SÉGUR
ensemble lesfinanciers, les magistrats, les courtisans, les poètes, les philosophes les plus aimables et les plus distingués, et ces conversations au Mont-Parnasse, chez le comte de Choiseul-Gouffier, où brillaient tour à tour Boufflers, Delille, Rulhière, Saint -Lambert, Champfort, La Harpe, Marmontel, Panchaud, Raynal, l'iibbé de l'érigord, depuis prince de Talleyrand, mon frère, l'un des plus aimables hommes de son temps, le prince de Ligne, nouveau chevalier de Grammont de tous les pays, favori de tous les rois, courtisan de toutes les cours, ami de tous les philosophes, et le duc de Lauzun, qui, cherchant partout la gloire, n'en eut que les illusions, et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires que réelles.
« Dans quelques autres centres de réunion, on entendait avec un plaisir mêlé de vénération le simple, le laborieux, l'éloquent et savant abbé Barthélémy; Malesherbes, l'un des plus populaires des hommes illustres, le plus juste des ministres, le plus intègre des magistrats, le moins flatteur des courtisans; cet iramortel Malesherbes qui pensait en philosophe, agissait en sage, et charmait, par la fécondité de sa mémoire, par la multiplicité de ses anecdotes, ceux qu'il instruisait par la moralité de ses discours et par l'universalité de ses connaissances, le duc de Nivernais, aussi distingué par la délicatesse de son goût et par l'urbanité de son ton que par la finesse et les agréments de son esprit : il savait allier la noblesse de l'antique cour à l'esprit philosophique de la nouvelle; il réunissait en lui l'image et l'esprit de deux siècles différents.
u Chez la princesse de Beauvau, modèle d'aménité et d'art pour soutenir et varier la conversation, on se plaisait à voir la réunion et la représentation de tout ce qu'il y avait de mieux et de plus délicat dans la cour de Louis XV, sans jamais y rencontrer ce qu'une juste sévérité reprochait à la licence de ce temps 1. »
On entre ainsi, avec Ségur, dans l'existence intime de tous les personnages célèbres du dix-huitième siècle, littérateurs, politiques, diplomates, généraux, rois, empereurs et impératrices. Le hasard ayant voulu qu'il fût successivement colonel, officier général, voyageur, navigateur, courtisan, fils de ministre, ambassadeur, négociateur, prisonnier, cultivateur, soldat,électeur, poète, auteur dramatique, collaborateur de journaux, pubUciste, historien, député, conseiller d'État, sénateur, académicien et pair de France, il a vu les hommes et les choses sous presque toutes les faces, et il en reproduit le tableau sous les yeux du lecteur avec un intérêt doux qui se renouvelle à chaque page.
L'agrément de la diction ajoute à l'intérêt des faits. Les Mémoires du comte de Ségur sont d'un véritable littérateur. On y reconnaît bien cet homme dont le goût pour l'étude fut très vif dès ses premières années, qui quittait avec empressement les compagnons de sa jeunesse et les amusements de son âge pour entendre des entretiens et suivre des sociétés propres à former sa raison, son esprit et son goût'; qui, plus tard, préférait Paris à Versailles, par amour des lettres plus encore que par amour des plaisirs, et qui, dans les garnisons, consacrait habituellement à l'étude les heures de liberté que lui laissait le service'. La
» Mém.. 1. 1, p. 165-167.
» Ibid., t. I, p. 168. — 3 Ibid.
PrOSAXEURS du XVHl* SIÈCLE. ^ 5
composition de ses Souvenirs est irréprochable, tout y est amené et conduit avec art. 11 fait des réflexions, il discute, il juge. Il développe sa pensée dans une phrase toujours soignée, toujours harmonieuse, et ordinairement ample et périodique*. C'est à la fois un philosophe et un académicien,
L'énumération des mémoriographes du dix-huitième siècle serait infinie si nous voulions nommer tous ceux qui mériteraient quelque mention, surtout si nous nous arrêtions aux mémoires littéraires comme ceux de Collé, de Morellet *, et aux mémoires politiques comme ceux de Brissot et de la courageuse M°^* Roland, si intéressante, quoique peu exacte, dans ses notices sur la Révolution^.
Pour clore cette liste déjà longue, de môme que nous avons étudié parmi les historiens français au dix-huitième siècle Frédéric II, roi de Prusse, nous citerons parmi les auteurs de mémoires historiques un autre étranger illustre, le prince de Ligne (1735-1814), Belge qui naquit avec l'esprit français, et développa merveilleusement ses qualités aimables et séductrices par son séjour en France et par le commerce qu'il eut avec les hommes de lettres les plus célèbres, avec les courtisans les plus spirituels. Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, le comte de Ségur, le chevalier de Boufflers*.
« Le maréchal prince de Ligne, disait un excellent juge du vivant même du noble écrivain, a été reconnu, par tous les Français, pour l'un des plus aimables hommes de France, et rarement ils accordaient ce suffrage à ceux qui n'étaient pas nés parmi eux. Peut être même le prince de Ligne est-il le seul étranger qui, dans le genre français, soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur. Il a fait imprimer beaucoup de morceaux utiles et profonds sur l'histoire et l'art
' Voir le commencement du second volume : « On ressent une joie bien vive lorsque, après de longues traversées, on touche d'un pied la terre en repoussant de l'autre le canot qui nous a portés, etc. ; » et, au commencement du tome III le passage : « Destiné par le sort à me trouver dans les positions les plus variées, je devais, à la suite du char de triomphe de Catherine, traverser son vaste empire, etc. »
Nous reviendrons, du reste, sur M. de Ségur, dans le volume suivant, quand nous parlerons des historiens du dix-neuvième siècle.
2 Nous citerons assez souvent les Mémoires sur le dix-huitième siècle, de Morellet, et nous parlerons de ceux de Marmontel et de M"^ de Genlis quand nous étudierons ces écrivains à titre de critique ou de romancier.
' Bibliothèque des Mémoires relatifs à l'histoire de France pendant le dixhuitième siècle, publiés par F. Barrière et M. de Lescure. 32 volumes in-18. Firmin Didot.
