‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 5 sur 196 · FONTENELLE, LA MOTTE, TERRASSON, ETC · texte numérisé non relu

FONTENELLE, LA MOTTE, TERRASSON, ETC

sophes leur fît cependant la guerre au nom du bon goût et des saines doctrines littéraires.

Pendant qu'on mettait tant de feu à soutenir la supériorité des modernes sur les anciens, la littérature déclinait visiblement dans notre pays. Des années se passaient sans voir produire aucune œuvre d'un mérite un peu élevé, et Voltaire pouvait écrire au roi de Prusse : <* Je crois que les Français vivent un peu dans l'Europe sur leur crédit, comme un homme riche qui se ruine insensiblement ^ »

Le ton de la conversation s'abaissait comme celui des livres. Les imitateurs inférieurs de Fontenelle avaient introduit dans la société un langage mêlé de recherches et de vulgarités dégénérant parfois en grossièretés : tout était bien reçu, jusqu'à la poissarderie ^, pourvu qu'on fît preuve de finesse, de malignité, de causticité.

L'influence de l'école du maniérisme et de la trivialité fut très heureusement combattue par Voltaire, qui, dès le commencement du dix-huitième siècle, est déjà le souverain de l'opinion. Cet homme extraordinaire, qui a le plus contribué à donner un caractère tout nouveau à son époque, et qui, selon ses expressions, courtisait et aimait toutes les neuf muses, marque dans toutes les branches de la littérature. En les abordant Tune après l'autre dans ce tableau général, nous ne ferons guère que le nommer, nous réservant de l'étudier largement dans une notice approfondie.

Montesquieu se montre observateur et défenseur du bon goût comme Voltaire, dont il fut le contemporain et presque l'égal.

Le célèbre président, tout en s'inspirant de Bodin, de Gravina, même de Machiavel, traite des lois civiles et politiques avec une puissante originalité. Il ouvre à notre pays des horizons nouveaux en lui présentant Texemple de la constitution anglaise ; il sape souvent par la base l'ordre social existant; cependant, par le fond, il demeure encore conservateur. Surtout il garde le respect du christianisme, dont il présente une apologie dans l'admirable vingt-quatrième livre de son Esprit des lois.

1 Lettre du 27 mai 1737.

2 C'est ce que nous apprend d'Argenson. Après avoir rapporté la réponse saugrenue d'un nigaud du parterre : « Ce ton, dit-il, est devenu celui de la société, où Fontenelle a eu mille imitateurs. Mais comme on outre toujours le modèle qu'on s'est choisi, l'on n'a plus employé que les expressions les plus vulgaires, pour faire ressortir la finesse des propos. Il a été de bon ton de ne rien ignorer, du sceptre h la houlette, et du trône aux halles. On nous a donné les Écosseuses de pois et les Étrennes de la Saint-Jean. On a publié de magnifiques éditions des Théâtres de la foire.

a La poissarderie est devenue de mode, pourvu qu'on y joigne la finesse, et surtout la malignité, que le caustique, le mordant, le geste, l'assaisonnent et y président. » [Mém. dumarq. d'Argoison, Bibl. elzév., t. V, p. 95.)

DéTeloppement de l'esprit philosophique et gceptique. — li'Eucyclopédie.

Le nouveau siècle se dessinait chaque jour davantage. Avant d'être parvenu au milieu de sa carrière, il se flattait déjà des espérances les plus ambitieuses. L'utopiste abbé de Saint-Pierre avait fait entendre son fameux mot de Progrés de la raison universelle, et le marquis d'Argenson écrivit avec enthousiasme dans son journal, à la date de 1750 :

« C'est une grande vérité, selon moi, qu'a dite l'abbé de Saint-Pierre, et je ne sache pas qu'aucun écrivain, métaphysicien ou politique, s'en fût avisé avant lui. Notre espoir sera (/ans le progrès de la raisoyi universelle . Le monde était enfant, il se sèvre, il se perfectionne. La barbarie se dissipe, et les vices qui en proviennent disparaissent. Tôt ou tard les vertus devront prendre leur place ; car elles ne sont que la voix de la nature et de l'ordre i. >

La philosophie annonce ses prétentions, et va se mettre audacieusement à l'œuvre.

D'Alembert, dans un Tableau de l'esprit humain au milieu du dixhuitième siècle, après avoir observé qu'il semble que, depuis environ trois cents ans, la nature ait destiné le milieu de chaque siècle à être l'époque d'une révolution dans l'esprit humain, ajoutait :

« Pour peu qu'on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle où nous vivons, les événements qui nous occupent, ou du moins qui nous agitent, nos niœurs^ nos ouvrages, et jusqu'à nos entretiens, on aperçoit sans peine qu'il s'est fait à plusieurs égards un changement bien remarquable dans nos idées; cliangement qui par sa rapiJité semble nous en promettre un plus grand encore 2. »

Cet esprit nouveau du dix-huitième siècle arrivé à sa seconde moitié se manifesta pour la première fois, avec toute sa hardiesse et toute son ambition, dans la vaste entreprise de l'Encyclopédie, ce grand laboratoire des idées de l'ère philosophique, cette machine de guerre que ses inventeurs introduisirent avec tant d'habileté et de perfidie dans la place qu'ils voulaient démanteler. Nous avons vu le pieux d'Aguesseau,

1 Mém. du mnrq. d'ArgejJson, Bibl. elzév,, t. V. p. 307.

2 Mél. de litt., d'Iiist. et de philos., t. IV, p. 3, édit. d'Amst., 1764.

DÉVELOPPEME.XT DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE, ETC. o9

séduit par Diderot, accorder le privilège à l'Encyclopédie, dont les premiers volumes ne furent publiés qu'après sa mort.

Cette vaste entreprise, dont l'Anglais Chambers avait, dans les temps modernes, donné le premier exemple, commença à paraître en 17ol, sous ce titre: Excvcljpédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des ARTS ET DES MÉTIERS, rec'teilU des medleurs auteurs, et •particulièrement des dictionnaires anglais de Chambers, cl' Barris, de Biche, etc., par une société de gens de lettres; mis en ordre par M. Diderot; et quant à la partie mathématique, par M. d'Alembert, de l'Académie royale des sciences de Paris, et de l'Académie royale de Berlin.

« Le but d'une Encyclo}>édie, disait Diderot, est de rassembler los connaissances éparses sur la surface de la terre ; d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous; afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été dns travaux inutiles pour les siècles qui succéderont; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain i. »

Certes, c'était une belle et grande pensée de vouloir doter la France d'un dictionnaire qui pût être consulté sur toutes les matières, qui servît à guider un homme du monde dans tous les genres sans exception, et un savant dans tous les genres hors le sien, de chercher à étaljlir dans un seul corps d'ouvrage l'ordre et l'enchaînement de toutes les connaissances humaines, la généalogie des sciences, leur histoire, leur fihation, les progrès qu'elles avaient accomplis, pour déterminer ceux qui leur restaient à faire. Mais les hommes qui conçurent celte pensée n'étaient pas faits pour être les vérificateurs et les ordonnateurs universels des connaissances acquises par l'esprit de l'homme depuis la formation des sociétés.

