M"'« DE TENCIN
temps oublié ces imitations, mais le roman de M™'' de Tencin est toujours lu.
On ne peut pas arriver au but plus droit et plus vite que ne le fait j(me (Je Tencin dans le Comte de Comminges. Son second roman, le Siège de Calais, est loin d'avoir ce môme mérite d'unité d'intérêt, de simplicité, de vraisemblance, de naturel et de justesse. L'action principale y est noyée dans les incidents et les épisodes, et la marche du récit est tout à fait irrégulière. Aussi cette nouvelle, plus ingénieuse que judicieuse, fut-elle faite par gageure, et pour prouver qu'un roman pouvait commencer par où beaucoup d'autres finissent. Cependant ce Siège de Calais, où de Belloy trouva suffisamment d'intérêt pour l'approprier à la scène, se lit avec assez de plaisir à cause de la multiplicité et de la variété des événements, del'originalité et de la vigueur des caractères auxquels il ne manque que d'être plus contrastés, à cause enfin de l'intérêt tendre que l'auteur a su répandre sur ce sujet, qui a fourni matière à tant de récits dramatiques et de tragédies. Mais on doit lui reprocher d'avoir prodigué les images voluptueuses, et les idées d'une licence enveloppée, en cela même plus dangereuse pour la pudeur, qui se laisse séduire à son insu par ces portraits flattés de femmes à la fois faibles et vertueuses, passionnées et n'ayant pas abjuré l'honneur.
Dans le Siège de Calais, comme dans le Comte de Comminges et dans toutes ses productions, l'ancienne religieuse, devenue auteur de romans, se souvient volontairement ou malgré elle du monastère. Ses héroïnes sont toujours placées au cloître, où, comme elle-même, elles sont plus occupées de l'amour des hommes que de l'amour de Dieu, et où leurs amants trouvent moyen de pénétrer et de contenter leurs passions.
Le principal objet de M"""^ de Tencin, en écrivant, paraît avoir été de plaire à un homme aimé. Les Malheurs de l'amour, le moins lu de ses ouvrages, ont ces lignes pour épître dédicatoire :
« Je n'écris que pour vous, je ne désire de succès que pour vous en faire lionimage, vous êtes l'univers pour moi. »
Un tendre mystère se cache de même dans cette dédicace du
Siège de Calais :
« C'est à vous que j'offre cet ouvrage, à vous à qui je dois le bonheur d'aimer. J'ai le plaisir de vous rendre un hommage public, qui, cependant, ne sera connu que de vous seul. »
D'ailleurs elle ne publia rien sous son nom. Elle garda môme l'anonyme après le brillant succès du Comte de Comminges. On ne sut qu'après sa mort, par la révélation de Montesquieu, qu'elle en était l'auteur.
Dans les Malheurs de l'amour, on remarque ce passage :
« La fortune de ce malheureux enfant est la seule chose qui ait pu faire quelque distraction à ma douleur... H jouit d'une réputation brillante... j'ai cru devoir lui laisser toujours ignorer ce qu'il est... Il ne sait pas même d'où lui vient le bien qu'il reçoit. J'ai mieux aimé renoncer à sa reconnaissance, que de lui donner la mortification de se connaître. »
En écrivant ces lignes, M°"^ de Tencin paraît avoir songé à son fils d'Alembert, qu'elle avait fait exposer aussitôt après sa naissance sur les marches de l'église de Saint-J^an le Rond, mais dont l'abandon lui causa des remords qui la portèrent plus tard à le vouloir reconnaître: il est vrai qu'alors l'enfant trouvé était devenu un homme célèbre, et la mère coupable reçut une juste punition quand son fils répondit qu'il n'avait qu'une mère, la vitrière qui l'avait recueilli.
^me ^Q Tencin a encore laissé des lettres adressées au duc de Richelieu, dont plusieurs peignent en traits assez frappants le cauractèrc de Louis XV, ce roi pour lequel elle ne peut s'empêcher de sentir un fond de mépris, surtout parce qu'il « laisse tout aller selon la volonté de chacun '. »
M"'' de LussAN (1682-1758), descendante illégitime du prince Thomas de Savoie, comte de Soissons et frère aîné du fameux prince Eugène, dut aux soins de son père une éducation soignée qui développa les heureux dons qu'elle avait reçus de la nature. Elle fut, diton, engagée à composer des romans moraux par le docte Huet, dont elle avait fait la connaissance à l'âge de vingt-cinq ans. Le premier qu'elle écrivit, avec l'aide de M. de la Serre, auteur de plusieurs opéras, fut l Histoire de la conitesse de Gondès. C'est la continuation de la manière de M'"<= d'Aulnoy.
Dans son second roman, les Anecdotes de la cour de Phi!ippe-Auguste (1733), dont Roger, comte de Rethel, de la maison de Champagne, est le principal héros, M"^ de Lussan fait heureusement servir les faits publics de canevas et d'objet aux créations de sa fantaisie, mais elle ne sait pas les revêtir de la couleur du temps. Ses personnages ne sont pas des hommes du treizième siècle. Au dixhuitième siècle même, où l'on connaissait assez peu le moyen âge, tous les lecteurs de goût trouvèrent que Philippe II et sa cour avaient des mœurs et des manières beaucoup trop modernes^ .
