M'"^ DE TENCIN
gens de lettres qui la fréquentaient, et qu'elle appelait ses hétes. Elle en nourrissait et vêtait quelques-uns, et se rendait utile aux plus illustres. Ce fut elle qui donna la première impulsion au succès de l'Esprit des lois de Montesquieu.
Malheureusement, M™« de Tencin ne s'en tint pas à ces relations littéraires. Elle se jeta de bonne heure dans les intrigues politiques et y déploya la finesse la plus habile et lintelligence la plus active. Non seulement elle décida la faveur de Law auprès de Philippe d'Orléans, mais, parle pouvoir que sa coupable facihté lui donna sur le cœur du régent et de son ministre Dubois, elle fit la fortune de son frère qui, malgré sa médiocrité et sa corruption, devint successivement ambassadeur, archevêque, cardinal et ministre d'État.
Quand, dans l'affaire de la bulle Unigenitus, M. de Tencin se fut mis à la tête des constilutionnaires, et, présidant le concile tenu à Embrun, dont il était archevêque, eut fait condamner l'évêque janséniste Jean Soanen, M"^ de Tencin se fit tout à coup ardente théologienne, et soutint avec un zèle de femme passionnée les opinions dont son frère avait si hautement pris la défense.
Cabales de cour et cabales académiques, littérature et finance, religion et galanterie, partageaient simultanément le temps et les facultés de cette femme, qui n'aimait pas moins l'intrigue que le plaisir, et était menée par l'ambition autant que par la volupté. Et pour arriver à ses fins, pour satisfaire ses passions, tous les moyens paraissent lui avoir été bons. Malgré la politesse de ses manières, on la croyait capable des méchancetés les plus noires. On vantait devant Trublet sa douceur. « Oui, répondit l'abbé, si elle avait intérêt à vous empoisonner, elle choisirait le poison le plus doux. » Les Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques de Boisjourdain * donnent, sur une relation de M"« de Tencin avec M. de La Fresnaye, de 1122 à 1"2G, des détails qui la montreraient coupable, non seulement de galanterie, mais de vile friponnerie et d'affreuse méchanceté de cœur ; enfin, suivant le testament de celui dont elle aurait causé la mort, « capable des plus grands crimes. » Elle parut, dans ses dernières années, revenir à des sentiments religieux ; mais on ne remonte guère à la vertu, après être descendu à toutes les bassesses du vice, et ces résipiscences tardives sont toujours fort suspectes.
Comme conduite et comme caractère, M""^ de Tencin mérite donc très peu d'estime ; mais elle a laissé des pages écrites avec un talent qui leur assure une longue durée, et qui fera toujours oubUer ses torts à bien des lecteurs charmés. Un de ces écrits, le Comte de Cornminges, à la composition duquel son neveu, Pont de Veyle, ne fut peutêtre pas étranger, est vraiment digne d'aller à la postérité.
Voici quel est le fond de ce court roman. Le comte de Comminges s'est rendu, sous un nom déguisé, à l'abbaye de R**% pour y rechercher
iTome II, p. 36-44.
Prosateurs lu xviii' sœclk. 16
des titres d'où dépend le gain d'un procès qui ne va à rien moins qu'à dépouiller entièrement le marquis de Lussan, un proche parent contre qui son père nourrit, depuis l'enfance, une haine irréconciliable. S'étant arrêté aux eaux de Bagnères, il y voit et aime d'un irrésistible amour une jeune personne qu'il connaît uniquement sous le nom d'Adélaïde, et qui n'est autre que la fille de l'ennemi de son père. Celui-ci, instruit de cet amour, emploie tous les moyens possibles pour le traverser. Il propose pour femme à son fils une fille de la maison de Foix. Son refus de consentir à cette union le fait enfermer dans une tour, où il reste jusqu'à ce qu'Adélaïde, se sacrifiant pour lui faire rendre la liberté, ait épousé le marquis de Benavidès, dont elle connaît assez le caractère pour s'attendre à être la plus malheureuse des femmes.
Ce mariage plonge Comminges dans le désespoir. Il part en ne se réservant pour tout bien que la lettre de M"'' de Benavidès et son portrait, qu'il avait toujours sur son cœur. Il se présente à un couvent de trappistes, et, après les épreuves accoutumées, y est reçu religieux, 11 passa ainsi trois années. Il remplissait régulièrement les exercices du cloître, parce que tout lui était également indifférent, et il ne trouvait de plaisir qu'à s'égarer dans les chemins solitaires des bois pour y relire sa lettre, regarder le portrait de sa chère Adélaïde, et baigner de ses larmes l'un et l'autre. C'est au bout de ce temps que se fait la reconnaissance la plus inattendue et la plus touchante.
