où la démocratie peid être admise dans le gouvernement monarchique. Dans cet écrit, dont la devise est : Une foi, un roi, une loi, d'Argenson dépeint avec énergie les abus de l'ancienne monarchie. Il montre que la France, sous l'administration arbitraire des officiers du pouvoir central, demeure fort iniérieure aux républiques sous le rapport économique.

« La Francr", dit-il, est peut-être le seul pays chrétien où la police soit confiée à des officiers royaux qui ne répondent de rien au peuple, et qui insultent plutôt qu'ils ne défèrent à ses plaintes. C'est de quoi l'on s'aperçoit lorsqu'on voj'age sur nos frontières : il est inutile de demander où finit le territoire de France; l'état des chemins et de tout ce qui est au public en fait assez apercevoir. »

Cependant il reste royaliste et même partisan du gouvernement absolu. Persuadé que la puissance publique doit être une et décidée, il combat les philosophes politiques qui ont préconisé le mélange des trois éléments monarchique, aristocratique et démocratique. La théorie du gouvernement représentatif lui semble une funeste chimère, et il désapprouve la constitution d'Angleterre qu'il juge peu durable, et à laquelle il reproche de rendre les rois nuls. La royauté non partagée s'appuyant sur les institutions municipales, l'unité du pouvoir

^Mém., t. V, p. 3S6, 1733.

2 II était connu et apprécié avant d'être imprimé. J.-J. Rousseau le cite et le vante grandpment dans le Contrat social : a Dans la république, dit le marquis d'Argenson, chacun e^t parfaitement libre en ce qui ne ?iuit pas aux autres. Voilà la borne invariable : on ne peut la poser plus exactement. Je n'ai pu me refuser au plaisir de citer quelquefois ce manuscrit, quoique non connu du public, pour rendre honneur à la mémoire d'un homme illustre et respectable, qui avait conservé jusque dans le ministère le cœur d'un vrai citoyen, et des vues droites et saines sur le gouvernement de son pays. » (Contr. soc, liv. IV, c. vui.)

et la liberté des communes, la suppression des privilèges nobiliaires, des offices vénaux et lucratifs, l'établissement de l'égalité des charges et des droits, enfin l'organisation sur tous les points du pays d'une administration locale et gratuite, tel est, avec la liberté du commerce au dedans et au dehors, son rêve pour le bonheur de la France. Ces idées étaient fort avancées en 1739 !

Le traité de l'admission de la démocratie dans le gouvernement monarchique ne présente pas, tant s'en faut, le dernier mot des opinions libérales de d'Argenson. Beaucoup plus libre dans son journal, il y prononce sans détour que « tout doit tendre autant que possible à l'égalité 1 » ; l'homme qui, dans les Considérations sur le gouvernement de la France, avait avoué déjà qu'il désirait la destruction de la noblesse, qu'à ses yeux « les nobles ressemblaient à ce que les frelons sont aux mouches », ce hardi devancier des législateurs de 1789 déclare dans ses iTiémoires intimes que la seule aristocratie désormais légitime, c'est que chacun soit fils de ses œuvres, et gouverne s'il a du mérite. La perfection, suivant lui, c'est que le peuple choisisse ses députés, que ceuxci forment un comité, que ce comité soit renouvelé périodiquement, tous les ans ou tous les deux ans.

« Que la noblesse, ajoute-t-il, soit à vie, et qu'un homme ainsi anobli revienne souvent aux emplois, s'il les mérite; que ses enfants n'aient qu'une légère distinction native, qui dispose à les élire de préférence, lorsque du reste ils en sont dignes : voilà tout ce qu'on peut tolérer.

