M°>« COTTIN
pour complaire à ses amis, pour se distraire, se « retirer dans un monde idéal * », pour épancher son cœur. Elle écrivit ainsi « tout d'un trait, et en moins de quinze jours * », son premier roman, Claire d'Albe, sans nullement songer à le rendre jamais public, et elle ne le céda à un libraire qu'en vue de procurer à un de ses amis proscrit le moyen de sortir de France.
C'était là un acte louable; mais le livre fut un exemple très dangereux, et il produisit de détestables copies. Claire d'Albe, mariée à un homme de cinquante ans, représentée, dans les deux premières lettres, comme une femme raisonnable et vertueuse, se livre impétueusement aux emportements frénétiques d'un amour criminel, elle s'humilie, elle se jirosterne dans la poussière aux pieds de son amant, sans cesser d'être une héroïne religieuse, angélique. Le jeune homme qu'elle aime est aussi très vertueux, tout en jouant le rôle d'un forcené. Tous les deux parlent sans cesse de la vertu, du ciel, de l'éternité. Enfin, Claire expirante, et faisant sa dernière prière sur les cendres d'un père révéré, est capable, dans cet instant solennel et terrible, de s'abandonner aux transports d'un furieux qui vient lui-même d'attenter à sa vie, et dont le suicide est présenté comme une grande action. Cette dernière scène est tirée d'un manuscrit rédigé, après la mort de Claire, par son amie, la sage et prudente Élise, pour l'instruction de la jeune Laure, fille de Claire, qui lira cet édifiant récit quand elle sera sortie de l'enfance.
C'est ainsi que ce beau siècle philosophique avait dépravé le sens moral, môme chez les âmes honnêtes et élevées.
Le second roman de M™^ Cottin, Malvina, révéla en elle une digne émule de M'^'^ Riccoboni. On regarda comme une création très pathétique la situation de cette jeune fille s'introduisant déguisée dans le château d'une famille qui la persécute, s'y faisant la garde-malade de son amant, et l'arrachant à une mort inévitable, à force de soins tendres et discrets.
^1™*= Cottm avait pour maxime qu'une femme ne doit point écrire. Cependant, à peine avait-elle publié un roman qu'elle en commençait un autre; mais elle ne sacrifiait jamais le moindre devoir au plaisir d'écrire, et le produit de ses ouvrages était toujours consacré à quelque bonne œuvre.
Amélie de Mansfield suivit de près Malvina. C'est le mieux composé des romans de M'"<= Cottin.
Mathilde, qui présente plusieurs caractères supérieurement tracés, soutint dignement l'honneur que l'auteur s'était acquis par la publication de Claire d'Albe et de Malvina. Mais son dernier roman, Elisabeth ou les Exiléi de Sibérie, accueilli avec enthousiasme en Angleterre, nous paraît plus faible, surtout quand nous le comparons à la touchante nouvelle de Xavier de Maistre, la Jeune Sibérienne.
1 Préface de Claire d'Albe. — » Ibid.
L'imagination de l'auteur de Claire d'Albe et de Malvina était tournée aux idées fortes, sombres et dramatiques; son pinceau n'en savait pas moins bien rendre les images douces et agréables. M™« Cottin a souvent une touche brillante et gracieuse. Elle prodigue même trop, en particulier dans les Exilés de Sibérie, les détails descriptifs et les ornements poétiques ^.
Son style a de l'éclat, de la facilité, mais il est souvent gâté par l'impropriété et l'incorrection. Claire d'Albe, spécialement, présente quelques impropriétés d'expression bien étranges, comme dans cette phrase :
« Quelques instants encore, et mon âme s'envolera vers l'éternité. Dans ce sanctuaire immortel, si j'ai à rougir d'un sentiment qui fut involontaire, peutêtre l'aurai-je trop expié sur la terre pour en être pwàe dans le ciel^. »
Il aurait fallu dans l'autre monde, et non pas dans le ciel. Et dans celle-ci :
« Mon ami, lui ai-je dit, combien vous affligez ce pauvre Frédéric 1 On peut acheter un autre modèle, mais non un moment de peine causé à ce qu'un aime 3. »
Acheter ne peut pas convenir à modèle et à moment, et il faudrait au moins racheter pour le second membre de phrase. On voit bien que l'auteur, comme elle l'avoue dans la préface, ne s'est donné ni le temps ni la peine de retoucher son ouvrage.