Les fondateurs de Y Encyclopédie voulurent donner une haute portée philosophique et imprimer un caractère d'ensemble et d'unité à une œuvre qui devait être exécutée par tant de mains. Ils se flattèrent de réduire en système tout le savoir de l'homme. Tel esl l'objet du Discours préliminaire étendu qu'écrivit d'Alembert. Le géomètre littérateur y montre l'ordre des sciences, leur enchaînement, leur dépendance mutuelle, leurs rapports, leurs divisions. Mais dans ce tableau trop vanté il est plutôt un habile vulgarisateur des pensées d'autrui qu'un penseur original.

On a justement revendiqué pour Bacon le plan deV Encyclopédie. Les auteurs de ce grand répertoire des idées du dix-huitième siècle se sont beaucoup inspirés du livre De la dignité et de l'accroissement des sciences, par le chanceher Bacon, ou plutôt ils ont suivi de point en point et mot à mot le système du célèbre 'N'érulam. Dans cet ouvrage, auquel

* Diderot, Encyclopédie, art. Encyclopédie.

on est redevable de tant de progrès, l'illustre Anglais fit, suivant son expression, le dénombrement et le cens de toutes les connaissances humaines. Il les distingua, il les considéra suivant leurs rapports, et entreprit de donner à chacune le développement qu'elle mérite; il observa surtout quelles sont les parties des sciences qu'on a négligé d'examiner, d'approfondir et de faire tourner à l'utilité publique.

Ce puissant initiateur encyclopédique distingue d'abord toute la doctrine humaine par rapport aux trois facultés de l'âme : la mémoire, l'imagination et la raison *. La môme distribution se voit dans le Prospectifs de l'Encyclopédie ; on a seulement jugé à propos d'y placer la raison avant l'imagination. Le chancelier Bacon rapporte les faits historiques à la mémoire, la poésie à l'imagination, la philosophie à la raison : c'est la division générale de tout son système. L'Encyclopédie admit aussi ces trois grandes branches : Histoire, Philosophie, Poésie.

L'illustre Anglais embrasse dans son plan les objets théologiques : car la théologie, dit-il, est formée ou de l'histoire sainte, ou des paraboles, qui sont une espèce de poésie divine, ou des préceptes et des dogmes qui résultent d'une philosophie éternelle. 11 ne faut pas môme, continue-t-il, exclure de cet arrangement la prophétie, c'est une sorte d'histoire, en cela seulement différente de l'histoire des hommes, qu'elle présente la narration des faits avant que les faits arrivent.

L'annonce de l'Encyclopédie, dans ce qu'elle appelle le Système figuré des co7vuussances humaines, copia ici non seulement les idées, mais les expressions môme de Bacon. « C'est de nos facultés, lit-on dans le Discours préliminaire, que nous avons déduit nos connaissances ; l'histoire nous est venue de la mémoire, la philosophie de la raison, et la poésie de l'imagination : distribution féconde à laquelle la théologie môme se prôte. Car, dans cette science, les faits sont de l'histoire et se rapportent à la mémoire, sans môme en excepter les prophéties qui ne sont qu'une espèce d'histoire où le récit a précédé l'événement : les mystères, les dogmes et les préceptes sont de philosophie naturelle et de raison divine; les paraboles, sorte de poésie allégorique, sont d'imagination inspirée. »

Les fondateurs de l'Encyclopédie s'inspirèrent aussi visiblement du philosophe anglais pour la subdivision des trois grandes branches de la doctrine universelle en branches subalternes qui, à leur tour, ont sous elles des classes inférieures. L'imitation est frappante pour ce qui concerne l'histoire naturelle. Partout, du reste, et spécialement pour la logique. Bacon montre plus d'abondance, de fécondité et d'élévation que ses copistes dans le détail de son système *.

1 « Historia ad Menionam refertur, Poesis ad Pliantasiam, Philosophia ad Rationem. » Lib. II, p. 43

2 Les Jésuites, dans un solide article des Mémoires de Trévoux (janvier 1751, art. 19), dont nous nous sommes beaucoup servi pour notre appréciation, examinèrent sérieusement le Prospectus de d'Alembert et de Diderot. Compa-

Les emprunts étaient si nombreux et si évidents que les auteurs n'essayèrent pas de les dissimuler. Ils avouèrent, dans leur Prospectus et ailleurs, qu'ils axaient l' obligation pri7icipale de leur arbre encyclopédique au chancelier Bacon.

Du reste, comme Diderot et d'Alembert, au lieu d'une encyclopédie méthodique, telle que Bacon l'avait conçue, voulaient faire un Dictionnaire universel, où tout ce qui appartient à chacune de nos connaissances viendrait se ranger par ordre alphabétique, l'arbre encyclopédique n'était plus qu'une superfétation.

« Celait une singulière idée, a dit un esprit éininent, que de placer un tel tableau en tête d'un dictionnaire où les articles sont jetés pêle-mêle, selon les hasards de l'alphabet, et d'inscrire ainsi un système au-dessus du chaos. On essaya, par des renvois indiqués à chaque article, de remédier à cet inconvénient, et d'établir entre l'arbre encyclopédique et l'Encyclopédie elle-même quelque relation. Mais l'unité ne peut être le résultat de tels artifices mécaniques ; on aurait beau numéroter, selon leur ordre légitime, des membres épars, exécutés par des artistes différents et confusément entassé?, nul n'y verrait une statue. En dépit des renvois, l'arbre encyclopédique et l'Encyclopédie sont demeurés étrangers l'un à l'autre ; l'unité a été affichée sur le frontispice; elle n'a point pénétré dans le monument'. »

Nous avons déjà nommé les deux principaux rédacteurs de l'Encyclopédie, d'A\emhev\. et Diderot. Le Biscours préliminaire fut le coup d'essai littéraire de d'Alembert, déjà célèbre en Europe depuis vingt anspar ses travaux mathématiques. On a jusqu'à maintenant regardé ce Discours comme son principal titre à la gloire d'écrivain ^ Des éloges lui sont

rant le plan des encyclopédistes avec les idées émises par Bacon pour le perfectionnement des connaissances humaines, ils donnèrent une préférence marquée au célèbre chancelier d'Angleterre, et n'épargnèrent pas les insinuations critiques et ironiques aux auteurs qui semblaient vouloir remplacer toutes les bibliothèques par les dix volumes in-folio qu'ils annonçaient. Nos philosophes se piquèrent, et Diderot écrivit au P. Berthier, rédacteur des Mémoires, une lettre amère dont il fut rendu compte dans le numéro du mois suivant.

La même année (octobre 1751, p. 2287), les journalistes de Trévoux rendirent un compte favorable du premier volume, et déclarèrent avoir lu avec satisfaction plusieurs articles de grammaire, de musique, de géométrie, de chimie, de botanique, de mécanique.

1 Guizot, Encyclopédie proç/ressive, art. Encyclopédie, p. 5.

* D'après une anecdote racontée par Chardon-la-Rochette, il semblerait qu'une partie du mérite de la préface de V Encyclopédie doit être rapportée à un ami de d'Alembert, l'abbé Éiienne de Canaye, membre de l'Académie des inscriptions, dont il a enrichi le recueil de trois mémoires écrits avec beaucoup d'ordre, de précision et d'élégance. « Mercier, dit Rochette, aimait à conter à ses amis des anecdotes curieuses, dont il les invitait à garder le souvenir, afin qu'elles ne fussent pas perdues. Il nous racontait, par exemple, que quand d'Alembert présenta à l'abbé Canaye, son ami, le manuscrit de la préface qu'il a mise à la tête deVE7icyclop:die, celui-ci, après l'avoir parcouru, le jeta au milieu de la chambre, en disant : Fi donc, cela 7ie vaut )ien ; qu'en-

dus surtout pour la seconde partie, qui retrace les progrès de l'esprit humain depuis le seizième siècle, mais il s'en faut beaucoup que ce soit une production de génie, et «l'un des chefs-d'œuvre du siècle», comme on l'a appelé '.