« Enfin se rapprocher de ce but d'égalité où il n'y aura d'autre distinction entre les hommes que le mérite personnel 2. »

Parlant des restes du système féodal, il s'écrie :

«Tout cela ne sont que vestes de barbarie et de tyrannie, que l'autorité royale a bien voulu tolérer et mettre en règle. Que les hommes sont sots 3 ! »

Il exalte les avantages des républiques avec un enthousiasme digne de Rousseau :

« Quel bonheur que celui qu'on rencontre dans les républiques! Chacun y jouit de son bien; on y voit fructifier les arts utiles. Il est vrai qu'il n'y a pas là de cour pour exciter à la perfection des beaux-arts ; mais cette perfection est-elle si nécessaire au bonheur? C'est ce dont je doute fort. Pour un bienfait qu'elles répandent, les cours inspirent aux particuliers l'ambition sans bornes, source de tous les vices et de tous les désordres. De ces réflexions il suit qu'il serait à désirer que tous les États se missent aujourd'hui en républiques, en démocraties '*. »

A défaut du bonheur de la république, il voudrait au moins voir sa patrie jouir des avantages d'une royauté paternelle et bourgeoise, d'une royauté à bon marché :

* Mém., Bibl. elzév., t. V, p. 315.

2 Mém., p. 30G. — 3 Ibid., p. 328. — * Ibid., p. 312.

a Si jamais, dit il, une heureuse révolution en France faisait concevoir h nos rois qu'ils ne sont que nos magistrats, nos hommes, et non pas nous les leurs, alors il faudrait réduire leur dépense au plus petit pied et ;\ la simple décence. Oh ! que ce serait de grands rois que ceux qui se réduiraient ainsi d'euxmêmes, par économie * ! »

Le marquis d'Argenson avait l'esprit réformateur. Comme l'abbé de Saint-Pierre, et avant Mably, Jean-Jacques et les économistes, il rêvait toute une réorganisation de la France et de l'Europe. Il était animé non pas seulement par l'amour spéculatif des innovations, mais par un véritable patriotisme. Voltaire a pu l'appeler « le meilleur citoyen qui ait jamais talé du ministère ^ », et il a eu le droit de dire lui-môme ces paroles qu'il aime à répéter ; « Je brûle d'amour pour le bonheur de mes concitoyens^. » Malheureusementle soi-disant esprit philosophique le dominait beaucoup trop, et il se laissait trop facilement aller à des chimères pour lesquelles son ami Voltaire le renvoyait à être secrétaire d'État dans la république de Platon *. Dans ses idées de réformation sociale il se laisse emporter très loin. Les systèmes les plus radicaux ne lui répugnent pas. Le Code de la Nature ou le Véritable Esprit des lois, de Morelly, oîi la propriété est dénoncée comme le principe de tous les maux et de tous les vices existants, lui paraît un « excellent livre, le livre des livres, autant au-dessus de YEsprit des lois du président de Montesquieu, que la Bruyère est au-dessus de l'abbé Trublet^. »

Trop souvent, sur toutes sortes de sujets, il approuve ou il émet les idées les moins praticables. Quelquefois cependant, en s'abandonnant à ces divagations aventureuses, il conçoit des rêves qui sont devenus de belles réalités. Il a un chapitre intitulé :

Invention des ballons.

« Ceci, dit-il, est encore une idée qu'on va traiter de folie, je suis persuadé qu'une des premières découvertes à faire, et réservée peut-être à notre siècle» c'est de trouver l'art de voler en l'air. De cette manière, les hommes voj'ageront vite et commodément, et même on transportera des marchandises sur de grands vaisseaux volants. Il y aura des armées aériennes'. >■>

Et il établit que la physique doit nous conduire à cette découverte :

« Pourquoi, ajoute-t-il, n'imiterions-nous pas les oiseaux volants, comme les poissons nageants. Ille primus qui fragilem commisit pelago ratem, celui-là dut paraître aussi insensé que quiconque aujourd'h uL prétendrait voler. »

Il indique ensuite, avec assez de justesse pour un ministre et pour

1 Mém., p. 357.

2 Lettre de Volt, au marq. d'Argenson, 13 mars 1750, dans les Mém. d'Argens'07i, t. V.

^ Mém., 1. 1, p. 214. — 4 Lettre de Voltaire au duc de Richelieu, s Mém. manuscr. — « Mém., t. V, p. 39J.

un littérateur, la manière dont on pourrait construire ces aérostats que Montgolfier ne devait imaginer et faire voler en l'air qu'en 1783 :