Les Anecdotes de la cour de Philippe- Auguste ont été attribuées à Boismorand : cet abbé paraît seulement avoir pris quelque part au
' Voir en particulier la lettre du 30 septembre 1743, surtout à pai-tir de ce passage : « Souvenez-vous bien, mon cher duc, que le roi sera toujours mené, et plus souvent mal que bien. »
* M™* de Genlis range les Anecdotes de la cour de Philippe- Auguste pai-mi les lectures qu'elle fait faire à Adèle, son élève modèle, quand elle a atteint l'âge de treize ans. (Voir Adèle et Théodore, t. III, p. 414, Cours de lecture.)
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travail de W^^ de Lussan. Mais le troisième volume qu'elle publia, les Veillées de Thessalie (1741), lui appartient certainement. C'est un recueil de contes, tous travaillés uniformément sur le même modèle, et où il est partout question de sortilège et de magie. Ce sont, en chaque Veillée, des femmes âgées et des vieillards qui racontent à leur famille émerveillée les aventures extraordinaires qui leur sont arrivées dans leur jeunesse, ou les mille prodiges dont la Thessalie fut le théâtre *, et d'où l'on peut tirer, dit l'auteur, d'utiles leçons de conduite ^.
M"« de Lussan a encore écrit beaucoup d'autres romans historiques que personne ne lit plus. Ils ont au moins, en particulier les An/iales galantes, le mérite d'une certaine élévation de sentiments. M"^ de Lussan fait du roman idéal. Elle pare ses héros de qualités qu'on ne rencontre guère dans la vie réelle. Par là elle se rattache à l'école de Gomberville, de M^''' de Scudéry, de la Calprenède.
Son style est généralement prolixe; mais par la clarté, par le naturel, il rappelle encore l'époque de Louis XIV, où s'écoula toute sa jeunesse.
M™« de Graffigny (1696-1758) se fit connaître par la publication du premier roman épistolaire qui ait été composé en France, les Lettres d'une Péruviettne, où les couleurs étrangères sont très artificielles, mais où l'amour est quelquefois rendu avec un naturel et une chaleur rares à cette époque. L'héroïne, une jeune Péruvienne du sang royal, Zélia, était sur le point d'être unie à son frère, souverain de l'empire du Pérou, suivant les lois des Indiens qui obligeaient les Incas d'épouser leurs sœurs. Elle était dans le temple du Soleil, et la cérémonie allait s'accomplir quand les Espagnols envahissent le lieu saint et l'ensanglantent avec des décharges de leurs armes meurtrières, que les Péruviens prennent pour les traits foudroyants d'YUapa. Arrachée de la ville du Soleil par les conquérants du Pérou pour être conduite en leur pays, elle tombe aux mains des Français dans un combat naval. DéterviUe, le chevalier de Malte qui l'a conquise, s'éprenant pour elle de l'amour le plus vif et le plus respectueux, la mène à Paris, l'établit chez sa mère, lui donne des maîtres de toute sorte, puis, afin de la consoler de l'exil en lui rendant l'indépendance, la constitue maîtresse d'une riche terre, qu'il avait achetée avec une partie des dépouilles du temple du Soleil, sa part de prise dans la capture du vaisseau espagnol; enfin il travaille au retour d'un rival aimé avec une tendresse qui fait son désespoir. Les cinq dernières lettres de la première partie sont adressées au chevalier DéterviUe. La triste Zélia y exhale le chagrin dont son cœur est navré depuis qu'elle a appris que son frère Aza, converti à la religion des Espagnols chez lesquels il a été conduit, a renoncé à l'amour de sa sœur pour épouser une
1 Première veillée, p. 4 et 5. — 2 Quatrième veillée.
femme espagnole. Elle promet au chevalier, toujours plus enflammé d'elle,, tout ce que l'amitié peut inspirer de sentiments ; mais son cœur ne saurait prendre de nouvelles chaînes, et elle ne peut guérir d'une passion dont l'objet lui sera toujours également cher, en dépit de son parjure. Dans la seconde partie, malgré les prières de Déterville et les conseils de Céline, sœur du chevalier, la constante fille du Soleil persiste à déclarer qu'unie avec Aza par des nœuds que la mort seule aurait dû rompre, aucun objet ne pourra jamais l'en dégager. Cependant on entrevoit que l'image de l'ingrat finira par lui devenir importune, que son cœur, vide de l'intérêt qui l'occupait, y laissera insensiblement pénétrer une nouvelle passion, et que sa tendre reconnaissance ne tardera pas à se transformer en amour; enfin, au plaisir qu'elle prend à s'instruire de la religion de Déterville et de Céline, on devine qu'elle abandonnera bientôt les lois de Manco-Capac pour celles de Jésus-Christ.
A la fin du roman, la jeune fille qui fut dévouée au Soleil et élevée dans son temple est devenue une très agréable Française. Elle pense, elle s'exprime presque comme une Parisienne. Certes ses progrès ont été prompts, car c'est au moyen de quipos, c'est-à-dire de nœuds formés avec un grand nombre de petits cordons de différentes couleurs dont les Indiens se servaient au défaut de l'écriture, que la fille du Soleil avait commencé à exprimera son amant son infortune, ses regrets, et la surprise que lui causent les arts, les mœurs, le caractère des Européens, et leur culte si différent de celui que les Péru\1ens rendent à l'ineffable Pachammac.