Elle tombe aussi dans d'incroyables fautes de goût. Elle dira :
« Je le jure à la face de ce ciel que ma bouche ne souilla jamais d'un mensonge, et au nom de cette femme plus angélique que lui *. »
Le ciel qui est moins angélique qu'une femme! un jargon aussi
*M" Cottin mettait même dans ses lettres, dans des lettres réellement ad.'essées par elle à des amis, ces ornements poétiques qu'auraient rejetés M""' de Tencin et M™' Riccoboni. L'auteur de Claire d'Albe et de Malvina dit, dans une lettre écrite le 12 germinal an IV :
« Ce matin j'errais dans le jardin, j'entendais les joyeuses chansons des fauvettes ; les bourgeons s'épanouissaient, je respirais un air doux. Ah! me suis-je écriée, déjà l'amant de la nature s'avance ; déjà je ressens ses délicieuses influences, tout mon sang se porte vers mon cœur, qui bat plus violemment h l'approche du printemps. Tout s'éveille, tout s'anime, le désir naît, parcourt la nature et effleure tous les êtres de son aile légère ; tous sont atteints, tous le suivent, il leur ouvre la route du plaisir, tous se précipitent... Ah ! mon cœur est paisible ; s'il gémit quelquefois, ce n'est pas crainte de trop aimer *! ... «
» Claire d'Albe, lett. XLIII. — s Ibid., lett. XII,
* Ibid., lett. XII. — La lettre XXXIV offre plusieurs images incohérentes, en
* Catalogue d'autographes, .Martin, 1842.
étonnant indigue la triste époque où Claire d'Albe fut composée. Le goût n'y était pas moins gâté que le sens moral.
M™^ Cottin, estimable malgré tout par le talent, l'était aussi, nous l'avons déjà dit, par le cœur, par le caractère et par les principes. En plus d'un endroit des romans de cette dame on s'aperçoit qu'elle était protestante, mais aussi on sent qu'elle était sincèrement religieuse; quand elle mourut, âgée seulement de trente-quatre ans, elle avait entrepris d'écrire un livre sur la religion chrétienne prouvée par les sentiments.
Parmi les écrivains qui réagirent contre la littérature déplorable de la fin du dix-huitième siècle , on ne saurait omettre M™'' de GENLis(i 746-d 830), « cette bonne dame qu'on a trop oubliée et qui avait un talent réel ^ »
^1°"= de Genlis est une des femmes dont la culture intellectuelle fut le plus développée. Elle a dit elle-même :
« J'ai fait beaucoup d'études, enfermée dans un cabinet; j'en ai fait davantage encore, dès ma première jeunesse; à la cour, dans des châteaux, des palais, des chaumières, des villes de cette province, des couvents ; dans un grand nombre de voyages; dans mes relations avec des gens de lettres, des savants, des artistes et des personnes de toutes les classes, et au milieu des enfants chéris que j'ai élevés ^. »
Elle est aussi une de celles qui ont le plus écrit. Ses publications, romans, contes, ouvrages d'éducation ou d'histoire, dépassent cent soixante volumes.
Elle eut une extraordinaire précocité. Étant encore enfant, non seulement elle lisait la Clélie de W^^ de Scudéri et le Théâtre de M"^ Barbier, mais, avant de savoir former une lettre, elle composait des romans et des comédies qu'elle dictait à si gouvernante. La bizarre éducation qu'elle reçut « produisit, d'après son propre aveu, dans son imagination et dans son caractère un mélange à la fois religieux et romanesque, dont on ne trouve que trop de traces dans la plus grande partie de ses ouvrages ^. »
Ce tour d'esprit romanesque ne fit que se développer en elle avec le progrès des années ; et, au milieu même des occupations les plus graves, il fallait qu'elle s'abandonnât à ce penchant. Pendant qu'elle était chargée de l'éducation des enfants du duc d'Orléans, elle jouait toute seule, retirée dans sa chambre, de petites scènes très singulières. Elle composait à haute voix des espèces de romans qu'elle mettait en conversation, en donnant à chacun de ses personnages l'accent de son
particulier dans ce passage : « Mon arai, il est des âmes privilégiées où, — le Créateur les réunit à leur essence. »
1 G. Sand, Histoire de ma vie, 2* partie, ch. xv.
* Les Parvenus, préface.
3 Mém. de -U°" de Genlis, t. I, p. 38.
rôle, ce qui lui causait une illusion ravissante et lui faisait passer les plus heureux moments de sa vie '.
Elle ne se contentait pas de ces romans parlés et improvisés, elle en écrivait et en très grand nombre ; car son imagination était si naturellement romanesque, que souvent les plus légers incidents lui fournissaient des sujets de romans*.