« Voyez s'élever ia bulle de savon : faites des macliines qui la copient, ajoutez-y des ailes proportionnées qui les dirigent, et forment dans l'air un tourbillon qui les soutienne ; ou bien trouvez quelque matière bien légère dont vous composeriez les parois d'une vaste boule: pompez-en l'air et elle s'enlèvera. N'avez-vous pas vu des enfants attacher un cliat à leur cerf-volant. De la môme manière vous ferez partir et voyager dans les airs des hommes avec des provisions. »

Mieux valent assurément ces génies chimériques qui, parmi beau- • coup de rêves aventureux, rencontrent quelques vues justes et fécondes, que ces espriis d'un positif étroit et d'un bon sens stérile faits pour croupir dans toutes les ornières de la routine. Et certes, malgré un certain goût pour l'utopie et la chimère, le bon sens n'a pas manqué à d'Argenson, et il a pu dire : « Ce que j'ai d"'osprit, je l'ai juste. »

Dans les fragments réunis et publiés sous le titre de Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson, on voit traités les sujets les plus variés. Le ministre d'État ne s'y montre pas seulement historien, politique, économiste; il y est encore critique et moraliste. 11 énonce çà et là d'excellents jugements sur les auteurs du temps et sur plusieurs écriva'us antérieurs ; ses Remarques en limnl, ses Jugements sur divers auteurs, offrent souvent à la critique littéraire d'utiles aperçus, desvues ingénieuses et de fines appréciations.

Il est moraliste un peu partout, mais en particulier dans ce que nous possédons de l'ouvrage qu'il avait conçu sous le titre de Pensées et Maximes et qu'il voulait composer par maximes coupées, dans le goût de celles de La Bruyère, qu'il trouvait « bien plus satisfaisantes que ses Caractères ».

Dans ses Pensées et Maximes, d'Argenson parle beaucoup de commerce, de mariage, de rcli<jion.

Sur ce dernier point il s'abandonne à bien des irrévérences, à bien des impiétés. Il exprime sans détour son aversion pour les religions révélées, et se pose en partisan et en défenseur du déisme.

« Pourquoi^ dit-il, a-t-on fait un nom odieux du titre de déistn ? C eài celui de ceux qui ont la véritable religion dans le cœur, qui ont abjuré une superstition destructive du monde entier i. »

Adversaire déclaré de toutesles religions positives, il est surtout l'ennemi du catholicisme. Rend-il hommage au protestantisme pour ses bons effets politiques et moraux, il en prend occasion de déclarer que le catholicisme ne sert en rien aux mœurs.

« Avec quelle douleur, exclame-t-il, devons-nous avouer que la religion réformée fait, dans les États où elle domine, tout le bon effet que la politique

1 Mém., 9 mai 1754, Bibl. elzév., t. IV, p. 181.

et les mœurs peuvent désirer, tandis que la nôtre y nuit, ou n'y profite en rien i. »

Dans la religion, ce sont surtout ses ministres qu'il abhorre.

Quand les biens et les privilèges du clergé sont mis en péril par le garde des sceaux Machault, d'Argenson en prend la défense avec chaleur et éloquence. Cependant on ne peut pas aimer les prêtres moins que ne le fait le marquis. Suivant lui, les prôtres sont le ver rongeur de notre religion, depuis la mort des apôtres^. « Heureuses, s'écrie-t-il, les nations sans prôtres! malheureuses sont celles qui en souffrent l'autorité ^î » A l'entendre, <( les prêtres aujourd'hui, aussi avares et ambitieux qu'ils ont été sanguinaires il n'y a pas longtemps, » sont devenus intolérants par calcul; un de leurs principaux soins est de présenter toujours aux yeux du peuple et des gouvernants un fantôme d'hérésie quelconque, afin de « conserver des motifs de persécution, et de perpétuer leur autorité d'inquisition, d'exclusion et de collation aux emplois : branche d'intrigue très productive, et à laquelle ils se garderaient bien de renoncer*. »

Comme tous les ennemis du catholicisme, il se montre particulièrement acharné contre les jésuites, et, trompé le premier peut-être, il les charge des plus odieuses imputations^.

On le voit de reste, d'Argenson appartient au bord philosophique et encyclopédique. Ce qui n'empêche pas qu'on ne pût citer de lui telle page fort religieuse, tel passage très hostile aux oracles du philosophisme.

