LA COMTESSE DE FLAHAUT
de récits tout de réalité franche, et de causeries plus ou moins prolongées mais toujours vives et agréables, à travers les parcs, les jardins, sur l'eau, autour d'un fauteuil. Dans ce roman, comme dans ceux que l'auteur écrivit plus tard, on voit souvent reparaître le couvent où M™'= de Flahaut avait passé d'une manière très douce sa jeunesse, et où les héroïnes vont rendre visite à leurs bonnes et candides maîtresses et à leurs anciennes compagnes.
Eugénie et Mathilde révèlent encore la vive impression de souvenirs et de sentiments tout personnels. Eugénie, le principal personnage, est un admirat)le type de piété, de bonté, de dévouement aux mille devoirs de la religion et de la nature. Une émotion profonde anime certaines pages, même des pages incidentes, comme celles où sont décrites les inquiétudes et les douleurs d'une tendre mère qui voit son fils, la veille enfant, aujourd'hui homme, lui échapper dans l'enivrement de son indépendance, pour aller courir tous les dangers du monde et des passions, jusqu'au moment où, dans les rangs de l'armée, son existence même sera constamment menacée.
Tous les romans de M™<= de Souza sont du genre intime. Elle ne cherche pas à offrir une image générale de la société de son temps, ni à peindre une contrée ou une époque particulière.
« J'ai voulu, dit-elle quelque part, montrer dans la vie ce qu'on n'y regarde pas et décrire ces mouvements ordinaires du cœur, qui composent riiistoire de chaque jour. »
Remonter à la naissance d'un sentiment tendre, et le suivre, jour par jour, dans tous ses progrès, voilà où excelle Fauteur d'Adèle de Sénanges, d'Eugénie et Mathilde, d'Eugène de Rothelin, de Charles et Marie, de la Comtesse de Fargy, de Mademoiselle de Tournon. Elle ne prétend point à piquer la curiositépar la variété et la singularité des événements, elle ne veut produire ni surprises ni secousses. Les accidents de la vie ordinaire lui suffisent pour le développement des caractères et pour la peinture des passions. Et ce sont les sentiments doux et généreux, la piété filiale, l'affection maternelle, Famour fondé sur Festime, qu'elle peint de préférence. Elle revient sans cesse, avec charme et onction, sur les devoirs de famille, sur les vertus d'intérieur, sur le respect et les égards dus à ceux qui soufl'rent, aux parents, aux amis qui peuvent être d'un moment à l'autre ravis à notre tendresse. Elle laisse parfois échapper des réflexions d'une sensibilité profonde :
« Je suis effra3ée, dira-t-elle, quand je vois dans le monde avec quelle légèreté on risque d'affliger un vieillard ou un malade. Sait-on si l'on aura le temps de le consoler? >•
M""® de Souza n'eût-elle tracé que ces quelques lignes, on pourrait affirmer, sans crainte de se tromper, que ce fut une belle âme, un de ces cœurs comme il y en a si peu, qui mettent leur plus cher bonheur à faire la joie de ceux qu'ils aiment, à leur épargner
toute peine, et qui, tout en remplissant de leur mieux ces pieux devoirs, ne sont eux-mêmes jamais heureux, parce qu'ils tremblent toujours pour l'objet de leur tendresse.
M™^ de Charrière (de 1740 à 17o0-180o) est digne, malgré sa qualité d'étrangère, d'être citée à côté de la comtesse de Flahaut, qui disait d'elle que son style était du meilleur français, du français de Versailles. Circonstance étonnante qu'une femme née en Hollande, et qui vécut et écrivit en Suisse, ait possédé l'esprit français le plus élégant et le plus délié. Ce n'était pas, tant s'en faut, un auteur de profession. Elle écrivait simplement pour elle et ses amis, au jour le jour, et sans suite. Elle a cependant laissé un certain nombre d'ouvrages tous exquis, et parmi lesquels deux sont, en leur genre, de petits chefsd'œuvre, Calliste, on Lettres écrites de Lausanne (1786), et les Lettres neufchâteloises (1784). Il nous suffira de dire quelques mots de ces deux aimables compositions *.
