M'"^ LE PRLNCE DE BEAUMONT
table histoire. Sous le titre de Mémoires d'un jeune Espagnol, il nous a raconté ses dix-huit premières années. Il donne à des personnages français des noms et des titres espagnols. Mais, sous ce léger travestissement, il est aisé de reconnaître ceux que Florian veut désigner. Ainsi l'on voit facilement que Lope de Vega, qui habite à Fernizo, est Voltaire, retiré à Ferney ; de môme pour les autres.
Dans ces Mémoires, l'auteur d'Estelle nous entretient principalement d'amourettes fort peu pastorales, et même très grossières ^
Florian, qui n'écrivit rien, dans le genre du roman et de la nouvelle, que de fort secondaire, essaya de traduire un roman célèbre, le chefd'œuvre de la littérature espagnole, Don Quichotte de la Manche. 11 le gâta et le mutila. En voulant raccourcir et franciser, d'après le goût du moment, l'œuvre de Cervantes, il supprima les beautés les plus originales, retrancha des mots de génie, glaça la verve comique et alourdit les traits du conteur et du poète satirique.
Florian écrivit ses contes, ses nouvelles, ses romans, dans une prose poétique, « genre si malheureusement facile », auquel La Harpe le conjurait de renoncer par tout l'intérêt qu'il prenait à ses talents*.
Une des affectations de ce genre qu'on remarque le plus chez Florian est la manie d'employer constamment, pour temps unique, le présent. A l'exception du récit du commencement, tout Gonzalve de Cordoue est au présent. Fénelon, le vrai modèle de la prose poétique, a écrit au passé tout le Tèlémaque.
Florian cherchait principalement à plaire aux jeunes gens et aux jeunes filles. Une dame fort estimable, la sœur du fameux peintre de paysages Le Prince, M™^ Le Prince de Beacmoxt (i7H-J780) s'est exercée dans le roman pour la même classe de lecteurs, d'une manière bien plus innocente, et guidée par des principes très différents.
Elle publia en 174^^ son premier roman, intitulé le Triomphe de la vérité, ou Mémoires de M. de Villette. Il est rempli de sentiments naturels, d'incidents facilement prévus, facilement amenés. Le même mérite recommande les Lettres de madame du Moutier, qui furent traduites en plusieurs langues, et la Nouvelle Clarisse. Dans ce dernier roman, M"^ de Beaumont s'est particulièrement proposé d'éviter les détails
1 Le pastoral Florianet, si cher à Voltaire, était très imbu des idées philosophiques. Voir son Plan d'un ouvrage historique qui doit faire partie^de l'éducation 7iationale, où l'on trouve entre autres ce passage sur ['Histoire ancienne du rhéteur Rollin :
« Quel parti pouvait-on tirer dans l'éducation nationale d'une histoire comme celle de Rollin, où sans cesse il est question des Juifs, des livres juifs, des prophètes juifs; où tous les peuples semblent ne se mouvoir que pour accomplir ce qu'a prédit Isaie ou Jérémie? Est-il convenable de mettre dans les mains d'enfants que l'on veut rendre justes et sages un livre non seulement dénué de sagesse et de philosophie, mais directement opposé à l'esprit, au but, au commencement de toute sagesse, de toute philosophie? »
» Lycée, 3* p., 1. II, c. m.
dangereux dont l'auteur de Clarisse et de Puméla ne s'est pas suffisamment gardé.
« Il n'y a guère, dit-elle, que les jeunes gens qui lisent les romans, l'auteur doit donc les avoir toujours en vue, et n'y pas laisser entrer un seul mot propre à exciter des idées sales i. »
Elle a porté un scrupule encore plus exact dans ses célèbres Magasins dont le meilleur est le Magasin des enfants, publié en 17o7, et bientôt traduit dans toutes les langues de l'Europe. I.es agréables contes et historiettes qui le remplissent sont écrits avec une exquise simplicité, et dialogues avec naturel et intérêt. On en a tiré plusieurs sujets de comédie. Le Magasin des adolescents, et le Magasin des jeunes dames, paraîtront aussi, en les prenant pour ce qu'ils sont, et en les jugeant dans leur espèce, des livres estimables.
Des soixante-dix volumes laissés par M™'' de Beaumont^ aucun n'a sa place parmi les œuvres durables; le style en est trop souvent négligé et décoloré ; tous ont au moins le mérite du naturel, de la clarté et de la convenance.
Quelques contemporaines de M™'= Le Prince de Beaumont possédèrent un talent d'écrivain plus remarquable, mais pas une d'elles n'eut une plus belle âme et des sentiments plus purs.
La comtesse de Flahaut (1760-1836), connue davantage sous le nom deson second mari, l'ambassadeur portugais, baron Souza-Botelho, est un des derniers écrivains qui aient conservé pure la tradition du style naturel et élégant de l'ancienne bonne société française.
Quoique M™*^ de Souza ait vécu jusqu'à un temps si rapproché de nous, elle appartient pleinement au dix-huitième siècle par son éducation, par ses goûts, par ses relations. Elle a recouvert de couleurs poétiques et idéales l'époque et la société qu'elle avait affectionnées. Les peintures qu'elle a faites d'un monde particulier, dans AdeZe de Senanges, dans Eugène de JRof/te/m,etc., ont cependant beaucoup de vérité.
La comtesse de Flahaut s'essaya de bonne heure à écrire, pour se créer une occupation qui pût la soustraire à l'ennui des discussions politiques, qu'aux approches de la Révolution elle entendait sans cesse soutenir au Louvre, où son mari était logé. L'embarras où elle se trouva plus tard, à Londres, lors de l'émigration, lui suggéra l'idée de chercher à tirer parti de son talent.
Bsins Adèle de Sénanges, son premier roman remarquable, elle n'expose guère que ses propres sentiments. Elle y raconte l'histoire d'une jeune fille nouvellement sortie du couvent, son mariage avec un vieux gentilhomme qui l'épouse pour lui faire un sort, et, après la mort de ce paternel mari, la naissance et le développement de son amour pour un jeune lord élégant qui vient à passer par le pays qu'elle habite. Ce roman est rempU d'aimables scènes de la vie commune,
1 La Nouuelle Clarisse, t. II, p. 30.