M"<= de Genlis est Ijien inférieure, pour l'invention et le style, à \[me Riccoboni. Elle n'égale pas non plus M™*= Cottin pour la conception des plans, la peinture des caractères et l'expression des passions emportées. Ses romans forment une classe à part : leur principal mérite est d'instruire et de former le cœur, mais la perfection littéraire perd quelque chose à cette prétention très marquée de moraliser. M"'' de Genlis dit, dans une de ses préfaces, qu'elle s'est toujours proposé « le naturel, la vérité d'observation et de mœurs ^ ». Ses récits ont quelquefois ce mérite. Mais ils sont trop remplis de réflexions et de dissertations, trop semés de véritables thèses de philosophie, de religion et de morale*. Le roman est encore pour M™° de Genlis un cadre qui lui sert à peindre ses amis morts et vivants, ses ennemis, ses contradicteurs ; à exprimer ses affections, ses haines et ses rancunes ; à exposer ses opinions politiques, enfin à étaler ses connaissances variées et à nous faire connaître ses préférences littéraires et artistiques.
Le premier livre de M""" de Genlis qui fit quelque bruit, c'est Adèle et Théodore. L'opinion générale ne lui fut pas favorable. L'Académie, dans le concours pour le prix d'utilité où cet ouvrage avait été envoyé, donna la préférence auxConvcrsations d'Emilie, de M"'' d'Épinay. Quelques-uns reprochaient à M™« de Genlis d'avoir dénigré impitoyablement les femmes de sa société ^, telles que M™« de Montesson, sa tante, sous le nom de M'^'= de Surville, et M"^'' de la Reynicre, son ancienne
1 Voir 3fé/?j., t. III, p. 298. — ^ Ibid., t. V, p. 39.
3 Préf. des Parvenus.
'* « Je suis, nous dit-elle, le premier auteur qui ait eu l'idée de présenter toujours les instructions religieuses sous des formes dramatiques et romanesques. Il était impossible, dans le temps où j'ai vécu, d'offrir avec succès aux gens du monde des livres de morale et des traités de morale ; des réfutations tout en raisonnements, eussent-elles été parfaites, n'auraient assurément pas produit contre la fausse pliilosophie une impression aussi forte que celle de mes nouvelles et de mes romans. « [Mém. de M"^ de Genlis, t. VI, p. 154.)
^ « La critique du monde dans Adèle et Théodore me fit aussi beaucoup d'ennemis, parce qu'elle était vraie^ piquante, et sans exagération. » {Mém. de ^me (le Genlis, t. III, p. 174.) — Elle ajoute un peu plus loin, avec la môme modestie : « On ne manqua pas de faire dans le monde une clef des portraits qui se trouvent dans Adèle et Théodore. C'était la première fois qu'une personne, jeune encore, ayant vécu dans le plus grand monde, s'avisait de le peindre. La vérité du ton (qui n'est assurément ni dans les romans de Crébillon, ni dans les contes de Marmontel) fit croire que tous les caractères étaient exactement faits d'après nature. » [Métyi., t. JII, p. 180.)
bienfaitrice, sous le nom de M"^ d'Olcy. Certaines personnes s'offensèrent de plusieurs passages sur les rois, les reines et les courtisans. D'autres lui firent un crime impardonnable des mordantes allusions contre les philosophes et les encyclopédistes répandues à chaque page du roman d'Adèle et Théodore. Enfin, suivant M™« de Genlis elle-même, cet « ouvrage antiphilosophique » lui fit, à cause de son succès même, des ennemis nombreux et irréconciliables *.
Le livre porte pour sous-titre Lettres sur Védiication. L'auteur prétendait y présenter tous les principes relatifs à Véducation des princes, des jeunes personnes et des hommes. On y trouve réellement d'excellents procédés, quelques-uns heureusement renouvelés, d'autres imaginés par cette dame dont le goût le plus prononcé fut toujours d'élever la jeunesse. Il s'y joint quelques idées paradoxales et chimériques.
Si M"''^ de Genlis n'a pas, comme elle s'en flattait, « révélé tous les secrets de l'éducation ^, » elle a contribué à diverses améliorations utiles et ses critiques ont eu assurément sur la société, sinon toute l'influence que l'auteur s'imaginait 3, du moins une influence véritable.
