VOLTAIRE, CRÉBILLON
mègas, l'Homme aux quarante écus, etc., sont-ils des modèles de style naturel, rapide, vif et piquant, et renferment-ils nombre de traits profonds et éloquents. C'était encore une lecture d'esprits délicats. Les corrompus vulgaires trouvaient plus à leur goût des écrits qui ne leur offraient guère que la saveur du vice.
Pour donner une idée suffisamment complète de la littérature romanesque au dix-huitième siècle, il nous faut prononcer des noms souillés et parler d'œuvres honteuses. Ainsi nous ne saurions nous taire sur Jolyot de Crébillox le fils (1708-1777), auteur de romans auxquels l'attrait de la volupté, le goût des obscénités finement enveloppées et des idées ordurières, put seul donner de la vogue, et qui, peu de temps après la mort de l'auteur, n'étaient déjà plus « guère lus que par les jeunes officiers dans les garnisons*.»
Crébillcn, en sa jeunesse, avait été admis dans l'intimité de deux ou trois femmes de la conduite la plus déréglée. Il peignit les mœurs de ces créatures sans pudeur, et les gens de province, ainsi que les étrangers, crurent qu'il avait représenté au naturel les femmes de la haute société d'alors. Dans tous ces « chefs-d'œuvre de polissonnerie-, » il n'a guère raconté que les aventures d'une partie déshonorée de la société, et n'a peint que des mœurs locales et passagères.
11 essaya le goût du public sur ces histoires scandaleuses en publiant les Lettres de la marquise de *** au comte de *** (1732). Elles rebutent encore plus par le ton métaphysique et énigmatique qu'y prend la galanterie qu'elles ne révoltent par la gravelure.
Deux ans après il donna l'histoire japonaise de Tamaî Néadarné, extravagance libertine dont tout le mérite consiste dans l'art de gazer des obscénités : un court emprisonnement à la Bastille ne fut pas une punition trop sévère de cet outrage aux mœurs publiques.
Les Égarements du cœur et de l'esprit (1736) révélèrent enfin un véritable talent. 11 y a du piquant dans les événements qui forment le tissa de ce roman et dans la manière dont ils sont présentés : le dialogue a du naturel, les peintures sont vraies et quelquefois saisissantes, les caractères sont assez bien marqués, surtout celui du principal personnage, de Versac, cet impudent précepteur du vice, et le modèle du Valmont des Liaisons dangereuses de la Clos; enfin l'intrigue est mieux nouée que dans tous les autres romans de Crébillon; mais l'ouvrage n'est qu'ébauché.
Le scandale abonde dans toutes ces productions qui n'enseignent guère qu'une chose, le mépris des femmes ; il est porté au comble dans le plus fameux roman de Crébillon, le Sopha, conte moral, publié en 1745. Ce Conte moral esi une des œuvres les plus obscènes qui aient jamais été mises au jour. C'est une galerie de peintures licencieuses
1 Sabatier, les Trois siècles de la litt. franc.
2 Galiani, Lettre à J/m» dÉpinay, 24 sept. 1774.
représentant des femmes de tous les états, mais toutes à peu près d'un même genre de vie. On répugne à croire que ce soient là des tableaux d'après nature; on voudrait n'y voir que des portraits et des sujets de fantaisie sortis d'une imagination désordonnée.
D'ailleurs il y a dans ce roman de l'invention, et une partie de comique excellente. Rien de plus plaisant, dans sa naïve bêtise, que le personnage du sultan Scha-Baham écoutant impassible les mille aventures de boudoir que lui raconte cet Indien dont l'âme, pendant une de ses existences antérieures, fut condamnée par Brama à entrer dans un sopha, avec la permission de changer de demeure à volonté.
Parmi les autres ouvrages de Crébillon, dont le pinceau semblait se plaire à reproduire l'image des désordres de ce règne des courtisanes, que le roi Frédéric distinguait par Cotillon 1", Cotillon 11, Cotillon III, on peut encore compter les Lettres de M°»« de Pompadour, roman épistolaire, dont la vogue fut prodigieuse à l'époque, et qui est moins licencieux que ceux dont nous venons de parler. La plupart des autres, dédaignés mC'me dans la nouveauté, sont d'une médiocrité que rien ne rachète, et aussi pauvrement écrits que peu intéressants. Tels sent les Heureux orphelins, histoire imitée de l'anglais, 1734 ; Ah ! quel conte ! la Nuit et le moment, ITîî.t, in-i2 ; les Hasards du coin du feu, 1763, in-12; Lettres de la Duchesse de "*, 1768, in-12.
Bachaumont disait, en parlant du roman en forme de dialogue intitulé les Hasards du coin du feu : « Du jargon et des impertinences, voilà le livre décomposé'. xOn en peut dire autant de tous ceux que nous avons cités et de plusieurs autres qui ne méritent pas d'être mentionnés.
Crébillon, dans ses premières productions, fait preuve d'un certain talent d'écrivain. Il a ce qu'on appelait alors du trait dans l'esprit; sa touche a parfois de la grâce, de l'éclat, de la délicatesse; assez souvent il jette, à travers le récit, des réflexions fines et remplies de sel, mais il gâte ces qualités par un mauvais marivaudage ; le lecteur sent toujours qu'il court après Tesprit; sa phrase, longue et confuse, est pleine de recherches, d'affectations, et en même temps de vulgarités et de trivialités du genre le plus bas. Cette langue à part, formée du jargon des boudoirs et de l'argot des mauvais lieux, ne saurait être classée, ni qualifiée.
Le fils de l'auteur d'Atrée était, avec Piron et Collé, un des plus gais convives de la société bachique des Dominicaux et du Caveau. Du reste, ses mœurs, d'apparences honnêtes, semblent n'avoir rien eu de commun avec celles qu'il a dépeintes dans ses romans. Ces débauches d'esprit, qui le croirait? lui valurent un mariage aussi charmant qu'honorable. Une jeune et belle personne, « d'une des premières maisons d'Angleterre, la fille aînée demilord Strafford, fut prise d'un sentiment d'admiration, d'estime et d'amour insurmontable^ » pour
» Mém. secrets, 6 juill. 1763, 1. 1, p. '213. ' Souvenirs de la marquise de Créqui.