« Le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, tour à tour trop vanté et trop dédaigné, dit un juge non suspect, est un beau morceau de philosophie ; mais retranchez-en la part qui revient à Bacon, et celle de Locke, que restera-t-il à l'illustre géomètre*? » Ce qui manque surtout à celle composition, c'est un peu de la chaleur et de l'enthousiasme qu'on sent continuellement chez l'auteur du traité Sur la dignité et les accroi<sements des corinaissances humaines.

Le Discours préliminaire n'est pas la seule part qui revienne à d'Alembert dans l'Encyclopédie. 11 revit toute la partie des mathématiques et de la physique générale, refit ou composa un grand nombre d'articles relatifs à ces sciences, et en ajouta plusieurs de littérature et de philosophie, tels que les articles Éloqce.nxe, Éhudition, Goct, Synonyme.

Le principal ouvrier de Y Encyclopédie fut Diderot. Dans le Prospectus il déploya une l'are souplesse de facultés, non seulement en exposant les vues d'ulilité pratique qui avaient porté les auteurs à rattacher aux principes des sciences et des arts libéraux l'histoire de leur origine et de leurs progrès, mais surtout en résumant, avec simplicité et précision, ce que cette vaste collection devait renfermer de notions sur les arts mécaniques et sur les divers métiers. Afin de pouvoir traiter avec autorité tant de matières spéciales sur lesquelles il écrivit de nombreux articles, il visita les fabriques, apprit et exerça presque tous les métiers.

Parmi les nombreux morceaux de l'Encyclopédie dus à la plume de Diderot, on distingue les articles Art, Édccation, et surtout le grand article Encyclopédie, où l'auteur expose de lumineuses considérations sur l'esprit et la matière d'un dictionnaire encyclopédique, et indique avec une vraie supériorité de vues les meilleurs moyens de perfectionner la vaste entreprise dont il était l'éditeur. Dans tous ses articles on sent un écrivain autant qu'un penseur ; mais le ton en est généralement un peu trop haut, et le style tendu. Souvent aussi Diderot s'y montre verbeux, dissertateur, et se laisse entraîner à des digressions prolixes. Enfin il donne trop dans le langage scientifique et métaphysique et dans les définitions à l'allemande, comme à l'article Art, dont le commencement est d'une obscurité prétentieuse et d'un vide enflé

suite l'ayant fait ramasser, il l'apostilla, le retoucha^ fit des retranchements, de nombreuses additions, lui donna de la couleur et de la.vie; en un mot, en fil ce que nous connaissons. La scène s'était passée sous les yeux de la nièce de l'abbé Canaye, qui en attesta la vérité à Mercier. »

t Joseph Chénier, Disc, sur les pro^rèi des cojmaiisa'ices.

2 Emile Saisset, De la philosophie allemande, dans la Revue des Deux-Mondes, ôe sér., t. XIII, p. 6i8, année 1846.

qui rappellent Wolf. Diderot lui-même est obligé de reconnaître qu'on rencontrera dans son article des endroits d'une métaihysique un peu forte. Voltaire fut aussi l'un des principaux écrivains de l'Encyclopédie; il fut même, pendant les premières années, le vrai chef et l'âme de l'en treprise. Par prudence on n'inscrivit pas son nom trop compromis dans la liste des auteurs ; mais il était un des plus actifs à fournir son contingent. En 1756, on le voit faire jusqu'à onze articles à la fois. « J'envoie au bureau qui instruit le genre humain, écrit-il à d'Alembert, les articles Gazette, Généreux, Genre de style, Gens de lettres, Gloire et Glorieux, Grandeur et Grand, Goût, Grâce et Grave. » Ces morceaux comptent parmi les plus solides qu'offre la collection entière. Pratiquant le conseil que nous le verrons donner à ses collaborateurs, Voltaire s'appliquait surtout à rendre ses articles instructifs. « Je déteste la déclamation \ » disait-il. Dans sa correspondance il parle très modestement de ses articles, et laisse les directeurs de V Encyclopédie libres de les modifier à leur gré.

« J'ai obéi comme j'ai pu à vos ordres, leur mande-t-il ; je n'ai ni le temps, ni les connaissances, ni la santé qu'il faudrait pour travailler comme je voudrais : je ne vous présente ces essais que comme des matériaux que vous arrangerez à votre gré dans l'édifice immortel que vous élevez. Ajoutez, retranchez, je vous donne mes cailloux pour fourrer dans quelque coin de mur 2. »

Les cailloux dont parle Voltaire, avec une modestie vraie ou feinte, sont peut-être les pierres, sinon les plus solides, au moins les mieux taillées, de l'édifice qualifié par lui d'immortel.

Outre Diderot, d'Alembert et Voltaire, l'Encyclopédie avait pour rédacteurs toute une société de gens de lettres, de savants et d'hommes du monde, dont les talents étaient très inégaux ^ dont plusieurs même

1 Lettre à d'Alembert, 8 janv. 175".

2 Lettre au môme, 1755.

Les passages suivants de deux lettres de Voltaire à d'Alembert montreront avec quel soin et quel scrupule il s'acquittait de sa tâche à VEndjcbipédic. Il écrivait le 29 novembre llôG : « Je vous prie de me renvoyer l'article Hiatoire dont je ne suis point content, et que je veux refondre, puisque j'^n ai le temps. » Et revenant sur le même sujet, le 29 décembre de l'année suivante : « Vous me donnez l'article Historiographe à traiter, mes chers maîtres. Je n'ai point ici la minute de l'article Histoire. Il me semble que je le fis bien vite, et que je le corrigeai encore plus vite et plus mal. Il serait nécessaire que je le revisse, afin que je ne plaçasse point au mot Histori )grophe ce que j'aurais mis au mot Hidoire, et que je pusse mieux mesurer ces deux articles.

« Si donc vous avez quinze jours devant vous, renvoyez-moi Histoire. Cela est ridicule, je le sais bien ; mais je serais plus ridicule de donner un mauvais article. Je vous renverrai le manuscrit, trois jours après l'avoir reçu. Ayez la bonté de l'envoyer contre-signe à Lausanne. »

3 Voici la liste des auteurs placée en tête de ÏEfi'-ydopédie :

MM. l'abbé Courtépée, Goussier, de Paw, l'abbé do La Chapelle, Engel (les articles concernant la géographie), du Marsais, de CastiUon fils, l'abbé Mallet,

étaient tout à fait médiocres, bien que Diderot prétende « qu'il serait très difficile de former une seconde société de gens de lettres et d'artistes, aussi nombreuse et mieux composée que celle qui concourt à la composition de ce dictionnaire ^ »

Plusieurs ecclésiastiques prirent part à l'Encyclopédie. L'abbé Mallet fut chargé de la partie des belles-lettres et de celle de la théologie.