Ce livre peut être lu avec profit ; outre de bonnes idées sur l'éducation, on y trouvera, sur la société du dix-huitième siècle, certains détails très curieux, par exemple ces renseignements sur les bizarres affectations de langage particulières à beaucoup de dames du temps :
t Pour achever de vous instruire, il faut vous dire encore une chose dont j'ai oublié de vous parler, c'est que vous serez obligée de réformer votre langage, car la langue française a subi beaucoup de changements en votre absence. Quand vous êtes partie, on était déjà convenu de retrancher absolument toutes les liaisons, et de prononcer comme aux champs, ste, vot, not, au lieu de cette, votre, notre, etc. S'exprimer exactem^ent était dès lors une pédanterie du plus mauvais ton ; de sorte que le langage d'un villageois approche beaucoup plus de la manière de parler de cour que celui d'un académicien ; nous avons précieusement conservé cette habitude, et nous y avons ajouté de corrompre encore la prononciation d'une grande quantité de mots qu'on prononçait correctement de votre temps. Par exemple, maintenant nous disons segret pour secret, inmense pour immense, etc. J'ai fait un petit recueil de ces changements, il faudra que vous l'appreniez par cœur avant de recevoir du monde, sans quoi vous auriez l'air d'une provinciale et d'une précieuse ridicule. Au reste, vous êtes bien la maîtresse de mettre de la pédanterie dans vos phrases, de vous écouter en parlant; s'il vous échappe une répétition, de vous arrêter pour chercher le synonyme du mot que vous aurez eu le malheur de dire deux fois de suite ; enfin, de prétendre à l'éloquence dans la conversation familière ; tout cela vous est permis et vous fera même passer pour une personne très spirituelle ; car pourvu que vous prononciez comme votre femme de chambre, on ne vous accusera jamais d'avoir de l'aiTectation, et quelque apprêtée que vous puissiez être, on vous trouvera toujours de l'aisance et du naturel *. »
1 Mém.,t. III, p. nô et 171.
î Adèle et Théodore, t. 111, lettre LXIX.
3 Voir Mém. de M'^^ de Genlis, t. III, p. 176.
* Adèle et Théodore, t. III, lettre XXXIII. La vicomtesse àlabaronne, de Paris.
Comme complément à ses Lettres sur l'éducation, M""= de Genlis publia, en 1784, les Veillées du château, ou Cours de morale à Vusage des enfants. Une bonne mère retirée dans un vieux château avec ses trois enfants, dont l'aîné n'a que sept ans, leur conte tous les soirs une petite histoire, quand ils ont été bien sages. Ces récits, destinés à remplacer les contes de fées, sont souvent interrompus par les questions des enfants, qui ne laissent jamais passer un mot au-dessus de l'intelligence de cinq ans sans en demander l'explication. Tel est le fond de ce roman pédagogique. Ce qu'il offre de plus piquant, mais non pas de plus louable, c'est la troisième partie, qui renferme une satire de l'Académie française et de ses plus illustres membres. Le conte intitulé les Deux Réputations est une diatribe contre Voltaire, Fontenelle, Marmontel et la Harpe.
Cet ouvrage, d'ailleurs, est affadi par le bavardage. Une femme d'un esprit très judicieux disait à ce sujet avec beaucoup de raison :
« Il est certain, Monsieur, que M"® de Genlis prouve dans tous ses ouvrages plus de volonté que de vocation à l'état auquel elle est destinée. Elle a cru que les paroles multipliées jusqu'au dégoût persuaderaient beaucoup plus efficacement que quelques principes courts et substantiels, et de là elle bavarde avec une incontinence qui révolte le lecteur i. »
Toutes ces publications sont des ouvrages d'éducation plutôt que des romans. M'"'' de Genlis écrivit, pendant l'émigration, un l'oman véritable qui fit scandale, les Chevaliers du Cygne (i79b). L'ancienne noblesse se blessa fort de certains traits lancés contre elle. Que la comtesse de Genlis ait raillé les ridicules de quelques grandes dames, on peut le lui pardonner ; mais elle est inexcusable d'avoir rempli son roman prétendu royaliste d'allusions injustes contre la reine Marie-Antoinette.
Peu après, dans les Petits Emigrés, elle se garantit mieux delà satire en exposant des principes très monarchiques.
Les Vœux téméraires, ou l'Enthousiasme, également publiés pendant la révolution, peuvent aussi, pour quelques situations pathétiques et vraies, et malgré le vice du dénouement, compter parmi les meilleures productions de l'auteur.
Son talent se montra enfin avec distinction dans une courte, mais très jolie nouvelle, intitulée : Mademoiselle de Clermo7it (1802). Caractères bien tracés, tels que ceux de la princesse, de son frère M. le duc, et de son amant M. de Mclun ; récit rapide et animé, style naturel et pur toutes ces qualités réunies rappellent les chefs-d'œuvre de M™<= de la Fayette. Aussi Mademoiselle de Clermont fut-elle extrêmement goûtée par les grandes dames de l'ancienne société. Cette lecture faisait pleurer une heure durant la spirituelle M°^'= de Tracy.M°i« de Coignylui disait: Mais
1 La marquise de Gréqui, Lett. inéd. à Sénac de Meilhaji, lett. div., à M***, sur ies Veillées du château par M"» de Genlis.
tout cela n'est pas vrai. — Qu'est-ce que cela fait, lui répondit-elle, si cela en a r air ^ ?