« Il y avait trois années que je menais cette vie, raconte-t-il lui-même, sans que mes peines eussent eu le moindre adoucissement, quand je fus appelé par le son de la cloche pour assister à la mort d'un religieux ; il était déjà couché sur la cendre : et on allait lui administrer le dernier sacrement, lorsqu'il demanda au père abbé la permission de parler.
a Ce que j'ai à dire, mon père, ajouta-t-il, animera d'une nouvelle ferveur ceux qui m'écoutent pour celui qui, par des voies si extraordinaires, m'a tiré du profond abîme où j'étais plongé, pour me conduire dans le port du salut. » « Il continua ainsi :
« Je suis indigne de ce nom de frère dont ces saints religieux m'ont honoré : vous voj'ez en moi une malheureuse pécheresse qu'un amour profane a conduite dans ces saints lieux. J'aimais, et j'étais aimée d'un jeune homme d'une condition égale à la mienne : la haine de nos pères mit obstacle à notre mariage. Je fus même obligée, pour l'intérêt de mon amant, d'en épouser un autre. Je cherchai jusque dans 1^; choix de mon mari à lui donner des preuves de mon fol amour : celui qui ne pouvait m'inspirer que de la haine fut préféré, parce qu'il ne pouvait lui donner de jalousie. Dieu a permis qu'un mariage contracté dans des vues si criminelles ait été pour moi une source de malheurs. Mon mari et mon amant se blessèrent à mes yeux ; le chagrin que j'en conçus me rendit malade : je n'étais pas encore rétablie quand mon mari m'enferma dans une tour de sa maison et me fit passer pour morte. Je fus deux ans eu ce lieu, sans autre consolation que celle que tâchait de me donner celui qui était chargé de m'apporter ma nourriture. Mon mari, non content des maux qu'il me fai-ait souffrir, avait encore la cruauté d'insulter à
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ma misère; mais que dis-je, ô mon Dieu! j'ose appeler cruauté l'instrument dont vous vous serviez pour me punir ! Tant d'afflictions ne me firent point ouvrir les yeux sur mes égarements : bien loin de pleurer mes péchés, je ne p'eurais que mon amant. La mort de mon mari me mit enfin en liberté :1e même domesti lue, seul instruit de ma destinée, vint m'ouvrir ma prison, et m'apprit que j'avais passé pour morte dès l'instant qu'on m'avait enfermée. La crainte de^ discours que mon aventure ferait tenir de moi me fit pensera la retraite; et, pour achever de m'y déterminer, j'appris qu'on ne savait aucune nouvelle de la seule personne qui pouvait me retenir dans le monde. Je pris un habit d'homme pour sortir avec plus de facilité du château : le couvent que j'avais choisi, et où j'avais été élevée, n'était qu'à quelques lieues d'ici ; j'étais en chemin pour m'y rendre, quand un mouvement inconnu m'obligea d'entrer dans cette église. A peine y étais-je, que je distinguai, parmi ceux qui chantaient les louanges du Seigneur, une voix trop accoutumée à aller jusqu'à mon coeur; je crus être séduite par la force de mon imagination; je m'apprjchai ; et, malgré le changement que le temps et les austérités avaient apporté sur son visage, je reconnus ce séducteur si cher à mon souvenir. Que devins-je, grand Dieu, à cette vue ! De quel trouble ne fus-je point agitée! Loin de bénir le Seij^neur de l'avoir mis dans la voie sainte, je blasphémai contre lui de me l'avoir ôté. Vous ne punîtes pas mes murmures impies, ô mon Dieu '. et vous vous servîtes de ma propre misère pour m'attirer à vous. Je ne pus m'éloigner d'un lieu qui renfermait ce que j'aimais, et pour ne m'en plus séparer, après avoir congédié mon conducteur, je me présentai h, vous, mon père; vous fûtes trompé par l'empressement que je montrais pour être admise dans votre maison; vous m'y reçûtes. Quelle était la disposition que j'apportais à vos saints exercices? Un cœur plein de passion, tout occupé de ce qu'il aimait. Dieu qui voulait, en m'abandonnant à moi-même, me donner de plus en plus des raisons de m'humilier un jour devant lui, permettait sans doute ces douceurs empoisonnées que je goûtais à respirer le même air et à être dans le même lieu. Je m'attachais à tous ses pas, je l'aidais dans son travail autant que mes forces pouvaient me le permettre, et je me trouvais, dans ces momt^nts, payée de tout ce que je souffrais. Mon égarement n'alla pas jusqu'à me faire connaître : mais quel fut le motif qui m'arrêta? La crainte de troubler le repos de celui qui m'avait fait perdre le mien ; sins cette crainte j'aurais peut-être tout tenté pour arracher à Dieu une âme que je croyais toute à lui.