* Boufflers était alors regardé comme le type incomparable du parfait courtisan et de l'homme du monde accompli. Au jugement de fins appréciateurs, le brillant prince belge n'en était qu'une copie très peu ressemblante. M""* du Deffand écrivant, le 3 août 1667, à un autre étranger célèbre, Horace Walpole, parle ainsi du prince de Ligne : « Il est doux, poli, bon enfant, un peu fou; il voudrait, je crois, ressembler au chevalier de Boufflers, mais il n'a pas, à beaucoup près, autant d'esprit; il est son Gilles. »
militaires ; il a publié les vers et la prose que les circonstances de sa vie lui ont inspirés ; il y a toujours de l'esprit et de l'originalité dans tout ce qui vient de lui '. »
Le prince de Ligne nous explique ainsi les raisons qui l'ont fait auteur :
« Je crains de lire et de causer; j'ai peur des nouvelles connaissances. Un livre ennuyeux me paraît la conversation d'un sot : et il me semble que c'est de quoi il faut se défaire. Si j'en trouvais de bons, je n'en ferais peut-être pas tant de mauvais; j'aime encore mieux cela que d'en lire. Voltaire, Montesquieu, un demi-quart de J.-J. Rousseau, la moitié de Cicéron, Télémaque, Montaigne, le Traité des études de RoUin, l'abbé Dubos, les Fables do la Fontaine, Molière, Racine et Corneille, César, Horace et Virgile, quelques odes de J.-B. Rousseau, quelques satires de Boileau, deux ou trois articles de VEncyclopédie; ou bien il n'y a qu'à faire ce que je fais à présent : causer avec soi-même.
« Je mets la conversation sur tel article que je veux. On n'a qu'à s'imaginer que je fais face à vingt personnes qui parlent sur des sujets différents. Mes propos ne tiennent à rien. C'est ce qu'on appelle du décousu. Eh ! mon Dieu, qu'est-ce qui vaut la peine qu'on y mette de la suite? Si, au lieu d'aller chercher des mots en chimie, en physique, en peinture et en musique, pour faire croire qu'on sait tout cela, j'osais bassement en chercher un chez une couturière, je dirais que faufiler ou bâtir est encore plus que ce que le temps que nous vivons ne mérite.
« Pardon, amateur d'amalgame au sujet d'une tragédie, de la fraîcheur d'une ariette, de Yharmonie d'un feuillage, et d'une bravoure pour l'opéra comique, vous puisez tout cela chez les artistes. J'aime mieux les artisans. Faufilons donc, ainsi que je l'ai dit. D'ailleurs le cousu et le tendu ne valent pas le charmant laisser-aller que je recommande toujours*. »
« Il y a des gens qui réfléchissent pour écrire. D'autres qui écrivent pour ne pas réfléchir : ceux-ci ne sont pas si bêtes, mais ceux qui les lisent le sont, à mon avis.
« Je suis un peu dans la seconde classe, et je mettrais mes lecteurs dans la dernière, si, pour les justifier et moi aussi, je ne leur disais que, si j'écris de suite (et pour m'occuper), c'est que je me suis occupé à méditer, observer, rentrer en moi-même; et que, par tout cela, j'ai, sans le vouloir, un magasin de pensées, dont il faut que je me soulage. J'écris plus d'inspiration que de réflexion '. »
Un autre mobile porta le prince à écrire ; ce fut, il l'a naïvement avoué, le besoin. S'il ose, sans trop de crainte, aborder le public, ce « souverain avec qui il ne faut pas trop se familiariser, une partie de cette confiance est due à Vauri sacra famés, nécessitée dans un temps où les révolutions privent de tout secours. » <c J'ai vendu pour vivre,
1 M""^ de Staël, Préface pour les Lettres et pensées du prince de Ligne. ^ Mélanges, etc. Mes écarts ou Ma tête en liberté, t. XII, p. 104. 3 Ibid., t. XX, p. 179.
â28 LES HISTORIENS ET LES AUTEURS DE MÉMOIRES.
ajoute-t-il, mes tableaux, ma vaisselle, et je vends le peu d'esprit qui me reste'. »
Le prince écrivait ces paroles dans sa villa de Léopoldberg, et c'est dans ce repos retiré, si favorable à la composition, qu'il fit ou termina la plupart de ses ouvrages.
« On devrait, dit-il quelque part, défendre d'écrire morale, caractères, hommes, femmes, philosophie, législation à ceux qui n'ont pas beaucoup voyagé, et qui n'ont pas été dans les grandes aventures '^. » Ce qui donne un prix très rare à tout ce qui est sorti de la plume du prince de Ligne, c'est qu'il ne parle jamais que de ce qu'il a vu, de ce qu'il a expérimenté, de ce qu'il connaît à fond.
Dans la partie historique de ses œuvres, on estime particulièrement, pour l'intérêt, pour le piquant des anecdotes et pour l'abandon d'un style souvent relevé de la plus fine ironie, le morceau sur la guerre de Trente ans, les Mémoires du comte de Bonneval, dont le prince de Ligne, passionné pour les caractères originaux et ardents, faisait son héros, les Mémoires du prince Eugéw., enfin le Fragment sur Casanova.
Les Mélanges du prince de Ligne ont une véritable importance historique par les portraits qu'ils présentent d'un grand nombre de personnages considérables, et en particulier de tous les souverains qu'il a connus, et qui recherchaient son entretien : Gustave III, Joseph II, Frédéric le Grand, Catherine le Grand, comme il aime à appeler l'impératrice de Russie, en « espérant que l'Europe confirmera ce nom ' » ; enfin, et surtout, Marie-Antoinette, qu'U. apprécie en maints endroits avec une haute justice et une parfaite convenance. Jamais il ne plaça mieux cette admiration et cet enthousiasme qui étaient un des caractères de sa nature, et qu'U a parfois prodigués.