D'Argenson n'est pas, tant s'en faut, un homme ferme et arrêté dans toutes ses idées. D'un jour, et souvent d'une heure à l'autre, il se contredit lui-même. Dans ces pages écrites à si longues distances, et jamais revues, il se montre tour à tour royaliste et républicain, religieux et impie, défenseur delà morale et matérialiste éhonté.

11 est inégal et variable dans sa diction comme dans ses idées, et, par la môme cause, il laisse voir sans cesse le manque de réflexion suivie, de rénsion, de retouche.

D'Argenson d'ailleurs ne consignait que pour lui ses souvenirs, ses observations et ses impressions. Il n'avait aucune prétention d'auteur. Il n'a pas seulement relu ses Mémoires qu'il écrivait d'un trait au commencement ou à la fm de la journée. Les incorrections et les négligences doivent donc y abonder. Mais, en compensation, quel charme de naturel dans le style, combien d'expressions vives, originales, saisissantes ont coulé de cette plume rapide et négligée ! Son style a plus que de l'agrément. Souvent il frappe par la vigueur, par le nerf de l'expression. Quelquefois il matérialise trop les choses, et n'a pas assez souci de l'euphémisme, mais en général sa manière est une sorte de réalisme tempéré qui plaît.

1 Méo)., t. V, p. 336. — 2/6/rf., t. V, p. 33G. —3 Ibid., t. IV, p. 231, 21 août 1755. — * lùil, t. V, p. 329. ^Voir surtout, Jiew , t. V, p. 376,377.

BARBiER. 219

Les Mémoires et lettres, récemment mis au jour ^, du cardinal de Beisnis, offrent la rectification de Ijien des faits historiques mal appréciés jusqu'à notre époque. Le cardinal, constamment apprécié de la manière la plus superficielle, d'après quelques poésies de jeunesse, apparaît, dans cette publication, sous son véritable caractère de prêtre et d'homme politique.

Les mémoires politiques étant peu nombreux au dix-huitième siècle, on a, dans ces dernières années, accueilli très favorablement la publication d'autres mémoires qui suivent, jour par jour, les événements publics, depuis l'année 1718 jusqu'à 1762. Ce sont les Mémoires, ou T^lutùlle journal anecdotiquc et historique d'Edmond-Jean-François Barbier (1689-1771). Puisque les hommes d'État, les généraux, les négociateurs, ne se soucient plus, au dix-huitième siècle, de raconter leur vie poUlique ^, il faut bien écouter un bourgeois qui nous dit par le menu, sinon ce qu'il a fait, du moins ce qu'il a vu.

Barbier était un avocat au Parlement de Paris. 11 ne parut jamais à la barre; « il travaillait pour le cabinet : » c'était un avocat consultant. Chargé d'affaires nombreuses et importantes, conseil de la princesse de Modène dans son procès avec le duc d'Orléans, honoré de la confiance du maréchal de Saxe, lié avec les Nicolaï, avec les deux Voyerd'Argenson, le ministre des affaires étrangères et le ministre de la guerre, et avec plusieurs autres personnages considérables, enfin occupant lui-mônie une place honorable dans la bourgeoisie, il a beaucoup vu, beaucoup appris, et il a tout noté. Comme Dangeau, il a eu, pendant près de cinquante ans, la patience d'écrire chaque soir ce dont il avait été témoin ou ce qui était parvenu à sa connaissance pendant la journée, de consigner tous les faits grands ou petits, politiques, judiciaires, administratifs, de tenir note de tous les bruits de ville comme des événements les plus certains, enfin d'enregistrer tout ce qui s'était passé non seulement à Paris et en France, mais dans l'Europe entière, autant qu'il avait pu l'apprendre. 11 a de cette sorte fait parvenir jusqu'à nous quantité d'anecdotes curieuses et

1 Mémoires et lettres du cardinal de Bernis, publiés en 1878, par M. Frédéric Masson. 2 vol. in-8, chez Pion.

2 Nous nommerions parmi les mémoires politiques les mémoires de Mallet DU Pan, si ce qu'on a donné sous ce nom appartenait davantage, littérairement parlant, au courageux adversaire des démagogues de 1792, au patriote ami des Mounier^ des Malouet, des Lally-Tolendal. Les Mémoires et correspond ajice de Mallet du Pan, pour servir à l'Iiistoire de la révolution française, recueillis et mis en ordre par A. Sayous, non seulement d'après une sorte de journal intime de Mallet, mais d'après des écrits de toute date de lui et de ses amis, offrent beaucoup de renseignements intéressants sur cette importante période de nos annales, en particulier sur l'émigration, sur la coalition, sur les intrigues et les folies de Coblentz.