D'un tel personnage on n'attend pas un langage philosophique et abstrait, des pensées alambiquées, des subtilités métaphysiques, des lieux communs endormants. Tout cela, cependant, vient gâter, dans le roman de M™'' de Graffigny, et dès les premières lettres, l'expression des sentiments les plus vifs et les plus ardents, les descriptions les plus enchanteresses et le tableau des plus touchants malheurs : l'expression de ia douleur est ce que sait le mieux rendre cette femme dont la vie, pendant son union avec un mari brutal et incligne d'elle, avait été si cruellement éprouvée.
En voulant, bien à tort, faire entrer la peinture des mœurs de son temps dans un cadre si particulier, M™^ de Graffigny a commis les plus étranges anachronismes. L'adoratrice de Pachammac transportée à Paris, lors de la destruction de l'empire du Pérou, au commencement du seizième siècle, admire nos carrosses, nos ameublements, nos maisons de ville et de campagne, est éblouie de nos. glaces et de nos lustres, est enchantée de nos spectacles, et va à l'Opéra, qui ne fut étabU qu'un siècle et demi plus tard*.
M™^ de Graffigny suppose que ces lettres, composées dans une langue et tracées d'une manière qui nous sont également inconnues,
1 Voir première partie, lettre XVII.
ont été traduites par la princesse royale de Cusco elle-même et laissées au chevalier Déterville qui les a fait passer jusqu'à nous.
« On connaîtra facilement, dit-elle, aux fautes de grammaire et aux négligences du stjle, combien on a été scrupuleux de ne rien dérober à l'esprit d'ingénuité qui règne dans cet ouvrage. »
Le tour est adroit; mais on aurait très volontiers pardonné à la femme spirituelle qui nous a donné les Lettres d'une Péruvienne de n'avoir pas porté le scrupule si loin. Un soin plus constant de la correction n'aurait aucunement nui à la naïveté des sentiments. Si M""' de Graffigiiy n'écrit pas avec l'exactitude la plus correcte, elle a un style coulant, facile, plein de douceur et d'harmonie. M""" de Genlis appelait les Lettres d'une Péruvienne un roman « charmant, digne de sa réputation et le premier ouvrage de femme écrit avec élégance *. »
Au roman des Lettres d'une Péruvienne, qui, incontestablement, renferme beaucoup de choses languissantes et de lieux communs, de bons juges préfèrent, du même auteur, un ouvrage dramatique en cinq actes, intitulé Génie. Cette pièce, du genre des bonnes comédies de la Chaussée, telles que la Gouvernante et le Préjugé à la mode, est remplie des sentiments les plus vertueux, et présente, avec l'art le plus aimable, le triomphe de la bonté, de la franchise, de la probité, de 1 honneur : sur sept personnages qui occupent la scène, cinq sont des modèles de vertu ^ C'est l'honneur de M™'^ de Graffigny d'avoir excellé à exprimer les nobles passions et les sentiments généreux^.
Les auteurs de romans que nous avons étudiés jusqu'à maintenant, divers de mérite, ne nous ont encore offert, à l'exception de Le Sage, rien de très neuf. Prévost fut le premier à essayer quelque innovation
' De Vinfluence des femmes sur la littérature française, p. 22T.
2 Les Mémoires de Trévoux, qui n'avalent pas coutume de s'occuper des nouveautés du théâtre, rendirent un compte extrêmement favorable de Cénie dans leur numéro de janvier 1751.
Collé, grand adversaire de la comédie larmoyante, écrivait dans son Journal histoinque, à la date du mois de juin 1750 : » Quelque prévenu que je sois, en général, contre cette espèce monstrueuse de poème dramatique, j'avoue que celui-ci m'a un peu ému dans de certains endroits, et m'a tiré quelques demi-larmes, si l'on peut s'exprimer ainsi; il y a quelques situations et quelques morceaux de sentiment assez bien touchés, mais qui ne sont pas d'assez longue durée. «
3 Longtemps après la mort de M™^ de Graffigny, on publia sous son nom une Vie privée de Voltaire et de madame du Châtelet, pendant un séjour de six mois à Cirey, suivie de cinquante Lettres inédites en vers et en prose de Voltaire. Ce titre renferme une grave inexactitude, le séjour de M"" de Graffigny à Cirey n'ayant duré que deux mois. Ses lettres, écrites de THermitage du Patriarche, contiennent de piquantes révélations, mais sont généralement écrites avec une négligence et une incorrection incroyables.
dans ce genre de productions, aliment nécessaire de l'oisiveté et de la curiosité des grandes villes.