Quelques-uns des plus beaux portraits qu'ait tracés le prince de Ligne se trouvent dans ses précieuses lettres, dont M""^ de Staël, qui s'en fit l'éditeur, a dit :
« La correspondance se rapprochant davantage de la conversation, on peut y suivre le prince de Ligne dans sa vie active ; on peut y apercevoir l'infatigable jeunesse de son esprit, l'indépendance de son âme, et la gaieté chevaleresque qui lui était surtout inspirée par les circonstances périlleuses. Ses lettres sont adressées au roi de Pologne, en lui rendant compte de deux entrevues avec le grand roi de Prusse; à l'impératrice de Russie, à l'empereur Joseph II, à M. de Ségur, sur la guerre des Turcs; à M"' de Coigny, pendant le fameux voyage de Crimée : ainsi le sujet des lettres et les personnes auxquelles elles sont adressées inspirent un double intérêt. Le prince de Ligne a connu Frédéric II, et surtout l'impératrice de Russie, dans la familiarité d'une société intime, et ce qu'il en dit fait vivre dans cette société. Le portrait du prince Potemkin, qu'on trouve dans les lettres adressées à
1 Mélanges, Lettres à Eulalie, Avis, t. XL p. 131. > Ibid., t. XIII, p. 40.
3 Voir Portrait de fed S. M. I. de toutes les Russies, Mélanges, t. XX, p. 237.
M. de Ségiir, est véritablement un chef-d'œuvre ; il n'est point travaillé comme ces portraits qui servent plutôt à faire connaître le peintre que le modèle. Vous voyez devant vous celui que le prince de Ligne vous décrit : il donne de la vie à tout, parce qu'il ne met de l'art à rien'. »
Non seulement le prince de Ligne juge bien les hommes, apprécie bien les événements, mais il a des vues de l'avenir qui ressemblent à de la divination. Dès 1790, il annonce à la fois le pouvoir de Bonaparte et la restauration des Bourbons.
« Lettre à Louis Ségur. Vienne, ce 6 novembre 1690.
« Si ce n'est pas tout de suite un Bourbon, peut-être que le plus beau^ le plus brave, le plus aimable et le plus aimé des Français montera un jour sur ce trône qui jadis était ombragé de mjTtes et de lauriers; et la roture de noms et de principes fuira devant un jeune prince ou dictateur qui aura lu plutôt la bataille de Coutras, et les amulettes des jeunes gens de la cour et les chiffres amoureux, que les visions du Contrat social. 11 maudira le moment d'erreur où la France insignifiante a tiré autour d'elle un cordon de nullité, que le premier voisin percera quand il le voudra. Un sceptre de fer empêchera de revenir aux horreurs et sera nécessaire. Voilà le résultat de la liberté. Vous deviendrez des esclaves et vous le méritez. On effacera jusqu'au nom des sages d'aujourd'hui qui croient que l'univers a les yeux attachés sur eux*. »
Les Œuvres du prince de Ligne renferment des détails précieux pour l'histoire littéraire comme pour l'histoire politique. Il nous introduit dans l'intérieur de Voltaire, chez qui il passa huit jours, à Ferney, observant avec pénétration et écoutant avec avidité le philosophe, qu'il s'ingéniait à faire parler et à mettre en train. Il nous représente au vif le caractère de Jean-Jacques Rousseau, « ce malheureux grand homme ravissant et impatientant, » qu'il alla visiter et à qui il fit des offres d'asile^. Il démasque le charlatanisme de Beaumarchais, qui vint jouer chez lui, à Venise, le rôle d'assassiné. Il peint les ridicules que se donnaient Boucher et la Harpe par leurs lectures de société chez les grands seigneurs et les princesses qu'ils croyaient enchanter, et dont ils se faisaient moquer*.
Le prince de Ligne se montre critique fin et sagace dans ses courtes et substantielles remarques sur la Correspondance littéraire adressée au grand-duc de Russie par la Harpe, et sur le Lycée, du môme auteur. Lui, « indigne, demi-Germain, Batave, Belge, Tudesque et barbare^, > il y fait très bien ressortir toutes les faiblesses, toutes les petitesses
* M"* de Staël, Préface pour les Lettres et pensées du prince de Ligne. « Mélanges, t. XXII, p. 126.
3 Ibid., t. X, p. 262-267.
* Ibid.f p. 270-273.
'^ Ibid., t. XXVII, p. 126. Sur le Lycée ou Cours de littér. par M, de la Harpe, p. 1C5.
de nombre d'écrivains vantés du dix-huitième siècle, et il y parle avec enthousiasme des grands génies du dix-septième, en particulier de l'Aigle deMeaux, qu'il appelle le sublime Bossuet,\e Corneille épiscopal^. Mais il porte trop loin son estime pour l'auteur du Cours de littérature, qu'il ne se lasse pas d'appeler « le meilleur des auteurs après les grands hommes avec lesquels personne ne peut entrer en comparaison, et peut-être meilleur littérateur qu'eux, puisqu'il juge avec un goût et une réflexion dont lui seul est capable*. » Malgré les progrès que la critique littéraire a faits de nos jours sous la plume des Villemain, des Sainte-Beuve, des Nisard et de plusieurs autres, la Harpe est encore justement eslimé, mais personne n'oserait plus souscrire à l'éloge excessif qu'en fait le prince de Ligne.