Il faudrait encore citer les Mémoires du duc de Choiseul, si leur authenticité était certaine.

intéressantes qui n'auraient pas pu trouver place dans les journaux du temps soumis à l'approbation et au privilège du roi.

Barbier semble écrire pour le plaisir d'écrire. Son récit, où il ne figure lui-même que rarement, n'a pas la moindre prétention. D'ordinaire il expose les ails froidement, sans les accompagner d'aucune réflexion, sans louer ni blâmer. Cependant on voit qu'il partage l'esprit de la classe moyenne à laquelle il appartenait. Il reproduit volontiers les sarcasmes des bourgeois contre les grands seigneurs. Il se plaît aussi à rapporter les traits mordants contre le haut clergé S et ne cache pas non plus ses sentiments très médiocrement religieux. Il redoute un roi dévot, « comme le plus grand malheur qui puisse arriver à unÉlat^. »

Un autre avocat au Parlement de Paris, Matbiec Marais, a laissé aussi un Journal, de 1721 à 1720, qui peut ser^1r de complément et quelquefois de rectification à celui de Barbier, Il est rédigé dans la même forme, mais animé d'un esprit différent ^.

Ces Mémoires de bourgeois respirent, sinon l'esprit religieux, du moins un sentiment de moralité et de probité qu'on ne retrouve pas dans les Mémoires de grands seigneurs et de hauts personnages qui ont écrit dans la seconde moitié du dix-huitième siècle.

Parmi ces témoins importants, mais libertins, de la fin du siècle de la philosophie, il faut ranger le fils d'un lieutenant général, colonel du régiment des gardes suisses, le baron Pierre-Victor de Besen- VAF. (17-21-1794). Ce lieutenant général des armées du roi sous Louis XV et sous Louis XVI, célèbre par l'agrément de sa personne, par son esprit fin et moqueur, par son audace, par ses succès auprès des femmes qu'il sut captiver malgré l'excessive liberté de ses manières avec elles, et le mauvais ton de sa galanterie, a laissé des Mémoires par chapitres décousus peu élégamment écrits *, mais précieux à consulter sur un grand nombre de personnages d'alors, le duc de ChoiseuP, les Castries, les Ségur, M. de Lamoignon, M. de Puységur, le maréchal de Broglie, M. de Galonné, etc.

1 Voir dans le Journ., 2G juill. 1727, les propos sur le pape au sujet de l'élévation de Dubois au cardinalat.

2 Journ., février 1752.

3 II a été publié dans la Revue rétros /'ectioe (t. VII à X de la 2* série). — La Revue a. publié un Journal de la cour et de Paris de 1732-33 {Rev. rétrosp. t. V, r* série).

* M"^ de Genlis, dans ses Mémoires, t. II, p. 2G7, a prétendu, sans fondement, que les Mémoires publiés sous le nom de Bésenval sont entièrement de la composition de M. le vicomte de Ségur. Suivant cette dame, très sujette à maltraiter les gens, le galant baron^ « d'une ignorance extrême, et hors d'état d'écrire passablement un billet, n'avait précisément que l'esprit qu'il faut pour dire des riens avec grâce et légèreté. » (Ibid., p. 66.)

5 11 a tracé de ce ministre un long portrait (t. I, p. 316-324J qui mériterait

BESE.WAL. 221

Bésenval, qui fut fort mêlé dans les intrigues ministérielles, aime à suivre la marche des affaires publiques, à rechercher les causes de l'élévation et de la chute des ministres, à relever leurs fautes, à juger leur politique et leur administration. Tout en s'amusant à raconter des anecdotes, il apprécie souvent en historien et en moraliste les personnages qu'il a vus de près.