a II y a deux mois que, pour obéir à la règle du saint fondateur qui a voulu, par l'idée continuelle de la mort, sanctifier la vie de ses religieux, il leur fut ordonné à tous de se creuser chacun leur tombeau. Je suivais, comme à l'ordinaire, celui à qui j'étais liée par des chaînes si honteuses : la vue de ce tombeau, l'ardeur avec laquelle il le creusait, me pénétrèrent d'une affection si vive, qu'il fallut m'éloigner pour laisser couler des larmes qui pouvaient me trahir; il me semblait, depuis ce moment, que j'allais le perdre. Cette idée ne m'abandonnait plus ; mon attachement en prit encore de nouvelles forces ; je le suivais partout; et, si j'étais quelques heures sans le voir, je croyais que je ne le verrais plus.
a Voici le moment heureux que Dieu avait préparé pour m'attirer à lui ; nous allions dans la forêt couper du bois pour l'usage de la maison, quand j ; m'aperçus que mon compagnon m'avait quittée; mon inquiétude m'oblig a à le cherchsT. Après avoir parcouru plusieurs routes du bois, je le vis, dans un endroit écarté, occupa à regarder quelque chose qu'il avait tiré de son sein.
Sa rêverie était si profonde que j'allai à lui, et que j'eus le temps de considérer ce qu'il tenait, sans qu'il m'aperçût. Quel fut mon étonnement quand je reconnus mon portrait ! Je vis alors que, bien loin de jouir de ce repos que j'avais tant craint de troubler, il était, comme moi, la malheureuse victime d'une passion criminelle; je vis Dieu irrité appesantir sa main toute-puissante sur lui; je crus que cet amour que je portais jusqu'au pied des autels avait attiré la vengeance céleste sur celui qui en était l'objet. Pleine de cette pensée, je vins demander à Dieu ma conversion, pour ob:enir celle de mon amant. Oui, mon Dieu, c'était pour lui que je vous priais, c'était pour lui que je versais des larmes; c'était son intérêt qui m'amenait à vous. Vous eûtes pitié de ma faiblesse ; ma prière, tout insuffisante, toute profane qu'elle était encore, ne fut pas rejetée, votre glace se fit sentir à mon cœur. Je goûtai, dès ce moment, la paix d'une âme qui est à vous, et qui ne cherche que vous. Vous voulûtes encore me purifier par des souff'rances; je tombai malade peu de jours après. Si le compagnon de mes égarements gémit encore sous le poids du péché, qu'il jette les yeux sur moi, qu'il considère ce qu'il a follement aimé, qu'il pense à ce moment redoutable où je touche, et où il touchera bientôt ; à ce jour où Dieu fera taire sa miséricordi', pour n'écouter que sa justice ! mais je sens que le temps de mon d'irnier sacrifice s'approche; j'implore le secours des prières de ces saints religieux; je leur demande pardon du scandale que je leur ai donné; et je me reconnais indigne de partager leur sépulture. »
« Le son de voix d'Adélaïde, si présent à mon souvenir, me l'avait fait reconnaître dès le premier mut qu'elle avait prononcé. Quelle expression pourrait représenter ce qui se passait alors dans mon cœurl Tout ce que l'amour le plus tendre, tout ce que la pitié, tout ce que le désespoir peuvent faire sentir, je l'éprouvai dans ce moment.
« J'étais prosterné comme les autres religieux. Tant qu'elle avait parlé, la crainte de perdre une de ses paroles avait retenu mes cris ; mais quand je compris qu'elle avait expiré, j'en fis de si douloureux, que les religieux vinrent à moi, et me relevèrent. »
11 fallait un coup de l'art pour qu'une pareille situation ne prêtât pas au ridicule. M'"^ de Tencin s'en est très bien tirée. On est attendri, on plaint les deux infortunés, et on ne songe guère à leur demander compte de ce qu il y a d irrégulier dans leur conduite et dans leurs sentiments.
Le Comte de Commmges obtint le brillant succès qu'il méritait. On vit en lui le pendant de la Princesse de Clèves de M™^ de la Fayette. ^me (ig Tencin y déploya en effet un rare talent d'écrivain. Toutes les qualités du meilleur style, justesse, facilité, clarté, chaleur, ornent et animent ce beau roman. La délicatesse et le tour des expressions rappellent souvent M™'= de la Fayette. Comme l'auteur de la Princesse de Cléves, M™^ de Tencin n'a pas une correction travaillée, et cependant sa diction est en général pure et exacte. Les réflexions morales semées dans son récit sont encore, comme chez M°'^ de la Fayette, rares, courtes et fines, parfaitement justes et adaptées au sujet.
Le Comte de Comminrjes a fourni à Dorât une héroïde, et à d'Arnaud-Baculard un drame fort couru à l'époque. On a depuis long-