<i Tranquille comme il était sur la pureté de ses intentions et de sa doctrine, dit d'Alembert dans son Eloge, il ne craignit point de s'associer à une entreprise qui a le précieux avantage d'avoir tous les hommes de parii contre elle. Aussi, malgré leur jalouse vigilance, les articles nombreux que M. l'abbé Mallet nous avait donnés sur les matières les plus importantes de la religion demeurèrent absolument sans atteinte. Mais si ces articles furent à l'abri de la censure, sa personne n'échappa pas aux délateurs. Tandis que d'un côté les auteurs d'une Gazette hebdomadaire qui prend le nom d'Ecclésiastique cherchaient, suivant leur usage, à rendre sa religion suspecte, le parti opposé à ceux-ci l'accusait de penser comme eux -, »

L'imputation de jansénisme ne parut pas plus fondée que celle d'athéisme àl'évôque de Mirepoix. Ce sévère dispensateur des bénéfices, après avoir examiné la cause, « récompensa dun canonicat de Verdun la doctrine elles mœurs de l'accusé ^. »

Si l'abbé Mallet n'était pas janséniste, au moins était-il gallican très prononcé, à en juger seulement par les éloges de d'Alembert :

« Notre estimable collègue méritait surtout les bonti's du souverain par son attachement inviolable à nos libertés et aux maximes du royaume, deux objets que les auteurs de l'Encyclopédie se feront toujours une gloire d'avoir devant les yeux. On peut se convaincre par la lecture du mot Excommunicition imprimé dans le VI« volume, qm M. l'abbé Mallet pensait sur cette importante matière en citoyen, en philosophe, et même en théologien éclairé sur les vrais intérêts de la religion *. »

Peut-être aussi a-t-on le droit de le taxer d'avoir donné, plus que on caractère ne le comportait, dans les idées des philosophes avec

Grunwald, Gastélier de La Tour, Toussaint, le baron de Haller, Daubento.i, J. Bernouilli, de Castiilon père, d'Argenville, Tarin, L. Castillon, Malouin, de La Rosière, Maret, Montigny, de Yandenesse, d'Alembert, le marquis de Condorcet, Blondel, Le Blont, Landois, J. J. Rousseau, Le Roy, Turpin, Eidous, l'abbé Yvon, Louis, Belli n.

Parmi les principaux collaborateurs de l'Encyclopédie, il faut encore nommer Turgot, qui s'y adjoignit vers 1T55, et fournit de remarquables articles sur des matières de philologie, de métaphysique, de physique, de droit public. Ses articles : Étïmologie, Existence, Expansibilité, Fondation, sont les plus estimés. Il n'en donna plus aucun à partir de l"ô7, à cause des nouvelles poursuites dont cette collection fut l'objet.

1 Art. Encyclopédie.

s D'Alembert, Élog. des Acad.

3 Id., ibid.

* Id., ibid.

lesquels il recommandait tant aux catholiques de ne point se brouiller. Il se vit souvent en butte aux attaques des jésuites de Trévoux. Croirat-on que ce fût sans raison, quand l'incrédule d'Alembert se montre si satisfait de l'esprit des articles de son collaborateur ecclésiasiique ?

« Quoique très attaché à la religion par principes et par état, écrit cet encyclopédiste, il ne cherchait point à en étendre les droits au delà des bornes qu'elle s'est prescrites elle-même. Les articles Déisme et Enfer pourraient servir à montrer combien il savait distinguer dans ces matières délicates les limites de la raison et de la foi. »

Du reste, l'abbé Mallet était un prêtre de mœurs irréprochables et d'un caractère doux et conciliant.

Quoi qu'il en soit des principes et du caractère du théologien de V Encyclopédie, c'était une position bien fausse que celle d'un ecclésiastique collaborateur d'une entreprise dont le caractère irréligieux perçait si visiblement à travers tous les voiles et toutes les adresses perfides de langage.

L'hypocrisie sournoise, c'est là un des traits les plus prononcés de la Grande Encyclopédie. Au dire des chefs, rien n'était plus innocent que leur œuvre, et on eût été fort en peine de préciser contre elle un grief soutenable.

« Combien de prétendus hérétiques, s'écriaient-ils cauteleusement, ont plus d'une fois embarrassé leurs adversaires en leur demandant quelle était l'erreur dont ils les accusaient ! Les encyclopédistes pourraient de même embarrasser les leurs, en les priant d'articuler les opinions dangereuses qu'on leur impute^ et de montrer en quel endroit de VEncyclopédie elles se trouvent; mais rien n'est plus commode qu'un nom de secte, donné à tort et à travers, pour perdre ceux à qui l'on veut nuire. C'était autrefois du nom de Janséniste que la méchanceté gratifiait les objets de sa haine. Ce sobriquet a vieilli; celui d'Encyclopédiste y a succédé et ne tardera pas à vieillir de même. Il faudra que la calomnie et l'envie en cherchent bientôt un autre i. »

A l'article Dictionnaire, d'Alembert avait dit en parlant de Bayle : Heureux s'il avait plus respecté la religion et les mœurs. Voltaire s'empressa de lui écrire qu'il avait lu cela avec horreur, que son ami devait toute sa vie faire pénitence de ces deux lignes, a C'est là un style de notaire pour servir de passeport à la vérité, » lui répondit d'Alembert. Le patriarche des philosophes écrivait encore à son cher disciple au sujet des articles les plus orthodoxes du Dictionnaire : « Ce qu'on m'a dit des articles de la théologie et de la métaphysique me serre le cœur. Il est bien cruel d'imprimer le contraire de ce qu'on pense ^. >>

Les encyclopédistes trouvaient bien moyen, cependant, de dire ce qu'ils pensaient, et, obligés de se surveiller et de se contenir dans les articles principaux, ils glissaient leurs plus grandes hardiesses dans

1 D'Alembert, Hist. des membres de l'Acad. franc. Éloge de Houteville, note (p). » Lettre à d'Alembert, 9 oct. 1755.

Prosateurs DU xvin« SIÈCLE. 5

ceux qui paraissaient devoir moins attirer l'attention de la censure. L'Encyclopédie, en avançant, se montre chaque jour davantage militante et agressive; elle brave l'Église, l'université, les parlements, la cour. Il semble à ses auteurs qu'on peut tout dire, « aujourd'hui que la philosophie s'avance à grands pas, qu'elle soumet à son empire tous les objets de son ressort, que son ton est le ton dominant, et qu'on commence à secouer le joug de l'autorité et de l'exemple pour s'en tenir aux lois de la raison '. »

Aussi cette entreprise, dont l'annonce seule et les noms des principaux rédacteurs avaient éveillé l'inquiétude des catholiques ', se vitelle attaquée par des censures et par des arrêts. Le gouvernement mit des entraves à sa publication et menaça la liberté de ses auteurs. Les deux premiers volumes furent supprimés, par arrêt du conseil du roi du 7 février 1752, comme renfermant des maximes tendantes à détruire l'autorité royale, à établir l'esprit d'indépendance et de révolte, et, sous des termes obscurs et équivoques, à relever les fondements de l'erreur, de la coiruption des mœurs, de l'irréligion et de l'incrédulité. L'impression des autres volumes fut suspendue pendant dix-huit mois.