A un moment où les romans mortellement longs des la Calprenède et des Scudcry étaient complètement passés de mode depuis longtemps, où la Princesse de Cléves de M™"^ de la Fayette n'était plus guère admirée que sur parole, où le genre Villedieu et d'Aulnoy paraissait trop fade, où enfin Le Sage ne semblait pas assez intéressant, l'abbé Prévost chercha et trouva le secret déplaire à ses contemporains, sans innover beaucoup dans la manière, mais assez cependant pour former une classe à part de romans. Dessiner avec vérité ses héros, nous laire connaître leurs caractères, leurs passions, leurs faiblesses, leurs qualités, avec des traits si naturels que nous pensions les voir \ivre et agir devant nous, rendre le roman éminemment pathétique, unir étroitement à ses fabuleuses aventures des noms et des faits historiques ; peindre largement des époques très différentes et des partis très opposés, politiques ou religieux ; enfin, promener son récit à travers le monde entier et changer ses couleurs selon la différence des mœurs et des climats : voilà ce que Prévost sut faire et ce qui a imprimé à ses ouvrages un cachet particulier. Mais de tous les caractères qui le distinguent, le principal est assurément d'avoir donné à ses fictions l'air du drame, en multipliant les peintures sombres et déchirantes. Dans la plupart des romans de Prévost, il y a un fond non seulement de tristesse, mais de désespérance. Cette teinte noire, répanduesur tout ce que cet abbé a écrit avec le plus de soin, peut être attribuée en partie au chagrin qu'il dut ressentir toute la vie de s'être involontairement rendu coupable d'un parricide, dans l'aveuglement d'une passion contrariée.
L'abbé Prévost (1697-1763) eut la vie la plus agitée. Il fut d'abord élève des jésuites, puis fervent novice au collège de Hesdin, sa ville natale ; il s'enrôla ensuite volontairement dans l'armée pour revenir bientôt chez les jésuites; au bout de peu de temps, sous l'empire d'une passion tyrannique, il quitta le collège une seconde fois. Il rentra dans l'armée avec un grade, se laissa emporter à l'entraînement des plaisirs et connut tous les tourments de l'amour. Dégoûté du monde à l'âge de vingt-deux ans, il entra dans la congrégation des Bénédictins de Saint- Maur et y fut ordonné prêtre. Après avoir paru avec succès dans la chaire, il fut envoyé à l'abbaye de Saint- Germain des Près pour y travailler à la Gallla chnstîana. Mais les arides recherches de l'érudition convenaient peu à cette imagination ardente. Le goût du roman le saisit, et il ne put résister à la tentation de s'essayer dans ce genre. La règle qui captivait tous ses penchants lui devint insupportable. 11 fit demander au pape et obtint la permission d'entrer dans un ordre moins austère, celui de Cluny; mais l'évoque d'Amiens s'étant opposé à son admission, il prit le parti violent d'aller chercher, en pays hérétique, la liberté qu'il regrettait amèrement d'avoir sacrifiée. 11 s'enfuit en HoUande et s'arrêta à la Haye, où il se jeta dans un train de vie fort peu ecclésiastique.
C'est là qu'il débuta dans la carrière de romancier par la publication des Mémoires d'un homme de qualité retiré du monde. Ce roman, narré avec facilité, présente un tissu d'aventures bizarres et un ensemble de caractères trop singuliers pour être naturels. Cependant quelques parties s'en lisent avec un vif intérêt, parce qu'elles ont été écrites sous l'impression d'une vive passion. Prévost aimait d'un amour partagé une jeune personne protestante dont les malheurs, autant que la beauté, l'avaient touché. Son souvenir a communiqué une pénétrante émotion à plusieurs endroits des Mémoires d'un homme d^ qualité. Une femme de beaucoup d'esprit et d'autant de cœur a dit très justement, en parlant de ce livre au moment de son apparition : « Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 pages en fondant en larmes ^ »
Le 'Philosophe anglais ou l'Histoire de M. Cléveland, fils naturel de Cromwell, écrite par lui-même, publié en 1732, est, malgré ses longueurs et la complication des incidents, une des lectures les plus attachantes, ne serait-ce que par la peinture des mœurs des sauvages que Prévost introduisit le premier dans le roman.
« Combien de fois, dit Xavier de Maistre, n'ai-je pas maudit ce Cléveland, qui s'embarque à tout instant dans de nouveaux malheurs qu'il pouirait éviter ! — Je ne puis souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités ; mais si je l'ouvre par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.
a Comment laisser ce pauvre homme chez les Abaquis? Que deviendra;t-il avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion qu'il fait pour sonir de sa captivité.
« Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces Ruinions me fait dresser les cheveux ; une sueur froide me couvre lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle que si je devais être rôti moi-même et mangé par cette canaille -. »
Le Boyen de Killeriue est d'un genre plus doux ; cependant les situations dramatiques et terribles n'y manquent pas. Ce roman passe généralement pour un de ceux où les caractères sont le mieux soutenus et l'intrigue le plus fortement nouée. Le principal personnage est un vénérable prêtre qui raconte les peines qu'il a prises pour diriger ses frère et sœur parmi les orages des passions et les coups du malheur. Pour pouvoir imaginer et si bien dessiner ce type, il fallait qu'un sérieux changement se fût opéré en Prévost. Dans tout son roman on sent l'apaisement du cœur et le retour à des sentiments plus ecclésiastiques. Quand Prévost le composa, il avait obtenu, grâce à l'éclat de sa réputation d'écrivain, de rentrer en France ; il avait été dispensé de ses vœux de bénédictin et choisi pour aumônier par le prince de Condé, son lecteur assidu et son grand admirateur.
Tous les romans dont nous venons de parler eurent beaucoup de
1 Mademoiselle Aissé, Lettres, IX, 1727, éd. 1806. * Voyage autow de ma chambre, ch. xxxvi.
vogue et obtinrent un grand succès de débit; mais ce ne sont pas là véritablement des œuvres durables. Prévost en a laissé une qui mérite que nous nous y arrêtions un peu plus longuement. Ce sont les Aventurcs du chevalier Desgrieux et de Manon Lescaut. Prévost les donna, en 1732, comme un épisode détaché àes Mémoires d'un homme de qualité.