Calliste, qui devrait plutôt s'appeler Cécile, du nom du principal personnage, est une suite de lettres où une mère encore très jeune fait connaître à une dame de ses amies la manière dont elle guide et forme sa fille déjà nubile et recherchée par plusieurs prétendants. Ce livre a du rapport avec Adèle et Théodore de M°»« de Genlis ; mais la mère de Cécile a sur l'éducation et sur la vie des idées bien différentes de celles de la mère d'Adèle : « Songez, écrit-elle elle-même, que ma fille et moi ne sommes pas un roman comme Adule et sa mère, ni une leçon, ni un exemple à citer. J'aimais ma fille uniquement; rien, à ce qu'il me semble, n'a partagé mon attention ni balancé dans mon cœur son intérêt ^. »
Ce que la mère de Cécile désire avant tout, c'est de gagner pleinement le cœur de sa fille, c'est de lui inspirer assez de confiance pour qu'elle osât s'ouvrir à elle, quand même elle aurait le malheur d'oublier un jour les leçons de sagesse et de vertu qu'elle avait reçues de sa mère ;
a Profitez, s'il est possible, de mes conseils, dit-elle à sa fille ; mais, si vous ne les suivez pas, ne vous cachez jamais d'une mère qui vous adore. Que craindriez-vous? Des reproches? — Je ne vous en ferai point ; ils m'affligeraient plus que vous. — La perte de mon attachement ? — Je ne vous en aimerais peut-être que plus, quand vous seriez à plaindre, et que vous courriez risque d'être abandonnée de tout le monde. — De me faire mourir de chagrin ? — Non, je vivrais, je tâcherais de vivre, de prolonger ma vie pour adoucir les malheurs de la vôtre, et pour vous obliger à vous estimer vous-même
1 On a publié, en 1798, à Leipzig, sous le pseudonyme de l'abbé de la Tour, un recueil de Nouvelles de M™* de Charrière, contenant les Trois Femmea, Honorine crUzerche, Sainte-Anne, et les Ruines d'Idelbourg. On a encore de cette dame un beau roman intitulé Mistress Henlei/.
* Lettres écrites de Lausanne, VI« lettre.
M^i^ DE CHARRIERE. 281
malgré des faiblesses qui vous laisseraient mille vertus et à mes yeux mille charmes 1. »
L'attrait de ce langage du cœur est relevé par une infinité de gracieux détails répandus dans toutes les lettres, et par un sentiment si vif des beautés de la nature, qu'il inspire parfois à l'auteur une véritable éloquence, comme dans ce passage :
« Quelquefois je me repose et me remonte en faisant un tour de promenade avec ma fille, ou bien comme aujourd'hui en m'asseyant seule vis-à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous remercie. Auteur de tout ce que je vois, d'avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Elles ont un autre but que de me plaire. Des lois auxquelles tient la conservation de l'univers font tomber cette neige et luire ce soleil. En la fondant, il produira des torrents, des cascades, et il colorera ces cascades comme un arc-enciel. Ces choses sont les mômes là où il n'y a point d'yeux pour les voir; mais en même temps qu'elles sont nécessaires, elles sont belles. Leur variété est aussi nécessaire ; mais elle n'en est pas moins agréable, et n'en prolonge pas moins le plaisir. Beautés frappantes et aimables de la nature I tous les jours mes yeux vous admirent, et mon cœur vous sent 2. »
Ce peu de citations suffit pour faire apprécier le genre d'intérêt qu'offre le roman de Calliste, et aussi l'excellent style dans lequel il est écrit '.
i Lettres écrites de Lausanne, XIP lettre.
« Ibid., XVI« lettre.
5 Le style des Lettres écrites de Lausanne est généralement très pur et très élégant; cependant plusieurs impropriétés et incorrections trahissent l'étrangère. M'»'' de Charrière dit:« La partie d'échecs est fort bien allée » (XII' lett.) pour a très bieii été. « Je ne trouve pas que la condition des hommes soit, même à cet égard, si extrêmement différente de celle des femmes. » (/rf.) Une Parisienne n'aurait jamais mis l'augmentatif si devant un adverbe qui renferme déjà une idée superlative.