D'Alembert, un des hommes qui craignaient le plus de se compromettre, se découragea bientôt, et résolut de renoncer à V Encyclopédie. L'actif et ardent chef du parti s'efforça de le remonter et de le déterminer à la persévérance, en dépit de toutes les oppositions. Il lui écrivait de Lausanne, le 8 janvier 1757, en envoyant les articles Hémistiche et Heureux:

« On se vante îi Genève que vous êtes obligé de quitter Y Encyclopédie, non seulement à cause de l'article Genèse, mais pour d'autres raisons que les prêtres n'explii|uent pas à votre avantage. Si vous avez quelque dégoût, mon cher philosophe, mon cher ami, je vous conjure de le vaincre; ne vous découragez pas dans une si belle carrière. Je voudrais que vous et M. Diderot, et tous vos associés, protestassent qu'en effet ils abandonneront l'ouvrage, s'ils ne sont libres, s'ils ne sont à l'abri de la calomnie, si l'on n'impose pas silence, par exemple, aux nouveaux Garasses qui tous appellent des kakouacs ; mais que vous seul renonciez à ce grand ouvrage, tandis que les autres le continueront, que vous fournissiez ce malheureux triomphe à vos indignes ennemis, que vous laissiez penser que vous avez été forcé de quitter, c'est ce que je ne souffrirai jamais; et je vous conjure instamment d'avoir toujours du courage. Il eût fallu, je le sais, que ce grand ouvrage eût été fait et imprimé dans un pays libre, ou sous les yeux d'un prince philosophe; mais, tel qu'il est, il aura toujours des traits dont les gens qui pensent vous auront une éternelle obligation. »

Voltaire écrivait encore quelques jours plus tard à d'Alembert,

' Diderot, art. Encyclopédie.

2 Diderot était connu par le roman obscène des Bijoux indiscrets, et par le livre impie de l'Aveugle clairvoyant. D'Alembert, malgré son habileté dans la dissimulation, s'était déjà laissé deviner pour ce qu'il fut toujours, un ennemi irréconciliable du catholicisme.

pour l'exciter à ne pas abandonner son entreprise : « On a besoin de votre ouvrage, leur disait-il à tous; il est devenu nécessaire: il faudra bien qu'on vous facilite les moyens de le continuer avec honneur et sans dégoût. » Il ajoutait un peu plus loin : « Ameutez-vous, et vous serez les maîtres*. »

Le timide académicien ne se laissa pas persuader. Il expliquait ainsi au patriarche de Ferney les raisons qu'il avait de se retirer d'une œuvre trop périlleuse :

a Oui, sans doute, mon cher maître, l'Encyclopédie est devenue un ouvrage nécessaire, et se perfectionne à mesure qu'elle ayance ; mais il es't devenu impossible de l'achever dans le maudit pays où nous sommes. Les brocliures et les libelles, tout cela n'est rien ; mais croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des ordres supérieurs dont M. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution? croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous, qui se trouve dans une feuille périodique qu'on appelle les Affi- ha fie pj'Oi inc, a été envoyée de Versailles à l'autHur, avec ordre de Timprimer; et qu'après avoir n'sisté autant qu'il a pu, jusqu'à s'exposer à perdre son gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l'adoucissant de son mieux. Ce qui en reste, après cet adoucissement, fait par la dis'rétvm du préteur, c'est que nous formons une secte qui a juré la ruine de toute société, de tout gouvernement et de toute morale. Cela est gaillard; mais vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime aujourd'hui dépareilles choses par ordre exprès de ceux qui ont l'autorité en main, ce n'est pas pour en rester là ; cela s'appelle amasser les fagots au septième volume, pour nous jeter dans le feu au huitième. Kous n'avons plus de cen. seurs raisonnables à espérer, tels que nous en avions eu jusqu'à présent. M. de Malesherbes a reçu là-dessus les ordres les plus précis, et en a donné de part'ils aux censeurs qu'il a nommés. D'ailleurs, quand nous obtiendrions qu'ils fussent changés, nous n'y gagnerions rien ; nous conserverions alors le ton que nous avons pris, et l'orage recommencerait au huitième volume. Il faudrait donc quitter de nouveau, et cette comédie-là n'est pas bonne à jouer tous les six mois. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut laisser là l'Encyclopédie, et attendre un temps plus favorable (qui ne reviendra peut-être jamai-) pour la continuer. S'il était possible qu'elle s'imprimât dans le pays étranger en continuant, comme de raison, à se faire à Paris, je reprendrais demain mon travail; mais le gouvernement n'y consentira jamais; et quand il le voudrait bien, est-il possible que cet ouvrage s'imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs? Par toutes ces raisons je persiste en ma thè-e '. »

Dans une lettre de l'année suivante, il revient encore sur les motifs qui le font persister dans la résolution de ne pas reprendre l'Encyclopédia :

« A l'égard de l'Encyclopédie, quand vous me pressez de la reprendre, vous ignorez la pos tion où nous sommes, et le déchaînement de l'autorité contre nous. Des brochures et des libelles ne sont rien en eux-mêmes; mais des libelles protégé-', autorisés, commandés même par ceux qui ont l'autorité en main, sont quelque chose, surtout quand ces libelles vomissent contre nous

1 Lettre à dAlembert, 19janv. 1757.

2 Lettre du 20 janvier 1768.

les personnalités les plus odieuses et les plus infâmes. Observez d'ailleurs que si nous avons dit jusqu'à présent, dans l'Encyclopédie, quelques vérités hardies et utiles, c'est que nous avons eu affaire à des censeurs raisonnables, et que les docteurs n'ont censuré que la théologie qui est faite pour être absurde, et qui cependant l'est moins encore dans VEncyclopériie qu'elle ne pourrait l'être. Mais qu'on établisse aujourd'hui ces mêmes docteurs pour réviseurs généraux de tout l'ouvrage, et qu'on nous donne par ces moyens des entraves intolérables, c'est à quoi je ne me soumettrai jamais. Il vaut mieux que l'Encyclopédie n'existe pas, que d'être un répertoire de capucinades i. »

Malgré le découragement de d'Alembert, l'opinion publique, déjà séduite par la philosophie nouvelle, prit si hautement parti pour l'Encyclopédie, que toutes les poursuites contre elle cessèrent sous l'administration de Choiseul et de Malesherbes. Ces ministres, voyant Frédéric II et Catherine offrir leur patronage aux encyclopédistes, crurent devoir, sinon autoriser, du moins tolérer leur entreprise. Ils feignirent de croire qu'elle s'imprimait à Amsterdam, quand tout le monde savait qu'elle sortait des presses de Paris^ La faveur de M™"^ de Pompadour, achetée à force de souplesse et de servilités, assura l'achèvement de cette œuvre anticatholique qui fut poussée avec une rapidité peu compatible avec la perfection.

Le projet d'établir l'harmonie entre toutes les fractions du savoir, et de rassembler sur toutes les sciences et sur tous les arts ce qui s'était dit de mieux et ce qu'il y avait de mieux à dire, était trop ambitieux pour pouvoir être bien exécuté, surtout dans un espace de temps relativement si court.

