‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 30 sur 196 · RÉTIF DE LA BRETONNE · texte numérisé non relu

RÉTIF DE LA BRETONNE

l'auteur du Sopha et des Égarements du cœur et de l'esprit; et elle vint «xprès de Londres pour lui offrir sa main avec sa fortune. Un des plus célèbres romanciers de nos jours, Honoré de Balzac, fut le héros d'une aventure analogue.

Crébillon fils eut des disciples qui, en prodiguant partout comme lui le libertinage et l'obscénité, se déclarèrent impudemment des moralistes. Nous ferons connaître les principaux d'entre eux pour qu'on sache bien ce que fut ce siècle de la ijhilosophie qui prétendait à régénérer l'univers.

Rétif de la Bretonne (1734-1806), fils d'un laboureur et ne connaissant pas le grand monde, n'a tracé, dans les cent cinquante volumes de romans laissés par lui, que les mœurs des dernières classes de la société et celles des filles libertines. Grimni le nommait « le Rousseau du ruisseau ». Quand il a voulu représenter la vertu, c'a toujours été, comme il le dit lui-même quelque part, « la vertu mise en fille de joie. »

Cependant, à le croire, dans ses romans qui renferment tant de gravelures assez mal enveloppées, il ne voulait que faire la satire du -vice, que démasquer le vice *; il prétendait simplement^' donner des leçons à tous les âges, à tous les sexes, ù toutes les conditions. 11 a fait YEcolc de la jeunesse (1771), l'icoierfespéres (1776), avec cette épigraphe: Forme ton fils comme ta femme voudrait qu'on t'eût formé; élève ta fille comme tu voudrais qu'on eût élevé ta femme; la Femme dans les trois états de fille, d'épouse et de mère (1773); le Quadragénaire ou l'Age de renoncer aux passions (177-'). Ses enseignements sont presque toujours perdus dans les scènes les plus foUes et les plus licencieuses.

Ces romans, et généralement tous ceux quil a écrits, obtinrent, dans une partie du public, une très grande vogue. S'il fut jugé sévèrement par les conservateurs du goût et de la morale, il rencontra, parmi les esprits aventureux, des partisans déclarés et des admirateurs enthousiastes. C'est que la plupart de ses œuvres donnaient un écho des théories sociaUstes et communistes de J.-J. Rousseau, et que sous la forme de romans elles pouvaient pénétrer plus avant dans les masses populaires. Le paradoxal Mercier l'appelait « l'admirable Rétif de la Bretonne, grand peintre, homme éloquent-, » et lui trouvait tout bonnement « du génie » ^ Dans ses tableaux les plus réaUstes, le précurseur de Paul de Kock met quelquefois de la vie et de Tanimation. Dans le Paysan perverti (1776), sou chef-d'œuvre S dans

* Le Ménage parisien, I'* part., ch. vn.

2 Tableau de Poris, ch. clxv. — 3 Ibid ,''ch. ccxxxvni.

*M"« de Lespinasse, bon juge en fait de passion, trouvait beaucoup de vie et de feu dans certains ei)droits de ce roman. Elle écrivait à M. de Guibert : « Je viens de finir le premier volume du Paysan pei verti. Cette dernière page ne Yous a pas ravi; vous n'avez pas eu besoin de me la lire ! Ame de glace l

la Vie de mon i^ère, dans les Contemporaines^ (1780), dans le Ménage parisien (1773), il a trouve des traits d'une extrême vérité, il a des touches vigoureuses, des peintures expressives et parlantes, et des fragments de dialogue d'un naturel rare et d'une simplicité exquise; enfin, malgré ses incorrections, ses bizarres néologismes, ses emphases et ses trivialités, il frappe assez souvent par l'oiiginalité et par le nerf de l'expression ; mais du génie, il n'en a pas plus dans les idées que dans le style'-.

Pierre-Ambroise Chacderlos (1741-1803), officier d'artillerie, célèbre sous le nom qu'il se donna de chevalier de La. Clos, après s'être fait connaître par quelques pièces de vers fugitifs insérés dans les journaux, s'acquit une triste renommée par la publication d'un roman trop souvent réimprimé, et toujours vendu en secret, malgré les prohibitions de la police, les Liaisons dangereuses.

Grimm disait aux souverains du Nord, dans sa Correspondance littéraire :

« Il n'y a pas d'ouvrage, sans en excepter ceux de Crébiilon, où le désordre des principes et des mœurs de ce qu'on appelle la bonne compagnie, et de ce qu'on ne peut guère se dispenser, malgré tout, d'appeler ainsi, soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d'esprit. »

Et il constatait que, depuis plusieurs années, il n'avait pas paru de roman dont le succès eût été aussi brillant.

Ce-pendan\.\es Liaisons dangereuses ne sont qu'une contre-épreuve de Clarisse Harlowe. Son héros, M. de Valmont, est copié sur le Lovelace de Richardson et sur le Versac des Égarements du cœur de Crébillon fils; l'auteur semble seulement avoir voulu renchérir sur ces deux types de la débauche et de la perversité ^ Il paraît néanmoins que tous les personnages de ce roman sont pris à la nature, que l'histoù-e s'est

C'est le bonheur, c'est le langage du ciel. » [Lettres de mademoiselle de Lespinasse, clix, 1776.)

1 Le titre complet est: les Contemporaines ou Aventures des plu^ jolie'^ femmes de l'âge présent. Paris, 42 vol. in-12. Rétif avouait que, dans ce recueil de nouvelles presque toutes vraies sous des noms supposés, il avait souvent manqué de goût; mais, ajoutait-il modestement, ne passerez-vous rien au génie?

'^ Cet infatigable devancier de nos faiseurs populaires, qui se vantait, en 1791, d'avoir livré à la presse 1,632 histoires, a laissé, outre ses innombrables romans, des pièces de théâtre, des vers de tous genres, enfin des écrits sur toutes sortes de sujets, y compris les réformes politiques, l'éducation des princes et celle du genre humain. Ses œuvres forment plus de 200 volumes, dans plusieurs desquels on trouve de nombreux renseignement* historiques sur les faits de la Révolution.

^ Il y a ajouté des traits d'une grossièreté qui n'appartient qu'à lui. Ainsi, sa femme perverse, voulant se venger de sa rivale, ne trouve pas de meilleur moyen que de l'attirer chez elle pour la faire fouetter par ses laquais.

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