LOUVET, DE SADE, JEAN- JACQUES ROUSSEAU
la page où l'auteur de ce mauvais roman parle du « fantôme persécuteur et chéri, dont la fréquente apparition tourmente et charme » son héros, et lui rappelle le souvenir de la mort affreuse de M™'' de B*** :
a Si dans une nuit d'été le vent du midi s'élève, si l'éclair fend la nue, si le tonnerre la déchire, alors j'entends résonner un timbre fatal : j'entends un soldat froidement barbare me dire : Elle est là. Soudain, saisi d'une invincible épouvante, abusé d'une espérance folle, je cours à l'onde qui mugit ; je vois se débattre au milieu des flots une femme... hélas! une femme qu'il ne m'est pas plus permis d'oublier que d'atteindre. Oh I plaignez- moi i. »
N'est-ce pas là le genre emphatique qui a fait le succès de tant de romanciers plus ou moins fameux de nos jours ^?
Les ignominies de Rétif de la Bretonne, de la Clos et de Louvet furent sncore dépassées par de Sade (1740-1814). Ce marquis provençal, que son libertinage affreux et contre nature fit détenir en prison pendant de longues années, étale un cynisme qui étonne le vice même, dans des romans infâmes publiés avec l'autorisation du Directoire. Des êtres tombés au-dessous de tout peuvent seuls soutenir sans dégoût et sans horreur une telle lecture. A peine ose-t-on nommer des ouvrages qui, comme Justine, rassemblent, dans un ignoble composé, tous les crimes et toutes les saletés.
C'est à cet excès de turpitude qu'en étaient arrivés les admirateurs et les disciples plus ou moins directs, non seulement de Crébillon fils, mais de l'auteur de la Nouvelle Héloîse. Probablement le philosophe genevois ne s'imaginait pas que son influence, au lieu d'être moralisante, serait si corruptrice.
Quand il écrivait l'Héloîse, les faiseurs de romans, depuis longtemps, ne savaient plus sortir du cercle des mœurs libertines. Jean-Jacques Rousseau prétendit, tout en présentant, comme ses devanciers, des tableaux voluptueux, prêcher lamorale, servir la morale. llest difficile de manquer plus complètement le but. Excuser toute action répréhensible dès que son motif appartient en quelque sorte aux impulsions du cœur, donner au vice les couleurs de la vertu, faire d'un séducteur sans délicatesse une âme droite et simple, un adorateur de la vertu ; transformer en créature angélique une amante coupable qui, sous le toit paternel, se laisse séduire par son précepteur ; présenter comme les modèles de la plus parfaite amitié deux jeunes femmes qui aiment le môme homme, l'une en amante, et l'autre plus qu'en amie;
• Vie du chevalier de Fauhlas, t. IV, p. 183.
* Pendant la Révolution, l'auteur de Fauhlas rédigea le venimeux journal la Sentinelle, machine de guerre perfide dirigée contre les royalistes, les émigrés, les prêtres. Proscrit par le parti jacobin, et caché au fond des cavernes du Jura, il écrivit, dans cette retraite, avec des couleurs très ci^audes, mais d'une maniè:e foit romanesque, quelques notices pour l'histoire et le récit de ses périls, depuis le 31 mai 1793.
voir le meilleur, le plus estimable des maris dans un singulier philosophe qui recherciie la personne de cette Julie dont il sait que le cœur appartient à Saint-Preux, et en faire un athée en lui donnant toutes les perfections ; voilà, pour ne nous arrêter qu'aux traits les plus saillants, l'œuvre de Jean-Jacques dans son roman sentimental et raisonneur ; et certes tout cela n'est guère moral. Un écrivain dont le témoignage en telle matière ne peut pas être suspect a dit avec trop d'indulgence encore :
« UHéloïse a relevé l'amour et le mariage, j'en tombe d'accord, mais elle en a aussi prépai é la dissolution : de la publication de ce roman date pour notre pays ramollissement des âmes par l'amour, amollissement que devait suivre de près une froide et sombre impudicité '. »
Ni l'amour, ni l'amitié, ni la vertu, ne sont peintes de'leurs couleurs dans ce roman utopique et dangereux. En dépit des prétentions de Rousseau, VHéloîse est un livre de mauvaises mœurs*.
