‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 37 sur 196 · BERNARDIN DE SALNT-PIERRE · texte numérisé non relu

BERNARDIN DE SALNT-PIERRE

paysagistes. Peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l'Europe fut un des objets qu'il se proposa spécialement.

-.< \os poètes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous les feuillages des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à Tombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs *. »

A la beauté de la nature entre les tropiques, Bernardin de Saint- Pierre voulut réunir la beauté morale d'une petite société qui enseignât, par son exemple, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. Il sut peindre, raconter, dramatiser, avec tant de naturel et d'art, que ce petit livre a fait beaucoup plus pour sa gloire que toutes ses autres productions ensemble.

Un des grands mérites de Bernardin de Saint-Pierre, comme de Rousseau, est d'avoir réveiUé le sentiment de la nature ; mais en liant si intimement l'amour aux spectacles de la nature, en rendant la nature complice de la passion, ils ont, l'un comme l'autre, introduit une nouvelle source d'abus et de mauvais goût trop sensibles chez leurs imitateurs. Désormais, « sur la foi de ces livres, évangiles des amants, tous amoureux de France, comme on l'a très bien dit, intéressent à leurs soupirs le bois, l'oiseau, la source, la plante, l'arbre, le nuage, l'eau, la mer, la terre ^ ! »

On a souvent répété que, dans << la céleste création de Virginie ' >•, Bernardin de Saint-Pierre était chaste comme Raphaël. C'est trop dire. Plus d'une scène, plus d'une situation de ce petit drame manque de chasteté. Est-ce un détail vrai, est-ce un détail chaste de représenter l'innocente Virginie, seule, un matin, au moment où elle se lève, se trouvant tellement embrasée des feux de l'amour, que, pour conserver sa pureté, elle s'inonde d'eau froide ? L'origine même de cet amour entre deux enfants élevés ensemble comme un frère et une sœur estelle irréprochable ?

Le sentiment religieux n'est pas non plus parfait dans Paul et Virginie. C'est moins de la religion que de la religiosité. On y parle beaucoup plus de la divinité que de Dieu, de la nature que de la Providence. La douce théologie de M™^ de La Tour est bien philosophique, quoiqu'elle ait été louée par Chateaubriand*. Presque partout des réflexions philosophiques viennent fort inopportunément se mêler aux scènes de sentiment et aux tableaux de la nature. Enfin, la déclamation gâte souvent ce joli poème.

Parmi les autres petits romans de Bernardin de Saint-Pierre que

' Études de la nature, t. VIII, Avant-propos.

* Ed. et J. de Concourt, Hist. de la société franc, pendant le Directoire, p. 174.

Lamartine, Confidences.

* Le Génie du Christianisme, 2* p., 1. III, c. vu.

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nous indiquerons en parlant de l'ensemble de ses œuvres, il en est un qui mérite d être mentionné ici, c'est la Chaumière itidienne. On y admire le tableau de la situation du paria, de cet homme dune race maudite, rebut du monde, sans s'être jamais avili par aucune faute, et réduit à errer la nuit dans les tombeaux, pour éviter les regards de ses semblables auxquels il fait horreur, uniquement parce qu'il appartient à une caste déshéritée.

On trouve, dans la Chaumière indienne, non seulement d'énergiques peintures, mais des traits pris à la nature. Tous, il le faut avouer, ne sont pas empruntés à la nature franche. Le factice et le faste philosophique ont déjà fait dégénérer la manière de l'auteur.

A Paul et Yir-fjinie, on a coutume d'opposer comme pendant YAtala de Chateaubriand; en dire un mot ici n'est pas anticiper, puisque le brillant émule de Bernardin de Saint-Pierre rapportait avec lui, des régions polaires, sa touchante Atala, quand, le 2 janvier 1792, il vint de nouveau fouler le sol natal où le rappelait l'honneur militaire.

C'était une création bien nouvelle que ce récit des malheurs de deux sauvages des rives du Meschacébé. Chactas, fils d'Outalissi le Natchez, a fait cette histoire à René l'Européen. Les pères l'ont redite aux enfants, et le nouveau visiteur des forêts du Mississipi en rapporte fidèlement ce que les Indiens lui ont appris, pour montrer le tableau intéressant d'un peuple chasseur et d'un peuple laboureur, « la religion, première législatrice des hommes, les dangers de l'ignojance et de l'enthousiasme religieux, opposés aux lumières, à la charité et au véritable esprit de l'Évangile, les combats des passions et des vertus dans un cœur simple, enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible : l'amour et la mort *. »

Atala est une sorte de poème moitié descriptif, moitié dramatique. 11 n'y faut pas chercher d'aventures ; tout consiste, comme le dit l'auteur lui-même, « dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans le tableau des troubles de l'amour, au milieu du calme des déserts. » Atala, simple et ignorante chrétienne, qu'un vœu de sa mère a consacrée à la virginité, aime de la plus brûlante passion Chactas, sauvage plus qu'à demi civilisé, qui sait non seulement les langues vivantes, mais les langues mortes de l'Europe, et a vu la cour de Louis XIV. La jeune fille, torturée par les deux sentiments contraires qui combattent dans son âme, finit par s'empoisonner, mais, avant de mourir, elle avoue sa faute au père Aubry, et se repent.