Les mêmes qualités se retrouvent à des degrés divers dans plusieurs autres romans destinés à célébrer des personnages de l'ancienne monarchie : dans la Duchesse de Lu Valliére, qui remit extrêmement à la mode le roi Louis XIV, et dont la lecture, à ce qu'il paraît, fit pleurer le premier consul - ; dans Madame de Maintenon, qui acheva de renouveler l'admiration pour le grand siècle, au point que le gouvernement de Napoléon « finit par prendre quelque ombrage de cette espèce d'enthousiasme'; » dans Un trait de la vie de Henri IV ; dans Mademoiselle de La Fayette, et même dans Jeanne de France.
Dans Jeanne de France (1816), M™*^ de Genlis, en présentant une héroïne disgraciée de la nature, en décrivant les douleurs d'un amour légitime sans espérance, d'une passion que la vertu même ne pouvait guérir, voulut, suivant ses propres expressions, opposer la beauté morale à la beauté physique, et la reconnaissance à l'amour; en peignant ce que la reconnaissance à l'amitié peuvent produire dans un cœur sensible et généreux, elle prétendit prouver que l'enthousiasme de l'ornitié, comme l'enthousiasme de la gloire, peut l'emporter quelquefois sur celui de l'amour même; elle voulut « montrer enfin que tout n'est pas effort et combat dans ces nobles victoires, et que la vertu, la raison, l'amitié, ont aussi leur attrait; que la pureté de leurs profondes émotions ajoute à leur puissance un charme indéfinissable, et que les séductions de l'amour ne sont ni plus douces, ni plus entraînantes, »
C'est là, sans doute, une belle thèse ; mais, en lisant cette nouvelle, on s'aperçoit trop que l'auteur soutient une thèse, et, pour la prouver, elle arrange les faits à sa fantaisie, tout en disant qu'elle ne veut « rien devoir à l'imagination qui sait tout créer et tout embellir*. »
Il n'y a rien de plus contraire à la vérité de l'histoire que la conclusion de cette nouvelle où Jeanne, aprèsla mort de son frère Charles Vill, renonce volontairement, par générosité, à son union avec Louis d'Orléans, devenu roi de France, pour lui laisser épouser la veuve du roi défunt, Anne de Bretagne, qu'il aime et dont il est aimé depuis longtemps. Il y a quelque chose de touchant dans ce sacrifice tel qu'il est présenté par M""* de Genlis. Mais tout le monde sait que l'infortunée Jeanne, loin d'avoir dit à son époux, qui avait résolu de la proclamer reine de France : « Celle qui a montré sur le trône tant de talents et de vertus ne doit point en descendre, « s'opposa formellement et constamment au divorce, et combattit toutes les raisons par lesquelles on voulait le faire prononcer.
' Essais, Lettres et Pf7isées de M"" de Tract/.
- Voir une Lettre de M"* de Boa, dans les Mém. de M"^' de Genlis, t. V, p. 137
■^ Mém. de .ïi"« de Genlis, t. V, p. 137.
* Voir la préface et le commencement de la première partie.
PnOSATECIRS DU XVHI* SIÈCLE. 19
Quant à la forme de ce roman, elle est médiocre; dans Jeanne de France, il y a des récits, il n'y a pas de peintures, et le style est sans couleur comme sans énergie.
Les derniers romans de M™'= de Genlis ne sont pas inférieurs aux premiers. « Son imagination est restée fraîche sous les glaces de l'âge, et, dans les détails, elle est véritablement artiste et poète *. » Parmi ces compositions, dont nous dirons un mot, quoiqu'elles appartiennent à notre siècle, pour n'avoir plus à y revenir, nous indiquerons les Parvenus ou les Aventures de Julien Delmours écrites par lui-même. L'auteur, se souvenant qu'elle écrit pour une société démocratisée, fait largement entrer dans son livre l'élément bourgeois et populaire. Elle met en scène des artisans, des hommes du peuple, nous parle sans périphrases de leurs occupations, nous fait connaître au vrai leurs habitudes, leurs travers, leurs ridicules, leurs vices, reproduit môme quelquefois le langage des hommes les plus grossiers des basses classes avec une fidéUlé digne de l'auteur des Mystères de Paris, on de celui des Parents pauvres *.