« J'ai à peindre, disait-il, un jeune aveugle qui refuse d'ôtre heureux pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui, avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant méritn, préfère par choix une vie obscure et vagabonde ii tous les avantages de la fortune et de la nature ; qui prévoit ses malheurs sans vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est accablé sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans cesse, et qui peuvent à tous moments les finir; enfin un caractère ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d'actions mauvaises. »
Au jugement de Prévost, des romans comme les Aventures du chevalier Desgrieux sont d'une extrême utilité pour une classe nombreuse de lecteurs :
« Chaque fait qu'on y apporte, dit-il dans la préface, est un degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience ; chaque aventure est un modèle d'après lequel on peut se former; il n'y manque que dèire ajouté aux circonstances où l'on se trouve. L'ouvrage entier est un traité de morale réduit agréablement en exercice. »
Assurément une pareille histoire offre plusieurs événements qui peuvent servir à l'instruction des mœurs ; les égarements et les malheurs de Desgrieux et de Manon enseignent hautement les dangers des passions ; mais l'impression dernière que laisse cette séduisante lecture est une impression de volupté, une sensation énervante et amollissante.
Si, au point de vue moral, de sérieuses critiques peuvent être adressées au roman de Manon Lescaut, comme œuvre littéraire il mérite tous les éloges qui lui ont été accordés. Intéresser, dès les premiers mots ', aux amours d'une courtisane capable de sacrifier ignoblement à la crainte de la misère et au besoin du luxe une passion qui l'avait relevée de la fange, et d'un jeune homme qui, malgré sa noble naissance, se ravale jusqu'à tricher au jeu dans l'espoir de gagner de quoi satisfaire les goûts de sa maîtresse; exciter une tendre pitié pour deux amants qui, dans un cœur capable du plus généreux dévouement, nourrissent tant de petitesses et de vices ; purifier et faire excuser tous leurs désordres par le courage à supporter le malheur et par le redoublement de leur tendresse au milieu des plus cruelles épreuves; assurément ce fut là un grand coup de l'art, ou plutôt un coup de génie ; car on ne
1 « Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène,
Est-elle si vivante et si vraiment humaine, Qu'il semble qu'on l'a vue, et que c'est un portrait ? »
(Alfred de Musset, Namouna, chant I, lvh.)
voit dans Manon Lescaut nulle trace d'art comme nul souci du beau style. Tout l'intérêt, tout le charme vient de la passion, du naturel, des sentiments, de l'émotion qui va toujours croissant depuis l'instant où le héros des Mémoires d'un homme de qualité rencontre Desgrieux qui accompagne sa maîtresse qu'on entraîne au Havre de Grâce, avec onze autres filles enchaînées six à six pour être dirigées sur l'Amérique, jusqu'au moment où le pauvre chevalier enterre de ses propres mains sa chère Manon dans une plaine de sable du Nouveau- Monde. C'est surtout en pensant à Manon Lescaut qu'une des femmes qui ont le plus vivement éprouvé l'amour et l'ont fait parler avec le plus d'éloquence, M""^ de Lespinasse, a pu appeler Prévost « l'homme du monde qui a le mieux connu tout ce que celte passion a de doux et de terrible ' . »
Pourquoi un écrivain capable de produire une œuvre si originale, et, à certains égards, si exquise, n'a-t-il pas davantage été préoccupé de la gloire durable, et touché du désir de la perfection littéraire? Loin de se proposer un objet si élevé, il n'écrivait guère que pour vivre. Comme il dépensait beaucoup, tout en vivant habituellement dans la solitude, quand le besoin le pressait il faisait vite un nouveau roman pour remonter ses finances. L'argent qu'il en retirait était bientôt dissipé, et il se remettait à la tâche avec une rapidité encore plus grande, s'avançant au hasard, sans souci du but ni du point de départ. Et d'année en année il devenait davantage manoeuvre et mercenaire ; pour grossir le noml)re des volumes, il allongeait ses récits, multipliait les épisodes, délayait sa matière, et tombait dans l'ennui, dans l'insipidité, dans la fadasserie. Les romans les plus médiocres lui rapportaient honnêtement ; il se contentait de ce bénéfice accompagné du bruit de la vogue, et s'inquiétait peu du suffrage de la postérité. Pour gagner de l'argent, il s'adonnait à tout, traductions des classiques latins, traductions d'ouvrages anglais, en vers et en prose ; compilations historiques, comme VHistoire de Guillaume, où le romanesque est étrangement mêlé ^.
Étantà Londres, il entreprit un journal littéraire, le Four elle Contre ^, qu'il contin ua quelque temps encore après son retour en France.
a J'intitule cet ouvrage : Le Pour et le Contre, dit-il dans son premier numéro, c'est-à-dire que voulant éviter tout ce qui peut sentir la faveur, la haine, le mépris, l'ironie même, en un mot toute ombre de partialité et de passion, voulant observer toutes les bienséances, remplir tous les devoirs, et ne sortir
< Lettres de Mademoiselle de Lespinasse, CXIX, 15 juillet 1775.
2 Lire sur le chef-d'œuvre de l'abbé Prévost les commentaires quelque peu fantastiques d'Alexandre Dumas fils dans sa préface de Manon Lescaut. Glady frères, janvier 1875.