M"" de Charrière emploie éviter avec un régime indirect, pour dire faire éviter : « On voudrait que je fusse moins continuellement occupée à lui éviter des peines et à lui procurer du plaisir. » (r* lett.) Faute où tombent même assez souvent des Français et des Parisiens non dénués d'instruction; enfin, comme Jean-Jacques et comme beaucoup de personnes de nos jours qui croient connaître leur langue, elle se sert de vis-à-vis- de, au figuré, pour dire envers, à l'égard de : « La confiance qu'a témoignée une fille parait plus qu'une imprudence qu'elle peut avoir vis-à-vis de tous ceux qui l'y inviteront. » (XII° lett.)
Les Lettres écrites de Lausanne offrent aussi des expressions inusitées, comme « le bien inestimable et incompensable d'être tendrement aimé » (V1I« lett.); et des archaïsmes, comme venir pour devenir, dans la phrase suivante : u Pour ses mains, j'avais si peur de les lui voir veyiir laides, que je suis venue à bout de les garantir. » (V* lett. ) Cette signification du verbe venir a été longtemps en usage : « Pain sec fait venir ethic et muet. » {Recueil de Gruther.) « Ils viennent malades et meurent. » (B. de Laffemas, le Plaisir de la Noblesse, liï.) « Les pieds viennent griffus, j (J. de Schel.,
Il est peu de lectures de pur agrément qui puissent être plus utiles à des jeunes personnes d'un certain âge que les Lettres écrites de Lausanne, parce qu'on y sent continuellement que l'auteur puise dans son cœur les éloges qu'elle donne à la sagesse et à la vertu. On reçoit la même impression bienfaisante des Lettres neiifchàteloises, publiées deux ans plus tôt, et qui mériteraient d'être aussi connues que les Lettres écrites de Lausanne. Les Lettres neufchâteloises sont une très fine Critique des mœurs et des habitudes de petite ville. Les traits y sont assez piquants pour que les citoyens de l'obscure localité suisse se soient, dans le moment, fâchés contre l'auteur; mais la malice et l'exagération ne s'y font nulle part sentir. Il n'y a pas d'intrigue proprement dite dans ce roman épistolaire ; il offre le développement naturel et gracieux d'un sentiment pur et délicat. C'est en vérité une bien aimable personne que cette demoiselle de La Prisa qui, tout en abandonnant naïvement son cœur à l'amour qu'elle a conçu pour un jeune homme digne d'elle, sait garder intactes la tendresse filiale et toutes les vertus douces et sacrées de la famille. Par cela même qu'on n'en rencontre pas beaucoup de telles dans la vie réelle, on se repose délicieusement à contempler celte idéale figure ; pas si idéale toutefois que de légers défauts ne soient mêlés à d'adorables perfections. Les différents caractères que présente M™^ de Charrière sont toujours ainsi heureusement tempérés ; les écarts et la générosité, la bonté et la fougue, la faiblesse et la grandeur d'âme, enfin les imperfections et les vertus y forment un composé qui n'a rien de chimérique. Et le tout, portraits, récits, réflexions, est écrit du style le plus net, le plus facile et le plus rapide. M™« de Charrière n'a voulu peindre que des personnes et des mœurs qu'elle connût bien. Elle dut à ce sage parti la plupart des qualités exquises de sa manière.
Mme CoTTiN (1773-1807), qui composa le premier roman de genre passionné, a pénétré avec assez d'exactitude les secrets du cœur, et rendu avec vérité et chaleur les sentiments et les passions. Cette dame, douée d'un caractère tendre et mélancolique, et réfugiée dans la retraite après la perte d'un époux enlevé à sa tendresse quand elle n'avait encore que vingt ans, se livra au talent qu'elle avait pour la composition, et cela non pour s'ériger en auteur, mais uniquement
Tyr et Sid., 2* journ., II.) « Sa peau vient plus dure. » (D'acbigné, les Trag., IV.)
« Cliaudebonne de gueux est venu grand seigneur. » {Les Cotitreveritez de ta Court, 1C20.) « Lorsque Charles VI fut venu incapable de gouverner, a (Le Vassor, Hist. de Louis XIII, 1. vi.)
Le dernier des exemples que nous venons de citer nous conduit jusqu'aux premières années du dix-huitième siècle. Mais cette acception du verbe venir était depuis longtemps tombée, quand M"' de Charrière écrivait. C'est ainsi que Jean-Jacques Rousseau, natif aussi de Suisse, présente dans ses écrits des manières de dire qui avaient continué d'être employées dans la France extérieure, quand elles ne l'étaient plus dans la véritable France.