‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 31 sur 196 · LA CLOS. 2G · texte numérisé non relu

LA CLOS. 2G

passée à Grenoble, comme l'auteur l'a racontée, à part quelques épisodes, souvenirs de jeunesse du romancier. Qu'on juge par cet exemple de ce qu'était la fin de ce siècle philosophique.

Comme tous les pers'ertisseurs de cette époque, l'auteur des Liaisons dangereuses a la prétention de faire une œuvre morale, une œuvre utile surtout pour les jeunes mariées. Aux objections qu'on peut lui faire sur l'utilité de son livre, il répond avec assurance, dans sa préface :

« II me semble au moins que c'est rendre un service aux mœurs que de dévoiler les moyens qu'emploitnt ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, et je crois que ces lettres pourront concourir efficacement à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l'exemple de deux vérités importantes qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu elles sont pratiquées : l'une que toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans moeurs finit par en devenir la victime; l'autre, que toute mère est au moins imprudente, qui sonfl're qu'une autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement n'est jamais qu'un piège dangereux et aussi fatal à leur bonheur qu'à leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près du bien, me paraît ici trop à craindre; et^ loin de conseiller cette lecture h la jeunesse, il me paraît très important d'éloigner d'elle toutes celles de ce genre. L'époque où celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir utile me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une bonne mère qui non seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit : « Je croirais, me disait-elle après avoir lu le manuscrit de a cette correspondance, rendre un vrai service à ma fille en lui donnant ce « livre le jour de son mariage. « Si toutes les mères de famille en pensent autant, je me féliciterai éternellement de l'avoir publié. »

Cette immonde contrefaçon de Clarisse Harlowe est faite pour corrompre et non pour corriger ; et Grimm, au fond trop indulgent pour l'œuvre de la Clos, l'a bien appréciée, quand il a dit : h Quelque mauvaise opinion qu'on puisse avoir de la société parisienne, on y rencontrerait, je pense, bien peu de liaisons aussi dangereuses pour une jeune personne que la lecture des Liaisons dangereuses. »

L'auteur de ce livre pernicieux' est lui-môme un exemple des tristes excès où peut se porter un voluptueux sans principes, un sceptique uniquement préoccupé de l'intérêt de ses passions. Au commencement de la Révolution, le peintre de Valmont et de la marquise de Merteuil se jeta frénétiquement parmi les ennemis de la cour et du roi. Cet esprit enfiellé fut un des agents les plus dangereux de la cabale orléa-

1 Les Mémoires secrets {IS avril 1781, t. XXV, p. 267) attribuent à la Clos un autre roman, composé pour se disculper d'avoir donné au premier une couleur trop noire et trop atroce, les Méoioires du vicomte de Barjac. Tous les hommes y sont francs et généreux, toutes les femmes et filles honnêtes, quoique parfois très libertines ; mais elles finissent par aller expier leur faute dans la retraite ou même dans un couvent. Des réflexions et des dissertations sur la politique ou sur la littérature, des tableaux et des portraits qui ne sont souvent qu'ébauchés diversifient le récit de ces vertueuses aventures.

niste. Admis dans la familiarité du duc d'Orléans, qui ne voulait d'autres conseils que les siens, il exerça sur son esprit la plus funeste influence. A force de lui mettre devant les yeux les quelques mois d'exil qu'il avait passés au Raincy, et de lui représenter cette punition trop méritée comme le plus grand des outrages, il poussa jusqu'au régicide la vengeance de ce prince, et fil un scélérat d'un homme qui [de sa nature était plus vicieux que criminel'. Il rédigea avec l'avocat Brissot la fameuse pétition du Champ-de-Mars, qui demandait le jugement de Louis XVI ; émule de Camille Desmoulins, il se fit tribun de la borne, il enflamma la fureur de la populace, et réclama avec fanatisme, non plus seulement le jugement, mais la mort du roi.

Une seule considération pourrait rendre à son nom quelque peu d'estime : le général d'artillerie Chauderlos de la Clos a combattu vaillamment pour la France, sur le Rhin et en Italie-.

Le nom de la Clos appelle celui de Lodvet, les Liaisons dangereuses appellent la Vie du chevalier de Faubl.is (1787). L'auteur du « roman infernal * » des Liaisons dangereuses eut un digne émule dans Louvet de Couvray (1774-1797), prédicateur de sensualisme et de haine, héros d'athéisme et de destruction, bien digne d'avoir été admiré par M"« Roland.

Le roman par lequel il s'est acquis une triste renommée représente une année de la vie d'un jeune homme de qualité, qui entre dans le monde, arrive à Paris dans sa seizième année, et se livre bientôt à un train désordonné que nous ne saurions décrire. Louvet, comme la Clos, peint avec cynisme, et ne dissimule pas sa sympathie pour le vice qu'il met si complaisamment sous les yeux du lecteur. D'ailleurs il n'hésite nullement à donner la doctrine du fatalisme comme la vérité absolue.

Bien que sa manière de raconter soit assez chaleureuse et mouvementée, il est encore plus médiocre écrivain que la Clos. A vrai dire, il n'a pas de style, et sa phrase, souvent embarrassée et contournée, se traîne péniblement, excepté dans les scènes de passion. Il a quelques affectations qui lui sont particulières, comme de viser à la clausule poétique.

L'auteur de Faublas a déjà quelque chose de la couleur romantique que le siècle suivant allait emprunter à l'Allemagne et à l'Angleterre. Ainsi l'on croirait presque lire un écrivain du dix-neuvième siècle, dans

» Voir la Lettre du duc d'Orléans à M. de La Clos. Londres, 10 mai 1790.

Dumont a dit de l'auteur des Lmi-om dangereuses : « Ce La Clos, attaché au duc d'Oiléans, était un homme sombre, taciturne, ayant la figure et le regard d'un conspirateur, réservé, spirituel, mais si peu liant qu'à peine lui ai-je parlé quoique je l'aie vu plusieurs fois. » {Souvenirs, c\\. ix, p. 169.)

- La Clos a laissé quelques écrits qui ne sont pas dénués de mérite, sur la guerre, sur les finances et sur l'économie politique.

' C'est l'expression de Garât écrivant à de Salles.

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