A cet ouvrage d'une conception et surtout d'une exécution si

' Lemercier a prétendu, dans la préface de sa Néologie, que ce roman était un peu imité de Y Homme sauvage, qu'il avait publié en 1767. Toute la ressemblance est dans l'étrangeté des noms, les montagnes de Zarico, le pays des Chebutois. Zeka est fort loin d'être aussi intéressante qu'Atala, et l'imbécile Zidzem est mortellement ennuyeux.

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neuves, Chateaubriand a donné des formes antiques. Ate?a se compose d'un prologue, d'un récit et d'un épilogue ; les principales parties du récit prennent une dénomination comme les Chasseurs, les Laboureurs, le Drame, les Funérailles.

On est attendri par la peinture des malheurs de deux âmes si belles, si pures et si aimantes. Mais arracher des larmes n'a pas été le principal but de Chateaubrand. Il a voulu surtout séduire et enchanter l'imagination par la pompe et l'originalité de ses descriptions et par l'éclat d'un style qui produit une illusion telle qu'on se croirait transporté dans les forêts et dans les savanes du nouveau monde, et qu'il semble qu'on en respire les acres parfums et les puissantes senteurs. Le jeune gentilhomme breton avait ainsi trouvé du premier coup une manière qui n'avait été celle de personne, où les qualités fortes dominaient, mais où se mêlèrent des défauts produits par l'excès des qualités mêmes.

Bernardin de Saint-Pierre, qui ne sut pas apprécier selon toute sa valeur son brillant héritier, avait coutume de dire, quand on louait devant lui Chateaubriand : « Son imagination est trop forte. » Une fois il disait : « Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau; M. de Chateaubriand a une brosse. » Un peu de jalousie peut-être, mais beaucoup de sagacité certes, a dicté ce jugement. Très souvent Chateaubriand a le pinceau le plus moelleux et le plus léger, comme la touche la plus large et la plus ferme; mais d'ordinaire il appuie trop et il charge. Il n'apporte pas assez de circonspection et de sévérité dans l'introduction d'images nouvelles. L'accumulation bizarre et incohérente des métaphores est chez lui fréquente; enfin, dans ses pages les plus brillantes, on remarque parfois trop l'absence de goût.

Etienne Pivert de Sénaxcourt (1770-1 846), qui eut une enfance maladive, une jeunesse ennuyée, une maturité tourmentée, est le peintre des souffrances intimes d'une âme désabusée, fatiguée des hommes corrompus et d'une société injuste et factice, et cherchant le repos dans la contemplation d'une nature sauvage et primitive : son nom vient tout naturellement après celui de l'auteur d'Atala.

Bien jeune encore, il rêvait et recherchait déjà, dans ses promenades avec une mère chérie, la solitude, le silence et les fortes émotions de la vie errante au sein des forêts.

Possédé chaque jour plus impérieusement par les idées rêveuses et mélancoliques, mal à l'aise au milieu d'une société troublée et délirante, Sénancourt commença à soulager son cœur déjà bien malade en écrivant, en 1790, les Rêveries sur la nature primitive de l'homme^. Véritable élève de Rousseau, il y maudit les sciences, l'industrie, les arts, tout ce qui a arraché l'homme à la simple nature, et l'a jeté

1 Lire la première édition. L'auteur a fort altéré et gâté les suivantes en les voulant corriger.

dans le faux, dans le desordonné. Selon lui, l'humanité a quitté sa voie depuis qu'elle a abandonné la vie purement patriarcale et normale, l'égalité et la communauté primitives. Son rêve de félicité est une retraite fermée, dans quelque vallée alpestre, loin des hommes et à l'abri des passions qui agitent et consument l'ùme. Le sage dont Sénancourt idéalise le portrait dans ses rêveries est un stoïcien qui, reconnaissant son impuissance contre les hommes, contre les choses et la nature, finit par se retrancher dans le dogme de la nécessité, et renonce à l'empire sur sa propre volonté.

Les Rêveries sont une lecture captivante, mais en somme troublante et malsaine. Il en est de même d'Obermann, publié en 1804, où l'auteur acheva de déverser les idées sombres qui assiégeaient son esprit et rongeaient son cœur. Ce livre n'est pas, à vrai dire, un roman; il manque de nœud, et ne présente qu'un très petit nombre de faits; un souffle de volupté idéale le parcourt en entier, mais l'amour proprement dit en est absent. Obermann, pendant ses courses errantes dans le Valais, et de la Suisse à Fontainebleau, écrit à un ami ses réflexions, et épanche dans son sein tous les sentiments de sa pauvre âme débordante de tristesse, de désespérance, et bouleversée d'irréalisables aspirations. Plusieurs de ces lettres, écrites généralement d'un style simple et orné à peine de quelques images naturelles, peuvent compter parmi les plus belles pages de notre littérature de second ordre. Telle la lettre XII, où Obermann raconte la vie qu'il mène dans un ermitage de la forêt de Fontainebleau :

a Plusieurs fois, j'étais dans le bois de Fontainebleau avant que le soleil parût; je gravissais les sommets encore dans l'ombre, je me mouillais dans la bruyère pleine de rosée; et quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède l'aurore; j'aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais; j'aimais les collines couvertes de bruyère, j'aimais beaucoup les grès renversés, les rocs ruineux; j'aimais bien plus ces sables vastes et dont nul pas d'hommes ne marquait l'aride surface sillonnée çà et là par la trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite.