Dans cette volumineuse collection que l'auteur composa, suivant ce qu'il nous dit lui-môme, sans consulter aucun livre ^, on trouve de tout, môme de la littérature pittoresque, dont le prince de Ligne essaya l'un des premiers, dans son Coup d'œil sur Bel-Œil. On y rencontre aussi d'admirables pages de sentiment, mais du sentiment le plus naturel et le plus vrai. L'homme qui avait vu la vie par tant de différents aspects, qui avait pris part à tant d'événements, qui s'était trouvé mêlé avec tant d'hommes, qui avait éprouvé toutes les passions, goûté de tous les plaisirs, s'écrie un jour en sentant la main delà vieillesse s'appesantir sur sa tôle :
0 Les souvenirs ! on les appelle doux et tendres, et, de telle façon qu'ils s.oient, je les déclare durs et amers... L'image des plaisirs innocents de l'enfance retrace un temps qui nous rapproche de celui où nous n'existerons plus. Guerre, amour, succès d'autrefois, lieux où nous les avons eus, vous empoisonnez notre présenti Quelle différence! dit-on; comme le temps s'est passé! J'étais victorieux, aimé et jeune! On se trouve si loin, si loin de ces beaux moments qui ont passé si vite et qu'une chanson qu'on a entendue alors, un arbre au pied duquel on a été assis, rappellent en faisant fondre en larmes 1 J'étais là, dit-on, le soir de cette fameuse bataille. Ici on me serra la main. De /à, je partis pour un quartier d hiver charmant. J'avais bonne idée des hommes^ Les femmes, la cour, la ville, les gens d'affaires ne m'avaient pas trompé. Mes soldats (société d'honnêtes gens plus purs et plus délicats que les gens du monde) m'adoraient. Mes paysans me bénissaient ; mes arbres croissaient ; ce que j'aimais était encore au monde, ou existait pour moi. 0 mémoire ! mémoire! elle revenait quelquefois au duc de Marlborough tombé en enfanc& et jouant avec ses pages; et un jour qu'un de ses portraits, devant lequel il passa, la lui rendit, il arrosa de pleurs ses mains qu'il porta sur son visage. »
Ni Jean-Jacques Rousseau, ni Bernardin de Saint-Pierre n'ont eu nulle part un accent plus ému, n'ont écrit une page où l'imagination et le sentiment soient mieux réunis et relevés l'un par l'autre.
» Mélanges, t. XXVH, p. 19L Sur le Lycée, t. VII, p. 48. « Ibid., t. XXIX, p. 37. Sur le Lycée, t. XIII, p. 829. • Ibid., t. XXVn, p. 208.
Mais le prince ne monte pas souvent et ne se maintient pas à ce ton. Vous venez de le voir dominé par la sensibilité la plus vraie, et tout à l'heure vous le retrouverez railleur, sceptique, matérialiste, enfin digne ami de Voltaire.
Le prince de Ligne professait une grande admiration pour certains philosophes, et spécialement pour leur patriarche, dont il a dit dans son enthousiasme ' :
« Qu'on me montre une histoire d'Horace, une tragédie de Virgile, un poème épique d'Anacréon, une ode de Jean-Jacques, une comédie de Montesquieu, une chanson de Corneille, une épigramme de Molière, un conte d'Ovide, de la géométrie de la Fontaine, un roman de Rousseau le lyrique, des calculs de Racine, un dialogue de TibuUe, une satire de Catulle, un compliment de Juvénal, une satire de Fontenelle, un madrigal de Perse, etc., etc., et je dirai qu'on peut valoir autant que M. de Voltaire. Jusque-là je dirai qu'il est supérieur à tous ces gens-là, même dans le genre où chacun d'eux prétendait à la gloire '. »
Cependant il était loin de s'associer à tous leurs projets et à toutes leurs espérances, et surtout de partager leur mépris et leur haine de la religion. Leurs arguments contre le christianisme lui paraissent d'une faiblesse pitoyable.
« Quelle estj dit-il, la seule preuve contre notre religion, dans tant de livres ennuyeux? Concours fortuit d'atomes. Lois du mouvement. Nécessité déterminée. Monde éternel : ou chaos après. Système de la nature. Hasard. Destinée. Principes du bien et du mal. Cabale. Magie.
« Matière première et électrique, matière réversible^ modifiée, impérissable. Ce sont des mots. Eh! que veulent dire ces mots? Hobbes et Spinoza pensent et écrivent : comment sont-ils matière? L'incrédulité est si bien un air* que si on en avait de bonne foi, je ne sais pas pourquoi on ne se tuerait pas, à la première douleur du corps ou de l'esprit 3. »
Ailleurs il formule cette pensée profonde :
« On ne sait pas assez ce que serait la vie humaine avec une irréligion positive : les athées vivent à l'ombre de la religion. »
Il a une manière particulière d'établir l'excellence de la religion catholique.
0 De toutes les religions, dit-il, la catholique me parait la meilleure à suivre. Il y a une marche, il y a des pratiques qui occupent ; il y a des
1 Mélanges, etc. Mes écarts ou ma tête en liberté, t. XII, p. 299.
* Ailleurs il dit : a II n'y a rien dans Racine et Corneille, selon moi, à mettre à côté de Zaïre et Mahomet. » [Mélanges, t.XXVIl,;p. 235. Sur le Lycée, t. XI, p. 118.)
' Mélanges, etc. Mes écarts ou Ma tête en liberté, t. XII, p. 10.
preuves pour ceux qui les trouvent, de la foi pour ceux qui ne les trouvent pas, et des consolations pour les uns et les autres i. »
Tous les maux dont il voit la France et l'Europe accablées ou menacées au commencement de la révolution, il les attribue à la liberté laissée à la propagande du philosophisme, et à la persécution exercée contre ses plus vaillants ennemis, les jésuites. Il écrit à l'impératrice Catherine, en 1790 :
« Moi indigne, moi qui ne suis pas prophète dans mon pays, et pas grand sorcier dans les autres, j'ai dit, il y a longtemps, que si l'on n'avait pas chassé les jésuites, l'on ne verrait pas ce maudit esprit d'indépendance, de chicane, de définition, de sécheresse, se répandre comme un torrent qui renverse ou menace les trônes de toute l'Europe, excepté la Russie. »
Le prince de Ligne a dit, avec une aimable franchise, en parlant de ses écrits :
« Ai-je quelque chose à regretter de tant de pauvres mauvais ouvrages, auxquels j'ai passé tant de soirées dans onze ou douze quartiers d'hiver des trois ou quatre guerres que j'ai faites? Peut-être que non*. »
On ne regrettera pas non plus, nous l'espérons, que nous ayons donné place dans ce tableau de la littérature française au dix-huitième siècle à un écrivain dont les ouvrages, même les plus légers, renferment des choses pensées fortement, et généralement écrites du style le plus original, le plus piquant', le plus semblable au ton d'une spirituelle conversation. Le prince ne se piquait pas de style; cependant celui de beaucoup d'auteurs de profession et de renom pâlit auprès du sien. Il tire un peu, quelquefois, à la manière et au précieux, nous l'avouons ; mais le coloris, l'entrain, l'abandon, le trait, le tour de pensée et d'expression le plus français et le plus parisien, tant de qualités exquises rachètent bien, chez le célèbre Belge, ce qu'on peut lui reprocher de recherche, de manque de goût, ou d'incorrections ; de même que tant de pensées justes, de vues neuves et profondes, d'appréciations solides et fines, enfin tant de saillies d'esprit doivent faire pardonner les idées erronées, les opinions bizarres, les paradoxes soutenus du ton le plus tranchant, enfin les contradictions en tous genres qui échappent à l'esprit mobile et aventureux de l'auteur des Mélanges littéraires, politiques, militaires et sentimentaires *.