La disproportion est un des défauts qu'il était le plus difficile d'éviter ; et c'est aussi un de ceux par où l'Encyclopédie pécha le plus, comme le reconnaît Diderot:

« Ici, avoue -t-il, nous sommes boursouflés et d'un volume exorbitant; là, maigres, petits, mesquins, secs et décharnés. Dans un endroit nous ressemblons à des squelettes; dans un autre nous avons un air hydropique; nous sommes alternativement nains et géants, colosses et pygmées, droits, bien faits et perfectionnés, bossus, boiteux et contrefaits. Ajoutez à toutes ces bizarreries celle d'un discours tantôt abstrait, obscur ou recherché, plus souvent négligé, traînant et lâche; et vous comparerez l'ouvrage entier au monstre de l'Art poétique, ou même à quelque chose de plus hideux. Mais ces défauts sont inséparables d'une première tentative, et il m'est évidemment démontré qu'il n'appartient qu'au temps et aux siècles avenir de les réparer 3. »

L'amour-propre d'écrivain fut en grande partie cause de ce défaut de proportion. « Que le sujet le méritât ou non, comme on l'a très

1 Lettre de d'Alembert à Voltaire, 28 janv. 1757.

2 11 en parut, de 1751 à 1772, 28 volumes qui furent suivis, après un court intervalle, de 5 volumes supplémentaires (Amsterd., lisez Paris, 1776, 1777), et, en 1780, d'une table analytique et raisonnée des matières, en 2 volumes,

3 Encyclopédie, art. Encyclopédie.

DÉVELOPPEMENT DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE, ETC. 6y

bien dit, chaque auteur voulait être là pour son compte, et que ce qu'il écrivait le mît en réputation d'esprit ou de savoir. De là tant d'articles, d'un intérêt médiocre ou très spécial, portés à une longueur démesurée ; tandis qu'en revanche, et par un effet contraire de la même cause, des matières graves, et d'un intérêt vraiment public, ne furent point traitées avec les développements qu'elles exigeaient. L'étendue relative des articles fut donc, pour ainsi dire, en raison inverse de leur importance, et l'Encyclopédie eut le double inconvénient d'être à la fois incomplète et excessive, trop élémentaire et trop savante*. »

L'uliUté pratique de l'ouvrage fut ainsi sacrifiée : on écrivit pour les savants, pour le monde lettré, au lieu d'écrire pour le vrai public, auquel il aurait suffi de présenter, sur chaque matière, un résumé élémentaire des idées et des faits les plus importants.

Ce dictionnaire, d'un fractionnement excessif, est si peu raisonné qu'on est obligé de lire cent articles pour avoir une idée même superficielle d'un sujet. On y fait des dissertations à tout propos, on y donne sans cesse des opinions particulières pour des vérités reconnues*.

Enfin des articles médiocres, et môme détestables de fond et de forme, abondent dans l'Encyclopédie ' ; plusieurs sont d'une platitude et d'une sottise inimaginables.

Voltaire, justement sévère dans son appréciation sur cette Babel littéraire, écrivait au comte d'Argental: « Cet édifice est bâti moitié de mîirbre et moitié de boue. » — « Je me flatte, mandait-il aussi à Diderot, que vous ne souffrirez plus des articles tels que celui de Femme, de foi, ni tant de vaines déclamations, ni tant de puérilités et de lieux communs sans principes, sans définition, sans instruction. »

En envoyant quelques articles de sa façon, et après avoir témoigné son regret qu'on eût inséré dans l'Encyclopédie le futile article Femme, de Desmahis, qui venait d'être tourné en ridicule dans la Gazette littéraire de Genève, Voltaire disait à d'Alembert:

a Au nom de Dieu, empêchez vos garçons de faire ainsi les mauvais plaisants : croyez que cela fait grand tort à l'ouvrage. On se plaint généralement de la longueur des dissertations; on veut de la méthode, des vérités, des déIinitions,des exemples : on souhaiterait que chaque article fût traité comme ceux qui ont été maniés par vous et par M. Diderot ^. »

Et encore quelques mois plus tard :

« Vous m'encouragez à vous représenter en général qu'on se plaint de la longueur des dissertations vagues et sans méthode que plusieurs personnes TOUS fournissent pour se faire valoir; il faut songer à l'ouvrage et non à soi,

1 Guizot, Encyclopédie progressive, art. Encyclopédie, p. 19.

* Voltaire adressa souvent ce reproche aux rédacteurs de ïEncycLodédie, en particulier dans sa lettre d'Alembert du 9 octobre 1755.

' Voir, par exemple, l'article Académies (Avantages^des), signé (f ).

* Lettre du 29 mars 1766.

Pourquoi n'avez-vous pas recommandé une espèce de protocole à ceiix qui vous servent, éiymologies, définitions, exemples, raisons, clarté et brièveté ? Je n'ai TU qu'une douzaine d'articles, mais je n'y ai rien trouvé de tout cela. On vous seconde mal; il y a de mauvais soldats dans l'armée d'un grand général *. »

D'Alembert s'excusait de son mieux de tous ces défauts qu'il était obligé de reconnaître dans l'œuvre dirigée par lui :

«Je suis plus fâché que vous, répondait-il à Voltaire, des déclamations et des trivialités qu'on a insérées dans VEncychpédie, mais croyez que je n'en ai pas été le maître; comme je n'ai proprement de juridiction que sur la partie mathématique, la voie de représentation est la seule dont je puisse user sur le reste : d'ailleurs M. Diderot a été souvent dans l'impossibilité de faire autrement. Tel auteur qui nous est utile par un grand nombre de bons articles exige souvent, pour prix de ce qu'il nous donne de bon, qu'on admette aussi ce qu'il fournit de mauvais; nous nous serions trouvés tout seuls, si nous avions voulu tyranniser nos collègues. C'est un petit ou un grand mal, si vous voulez, que l'on a été forcé d'endurer pour un plus grand bien 2. »

Voltaire, toujours de plus en plus mécontent d'une œuvre qui était si loin de répondre à son attente, écrivait encore, quelques années plus tard, à l'éditeur de l'Encyclopédie qui en préparait une nouvelle édition :

« Songez surtout qu'il faut plutôt retrancher qu'ajouter à cette Eiicyclopédie. Il y a des articles qui ne sont qu'une déclamation insupportable, (ieux qui ont voulu se faire valoir en y insérant leurs puériliiés, ont absolument gâté cet ouvrage. La rage du bel esprit est absolument incompatible avec un bon dictionnaire. L'enthousiasme y nuit encore plus, et les exclamations à la Jean- Jacques sont d'un prodigieux ridicule 2. »

Quelques mois après, il disait encore à d'Alembert:

« Laissera-t-on subsister dans V Encyclopédie les exclamations, 0 mon cher ami Rousseau? déshonorera-t-on un livre utile par de pareilles pauvretés? laissera-t-on subsister cent articles qui ne sont que des déclamations insipides ? et n'êies-vous pas honteux de voir tant de fange à côté de votre or pur * ? »

La correspondance de Voltaire est remplie de ces plaintes. Après avoir dit qu'il cherche, dans les articles dont il est chargé, à ne rien dire que de nécessaire, qu'il craint de n'en pas dire assez, et que, d'un autre côté, il craint de tomber dans la déclamation :

«Il me paraît, ajoute-t-il, qu'on vous a donné plusieurs articles remplis de ce défaut; il me revient toujours qu'on s'en plaint beaucoup-. Le lecteur ne veut qu'être instruit, et il ne l'est point du tout par ces dissertations vagues et

1 Lettre du 22 déc. 1756.

2 Lettre de d'Alembert à Voltaire, 8 fév. l'bT. s Lettre à M. Panckoucke, 13 fév. 1769.

* Lettre du 28 oct. 1769.