« Cette idée rapide me rappela à tout le sentiment d'une vie réelle, d'une sage simplicité, de l'indépendance de l'homme dans une nature possédée.

a Ce n'est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici, et que, dans mes giès, au milieu des plaines misérables, je me croie l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier Saint-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d'un pot de réséda appuyé sur la gouttière, et d'un jardin de persil encaissé sur un côté de la fenêtre; ou donner à un demi-arpent de terre entouré d'un ruisseau des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des mœurs lointaines entre les plâtres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.

« Seulement, puisque je suis condamné à attendre la vie, je m'essaye à végéter absolument seul et isolé; j'ai mieux aimé passer quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d'autres puérilités plus grandes et plus misérables ; je veux vous dire, quand nous nous verrons, comment je me suis

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choisi un manoir, et comment je l'ai fermé ; comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai ramenés ici, sans mettre personne dans mon secret ; commentée me nourris de fruits et de certains légumes; où je vais chercher de l'eau; comment je suis vêtu quand il pleut, et toutes les précautions que je prends pour rester bien caché et pour que nul Parisien, passant huit jours b, la campagne, ne vienne ici se moquer de moi.

« Vous rirez aussi, mais j'y consens : votre rire ne sera pas comme le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage, je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues ; quand, après une lieue labourée et déserte, j'aperçois cent chaumières entassées, odieux amas, dont les rues, les étables et les potagers, les murs^ les planchers, les toits humides, et jusqu'aux bardes et aux meubles, ne paraissent qu'une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient, tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant d'avilissement et de douleurs, je cherche pour les malheureux une paix morale et des espérances religieuses, je vois pour patriarclie un prêtre avide, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde; un jeune homme chagrin, sans dignité, sans onction, que l'on ne vénère pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles et ne console pas les bons, et pour tout signe d'espérance et d'union, un signe de crainte et d'abnégation, étrange emblème, triste reste d'institutions antiques et grandes que l'on a misérablement perverties, u

Scnancourt est un moraliste, un psychologue, un rêveur élégiaque plutôt qu'un romancier. Cependant Ohermann, ce roman sans amour et presque sans action, mérite une place distinguée parmi les romans français, pour le sentiment et l'expression de la nature, de la nature du Nord en particulier, et pour un accent de douce mélancolie nouveau encore à son époque dans notre littérature. Young, Ossian et Werther ont été ses modèles. S'il a reproduit quelques-uns de leurs défauts, il a égalé plusieurs de leurs qualités.

Avec Bernardin de Saint-Pierre, avec Chateaubriand, avec Sénancourt, le roman français a été transformé, et les deux derniers, inaugurant le dix-neuvième siècle par des œuvres où revivent toutes les agitations des temps nouveaux, ont donné naissance à une école qui, pour vouloir trop s'aventurer, échouera contre maint écueil.

YIII

lia comédie et le drame en prose. — Dancourt, Dufrcsny, £<e ISaçe^ lie Cirand^ Marivaux^ Saurin, fSedaine^ Diderot, ICeau* marchais.

Le théâtre, surtout la comédie et le drame, offre, comme le roman, la peinture des mœurs d'une époque, et l'étude de l'un se complète par celle de l'autre. Beaucoup d'auteurs, au dix-huitième siècle, écrivirent en prose pour la scène. Faisons connaître rapidement ceux qui s'y distinguèrent le plus.

La comédie, sous la Régence, fut, plus encore que le roman, le reflet des corruptions du temps. Nous en avons dit un mot dans notre précédent volume, en parlant de Dancourt et de Dufresny', et nous y reviendrons avec détails quand nous traiterons de la poésie au dix-huitième siècle.

Turcaret, cette satire un peu surfaite des financiers, est au fond une belle œuvre sur laquelle nous nous arrêterons dans notre étude particulière sur Le Sage. C'est encore, de même que Crispin rival de son maître, un crayon des mœurs de la Régence.

Un auteur qui donne bien l'idée de l'abjection où l'art de la comédie était tombé, pour le fond et pour la forme, à cette ignoble époque, c'est le comédien Le Grand (1673-1728). Il est le fidèle écho des roués d'alors ; les scènes les plus scandaleuses de cet histrion-auteur sont des peintures très vraies, très /n'sfon^ues, et rien n'est plus exactement décrit que ce passage du Fleuve d'oubli :

SPINÉTTA.

« Enfin, si j'étais homme, je ne serais point jaloux; j'aimerais les femmes pour moi-même, je ne m'embarrasserais point d'en être aimé.

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