« Il n'est point d'état, nous dit-elle, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble, que je n'aie étudié et que je ne connaisse parfaitement. La fortune m'a comblée de toutes ses faveurs et m'a fait éprouver toutes ses disgrâces ; j'ai goûté toutes les joies de l'âuie ; j'ai senti toutes les douleurs qui peuvent la déchirer! Enfin, j'ai beaucoup vécu; j'ai joui de la sécurité de i'ancien temps ; j'ai vu les bouleversements et les merveilles de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci. »
Tant d'événements, d'observations et d'expériences lui ont fourni le sujet des P<irue?iMs. A l'imitation de l'auteur de Gil Blas, elle s'est proposé de mettre en scène des personnages de tous les états, et d'offrir la critique de tout ce qui, dans les mœurs, lui a paru répréhensible et ridicule. Mais, ne voulant pas former, comme Le Sage, un roman à tiroir, eUe a mis dans le sien une action qui marche, se développe et se dénoue à travers beaucoup d'incidents et de scènes épisodiques. D'un autre côté elle n'a fait commettre aucune action basse à son héros roturier, pour ne pas tomber dans une faute qu'elle reproche vivement à son modèle.
Ce qui peut rendre encore intéressant aujourd'hui ce roman, ce sont les détails exacts et d'une vérité tout historique qu'on y trouve en grand nombre sur la société française avant 89, sur la Révolution et sur l'émigration. De la Révolution elle a surtout peint, comme elle le dit elle-même, le côté comique et ridicule.
1 G. Sand, Hist. de ma vie, 2* part., ch. xv.
2 Voir le chap. II du deuxième tome des Parvenus. M"* de Genlis met aussi dans la bouche de ses personnages bien élevés quelques termes très singuliers, comme le mot effarage dans la phrase suivante : « J'étais intérieurement ravi du tumulte et de Veffarage que nous y causions. » {Les Parvenus, t. II, cil. IV.)
M™« G. Sand, dans le passage déjà cité, dit que M™« de Genlis « ne semble pas avoir eu de parti pris entre l'ancien monde el le nouveau ». Cependant elle ajoute « qu'il y a certain roman d'elle qui ouvre vers l'avenir des perspectives très larges ». Elle désigne ainsi un livre qu'elle lut à seize ans en sortant du couvent, les Baltuécas, roman « éminemment socialiste », publié sous la Restauration, et où l'on voit l'histoire d'une petite tribu qui s'est renfermée volontairement dans une vallée espagnole cernée de montagnes inaccessibles, où elle n'a aucun contact avec la civilisation extérieure. Un homme de cette « petite république champêtre, gouvernée par des lois d"un idéal naïf », découvre un jour, par hasard, le sentier perdu qui mène au monde moderne. Comme le Candide ou le Huron de Voltaire, il éprouve d'abord une admiration qui tient du délire pour les merveilles de la civilisation, mais il est bientôt surpris et révolté de voir partout le mensonge, le charlatanisme, la convention, l'injustice. Après avoir déclaré que les Battuécas sont « une œuvre chaste, sincère, sans amertume, et dont les détails ont une poésie infinie, » M™"^ G. Sand avoue que la conclusion de M"'= de GenUs n'est pas hardie, qu'elle ne veut pas donner tort à la société, et qu'elle accepte l'humanité telle qu'elle est devenue par les lois mêmes du progrès *. Néanmoins elle confesse que « c'est peut-être à M™'' de Genlis, l'institutrice et l'amie de Louis-Philippe, qu'elle doit ses premiers instincts socialistes et démocratiques*.»
Obligé de passer sous silence la plupart des ouvrages de la trop féconde M"'' de Genlis ^, nous ne pouvons omettre de dire quelques mots du plus considérable de ses écrits, de celui qui nous fait le
1 M"* de Genlis dit formellement dans sa préface : « En admirant l'innocence de leurs mœurs, en critiquant souvent les nôtres, je n'ai point eu le projet de faire la satire de la civilisation; au contraire, j'ai voulu prouver que Vhéroïque vertu, qui n'est que l'heureux emploi de la force morale, ne saurait être où l'on n'a rien à combattre, et ne peut se trouver qu'au milieu des séductions de tout genre qui se réunissent pour l'affaiblir et pour l'anéantir, et par conséquent dans l'état de civilisation. »
- Hist. de i7ia vie, 2' part., ch. ii.
^ Mentionnons au moins en passant le Théâtre d' éducation, dont la première édition parut en 1781. M"' de Genlis s"y est proposé, en peignant des travers, des défauts, des ridicules, et en écartant les personnages véritablement odieux, de présenter un recueil de leçons sur tous les points de morale. Plusieurs de ces petites comédies, en particulier le Magistrat, sont écrites avec naturel et facilité, et mettent en action des principes d'une saine morale. « Il y en a trois ou quaire, écrivait M°"= du Deffand à Horace Walpole '6 août 1779), que je trouve extrêmement jolies, d'un très bon style, facile, simple, naturel; c'est ce qui m'a fait le pins de plaisir de tout ce que nous avons eu de nouveau depuis quelques années. » C'est de tous les ouvrages de l'auteur celui où sa manie de régenter se fait le moins sentir. Un volume entier est consacré aux enfants des marchands et des artisans. M™' de Genlis se vante, pour cette raison, dans la préface des Parvenus, d'être le premier écrivain français qui se soit occupé de l'éducation des classes inférieures de la société.