On trouve encore dans ses Mémoires d'utiles renseignements sur le Parlement, sur la réforme de la justice, sur l'administration des finances. Au milieu de ces graves matières se glissent maintes anecdotes scandaleuses*, maints récits d'affreuses méchancetés dans lesquelles le narrateur ne voit qu'un sujet de rire-: Bésenval, suivant le ton du siècle, riait de tout, était indifférent à tout.

Généralement, Bésenval raconte bien moins ses aventures que celles des autres. Il donne cependant d'intéressants détails sur ce qui lui arriva dans les journées des 12, 13 et 14 juillet 1789. Cet officier n'avait point été gagné par la contagion libérale et révolutionnaire; il était demeuré royaliste pur. Selon lui, « la monarchie française ne pouvait subsister qu'autant qu'elle aurait un maître, mais un maître qui le fût ; tout autre régime la devait livrer à une destruction inévitable. » Ce citoyen de la république helvétique ne repoussait pas les réformes, mais il les voulait faites par le roi. Avec de telles opinions, il aurait dû montrer plus de fermeté et de courage, quand, à l'un des moments décisifs du commencement de la révolution, à l'un de ces moments que Tacite appelle transitas rerum, il se vit chargé par Louis XVI d'un commandement militaire supérieur. Depuis huit ans, il avait le commandement des provinces de l'intérieur, comprenant l'Ile de France, la ville de Paris exceptée, le Soissonnais, le Berry, le Bourbonnais, lOiiéanais, la Touraine et le Maine. A l'époque du 12 juillet, le soin de maintenir l'ordre dans Paris, qui commençait d'être agité par le ferment révolutionnaire et par l'appréhension de la famine, lui fut temporairement confié. L'énergie qu'il déploya d'abord le rendit l'objet de la haine des meneurs. Après avoir essayé de s'enfuir, il ne fut arraché que par miracle des mains du peuple, et eut à essuyer les horreurs d'un procès pour crime de lèse-nation par-devant un comité des recherches qui voulait sa mort, et dont la cruelle bassesse le soulevait d'indignation :

« 11 ne faut^ dit-il très bien, qu'un courage ordinaire pour braver d'honorables

d'être cité s'il était correctement écrit. Voir Mém. de Bésenval, t. III, p. 380, jusqu'à la fin.

t Voirie chapitre intitulé : Aventures de la sociéfé.

- Ainsi il trouve infiniment aimable et ..ai, et très digne de son attachement, le comce de Frise qui, émule, par fantaisie, de Lovelace, — Clurisie Harlowe venait de paraître, — se !ait un jeu d'employer toutes les ruses les plus hypocrites, toutes les perfidies les plus infernales, et toutes les plus atroces méchancetés envers la personne qu'il a gagé de séduire.

périls; mais celai qui nous fait supporterde plates adversités^ d'abjects ennemis, de fai)gcux dénonciateurs, des Bourdon ; celui-là, sans doute, est plus difficile et plus rare *. »

II avait le droit de parler avec cette noble fierté, malgré la pusillanimité de sa conduite dans les événements de juillet; car il l'expia par un bel acte de dévouement. Un ordre du roi le déchargeait de toute culpabilité, mais pouvait aggraver la position d'un prince déjà trop malheureux : il eut le courage de le jeter au l'eu. D'ailleurs, Bésenval parle toujours avec convenance de Louis XVI; mais il se montre sévère et injuste envers Marie-Antoinette, qu'il avait quelque temps conseillée, qu'il avait voulu dominer, et peut-être séduire. Dans le portrait qu'il en trace, et dans la manière dont il raconte le procès du cardinal de Rohan et l'afTairc du collier, il y a de la prévention^, sinon une malveillance formelle.