8 Le titre entier est : Le Pour et le Contre, ouvrage périodique d'u?i goût nouveau, dans lequel on s'explique librement sur tout ce qui peut intéresser la curiosité du public, en matière de sciences, d'arts, de livres, d'auteurs, etc., sans prendre aucun parti, et sans offenser personne.
jamais des bornes de la liberté française, je me propose de remarquer avec le même soin ce que je croirai apercevoir de bien et de mal dans chaque sujet sur lequel j'entreprendrai de m'expliquer. Si je parle d'un ouvrage d'esprit, je tâcherai d'en faire l'éloge avec la môme sincérité que la critique. Si je rapporte un fait, général ou particulier, je le représenterai du bon côté aussi bii.n que du njauvais. Si je m'arrête sur quelque point de littérature, j'exposerai ce que j'aurai pu recueillir de plus fort, aussi bien pour le soutenir que pour le combattre, et cela avec le môme air d'indifférence pour l'un et l'autre sentiment, avec les mômes égards d'honnôteté pour l'un et l'autre parti, avec la môme mesure, avec le môme poids, et conservant toujours ma balance dans le môme équilibre '. »
Ce journal est en général écrit d'un bon style. Il renferme d'excellentes appréciations et nombre de détails utiles.
Parmi les traductions de Prévost, on doit distinguer celle des œuvres du célèbre romancier anglais Richardson. Cet auteur, qui eut le grand mérite d'ôlrele premier modèle du pathétique familier, est fréquemment d'une prolixité insupportable pour des lecteurs français. Le « fatras d'inutilités » où sont souvent noyées les peintures les plus vraies, les scènes les plus touchantes, dégoûtait Voltaire des « longs et insupportables romans do Puméla et de Clarisse^. » Prévost eut l'idée, pour avoir plus de lecteurs, de faire de nombreuses coupures aux romans qu'il traduisait et voulait accommoder au goût français. « Sans rien changer au dessein général de l'auteur, ni même à la plus grande partie de l'exécution, il voulut donner une nouvelle face à son ouvrage, par le retranchement des excursions languissantes, des peintures surchargées, des conversations inutiles et des réflexions déplacées ^. » Mais s'il sut retrancher quelques-uns des défauts qui affaiblissent l'intérêt chez l'auteur de Clarùse Harlowè, il ne fut pas toujours judicieux dans ses suppressions. C'est ainsi qu'il ôta le tableau si vrai et si touchant des funérailles de Clarisse, et que dans le roman de Grandisson il a pitoyablement gâté en l'abrégeant le charmant épisode de Clémentine.
Un autre travail estimable de l'abbé Prévost, que nous ne saurions passer sous silence, c'est la collection de VHistoire des voyages (1743-1770), en partie traduite de l'anglais et en partie composée par lui, et que la protection du chancelier d'Aguesseau le mit à môme d'entreprendre. Cette longue narration, qui commence à l'époque de la découverte du cap de Bonne-Espérance, devient particulièrement intéressante et se fait remarquer par le mérite du style quand l'auteur arrive au douzième volume et à l'Amérique. Les quatre derniers tomes dus à sa plume peuvent compter au nombre de ses meilleurs titres littéraires.
Buffon a parlé avec une grande estime de l'Histoire générale des
1 Nombre I, p. 8, 1733.
* Lettre à M. le comte d'Argental, 16 mal 1761 ,
3 Préf. de VHistoire du chevalier Gran'Hsson,
voyages, à propos d'un passage* où «M. l'abbé Prévost qui, comme tout le monde sait, dit le célèbre naturaliste, écrit avec autant de chaleur que d'élégance, fait une très belle description du lion, de ses qualités et de ses habitudes naturelles -. » Littérairement elle a une bien autre valeur que celle de la Harpe. Cet écrivain n'a pas rendu à l'œuvre de son devancier une complète justice, mais il a su reconnaître que « la diction de l'abbé Prévost, toutes les fois que le sujet ne demande pas de l'élévation, a de la pureté et de la clarté *. »
Prévost n'est donc pas uniquement un romancier* ; mais, si son nom survit, il le devra principalement à quelques-uns de ses romans, et surtout au plus court, qui est incomparablement le plus beau de tous. On ne lit plus guère aujourd'hui de ce fécond écrivain que sa Manon. Cependant les plus illustres mêmes de ses contemporains estimaient également ses grands romans. Jean-Jacques Rousseau qui, dans sa jeunesse, lisait avec fureur Cléielund, a loué avec effusion « l'abbé Prévost, homme très aimable et très simple, dont le cœur vivifiait ses écrits, dignes de l'immortalité^ » Diderot, qui en faisait presque autant de cas que de Richardson, a dit :
« Chaque ligne de VHommud'. qualité retiré du moiv/e, du DoyeJi de Killerine et de Clévelond, excite en moi un mouvement d'intérêt sur les malheurs de la vertu et me coûte des larmes ^. »
Dans tous ces romans, en effet, la narration est généralement très pathétique. Si d'ordinaire son pinceau n'est pas large, si son coloris est quelquefois terne, il se laisse toujours lire, et souvent il captive pir l'intérêt et la vérité qu'il sait répandre dans ses fictions.