mieux connaître et l'auteur et l'époque, nous voulons parler de ses Mémoires sur le dix-huitième siècle et la Révolution française, depuis 1706 jusqu'à 1825. Ils ajoutent à ce qu'on apprend ailleurs sur cette période si curieuse, et ils se lisent avec profit et intérôt, bien que l'auteur s'arrête, surtout dans les derniers volumes, à beaucoup de noms obscurs et ignorés, à beaucoup de faits d'une médiocre importance.
Dans ses Mémoires proprement dits et dans les Souvenirs de Félicie, W^" de Genlis ne nous fait pas grâce des détails les plus minutieux sur elle-même. Elle nous apprend qu'elle a joué à colin-maillard et à la guerre pfl7i pan. Elle nous rapporte assez pesamment, et avec force réflexions, les anecdotes les plus frivoles elles moindres bons mots. Cependant, cette dame qui « s'applaudit d'être le premier auteur qui ail donné l'utile exemple de publier ses Mémoires de son vivant \ » n'a garde de nous faire sur son compte des révélations trop compromettantes. « Je pense, dit- elle, que dans des Mémoires où l'on ne s'est point engagé à conter toute son histoire, on peut et l'on doit, par respect pour soi-même, passer sous silence les fautes graves que l'on a pu faire, à moins que ces fautes ne se trouvent liées aux événements qu'on veut rapporter. »
Par compensation, elle nous dit tout le bien d'elle-même qu'il est possible. Elle ne nous dissimule ni les avantages de sa figure, ni les dons brillants de son esprit, qu'elle « a toujours eu parfaitement juste avec un grand fond de raison* », ni les succès nombreux de ses talents variés, ni les qualités de son âme, de son. cœur, de son caractère. A chaque instant elle emploie ces formules : je dois dire à ma louange, je dirai à ma louange, car je le mérite ; il est une louange que je puis me donner, parce que je suis sia-e que je la mérite^.
Dans son insupportable vanité, elle revient continuellement sur son propre éloge, et s'assigne à elle-même la place qu'elle pense mériter dans l'histoire de notre littérature.
« Je n'ai été étrangère à rien, nous dit-elle, j'ai pu parler passablement de tout, mais je n'ai su parfaitement que ce qui se rapportait aux beaux-ans, à la littérature, à l'étude du cœur humain, parce que telles étaient mes passions, et que je n'ai véritablement réfléchi qu'à cela*. »
Et ailleurs :
« Je crois que nul littérateur n'a peint avec autant de détails et plus de vérité les mœurs du dix-huitième siècle et du commencement de celui-ci, et n'a donné une idée plus juste du ton de la cour, de celui des gens du grand monde et n'a présenté des caractères plus variés et mieux soutenus 5. „
Elle nous entretient à satiété du succès de ses ouvrages, qui étaient toujours parfaitement accueillis du public, bien qu'elle n'eût niprô-
^ Além., préf,, p. 7.-2 Jlfem., t. II, p. 161. — ^ Ibici.,t. I, p. 186.— */6ic/., p. 209. - 5 Ibid., t. VI, p. 153.
neurs, ni défenseurs, et que, dans tous les temps, tous les partis eussent été contre elle *. Enfin elle ne nous laisse pas ignorer que, « par une faveur particulière de la Providence, sa faible main a porté de rudes coups à la philosophie^. »
Après les réussites de ses divers écrits, ce que M"'^ de Genlis est le plus empressée à nous apprendre, ce sont les imitations ou les plagiats dont ils ont été lobjet. Elle nous informe qu'on a mis au théâtre presque toutes ses pièces, qu'on a tiré de ses romans telles comédies ou tels drames. Ailleurs elle se plaint de l'effronterie aveclaquelle on la pille de tous côtés^. Elle écrit, vers 1820: « Toutes les femmes sans exception, qui, depuis vingt ans, composent des romans, ont mis dans leurs ouvrages tous les miens à contribution*. » Et elle ajoute un peu plus loin : « Ainsi je puis me flatter d'avoir été d'un très grand secours à tous les auteurs de mon temps qui manquaient d'imagination 5. «
On retrouve, en effet, dans la littérature secondaire ou inférieure de l'Empire ou delà Restauration, de nombreuses traces des ouvrages de M™^ de Genlis. Mais elle se montre trop sensible à ces emprunts ou à ces plagiats plus ou moins déguisés, et nous les signale avec trop de soin et de satisfaction.
