LES CLUBS LITTÉRAIRES
pour le boudoir des prostituées de haut et de bas étage, dont la fortune scandaleuse fut une invitation de libertinage à laquelle les vertus ébranlées par l'impiété envahissante ne surent pas résister. Nombre de femmes du monde, pour ne pas se voir abandonnées, prirent le ton, les manières, et trop souvent le genre de vie des l.aïs célèbres. C'est ainsi qu'avec les mœurs disparurent les derniers restes du décorum pudique, de l'exquise politesse, du parler noble et délicat, qui avaient si longtemps distingué les dames françaises. Une femme auteur de ce temps disait :
« Le ton des honnêtes gens ne devrait point varier, lien était un jadis pour les femmes, dont il ne leur était pas permis de s'écarter, celui de la pudeur. Je ne sais ce qu'il est devenu, à moins qu'il ne se soit réfugié aux Ursulines, et chez les filles de Saiate-Marie. Qu'il y reste; on n'en a plus que faire dans le monde. Nos mœurs demandent un autre langage i. »
L'amusement, les plaisirs, l'extrême liberté, l'attrait de toutes les séductions de la volupté, purent bien attirer chez ces Phrynés ceux mômes qu'on appelait les hommes de la meilleure compagnie. Mais les hommes qui avaient un peu d'élévation dans l'esprit et de noblesse dans l'âme se dégoûtèrent bientôt de ces sociétés infimes. Ils préférèrent vivre entre eux, et prirent l'habitude de fréquenter les clubs à l'anglaise.
La première réunion de ce genre avait été formée vers 1730 par l'abbé Alary, et demeura célèbre sous le nom de l'Entresol. « C'était, dit d'Argenson, une espèce de club à l'anglaise, ou de société politique parfaitement libre, composée de gens qui aimaient à raisonner sur ce qui se passait, pouvaient se réunir et dire leur avis sans crainte d'être compromis, parce qu'ils se connaissaient tous les uns les autres, et savaient avec qui et devant qui ils parlaient^. » Ce « café d'honnêtes gens,» comme l'appelle encore d'Argenson, était fréquenté surtout par les hommes politiques et par des personnages qui avaient rempli de grands emplois au dedans et au dehors du royaume. On y lisait les gazettes de France, de Hollande, et les papiers anglais. Le système politique de la Grande-Bretagne était particulièrement goûté à l'Entresol. Cette réunion subsista peu de temps; mais il ne tarda pas à s'en former d'autres, moins bien composées, toutes animées d'un esprit qui préparait la révolution politique et sociale qu'allait éprouver la France.
En dehors de ces clubs, il y avait d'autres réunions moins graves, présidées par des hommes. Tels étaient les salons littéraires du baron d'Holbach et d'Helvétius. Les dimanches et les lundis de l'auteur athée du Système de la nature, et les mardis de l'auteur du livre matérialiste de l'Esprit, attiraient un grand nombre de partisans avancés du philo -
* M"' do Puisieux, Les Caractères, p. C?.
* Mém. du marquis d'Argenson, Bibl. eizév., t. I, p. 67.
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sophisme, et en particulier de voluptueux qui aimaient à rompre le cours d'une vie dissolue par les amusements de l'esprit.
On a une idée générale de ce que furent les diverses réunions littéraires au dix-liuitième siècle. Faisons maintenant connaître, par des détails suffisants, les femmes qui s'y distinguèrent le plus, celles aussi ^ui, moins en vue et moins répandues, révélèrent, par leurs lettres, par leurs conversations, un talent de bon aloi et un vrai goût littéraire.
Les femmes qui se signalèrent le plus par le goût des choses de l'esprit dans la première période du dix-huitième siècle sont la duchesse du Maine, dont nous avons déjà parlé et sur laquelle nous aurons occasion de revenir, M™^ de Staal et M™* de Tencin, dont nous nous sommes suffisamment entretenus.
Avant de parler des autres femmes littéraires de la première moitié du siècle, disons tout de suite un mot d'une belle, spirituelle et infortunée demoiselle, qui brilla un moment d'un doux éclat, dans le monde de M™« de Tencin : de M"'' Aïssé.