Intéresser, voilà le premier désir de Prévost; il a néanmoins des prétentions moralisatrices très prononcées. Il aime fort à moraliser : il veut que la jeunesse trouve dans ses ouvrages « des règles et des exemples de conduite '^ » ; mais, bien qu'il tâche d'éviter « l'air sec et pédant qui accompagne les préceptes^ », en général la manière dont il présente sa morale est plus d'un prédicateur que d'un romancier. Cette morale, d'ailleurs, a des parties irréprochables, quelquefois même elle est de tous points excellente, et toujours chaste dans la forme, même quand les sujets ne le sont pas.
1 Tome V, p. 86. — » Hist. nat., t. XVIIi. Le Lion, note.
3 La Harpe, préface de Y Abrégé de l'histoire géiiérale des voyages .
* Dans ses dernières années, par un retour sincère de foi et de sentiment sacerdotal, il projetait de grands ouvrages pour la défense de la religion dont l'amour paraît n'être jamais sorti de son cœur, au milieu même de ses plus coupables égarements. Il voulait en démontrer la vérité par ce que les sciences humaines ont de plus certain, et en développer l'esprit dans l'ordre de la société.
î» Les Co i fessions, liv. V et VIIL
* De la Poésie dramatique.
' Mém. d'un homme de qualité, liv. IX. — ' Ibil.
M™* RiccoBONi, de son nom de famille Marie-Jeanne Laboras de Mézières (1714-1792), est, par le nombre et parle mérite de ses ouvrages, l'auteur de romans le plus distingué du dix-huitième siècle, après l'abbé Prévost.
La femme qui devait se faire un si beau nom dans les lettres fut pendant vingt ans actrice médiocre sur le théâtre de la Comédie Italienne, où son mari, auteur d'un hvre ennuyeux sur l'art du comédien, Dell'arte rapprescntativa, ioudiit les rôles d'amoureux avec beaucoup de prétention, mais aussi avec beaucoup de froideur. Ce Riccoboni rendit malheureuse sa jeune femme, dont il était passionnément aimé, et qu'il négligeait pour des créatures qui étaient loin de la valoir. Elle avait été longtemps le conseil de son mari dans ses travaux littéraires et avait fait de moitié avec lui la comédie des Coquets, sa meilleure production. Devenue veuve, réduite à écrire pour vivre, elle ne cessa de donner coup sur coup des romans où elle se plaisait à se mettre en scène. Ses premières créations eurent en grande partie pour inspiration des souvenirs tout personnels. Sa famille ayant été subitement ruinée par des malheurs imprévus, elle s'était trouvée jetée dans la plus précaire des positions; mais son esprit porté aux idées romanesques s'était de bonne heure bercé d'enchanteresses illusions. C'est bien de cette situation malheureuse, de cette victoire sur le sort, de ces rêves accomplis que M™'^^ Riccoboni nous entretient dans les Deux Amies, historiette de soixante pages insérée au Mercure, en 178(1, dans le roman d'Eimestine, dans celui de Miss Jenny, et même dans Mademoiselle de La YalUère. Toutes ses héroïnes sont des orphelines qui finissent par sortir de leur état d'abandon et de leur obscurité pour faire de grands mariages ou jouer quelque rôle éclatant, ou encore des orphelines livrées sans appui aux séductions du monde, rarement heureuses et toujours trompées.
]^me Riccoboni avait conservé la correspondance qu'elle avait entretenue, à l'âge de dix-neuf ans, avec un seigneur anglais dont les feintes protestations de tendresse la séduisirent et l'entraînèrent dans le malheur. De ces lettres elle fit, au bout de vingt-quatre ans, son premier roman, les Lettres de Fanny Butler à mylord Charles Alfred, comte d'Erford (1737). Elle se contenta de changer le nom des personnages et le heu de la scène, et de faire plusieurs changements indispensables pour l'intérêt, et peut-être pour la gloire de l'héroïne, qui reste encore bien légère, bien inconséquente, et tristement dominée par son tempérament.
En plusieurs endroits, les Letlres de Fanny Butler respirent la morale de M™'= Deshoulières , le sensualisme bestial et niais. Un couple de serins est bien plus heureux que ne le sont les hommes :
« Ils sont ensemble, s'aiment, se caressent, rien ne les trouble, rien ne les contraint. Je m'amuse à les voir badiner, s'appeler, se répondre : ils s'entendent, le mâle a des soins empressés pour la femelle... heureuse petite femelle !
M'"^ RICCOBOM. 237
Sa cabane est son univers ; ses désirs ne s'égarent point au delà, de cet espace, elle y trouve ses besoins et ses plaisirs ; que nous procure de plus notre intelligence ? etc. 1. »
Ces lettres dune femme qui s'abandonne sans frein à un amour si matériel sont remplies d'expressions de mauvais goût :
« On voulait me saigner ce matin, mais quelqu'un m'a dit que l'amour est dans le sang. Ah ! je n'en veux point perdre ^ ! »
Cela n'est-il pas bien délicat et bien touchant?