Autant M™« de Genlis met de complaisance à parler avantageusement d'elle-même, autant met-elle d'acharnement à déprécier autrui. On a pu dire que l'auteur de ces Mémoires, à l'exemple des mauvaises dévotes, avait confessé les péchés de tout le monde, excepté les siens. Et non seulement elle révèle les fautes et les torts des autres, mais elle les exagère et les envenime, ou môme elle les suppose et les invente.
On est particulièrement révolté de la manière dont elle parle des victimes les plus touchantes et les plus pures de la Révolution, par exemple de la princesse de Lamballe qu'elle peint avec les couleurs les plus dénigrantes, et dont elle se plaît à ridiculiser la personne et le caractère*. Et tout cela ne l'empêche pas de répéter fort souvent qu'elle a« naturellement beaucoup d'indulgence et de bienveillance dans le cœur et dans le caractère''. »
Pour nous résumer, M™* de Genlis, l'un des auteurs les plus féconds de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième, contribua, en somme, au rassainissemenl de la littérature française, à l'épurement des principes e1 du goût. « Je puis me rendre témoignage, a-t-eUe dit, de n'avoir jamais écrit qu'avec une intention morale et religieuse *. » L'intention honnête est incontestable, mais il faut reconnaître que sa demi-morale est souvent fausse. Cependant, à l'époque, c'était un progrès et un bien.
» Mém., t. VI, p. 153. — 2 Ibkl., p. 155. - » laid., p. 313. — '* Vnd., p. 314. — 5 Ibid., p. 315. - 6 Ibid., t. II, p. 283-287. — '^ l'Ad., t. Il, p. 32. — » Ibid., t. VI, p. 154.
Sans ôtre un écrivain de génie, elle doit compter parmi ceux qui ont eu le mérite de conserver les bonnes traditions de la langue du dixseplicme siècle dont elle avait fait vœu de relire tous les ans, pendant deux ou trois mois, quelque production*. M™" de Genlis attachait le plus grand prix à la correction, et elle se montrait fort sévère pour ceux qui y manquaient. Elle dit quelque part en parlant du chef-d'œuvre de M™' de La Fayette : « Le style de la Princesse de Cléves a quelquefois de la grâce, mais il est dépourvu de correction et d'élégance; on n'écrirait plus aujourd'hui une simple lettre avec tant de négligence*. >• M™'= de Genlis, môme dans ses meilleurs ouvrages, n'a jamais, il s'en faut de beaucoup, l'originalité et la grâce de M™® de La Fayette, mais elle a généralement le mérite d'une correction soutenue et d'une pureté élégante''. Elle apu se vanter «d'avoir combattu avecsuccèsle mauvais goût en tous genres, et particulièrement enlittérature. l'affectation, l'emphase, le néologisme et le galimatias*. » Mais lorsqu'elle pense que ses ouvrages peuvent être classiques au même titre que les modèles du dix-septième siècle ; lorsqu'elle se figure avoir un plus grand talent littéraire que les Staël et peut-être les Chateaubriand, c'est une illusion de vanité par trop forte.
M""= de Genlis a écrit quelque part: «J'ai soixante ans et je suis homme de lettres. » Dans presque tout ce qu'elle a écrit on sent trop l'homme de lettres, l'instituteur, et même parfois le pédant ; on n'y trouve pas assez la femme, si ce n'estquand elle a lieu de se livrer à l'aigreur de ses ressentiments, de contenter ses vanités et toutes ses petites passions. Dans aucun genre elle n'a rien laissé de vraiment supérieur ; et on l'a très bien caractérisée lorsqu'on a dit d'elle, comme d'une actrice qui jouait avec plus de sagesse que de talent: Elle est toujours bien, jamais mieux.
Bernardin de Saint-Pierre (1734-1814) ferma l'ère antérieure à larévolution par un des chefs-d'œuvre les plus gracieux et les plus touchants de la langue française. Il publia, en 1788, dans le huitième volume de ses Etudes de la Nature, cette charmante pastorale, Paul et Virginie, qui, sauf quelques tons forcés propres au dix-huitième siècle, offre partout des couleurs d'une époque plus naïve et plus poétique. Ce petit roman, où lapins belle des îles de la mer du Sud et la nature des tropiques en général sont décrites avec un pinceau si brillant et si chaud, l'a placé tout au premier rang de nos grands écrivains
1 Voir Mém., t. IX, p. 305.
* De V influence des femmes sur la littérature française, p. 118.
3 On pourrait cependant relever dans ses écrits quelques incorrections graves. Par exemple on y trouve : « En outre de ces dîners. » {Mém., t. I, p. 275.) En outre est une locution adverbiale qui ne peut pas avoir de régime.
* Mém., t. VI, p. 156.