M"^ AïssÉ (1693 ou 1694— 1733) a laissé des lettres qui méritaient bien d'être recueillies pour l'intérêt touchant qu'elles présentent^ Originaire de Circassie, vendue à l'âge de quatre ans au comte de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople, élevée avec le plus grand soin, mais sans principes religieux, par la belle-sœur de ce seigneur, elle se laissa séduire par le maître dépravé à qui elle était redevable de sa liberté et de son éducation 2. Malgré ce coupable entraînement, elle montra qu'elle avait une aversion naturelle pour le vice, en repoussant les offres brillantes du régent Philippe d'Orléans, appuyé dans ses viles recherches par M™'= de Ferriol.
Bientôt elle s'éprit pour le chevaUer d'Aydie, jeune homme aimable, spirituel, capable d'un sentiment élevé et pur, mais malheureusement engagé dans l'ordre de Malte. C'est l'histoire de cette passion qui donne le plus de prix à la correspondance de M"« Aïssé. Ses lettres sont adressées à M™« Calandrini, femme du résident de Genève à Paris, qui lui donna les plus sages conseils, quand, revenue à la religion, à la suite d'une maladie de langueur, elle s'ouvrit à elle sur sa position fausse, et lui fit part des remords dont elle était agitée. La première lettre est de 1725 : M"<= Aïssé avait un peu plus de trentedeux ans. Si elle écrit à sa vertueuse amie, ce n'est pas par le besoin de parler d'un amour qui la couvre de confusion, bien qu'elle « edt été coupable sans trop le savoir^. » On sent sa honte repentante à la manière dont elle désigne son amant. On m'écrit, dit-elle ; Il m'est venu voir, ou bien : J'ai parlé à qui vous savez. Si parfois elle prend sur elle de prononcer son nom, elle n'a garde d'appuyer sur leâ sentiments
* Lettres de A/*"* Aïssé, par M. Eug. Asse, 1878.
* Lire sur ces rapports et sur le plus ou moins de culpabilité de l'ambassadeur français, les commentaires de M. E. Asse.
3 Lett. XVII, 1727, édit. 180G.
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quïl a pour elle. « Je vous enverrais avec plaisir, dit-elle, des copies de ses lettres, mais non, il y a des choses qui vous déplairaient, et j'aurais honte que vous les vissiez. « Parle-t-elle de son amour, de la douceur qu'elle trouve dans l'attachement du chevalier, dont le bonheur lui est plus cher que le sien propre, tout à coup elle laisse échapper l'expression des remords qui empoisonnent sa félicité :
« J'ai des mouvements quelquefois bien durs à combattre, s'écrie-t-elle. Ce qu'il y a de surprenant^ c'est que je les ai eus toute ma vie : je me reproche... Hélas I que n'étiez-vous M™e de Ferriol ! Vous m'auriez appris à connaître la vertu 1. »
Irrévocablement fixée à la vertu pour laquelle elle était née, elle exigea du chevalier de ne plus voir en elle autre chose qu'une amie. Mais qu'il lui en coûta pour imposer à l'objet adoré et pour s'imposer à elle-même ce sacrifice I Elle écrivait en 1729 à M™'= Calandrini :
« Qu'il faut de force pour résister à quelqu'un que l'on trouve aimable, et^ quand on a eu le malheur de n'y pouvoir résister, couper au vif une passion violente, une amitié la plus tendre et la mieux fondée ! joignez à tout cela de la reconnaissance ; c'est effroyable : la mort n'est pas pire '. »
Cette mort, souvent appelée par ses vœux, l'affranchit bientôt de ce terrible combat. Elle mourut, âgée seulement de trente-huit ans, le 13 mars 1733. Sa fin fut aussi pieuse que celle des illustres pénitentes du dix-septième siècle'. Peu de jours avant de quitter cette terre, elle écrivait à sa respectable amie :
0 La vie que j'ai menée a été bien misérable : ai-je jamais joui d'un instant de joie? Je ne pouvais être avec moi-même; je craignais de penser; mes remords ne m'abandonnaient jamais depuis le moment où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes égarements. Pourquoi serais-je effrayée de la séparation de mon âme, puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon, et que le moment où je jouirai du bonheur sera celui où je quitterai ce misérable corps * ? ))
De tels sentiments, exprimés avec cet accent du cœur, suffiraient pour recommander les lettres de M"^ Aïssé. Elles sont en outre semées de réflexions frappantes, en particulier sur la basse méchanceté de la plupart des hommes.