Du reste, si l'esprit de ce roman est pernicieux et si de plus la composition en est très faible, Rousseau eut du moins le mérite de l'animer d'un intérêt qui « n'est point excité par des noirceurs, par des crimes, ni mêlé du tourment de haïr ; » et il a pu dire, sans trop se flatter, que <( la simplicité du sujet, et la chaîne de l'intérêt qui, concentré entre trois personnes, se soutient durant six volumes sans épisodes, sans aventures romanesques, sans méchanceté d'aucune espèce, ni dans les personnages ni dans les actions 3, » faisait de ce roman un livre unique. Il est unique aussi par la chaleur et l'éloquence de certaines pages, par des peintures et des descriptions dont personne encore ne lui avait offert le modèle.
L'auteur de la Nouvelle Héloîse a dû beaucoup à celui de Clarisse Harloive, dont les touchants récits, traduits par Prévost, étaient déjà dans toutes les mains. Rousseau trouvait la lecture de Chirisse très dangereuse pour les fiUes ; il pensait que Richardson s'était lourdement trompé en voulant les instruire par des romans, ce qui, suivant l'heureuse expression du philosophe de Genève, était de mettre feu à la maison pour faire jouer les pompes*. Cependant il avouait « qu'on n'avait jamais fait encore, en quelque langue que ce fût, de roman égal à Clarisse, ni même approchant ^ »
Le célèbre romancier anglais eut un autre disciple dont la trempe d'esprit était aussi fort différente de la sienne, Diderot. Personne ne
1 Proudhon, La Justice dans la Révolution, xi* étude, cliap. 2, XX.
2 Voir L-ttres de J.-J. Rousseau, à M*", 13 fév. 1761.
3 Les Confessions, liv. XI.
* Lettre à Duclos, 19 nov. 1760.
^ Lettre à M. d'Alembert. — Voir encore la lettre au marquis de Mirabeau, du 8 avril 17C7.
au dix-huitième siècle, que le fameux encyclopédiste, à répandre le goût de Richardson qu'il célébra « avec son style pylhique^ » dans un éloge ou plutôt dans un hymne où il le porte aux nues. A ses yeux, « les trois poèmes de Richardson » , cet homme unique, sont dignes d'être placés à côté de ceux dHomère, de Virgile, de Sophocle et d'Euripide.
L'enthousiaste admirateur de Richardson a fait des romans et des nouvelles qui ne ressemblent guère à Clarisse Harlowe, h Grandisson ou à Paméla, mais dont plusieurs cependant méritent d'être distingués parmi les productions de l'époque.
Diderot, cet esprit novateur et aventureux, a beaucoup contribué à la révolution qui devait, dans notre siècle, transformer le roman. Un des premiers, il en a élargi le cadre en y faisant entrer, à titre de personnages principaux, des hommes de toutes sortes de conditions, même des plus basses. Le Neveu de Rameau, chef-d'œuvre traduit par Goethe en allemand, et retraduit de l'allemand en fronçais avant qu'on eût retrouvé l'original qui avait été perdu ; les Deux amis de Bourbonne, où les héros sont deux gueux ; enfin quelques petites nouvelles vives et touchantes doivent compter parmi les premiers essais heureux de rom.an populaire : d'autres, malheureusement, allaient le rendre populacier.
Jacques le Fataliste n'est plus une simple nouvelle ; c'est un véritable roman. Les principes de l'ouvrage sont détestaiiles, l'effet général est pernicieux, mais le style est très remarquable, et il y a un épisode, l'incident de M-^^ ^q Pommeraie, dont plusieurs pages sont sublimes.