» Mélanges, t. XXII, p. 135.
* Mélanges, etc. Mes écarts ou Ma tête en liberté, t. XIII, p. 93.
' Voir, en particulier, dans ses Lettres à Eulalie (t. XI), quantité d'observa tiens fines et de remarques sérieuses sur les choses du théâtre.
* Les Mélanges du prince de Ligne sont divisés en deux parties. La première, composée de 14 volumes, comprend les œuvres mêlées en vers et en prose, et contient les ouvrages suivants :
Coup cfœil sur Bel- Œil, et sur une grande partie des Jardins de l'Europe;
Dialogues des morts; Discours; Lettres; Lettres à Eulalie sur le théâtre; Mes écarts ou Ma tête en liberté, et Méla^iges de poésies; Pièces de théâtre; Mes écarts {supplément), et Portraits, Lettres et Poésies; Contes et Poésies ; Poésies et Pièces de théâtre ; Mémoires sur le comte de Bonneval, et Pièces détachées sur la Correspondance littéraire adressée cm grand duc de Russie, par M. la Harpe, etc.
La seconde partie, sous le titre d'Œttvres militaires, se compose aussi de 14 volumes, et contient :
Préjugés et fantaisies militaires; Mémoires sur les campagnes du prince Louis de Balen, en Hongrie et sur le Bhin; Mémoires sur lea campagnes faites en Hongrie, au service de l'empereur, par le comte Bussy-Rabutin, avec des notes; Mémoires sur la guerre des Turcs, depuis 1716 à 1729, et sur les deux maréchaux de Lascy, et Mémoire'^ sur le roi de Prwise Fréléric II ; Iwlructions de S. AF. le r d de Prusse à s-e? officiers eii 1778, avec des notes; et Lettres sur la dernière gwrre des Turcs; Mon journal de la guerre de Sept an9, en 3 volumes; Mon journal de la guerre de sept mois, ou de Bavière, en 1778, e! celle de sept jours aux Pays-Bas, en 1784; Mémoires sur les grands généraux de la guerre de Trente ans; Relation de ma campagu' de 1788 et 1789, contre les Turcs; Catalogue raisonné des livres militaires de ma bibliothèque.
Les derniers volumes sont plus littéraires que militaires ou historiques. Le tome XXIX contient la suite des remarques sur le Lycée, Fragment sur Casanova, etc.; le tome XXX, Mélanges sur l'ordre de la Toison dor et iw l'ordre militaire de Marie-Thérèse; le tome XXXI, l'Art de voyager. Réflexions sur les deux Condé, Écarts, les Délices de Viorne, etc. ; le tome XXXII, Don ■ Carlos, tragédie en cinq actes; Poèmes; le tome XXXIII, Petit Plutarque de toutes les nations, première partie; enfin le tome XXXIV, Petit Plutarque, deuxième partie.
La plupart de ces productions sont postérieures à la Révolution.
lica romanciers. — I^e Sag^e» Marivaux^ madame de Fontaine* madame de Tencin, mademoiselle de Liussan* madame de Grafflg^ny* l'abbé Prévost, madame Riccoboni, «Iean-«IacqueB Rousseau, Diderot, Voltaire, llarmontel, Crébillon fils. Rétif de la Itrctunne, Lia Clos, L<ouTet, de Sade, Florian, le comte fie Tressan, madame L<e Prince de Beaumont, la comtesse de Flahaut, madame de Charrière, madame Cottin, madame de Cienlis, Rernardin de 9$aint-Pierre, Chateaubriand, Sénancourt.
L'histoire et le roman sont des genres qui se touchent par plus d'un endroit. Qu'un roman puisse ôtreune bonnelecture, c'est une exception bien rare. De la peinlure de mœurs simplement agréable et divertissante à la peinture dangereuse et immorale, le pas est trop glissant. Le roman est un genre presque toujours pernicieux; mais, considéré uniquement au point de vue de l'art et de l'histoire, il a une grande importance.
Le dix-huitième siècle, où se produisirent quelques livres d'imagination d'un mérite durable, a donné naissance à un genre très ambitieux, très faux et très ennuyeux, le roman philosophique. Il eut la prétention nouvelle et étrange de se servir du roman pour avancer les progrès de l'esprit humain. Métaphysique, poUtique, économie, agriculture, sciences et arts, tout y entra. Le sagace Horace Walpole, écrivant, en septembre 1770, à M"*« du Deffant, lui disait :
a On est venu à bout, chez vous, de rendre la raison aussi absurde que l'ancien galimatias des écoles, et la morale aussi fatigante que les controverses sur la religion. On prêche dans l'opéra-comique, et les romans parlent agriculture. On fait regretter l'ennuyeux Calprenède. »
Si l'on s'était contenté d'ennuyer ! Mais on dépravait. Le caractère général des mœurs du dix-huitième siècle, c'est l'affranchissement de toute pudeur.