DÉVELOPPEMENT DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE, ETC. li

puériles, qui, pour la plupart, renferment des paradoxes, des idées hasardées, dont le contraire est souvent vrai, des phrases ampoulées, des exclamations qu'on sifflerait dans une académie de province, qui sont bien indignes de figurer avec tant d'articles admirables i. n

D'Alembert est obligé de reconnaître la justice des critiques de son maître. 11 lui écrit, au moment qu'il travaillait à ses Questions encyclopédiques :

« Vous faites donc l'Encyclopédie à vous tout seul? Vous avez bien raison de dire qu'on a employé trop de manœuvres à cet ouvrage, et qu'on y a trop mis de déclamations. En vérité, on est bien bon d'en avoir tant de peur, et de ruiner par ce motif de pauvres libraires. C'est un habit d'Arlequin où il y a quelques morceaux de bonne étoffe, et trop de haillons -, »

Diderot ne se dissimulait pas davantage les imperfections de l'entreprise qui lui était si chère :

« J'examine notre travail sans partialité, disait-il; je vois qu'il n'y a peut-être aucune sorte de faute que nous n'ayons commise, et je suis forcé d'avouer que d'une E'icy' lopédie telle que la nôtre, il en entrerait à peine les deux tiers dans une vérixable Enajclopé'/ie^. » — « L'Encyclopé lie, avoue-t-il ailleurs, devint un gouffre où des espèces de chiffonniers jetèrent pêle-mêle une infinité de choses m;il vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates. »

Voilà comment l'Encydo/jédie était jugée par ses fondateurs et par ses patrons. Nous ne pouvons qu'acquiescer à leur jugement, et nous n'avons rien à y ajouter, si ce n'est que tous les hommes spéciaux ont toujours trouvé très médiocre la partie de ce dictionnaire fastueux sur laquelle chacun avait des lumières particulières*. L'impartialité nous fait cependant un devoir de reconnaître, avec Diderot, que la première édition d'une Encyclopédie ne pouvait être qu'une compilation très informe et très incomplète.

Malgré les énormes imperfections du monument que les philosophes avaient voulu élever aux sciences, aux lettres et aux arts, malgré aussi tous les obstacles, et peut-être à cause môme des obstacles, le succès de ce dictionnaire fut immense. Tout le monde voulut le lire. « Le Dictionnaire encyclopédique, quelque imparfait quïl soit, est devenu la base de toutes les bibliothèques, )> écrivait Bachaumont ^. On faisait des efforts inouïs pour se le procurer.

1 Lettre à d'Alembert, 20 déc. 1^57.

* Lettre de d'Alembert à Voltaire, 22 fév. 1770.

* Encyclopédie, art. Encyclopédie.

* C'est ainsi, pour citer un seul exemple, que le maréchal prince de Ligne trouvait pitoyable la partie militaire. Voir Mélanges, t. XX, p. 27

' Mém. secrets, 9 sept. 1775, t. VIL

« A peine l'Encyclopédie a-t-elle été achevée , dit Voltaire, que l'Europe en a reconnu l'utilité; il a fallu réimprimer en France et augmenter cet ouvrage immense, qui est de vingt-deux volumes in-folio ; on l'a contrefait en Italie ; et des théologiens mêmes ont embelli et fortifié les articles de théologie à la manière de leur pays : on le contrefait chez les Suisses; et les additions dont on le charge sont sans doute entièrement opposées à la méthode italienne, afin que le lecteur impartial soit en état de juger.

« Cependant cette entreprise n'appartenait qu'à la France ; des Français seuls l'avaient conçue et exécutée. On en tira quatre mille deux cent cinquante exemplaires, dont il ne reste pas un seul chez les Ubraires. Ceux qu'on peut trouver par un hasard heureux se vendent aujourd'hui dix-huit cents francs ; ainsi tout l'ouvrage pourrait avoir opéré une circulation de sept millions six cent cinquante mille Uvres. Ceux qui ne considéreront que l'avantage du négoce verront que celui des deux Indes n'en a jamais approché. Les libraires y ont gagné environ cinq cents pour cent, ce qui n'est jamais arrivé depuis près de deux siècles dans aucun commerce i. »

Aujourd'hui l'Encyclopédie du dix-huitième siècle, remplacée par nombre d'autres, n'est plus guère lue ; mais mille auteurs en ont utilisé des articles nombreux qui, on doit le reconnaître, s'y trouvaient traités pour la première fois, et avaient coûté, même les plus courts, de très laborieuses recherches.

* Introduct. aux Questions sur r Encyclopédie.

lies moralistes du tlix-huitième siècle. — VauTenargaes^ DucloSj Seoac de Meilhan* Chamfortj llably^ HelTétius, etc.

L'Encyclopédie représente tous les divers genres dans lesquels le dixhuitième siècle voulut non-seulement s'exercer, mais prétendit surpasser toutes les époques antérieures. En les parcourant l'un après l'autre, nous verrons combien cette ambition fut déçue. L'Encyclopédie appelle la morale « la propre science de l'homme* ». î\ous étudierons donc d'abord les moralistes, non pas les moralistes dogmatiques et systématiques, ceux qui appartiennent à l'école des Grotius, des Puffendorf, des Barbeyrac, des Tillotson, des Cumberland, mais les moralistes écrivains et peintres, ceux qui se rattachent à la Rochefoucauld et à la Bruyère. Après les peintres de mœurs, comme Vauvenargues, Duclos, Senac de Meilhan, etc., nous devrons, bien malgré nous, étudier un philosophe systématique, un pervertisseur de la morale, et en même temps un très pauvre écrivain, Helvétius. Il est du nombre de ces hommes qui, malgré la médiocrité de leurs talents, s'imposent à la critique et à l'histoire, à cause du retentissement qu'ont eu leurs ouvrages, et de l'influence qu'à un certain moment ils ont exercée.

Le vrai moraliste du dix-huitième siècle est ainiénenrdiV Encyclopédie; c'est un jeune officier du régiment du Roi, c'est Vauvenargues, étrangement surfait par Voltaire, mais esprit distingué, réfléchi, délicat; surtout âme honnête et noble. « Corriger, avait dit la Bruyère, est l'unique fin qu'on doit se proposer en écrivant-. » C'est principalement pour s'être assigné ce but élevé que Vauvenargues est, à son époque frivole, un moraliste éminent. Malheureusement, quoi qu'en aient dit la Harpe et d'autres, il lui a manqué le sentiment chrétien.

Luc de Clapiers, fils aîné du noble mais pauvre marquis de Vauvenargues, né à Aix, le 6 août 1715, fut élevé obscurément dans le modeste manoir de son père, et mis assez tard au collège, où sa débile santé ne lui permit d'acquérir qu'une très faible instruction classique.