Nommerons-nous une autre production digne de la réprobation qui pèse sur elle, et qui ne put être publiée que longtemps après la mort de l'auteur? Rousseau avait soutenu que l'homme qui pense est un atiimal déiravé, Diderot prétendit prouver, dans la Religieuse, que la retraite déprave ^. Dans ce but il représente la supérieure d'un couvent s'acharnant, avec une implacable cruauté, sur une jeune, belle et douce religieuse qu'elle n'avait d'abord que trop prise en affection, et qui n'a pas voulu se prêter à ses abominables desseins. La communauté entière seconde la rage de l'abbesse, et fait endurer à la pauvre fille toutes les humiliations les plus mortifiantes, tous les tourments les plus raffinés. Vices contre nature, méchanceté infernale, haine diabolique, hypocrisie, bêtise et folie, et, en outre, malheur sans consolation, des nuits troublées par les gémissements, des jours trempés de larmes^ et rongés par la mélancoUe et le désespoir : voilà tout ce que l'encyclopédiste nous montre dans ces asiles où vécurent, au sein d'une paix céleste, tant d'âmes angéliques, même aux époques et dans les
1 Expression de Joseph de Maistre, dans ses Lettres et Opuscules. Cinq paradoxes, V.
* La Religieuse, t. II, p. 100.
3 Ibid., p. 21.
Prosateurs du xvni' siècle. ^ 8
lieux où le relâchement avait remplacé la sainteté delà règle primitive.
Cinquante romans et cent pièces de théâtre répétèrent les mômes exagérations et les mêmes calomnies, et préparèrent ainsi la destruclion des couvents et les horreurs dont elle fut accompagnée.
D'ailleurs la Religieuse offre des pages écrites avec naturel et vérité, et parfois avec cette animation de style impétueuse qui caractérise la manière du fougueux écrivain. Presque toujours on reconnaît dans le style de Diderot cette sève de vie active jusqu'à déijorder, mais les qualités tempérées se rencontrent plus dans ses romans que dans la plupart de ses autres écrits ; ainsi rangeons-nous parmi ses plus incontestables chefs-d'œuvre l'histoire Ceci n'est pas un conte. « De toutes les nouvelles courtes de la littérature française, ditChampfleury, celle-ci est la plus remarquable : il n'y a pas un mot à y ajouter, à en retrancher ! »
En somme, les nouvelles et romans de Diderot sont à la fois au nombre de ses meilleures productions littéraires et de ses œuvres les plus dangereuses pour les mœurs. Il y donne des leçons de morale, et partout il laisse l'impression du vice.
Dans cette seconde moitié du dix-huitième siècle où tant de fictions licencieuses étalèrent le scandale, on vit cependant quelques productions plus saines, et même quelques œuvres tout à fait bonnes, cellesci dues surtout à des femmes.
Tandis que La Clos et Rétif de la Bretonne enfantaient leurs graveleuses conceptions, de Baculard d'Arnacd (1718-180b) essayait de ramener le roman à rhonnêteté et d'en faire une école de morale. Ce fécond écrivain, dont le nom est resté couvert d'une sorte de ridicule, grâce surtout aux épigrammes de Voltaire et de Beaumarchais, mais qui n'était pas dépourvu de verve et de talent, eut au moins de louables intentions.
Outre quatre drames d'un genre sombre et lugubre, il a laissé de nombreuses fictions, où il s'est efl'orcé d'attacher par le pathétique et la sensibilité. La sensibilité, c'est le don qu'il croyait posséder au plus haut degré et le mot qu'il prodiguait le plus. Ses prétentions allaient loin. Qu'on le prît pour un simple romancier, pour un amuseur du public, il s'en indignait, et il appelait ceux qui lui faisaient cette injure de beaux esprits mutilés, jugeant des choses par les mots, et non des mots par les choses^. Il aspirait au rôle d'instituteur de ses semblables. Il voulait éclairer Vhomme en le touchant sur ses devoirs, sur ses obligations relatives, sur la science de l'humanité. Suivant lui, ses ouvrages devaient être appelés des ébauches philosophiques, des essais de morale en action, des Mémoires pour servir à Vhistoire de l'homme, etc., etc.-. Enfin il avait l'ambition d'avancer de quelques pas dans la carrière
' Le Réalisme, p. 94.
- Délassements de l'homtne sensible ou Anecdotes diverses, seconde année, t. I, 1" p. Dialogue entre un critique et l'auteur.