« Ainsi donc à présent, s'écriait une femme témoin de désordres auiquel» elle ne sut pas elle-même se soustraire complètement, ainsi donc à présent on convient simplement qu'on a un amant, et cette effronterie passe pour de la frajichise, delà bonne foi! Autrefois la décence faisait tolérer une faiblesse ; e maintenant l'impudence fait excuser le vice... *. »
1 M"« de Genlis, Adèle et Théod., t. III, ui* lettre.
Ces mœurs se reflètent avec toute leur laideur dans les romans du temps, qui, la plupart, nous offrent la peinture de ce libertinage systématique où la vanité a plus de part que les sens mêmes. Dans ces œuvres corruptrices, parmi lesquelles des romans comme le Sopha, Misapouf et Tanzaï ne sont pas les plus détestables, on ne songe guère à conserver au moins la pudeur de l'expression, et à assaisonner d'un sel fin des choses grossières. On y peint avec complaisance les plus révoltantes infamies, les horreurs les plus monstrueuses, même ce que Chateaubriand, par une périphrase pudique, appelle quelque part « l'immoralité des goûts delà dixième muse*. » Rien de sain dans ces productions qui sont la boue de la littérature; tout y est corrompu jusque dans les moelles. Et cependant les romanciers philosophiques se piquaient spécialement de morale, les plus dévergondés comme ceux qui sont relativement réservés. Vous trouverez dans les Crebillon fils, dans les Chevrier, dans les La Morlière, dans les d'Aucourt, dans les Rétif de la Bretonne, dans les La Clos, dans les Lou- Vet, dans les de Sade, dans les Pigault-Lebrun, des tirades de morale guindée mêlées aux peintures les plus lascives. La morale de ces auteurs s'écarte assez de la morale de l'évangile : c'est une morale qui permet tout. Les héroïnes agissent d'après cette doctrine sentimentale et commode, ce qui ne les empêche pas de disserter avec emphase sur les devoirs qu'elles trahissent journellement et sur les vertus dont elles n'ont jamais connu les obligations. Ces dames, d'ailleurs, sont touchantes de philanthropisme. Si elles ne savent pas aimer avec dévouement leur mari, leurs enfants, leur père, leur mère, ce qui était bon dans les temps gothiques, par compensation, elles aiment fin gros tout l'univers.
C'est ainsi qu'au dix-huitième siècle le roman philosophique fut encore pire que l'histoire philosophique.
L'immoralité fatigue et rebute bientôt comme toute autre chose. Pour réveiller le goût blasé, les auteurs recoururent à des compositions où dominait une philosophie sombre, larmoyante et sentimentale.
« Depuis longtemps, écrivait M""' Riccoboni, grande adversaire de ce genre, depuis longtemps nos très sensibles romanciers me fatiguent. Ils veulent émouvoir, passionner, exciter des cris, des gémissements. Ils inventent de pitoyables malheurs, les pressent, les accumulent, en surchargent, en accablent un misérable héros, et parviennent à révolter, sans avoir trouvé le moyen d'intéresser*, a
Us intéressaient tout au plus la foule ignorante et avide d'émotions
fortes, sur laquelle les auteurs commençaient à spéculer tristement.
Cette dépravation du roman atteignit son comble pendant la période
* Essai sur les re'voL, V^ part., chap. xxii.
* Lettres de Milady Hivers., xliv.
révolutionnaire. Alors on ne vit plus guère que des écrivains furieux et immondes, suppléant à la stérilité de leurs idées par l'horreur et le scandale. M™^ de Genlis, caractérisant les affreuses productions de cette époque, disait :
« n est reçu maintenant, dans notre nouvelle poétique, que la vertu n'est pas dans la nature, que l'innocence est insipide, et que l'amour est fade, s'il n'est pas, même dans une femme, une passion furieuse et eiTrénée; aussi toutes nos héroïnes de roman et de théâtre sont des filles-mères, des épouses adultères et des amantes forcenées. Ce n'est plus de la tendresse qu'il nous faut, c'est de la rage *. »
La môme observatrice avait déjà dit longtemps auparavant :
« Jamais l'amour n'a eu moins d'influence sur la vie que de nos jours, et jamais, dans les ouvrages d'imagination, son langage n'a été si véhément, si chargé d'hyperboles outrées ; tous les amants sont des énergumènes, et les amantps des pythonisses sur le trépied ; elles parlent d'une manière ininte'ligible, elles improvisent, prophétisent; elles ont une énergie qui tient de la fureur... * »
Quelques-uns, sentant l'abus de cette prétention à la force, à la grandeur, à la chaleur, donnèrent dans un autre excès, le ton systématiquement moqueur, lironie de toutes choses. M™« de Genlis, après avoir remarqué qu'à la fin du dix-huitième siècle « il y avait dans la société deux sectes très distinctes, l'une prude, romanesque et sentimentale, soutenant une morale inconséquente et sans base, et affichant avec emphase les sentiments les plus héroïques et les plus exagérés à certains égards, et sur quelques points les plus dangereux, « dit que le caractère de la seconde était de parler avec légèreté des choses les plus graves, par antipathie pour l'exagération et le galimatias, de se moquer des sentiments et des principes vertueux sans les renier, de ne jamais dire une chose touchante ou sensée sans y joindre ensuite une extravagance, un sarcasme ou une moquerie, et enfin de tourner en ridicule toutes les thèses sentimentales '. Ces deux classes d'esprits se montrent parmi les romanciers, comme ils existaient dans la société. Voltaire et, avec beaucoup moins d'esprit, ses nombreux imitateurs, ne savent conter qu'en se moquant non seulement de leurs personnages, mais de leurs propres principes.
Les femmes forment une grande partie des romanciers du dix-huitième siècle : M™"" de Fontaine, M""^ de Tencin, M"'' de Lussan, M""* de Grafflgny, M°<= Riccoboni, M™^ Le Prince de Beaumont, la comtesse de Flahaut, W^^ de Genlis, M™« Cottin, M"»* de Charrière. Il y aurait encore bien des noms, mais moins estimables, à ajouter à cette liste,
* Les Parvenus, t. III, chap. m.
• Souve?ïirs de Félicie.