« Je suis tous les jours surprise, disait-elle, de mille méchancetés qui se font, et dont je n'ai pu croire le cœur humain capable. Je m'imagine quelquefois que la dernière surprise m'empêchera d'en avoir à l'avenir, mais j'y suis toujours trompée *. »
Ce précieux petit recueil de lettres offre encore des anecdotes mul-
1 Lettre XVL 1728. — « Lettre XXL — 3 Lettre XXXIV, 1733. — * Lettre XXXI et dernière. — ^ Lettre IV, 1726.
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tipliées et intéressantes sur la cour et sur quelques personnes plus ou moins célèbres, sur M'"'^ du Deffant, sur M™*^ de Tencin, sœur de M™" de Ferriol, et sur les fils de cette dame, MM. d'Argental et de Pont-de-Veyle.
Écrites de 1725 à 1733, les lettres de M"'' Aïssé se rapportent à l'une des plus intéressantes périodes de l'histoire du siècle. Ces lettres ne peuvent pas être données comme un modèle de style correct et élégant; mais elles ont un charme à part, un attrait doux, une beauté triste qui attache et séduit tout esprit délicat.
M'°'= DU CuASTELKT (1700-1749), qui appartient, comme M"" Aïssé, à la première période du dix-huitième siècle, eut une vie bien plus répandue, jouit d'une réputation et exerça une influence bien plus grandes. Gabrielle-Émilie de Breteuil, marquise du Chastelet, après avoir fait admirer dans son salon, alors le plus célèbre de Paris avec celui de M"'' du Deffant, les dons brillants d'un esprit cultivé, voulut acquérir dans le public la renommée d'un profond génie scientifique. Éprise d'abord du système de Leibnitz, elle publia les Institutions de physique, adressées à son fils. Les premiers chapitres, a dit complaisamment Voltaire, sont un modèle du style qui convient aux ouvrages philosophiques ^ Elle quitta ensuite le philosophe allemand pour le grand géomètre de l'Angleterre, et donna une traduction accompagnée de commentaires des Principes de Newton.
De tels travaux prouvent que cette femme du monde, fort amie des plaisirs et passionnée pour les petits vers, ne manquait pas de solidité d'esprit, et qu'elle avait une remarquable disposition pour les sciences, jointe chez elle au goût et à la connaissance des anciens.
Afin de pouvoir mieux satisfaire son penchant pour l'étude et pour les plaisirs tranquilles, M™" du Chastelet se confina, très jeune encore, dans sa maison de campagne, à Cirey, sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine. Voltaire suivit sa divine Emilie et passa dix ans dans cette délicieuse retraite. « Rien,a-t-il dit, n'était comparable à la douce vie qu'ils menaient dans le sein des arts et d'une volupté tranquille et délicate^. » Au moins, les plaisirs ne firent pas oublier au philosophe l'étude et la gloire. C'est à Cirey qu'il composa Zulime, Mahomet, acheva ses Discours sur Vhomme, écrivit l'Histoire de Charles XII, prépara le Siècle de Louis XI V, et rassembla des matériaux pour son Essai sur lespnt et les mœurs des nations, depuis Charlemagne jusqu'à son temps.
Le célèbre Kœnig, Jean Bernouilli, Maupertuis, plusieurs autres savants, et divers écrivains et hommes du monde, allèrent philosopher avec Voltaire et son Emilie, au château de Cirey; et M"'^ du Chastelet put, dans sa campagne comme à Paris, présider un salon littéraire
1 Eloge historique de madame du Châtekt. ^ La Princesse ds Babylone.