Pour bien connaître la lin du dix-huitième siècle, après Bésenval, il faut lire Lauzun (1747-1794). Les iWe?wo»'es qu'Armand- Louis de Contant, comte de Biron, et ensuite duc de Lauzun, écrivit, à ce qu'il semble, pour quelques femmes de ses amies, sont, comme on les a justement appelés, le plus terrible réquisitoire contre la noblesse française d'avant 80. Ce descendant du fameux inaréchal de Biron eut une vie semée d'événements extrêmement bizarres, rempUe surtout d'intrigues dont le théâtre et le roman se sont emparés. Après avoir passé les premières années de son enfance à la cour, « et pour ainsi dire sur les genoux de la maîtresse du roi, » la Pompadour, il fut le rival heureux des princes du sang auprès des femmes les plus célèbres par leur beauté et les plus désirées pour leurs grâces voluptueuses. M™"^ de Stain ville, M°^<=- d'Esparbès, M™^ de Tingry- Montmorency, M'"^ Czartoryska, milady Barrymore, M""^ Brown, les étrangères comme les Françaises les plus brillantes, maîtresses passagères et quelquefois simultanées du noble débauché, sont tour à tour l'objet de son récit vantard et cynique.

Qu'il se glorifie de ces belles conquêtes, et que, dans le cours d'un récit désordonné comme sa conduite, il confonde impudenmicnt la sagesse avec le vice, on le conroit de la part d'un de ces grands seigneurs de l'école du duc de Richelieu, dont le plaisir était la seule règle; plus d'égards ne peuvent être demandés à cet homme qui ne sut pas même respecter le sexe et la vertu dans sa femme, la noble, modeste, chaste et pieuse Amélie de Bouftlers. Mais qu'il prétende mettre au nombre de ses triomphes une reine qui, paur avoir montré un peu d'imprudente coquetterie dans sa gaie et brillante jeunesse, se vit bientôt l'objet d'accusations aggravées encore par ceux qu'elle avait honorés de sa confiance et de son amitié, comme Lauzun,

1 Mém., t. III, p. 433.

*Ibid.,i,. 330 335.

LAUZU.X, TILLY. 223

voilà le comble de Tindignité, voilà ce qui soulève de dégoût. A l'entendre, si la reine ne s'abandonna pas tout entière et sans réserve à son amour, c'est qu'il ne la laissa pas faire*. Les Mémoires de Lauzun, non plus que ceux de plusieurs hommes de cour dont nous avons parlé, ou dont nous parlerons, ne sont pas des œuvres littéraires bien importantes, mais il faut les lire pour savoir à quel excès était arrivée la dépravation de l'esprit et du cœur sous l'ère philosophique.

On sait comment finit ce voluptueux. Dépité contre la cour, qui lui avait refusé la place de colonel des gardes-françaises, qu'il avait ambitionnée toute sa vie, et qu'il croyait lui être bien due après sa périlleuse expédition en Sénégal, il se mit à cabaler avec les factions qui menaçaient le trône. Bientôt, nommé député par la province de Quercy, il rejette toute feinte, affiche ouvertement son hostilité envers le roi, se range parmi les plus décidés partisans du duc d'Orléans, et prendpartdansl'assemblée aux motionslesplus révolutionnaires Digne rejeton du maréchal qui trama la perte de son bienfaiteur Henri IV, il se réjouit de la journée du 10 août, applaudit à la proclamation de la république, et est enfin déclaré général en chef de l'armée du Nord, sous le nom de Biron, pour être, après quelques vaillants faits d'armes, accusé de trahison, et guillotiné, le l'^'' janvier 179^, comme l'avait été, le 6 novembre de l'année précédente, son patron, Philippe-Égalité.

Lauzun termine ses Mémoires au traité de paix, signé à Versailles le 20 janvier 1783, qui mit fia à la guerre d Amérique, à laquelle il avait pris part avec le général La Fayette quand, ruiné par des prodigalités et par un luxe inouïs, il se tourna vers la carrière des armes ; mais un appendice offre une partie des lettres et mémoires qu'il écrivit pendant sa détention, sous la Terreur, et que Camille Desmoulins se chargeait de remettre à leur adresse.

Les Mémoires du comte Alexandre de Tilly (1761-1822) continuent ceux de Lauzun. Ils prennent un plus grand intérêt et reçoivent de plus piquants développements à l'époque môme oii Lauzun arrête son récit, en 1783, après la guerre de l'indépendance des États-Unis d'Amérique. C'est peut-être le livre qui, parla multitude des anecdotes, des tableaux, des portraits, des conversations fidèlement rapportées, est le plus propre à nous faire coimaitre la société française à la veille de la révolution.