Fanny, en adoration devant la beauté de son amant, s'écrie :
« Quoi, c'est moi qui anime cette jolie machine ? c'est le feu de mon amour qui lui donne et le mouvement et la grâce avec laquelle elle se meut ^ ? »
Un peu plus loin, la tendre Fanny, qui éprouve un grand plaisir à se voir sur le siège où il était, à appuyer sa tète au même endroit qui soutenait la sienne, s'exclame sentimentalement :
« Quelle ridicule propreté ! de quoi se sont-ils mêlés d'enlever la poudre de ses cheveux? Ah 1 qu'on me laisse tout ce qui vient de lui, tout ce qui le représente à mon cœur, à mes yeux * ! »
Ces nombreuses fautes contre le goût et la décence sont un peu rachetées par la dernière lettre, où la malheureuse Fanny exhale avec éloquence son indignation contre l'infidèle qui l'abandonne.
Le même fonds d'idées, mais manié avec un talent bien supérieur, inspira le second roman de M™"^ Riccoboni, VHistoire du marquis de Cressy (1738).
Les meilleurs juges louèrent en elle l'art de narrer avec beaucoup de concision et de rapidité, celui de semer dans son récit des réflexions fines et justes, et de le relever par un ton très distingué et par un style plein de finesse et de grâce. Toutes c es qualités furent portées à leur 3)erfection dans un roman publié la même année que le Marquis de Cressy, dans les Lettres de milady Julie/te Cateshy, que les critiques les plus difficiles trouvèrent « écrit bien agréablement, bien légèrement, avec beaucoup de grâce et de sentiment^, » et qui serait un chefd'œuvre irréprochable, si le ressort principal n'était pas un peu forcé.
Ernestine, une des productions les moins étendues de M™^ Riccoboni , en est une des plus exquises pour la délicatesse et l'intérêt. Les malheurs et l'abandon de l'héroïne, sa résignation, sa candeur, la pureté de l'amour qu'elle inspire à M. de Clémengis, tous les sentiments doux ethonnètes répandus dans cet ouvrage en font une des rares lec-
1 Lett. d'! Fannii Butler, leit. LVII.
2 Lett. XIX. — 3 Leti. XXI.
* Lett. XXIV.
5 Grimm, Corresp. litt., 1" avril 1759.
Prosateurs du xvni* siècle, Î7
tures où l'esprit et le cœur n'ont qu'à profiter. Quand M"^* Riccoboni l'écrivit, elle venait de recevoir de la cour une pension qui lui permettait de quitter le théâtre. C'était dignement justifier la faveur dont elle avait été l'objet.
L'habile romancière sort enfin de ses souvenirs dans les Lettres de madai/ie de S(f'(cerre, publiées en 1766, et dédiées au célèbre acteur anglais David Garrick, pour lequel elle s'était prise d'une « tendre et très tendre amitié », pendant le voyage qu'il fit à Paris en 176o. Ce roman, d'où Montvel a tiré le sujet de V Amant bourru, laisse beaucoup à désirer pour le fond : il était bien scabreux de présenter une femme qui aime un homme marié, et l'aime sans espérance, si ce n'est que l'épouse del'hommepour qui elle brûleest contrefaite et ne peut manquer, dit-on, de mourir en couche. Mais, pour le style et pour l'art de la composition, les Lettres de madame de Sancerre sont, malgré un peu de marivaudage, une des meilleures productions de l'auteur*.
Après plusieurs autres compositions d'un moindre mérite, l'auteur de Milady Catesby et d'Ernstine entreprit enfin un roman de longue haleine, l'Histoire de miss Jenny. Elle mit quatre ans à l'élire (1761i7»j4). Miss Jenny est une orpheline dans laquelle M°^« Riccoboni a voulu idéaliser les malheurs et les rêves de son enfance. Mais on ne sait trop quelle sorte d'intérêt accorder à cette femme singulière et versatile qui épouse un amant qu'elle n'aime pas, en aime un autre dont elle se détache bientôt pour se jeter dans les bras d'un troisième, et, après tous ces changements, revient définitivement au second et paraît sur le point de lui être unie, quand une catastrophe termine ses incertitudes et ses amours.
AJiss Jenny toutefois est un des romans de M™« Riccoboni écrits avec le plus de force et de précision.
Le talent de cette femme qui a produit tant d'œuvres exquises décline
1 Lire, en particulier, la lettre LTV, où M"* de Martigues, femme charmante malgré son impertinence, raconte comment, après avoir conclu l'union de son amie avec l'honnête M. de Montalais, elle s'est laissé entraîner à signer le contrat de son propre mariage :
« Le comte de Piennes a l'esprit dérangé, il veut se marier ou mourir. Oh ! il ne mourra pas, il se mariera, je le dis, je le jure, Tanêt est irrévocable... Pauvre Piennes 1 il va faire une gi'ande perte; j'étais son amie, je serai sa femme, quelle différence! Il excite une tendre pitié dans mon cœur; je ne l'envisage point comme mon mari sans me livrer à la compassion. Au fond, je n'ai point à me reprocher de lui avoir conseillé une si méchante affaire. J'ai tout tenté pour l'en d tourner, mais c'est la plus mauvaise tête... »
Lire aussi la lettre LXIL où est raconté le procédé généreux du comte d'Estelan, cousin et ami, mais amant dédaigné de M""* de Sancerre :
« Eh ! vite, vite, que je vous apprenne... Je vous dépêche un courrier... Je voudrais qu'il eût des ailes ! Ai-je bien toute ma raison? Suis-je éveillée, n'estce point un songe? etc. »
On ne peut pas écrire avec plus de vivacité, d'entrain et d'agrément.