5 Les Pat-venus, t. II, cliap. vi.
si on voulait la rendre complète. Les dames d'alors ne se contentèrent pas d'écrire chacune pour son compte : il paraît qu'elles s'associèrent pour composer des ouvrages dont la prétention était d'amuser et de moraliser, et l'on vit débiter de singulières publications avec des titres tels que celui-ci : Lectures amusaiites ou Choix varié de romans, contes nouveaux et anecdotes historiques, par une société littéraire de jolies femmes.
Certains philosophes avaient conseillé, comme moyen de se soustraire à l'esclavage du sexe, de « débarrasser les femmes d'un reste de pudeur, dont le sacrifice les met en droit d'exiger le culte et l'adoration perpétuelle de leurs amants ^ » Les romanciers, romanciers galants, voluptueux, libertins, cyniques et orduriers, se chargèrent de ce soin, et plus d'une femme, telle même avec un fond d'honnêteté, comme l'auteur de Claire d'Albe, contribuèrent à ruiner tout ce qui fait la dignité de la femme etle bonheur des familles.
Sauf un très petit nombre d'exceptions sur lesquelles nous aimerons à nous arrêter, la Uttérature romanesque tomba donc, durant l'ère philosophique, dans la plus triste décadence, dans une décadence funeste pour les mœurs comme pour le goût.
Si notre objet, dans ce livre, n'était que d'étudier et d'apprécier les ouvrages dans lesquels on trouve au plus haut degré de perfection la beauté du style réunie à celle des pensées, l'article des romanciers serait assez court, comme l'eût été celui des historiens. Mais nous lui donnerons quelque étendue, par la raison que nous nous sommes proposé de faire connaître non seulement le mérite supérieur de quelques hommes, mais le mouvement intellectuel de toute l'époque.
Le premier romancier qui s'offre à notre étude est Le Sage (1668i747), que Voltaire a pu ranger parmi les écrivains du dix-septième siècle, puisque la première partie de son chef-d'œuvre, Gil B'as, fut publiée l'année même de la mort de Louis XIV. Ce roman, d'ailleurs, obtint toute sa célébrité avant d'être parvenu à sa fin, et les différentes parties en parurent à des intervalles très éloignés (1715, 1724, 1735), toujours au moment même où elles venaient d'être écrites. Gil Blas, roman qui se rapproche beaucoup de la comédie, offre le tableau de toutes les faiblesses de l'humanité, la peinture de toutes les conditions de la société, vues bien plutôt en laid qu'en beau, et représentées, sinon avec misanthropie, du moins avec une sensible amertume, mais sans aucun dessein de corriger et de changer les hommes et le monde : Le Sage peint pour le plaisir de peindre, rit et censure pour le plaisir de rire et de censurer. Ses héros sont, pour l'ordinaire, des fripons parlant fort légèrement des choses de morale. Dans ce monde picaresque peint par Le Sage, suivant lequel « les plus honnêtes gens sont ceux qui ont les moindres vices, » on ne voit pas apparaître
* Helvétius, De l'esprit, Disc. 11^ chap. xx.
un seul véritable homme de bien. Malgré tout l'agrément, tout le naturel, toute l'exquise correction du style, tout l'atticisme et toute la gaieté du sel, on ne saurait louer sans réserve une œuvre où la vertu prend un air de ridicule, et la friponnerie un air de finesse et d'esprit. Par ce côté dangereux, Le Sage, si honnête qu'il ait pu d'ailleurs être, — tout en paraissant se soucier fort peu de religion, — appar entbien au dix-huitième siècle*.
Marivaux (1088-1763) n'a pas plus égalé Le Sage dans le roman que dans la comédie. 11 doit cependant être compté parmi les romanciers les plus estimables du dix-huitième siècle, pour l'intérêt et pour le but moral de ses deux principaux romans, Marianne et le Paysan parvenu.
Marianne, malgré la longueur excessive des épisodes et le ton un peu monotone de tout l'ouvrage, est encore regardé avec raison comme un des romans les plus jolis qui existent dans notre langue. La finesse des pensées, le ton original et piquant des réflexions, la justesse des observations, la vérité et la diversité des caractères, l'analyse exacte, quoique un peu subtile des passions, le feront toujours lire, et môme étudier, avec plaisir et profit.
Le Prty-sdH panenu a plus d'action que Marianne, et offre un plus grand nombre de portraits pris sur nature. Ces deux romans sont écrits d'une manière très agréable. La recherche et les mignardises y sont rachetées par les grâces négUgées du style parlé, par le trait, par l'originalité.
Plusieurs femmes du commencement du dix-huitième siècle ont laissé quelques compositions romanesques, où non seulement on peut s'intéresser innocemment, mais encore goûter les voluptés pures et délicates du goût.
La première est M™^ de Fontaine (morte en 1730), qui se distingua par de courts romans dans le genre de Mademoiselle de Montpensier et de la Princesse de Cléves. Une nouvelle, dont la scène est en Syrie, VHibtoire d'Aménophis, et surtout la Comtesse de Savoie, sont des productions d'un goût pur, d'une langue excellente et d'une irréprochable honnêteté de sentiments.
L'idée de la Comtesse de Savoie a été prise en partie à l'épisode de Genèvre et Ariodant de l'Arioste. L héroïne de M™^ de Fontaine, qui a eu l'occasion de voir le portrait de Mendoce, roi de Murcie, conçoit pour ce prince la plus subite et la plus irrésistible passion. Bientôt la langueur la consume, et les médecins, dont Tart est mis à bout, lui ordonnent les eaux d'une fontaine célèbre en Espagne. Cette source est justement voisine des États de Mendoce. La comtesse
1 Nous reviendrons sur l'ensemble des œuvres de Le Sage dans une étude à part.
M-^o DE FONTAINE. 239
voit ce prince, et lui inspire le sentiment dont elle est consumée. Le prince la surprend un jour contemplant un portredt avec une attention passionnée. Elle le cache quand elle s'aperçoit qu'il l'a surprise dans cette tendre rêverie ; mais enfin elle est contrainte de laisser voir à ce seigneur, dont elle est aimée sans le savoir, que c'est son portrait, et de lui avouer ainsi sa tendresse. Confuse alors, repentante, désespérée de cet aveu, elle se dérobe, par un prompt départ, à une présence trop dangereuse. Mendoce cherche une distraction à ses chagrins dans les travaux et les périls de la guerre.
