BACULARD D'ARNAUD, FLORIAN
parcourue avec tant d'éclat par les Fénelon, les Richardson, les Le Sage, les Fielding.
Baculard d'Arnaud, malgré ses efforts, est resté bien loin de ses illustres modèles, surtout comme écrivain. Il abhorrait le langage insignifiant, il visait aux expressions créées, au style pittoresque, à la chaleur et à la force; et cependant sa diction est généralement terne et fade, quand elle n'est pas déclamatoire et boursouflée. Il a tracé quelques tableaux dramatiques^, mais il n'a jamais fait de puissantes peintures. Et l'auteur des Epreuves du sentiment, des Délassements de l'homme sensible, des Loisirs utiles, etc., ne peut pas plus compter parmi les grands moralistes que parmi les grands écrivains. Pour imbiber les âmes des vérités morales, il entasse les réflexions, il multiplie jusqu'à satiété les développements, il surcharge ses récits de notes et de préambules; mais, avec quelques traits éparg'?iés, les modèles du genre atteignaient mieux le but.
D'Arnaud estimait peu le philosophisme, respectait et défendait la religion. Il n'en est pas moins, comme beaucoup de philosophes du temps, un curieux exemple de la prétention et de l'exagération que le dix-huitième siècle mettait en tout.
Vers la même époque, un jeune écrivain d'un gentil esprit, Flo- RiAN (1735-1794), essayait le roman pastoral, le roman poétique et chevaleresque, et la nouvelle sentimentale.
Florian débuta dans le roman pastoral, en 1783, par la publication de Galatée. Cette imitation embellie, ou du moins arrangée, de la pastorale inachevée de Cervantes, eut un certain succès. Sa seconde pastorale, Estelle et Némorin, donnée cinq ans plus tard, ne fut pas aussi bien accueilUe. On commençait à se lasser de tant de bergerie, de tant de moutonnerie^ , sans un seul petit loup.
Dans l'intervalle, il avait publié (1780) son roman héroïque â.e.Numa Pompilius, où son modèle principal avait été le Télémaque. Florian s'était préparé à la composition de cet ouvrage par une étude sérieuse des grands auteurs de l'antiquité, et par une lecture attentive des principaux épiques ^. L'inspiration homérique ou virgilienne n'en est pas moins totalement absente.
ISvma 'Pompilius, loin d'ôtre épique, a toute la fadeur de la fausse pastorale. La reine Marie-Antoinette, à qui Florian avait dédié son ouvrage, disait à M. de Bésenval : « Quand je lis Numa, il me semble que je mange de la soupe au lait. »
Ce roman d'antiquité renferme quelques portraits toutmodernes, mais
1 Voir en particulier la Vérité reconnue de Vhomme tel qu'il est, dans les Délassements de l'hor.ime sensible, seconde année, 2* p.
2 Expression de le Brun, dans sa pièce A l'auteur d'une fade et ennuyeuse pastorale.
3 Voir Tablettes de Florian, livres utiles pour Numa, dans les CEuv, inéd .
cependant bien tracés. Tel est celui d'Égérie, dont les principaux traits furent, il paraît, empruntés à la belle, douce et spirituelle M™® de Lawoesline, fille de M""' de Genlis *.
Florian réussit un peu mieux dans son roman chevaleresque, Gonzalve de Cordoue, publié en 1791. Depuis quelque temps plusieurs auteurs avaient essayé de remettre à la mode l'ancienne chevalerie. Le comte de Tressan (1703-1793), doué d'un médiocre talent, mais enflammé d'ambition littéraire, avait entrepris de rajeunir et d'accommoder au goût du temps nos romans de chevalerie, et avait attiré la vogue à son Extrait de VAmadis des Gaules, et surtout à son court roman du Petit Jehan de Sai7itréet de la Dame des Belles-Cousines, etc. Ce n'est pas une traduction libre, mais une œuvre originale que Florian prétendit donner dans Gonzalve de Cordoue. Il y mit de l'imagination et du savoir; et cette production mériterait de n'être pas oubliée, ne serait-ce que pour l'excellent Précis historique sur les Maures, qui en forme l'introduction. L'auteur, toutefois, a voulu prendre un vol trop large, et il n'avait pas les ailes assez puissantes pour soutenir cette course hardie. Gonzalve de Cordoue s'ouvre par une invocation épique aux muses du Guadalquivir :
<t Chastes nymphes, vous qui baignez les tresses de vos longs cheveux dans les eaux limpides du Guadalquivir; vous qui, sous l'ombrage des orangers, cueillez des fleurs toujours renaissantes sur les verts gazons de l'Andalousie, venez m'inspirer aujourd'hui ; venez m'apprendre à célébrer les héros de vos rivages; retracez-moi les sanglants combats livrés sous les murs de Grenade, et les victoires de Gonzalve, et ses amours et ses malheurs. »
Et comme il fallait qu'alors tout prît une forme sentencieuse et une teinte philosophique, Florian termine ainsi son invocation :
« En parlant aux âmes tendres des peines, des plaisirs qu'elles ont éprouvés, rappelez à tous les rois du monde que les seuls soutiens de leur trône sont la justice et la vertu. »
Florian a imité divers auteurs espagnols dans Gonzalve de Cordoue. Il imita spécialement Cervantes, dans ses Nouvelles et dans ses Nouvelles nouvelles.
Dans ses Nouvelles nouvelles, il fait passer le lecteur d'Angleterre en Italie, de l'Afrique aux Indes, des Alpes au Paraguay ; et le ton des couleurs est varié comme le lieu de la scène. Ces fictions innocentes se lisent avec agrément^.
Florian a laissé une sorte de roman intime, qui est une véri-
1 C'est du moins ce que dit M"'^ de Genlis {Méoi., t. III, p. 197), d'après laquelle Florian aurait été du nombre des adorateurs silencieux de cette aimable dame morte si jeune.
* Voir en particulier Claudine, nouvelle savoyarde, et Camiré, nouvelle américaine, où l'auteur, malgré son philosophisme, se plaît à étaler les merveilles de civilisation opérées par les Jésuites au Paraguay.