Homme kbonnrs fortunes, orné de tous les dons les plus séducteurs, désigné à Paris et en Allemagne sous le nom du beau TiUij, doué d'un esprit brillant et cultivé, distingué par les manières les plus élégantes,

1 Comment le d'^rnier éditeur des Mé'iioires sans suppress on de Lauzun a-t-il osé ajouter aux outrages d i roué ducal en a|)ijflant Marie Antoinette « une femiueleite, mi-précieuse, mi-bouroreuise ; une demi-Rambciuiliet et une demi-Geoffrin ? » (Intrud.,, p. xvii, p. v, note.i Commeiit put-il nommer ainsi cette femme, si grande dans le mailieur, et qui fut, à tout prendre, une des plus admirables reines que nous ollrc l'histoire?

et redoulable par son audace de libertin déterminé, le comte de Tilly obtint des succès de boudoirs et de coulisses si multipliés qu'ils forment la principale matière de ses Mémoires.

Tilly, revenu sur la fin de sa vie à des sentiments plus honnêtes, essaye de corriger le scandale par des réflexions et des conseils louables. Mais ce dont il ne saurait être trop sévèrement blâmé, c'est la manière odieusement indiscrète et calomniatrice dont il a parlé de Marie-Antoinette. Les Mémoires de Bcsenval et de Lauzun fournissent des armes contre la reine, ceux de Tilly la dilTamenl. Ce corrompu croit faire un grand éloge de la fille de Marie-Thérèse lorsqu'après avoir donné la longue nomenclature des amants qu'il lui attribue, il affirme sur ses grands dieux [pour l'honneur des cendres vénérables qu'il remue) qu'elle n'eut jamais que deux affections intimes auxquelles elle se montra fidèle : le duc de Coigny et le comte de Fersen. La reine avait dit de Tilly : « Je ne veux plus me mêler de M. de Tilly, qui vit publiquement avec une actrice aux dépens de M. de Veimerange qui passe pour voler l'État. » Ce propos, vrai dans tous ses points, fut répété et vint aux oreilles du comte. Dans sa fureur il écrivit à celle qui l'avait proféré une lettre dont l'insolence aurait bien pu le conduire à la Bastille, si Marie-Antoinette avait vu là autre chose que l'expression de la colère inconséquente d'un jeune étourdi. Et voilà pourquoi M. le comte de Tilly porte la bonté d'âme jusqu'à ne donner à la femme de Louis XVI que deux amants avoués.

Laissons tous ces malhonnêtes Mémoires, et distrayons-nous de leurs corruptions par la lecture de Souvenirs où du moins il est assez souvent sujet de nobles et vertueuses actions, et où il est fréquemment parlé, en beau langage, des choses de l'esprit. Nous voulons désigner les Mémoires ou Souvenirs de M. de Ségur, celui dont le prince de Ligne disait : « Le comte de Ségur est le seul homme de lettres de la grande bonne compagnie en France*. » 11 avait fréquenté assidûment les salons les plus élégants, les cercles les plus littéraires. Ces assemblées re\ivent dans ses Mémoires, écrits après la révolution, avec le charme mélancolique dune belle chose évanouie.

a Ce qu'on peut avec raison regretter de cette époque qui ne renaîtra plus, dit-il, c'était, au milieu de ce conflit entre des opinions, des systèmes, des "oùts et des vœux si opposés, une douceur, une tolérance dans la société qui en faisaient le charme.

« Toutes ces luttes entre les anciennes et les nouvelles doctrines ne s'exeraient encore qu'en conversations, et ne se traitaient que comme des théories. Le temps n'était pas arrivé où leur pratique et leur action devaient répandre parmi nous la discorde et la haine. Jours heureux où les opinions n'influaient pas sur les sentiments, et où l'on savait aimer toujours ceux qui ne pensaient pas comme nous !

« Je n'oublierai jamais les délicieuses et fréquentes réunions où se trouvaient

1 Mélanges, t. XXIX, p. 123. Écart.

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