La comtesse de Savoie, revenue à Turin, d"où son mari était parti pour aller au secours du roi d'Angleterre, est bientôt obsédée par l'injurieux amour du comte de Pancarlier, à qui le comte de Savoie avait laissé le gouvernement de ses États. EUe le repousse avec un juste dédain. Furieux, il imagine la plus abominable vengeance. Il persuade à son neveu, vivement épris de la princesse, qu'il en est aimé autant qu'il l'aime, l'engage à tout brusquer afin d'obtenir d'elle les dernières faveurs, et lui conseille de s'enfermer dans sa chambre pour paraître tout à coup à ses yeux lorsque les femmes de la princesse seraient retirées; puis il survient avec les principaux seigneurs, fait enfoncer la porte de la chambre où le jeune homme était enfermé et caché, lui plonge un poignard dans le cœur avant qu'il ait pu dire un mot, et fait ainsi croire à tous que la comtesse avait consenti à son déshonneur.
Cette calomnie parvint aux oreilles du comte de Savoie. Dans le premier transport de son indignation, il voulait ordonner le supplice de la perfide. Mais, grâce aux conseils du roi d'Angleterre, il consentit à suivre la loi établie en Lombardie : la princesse devait mourir s'il ne se présentait pas un chevalier qui, en combattant son accusateur, la justifiât parle sort des armes. Trois mois furent accordés à la justification de la comtesse. Elle put, pendant ce temps, faire parvenir un billet, avec une bague, à Mendoce, et l'instruire de l'horreur de sa situation. Le prince s'empressa de voler au secours de celle qu'il aimait, bien qu'il la crût coupable. 11 eut le bonheur, après un combat acharné, de frapper mortellement Pancarlier, et la joie encore plus grande de l'entendre, avant d'expirer, justifier complètement la comtesse de Savoie. Pour ne pas exposer à de nouveaux soupçons la dame de ses pensées, il disparut aussitôt après sa victoire, et sans s'être fait connaître. Le comte de Savoie n'ayant pas tardé à mourir, Mendoce put alors se découvrir à la comtesse, en lui présentant la bague, et recevoir la récompense de sa générosité par le don de sa main.
Ce roman, écrit d'un bout à l'autre avec un naturel aisé, offre des pages qu'on croirait de M™« de la Fayette, non seulement pour de certaines imitations, mais pour le ton général. C'est, comme la Princesse de Cléves, un modèle d'élégance et une riche source d'expressions délicates. Cependant, on ne peut le nier, le stjle est un peu
terne. On n'y rencontre guère de ces expressions figurées qui piquent l'esprit et le réveillent. Le lecteur moderne y désirerait aussi plus de chaleur. Môme en racontant les événements les plus tragiques et les plus honibles, M">= de Fontaine garde dans le ton une simplicité douce. Pas d'exclamations, pas de grandes épithètes ; les faits parlent seuls, et l'impression est produite par la nue vérité. Aujourd'hui, pour nous satisfaire, il faudrait des couleurs plus prononcées. Nous voudrions, par exemple, que la trahison du comte de Pancarlier fût touchée avec plus de force, rendue avec plus d'animation.
Voltaire, à qui M™'^ de Fontaine Usait et soumettait ses écrits, quand il était encore dans la première jeunesse, s'est beaucoup inspiré de la Comtesse de Savoie, dans ses tragédies d'Ai'témiie et de Tuncrédi: *.
Claudine-Alexandrine Guéri.n de Tencin est de la même école que ^me dg Fontaine, sa contemporaine. Celte femme célèbre (1681-1749) ne fut jamais mariée, et si elle porta le nom de M°»^ de Tencin, c'est que, dans sa jeunesse, elle avait pris l'habit de religieuse dans le monastère des Augustines de Mont-Fleury, près de Grenoble, d'où, après une conduite scandaleuse, elle passa comme chanoinesse au chapitre de Neuville, près de Lyon : rendue plus tard à la Uberté, elle ne fut jamais pleinement relevée de ses vœux, parce qu'ils avaient été prononcés régulièrement, et qu'elle n'avait obtenu la permission de rentrer dans le monde que sur un faux exposé.
Dès le temps qu'elle était encore entièrement assujettie à la vie religieuse, elle avait profité du peu de sévérité de la règle des chanoinesses pour venir à Paris, où elle vécut au milieu des plaisirs et delà dissipation, connut le chevalier Destouches-Canon, dont elle eut un enfant (1T17) qu'elle ne reconnut jamais, et qui fut d'Alembert; enfin, se lia avec ce qu'il y avait de plus aimable parmi les gens de qualité et les gens de lettres. Fontenelle, à qui elle disait un jour qu'à la place du cœur il avait delà cervelle comme dans la tête, fut son ami de prédilection. Ce fut lui qui sollicita auprès du pape un rescrit qui la dégageait de tous liens religieux. Elle recevait aussi très fréquemment chez elle Montesquieu, Mairan, Astruc, Marivaux, Helvétius. Tous étaient charmés et attachés par son esprit qui savait se pUer et s'accommoder aux natures les plus diverses. « J'ai beaucoup connu M"^ de Tencin, dit Duclos, on ne peut avoir plus d'esprit; elle avait toujours celui de la personne à qui elle avait affaire. » Comme la mode était alors d'avoir dans son salon un certain nombre d'animaux curieux ou étrangers , à la réunion desquels on donnait le nom de ménagerie, ]yime de Tencin se piquait de n'avoir pas d'autre ménagerie que les
1 On lit, dans les Œuvres inédites du président Hénault, une note qui attribue à la Chapelle et à Ferrand les deux romans de JP* de Fontaine. D'autres ont aussi contesté à celte dame la légitimité de ses titres littéraires, mais, à ce qu'il parait bien, sans aucun fondement»