Engagé de bonne heure dans le service, s'il partagea d'abord la dissipation et la licence de la vie militaire, il se distingua de tous ses com-

1 Encyclopédie, art. Morale.

' Les Caract., Introd.

pagnons de plaisirs par le goût des lettres. Quelques poésies légères sur de pardonnables jeunesses furent ses premières compositions. Mais il passa bientôt à de plus graves études, en môme temps que chaque jour il dédaignait de plus haut les vains plaisirs et adoptait, pour ne la plus quitter, une manière de vivre qui lui fit donner par ses camarades le nom de philos'qihe. Il haïssait le jeu comme la fièvre *, et, se faisant de l'amour une haute et pure idée qui n'était plus guère de mode à son époque, il avait horreur du commerce des femmes folles. Sa noble nature était faite pour d'autres voluptés. De sublimes aspirations le tenaient dans une agitation et dans un mécontentement continuels.

Pour calmer les troubles de son àme, il avait recours à l'étude et à la lecture.

Il fut affermi dans le goût de l'étude et de la composition littéraire par le marquis de Mirabeau, qui employait le reproche, la louange, tous les moyens d'insinuation pour lui faire sentir qu'un homme de son âge et de sa condition ne devait pas « se borner à commander un bataillon d'infanterie à Verdun* », et pour l'engager à ne pas laisser inutiles les dons précieux qu'il avait reçus :

« Vous enfouissez, si vous ne travaillez, les plus grands talents du monde, lui écrivait-il. Je ne sème point ici de louanges, c'est la vérité qui parle; des gens du meilleur goût, ayant vu vos premières lettres, m'obligent à leur envoyer toutes celles que je reçois de vous, et je les ai entendus s'écrier, quand je leur ai dit que vous n'aviez pas vingt-cinq ans : Ah! Dieu! quels hommes produit cette Provence 3 ! »

Et dans une autre lettre :

« S'il est permis de se citer, j'ai, je crois, plus de feu, d'imagination, de santé que vous; mais vous avez plus d'esprit et de suite : cependant, si vous ne m'en impoNez, il s'en faut de beaucoup que vous tiriez le même parti du temps. Si vous employiez tout le loisir que votre humeur vous laisse, jugez de ce que vous pourriez faire 1 J'en sais plus que vous sur votre propre compte, si vous ne vous connaissez pas une grande étendue de génie *. »

Entre autres lectures, Vauvenargues lut les Vies de Plutarque et s'enthousiasma pour ses héros qui le faisaient « pleurer de joie^ » et avec lesquels il conversait toutes les nuits. Les ouvrages de Sénèque, les lettres de Brutus à Cicéron durant son séjour en Grèce, après la mort de César, d'autres écrits de môme trempe le convertirent au stoïcisme. Pendant deux ans il fut « stoïcien de la meilleure foi du monde,

^ Voir la lettre de Vauvenargues au marquis de Mirabeau, du 22 mars

* Lettre du marquis de Mirabeau, du 6 octobre 1739. 3 Ib'd., du 16 mai 1739.

♦ Ibid., du 14 juin 1739.

5 Lettre de Vauvenargues au marquis de Mirabeau, du 22 mars 1740.

mais stoïcien à lier * ». Dans cette période d'exaltation, « il aurait voulu qu'il lui arrivât quelque infortune remarquable, pour déchirer ses entrailles, comme ce fou de Caton, qui fut si fidèle à sa secte. »

Comparé à la plupart de ses contemporains, il pouvait passer pour un stoïcien. Cependant il était philosophe un peu malgré lui. C'est un titre, avoue-t-il à son ami le marquis de Mirabeau, qu'il n'a pas pris de lui-même, mais qu'on lui a jeté à la tête. Il l'a reçu sans en prendre les charges ; le poids en est trop fort pour lui *.

« Je ne veux pas vous faire entendre, écrit-il au jeune marquis, que je me suffise à moi-même, et que toujours le présent remplisse le vide de mon cœur; j'éprouve aussi, souvent et vivement, cette inquiétude qui est la source des passions. J'aimerais la santé, la force, un enjouement naturel, les ricliesses, l'indépendance, et une société douce ; mais, comme tous ces biens sont loin de moi, et que les autres me touchent fort peu, tous mes désirs se concentrent, et forment une humeur sombre que j'essaie d'adoucir par toute sorte de moyens 3. »

Enfin le fier stoïcien en vint à dire à son tour, comme Rrutus : 0 vertu! tu n'es qu'un fantôme''.

Cependant il eut une occasion de se distinguer dans la voie des armes. Il fit la campagne de Bohême ; mais celte expédition malheureuse devait aboutir à la retraite de Prague, qui porta un coup mortel à la santé naturellement très faible de Vauvenargues. Il dut renoncer à ses plus chères espérances et quitter l'armée. Après avoir fait des efforts longtemps infructueux pour entrer dans la diplomatie et s'être vu contraint d'abandonner cette carrière par un mal affreux qui lui fit presque perdre la vue et le défigura, il s'éprit d'une nouvelle ambition, celle de la gloire des lettres. En dépit de ses parents qui, pour le retenir en Provence, lui refusaient tout secours, il fixa son séjour à Paris. Il se flattait que ses ouvrages lui vaudraient à la fois l'honneur et l'aisance.

La carrière littéraire du jeune gentilhomme fut décidée par la correspondance que, peu de temps après son retour de Bohême, en 1743, il eut la bonne fortune d'entrelenir avec Voltaire, alors dans tout l'éclat de la renommée.

Dès que le célèbre philosophe eut eu connaissance des premiers essais de Vauvenargues, il se prit d'une tendre admiration pour ce talent naissant. Il lui écrivait, en 1743, avec un mélange de flatterie et de sympathie cordiale :

« Aimable créature, beau génie, j'ai lu votre premier manuscrit, et j'y ai admiré cette hauteur d'une grande âme qui s'élève fort au-dessus des petits

1 Lettre de Vauvenargues au marquis de Mirabeau, du 22 mars 1740.

« Lettre du 1" mars 1739.

' Lettre au marquis de Mirabeau, du 9 avril 1739.

* Lettre du 22 mars 1740.

brillants des Isocrates. Si vous étiez né quelques années plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux; mais au moins, sur la fin de ma carrière, vous m'affermissez dans la route que vous suivez. Le grand, le pathétique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres; vous êtes le dernier. Je vais vous lire encore. Je vous remercie tendrement. Vous êtes la plus douce de mes consolations dans les maux qui m'accablent i. »

Voltaire, voyant le talent de Vauvenargues se développer et grandir, en dépit des souffrances et de mille causes de découragement, concevait chaque jour pour lui plus d'intérêt, d'affection et d'estime :

« Votre état me touche, lui écrivait-il le 7 janvier 1745, à mesure que je vois les productions de votre esprit si vrai, si naturel, si facile et quelquefois si sublime *. »

Il lui disait encore en mai 1746 :

« Je vais lire vos portraits. Si jamais je veux tracer celui du génie le plus naturel, de l'homme du plus grand goût, de l'âme la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas '. »

Le militaire devenu écrivain avait rêvé une grande composition philosophique. Ne pouvant pas se dissimuler sa fin prochaine, il se décida à en publier des fragments.

L'Introduction à la connaissance de l'esprit humain, qui parut à l'état rudimentaire en 1746, et n'a pas été achevée, brille de pensées fines, et renferme des parties très élevées, qui compensent ce que la conception a d'imparfait, l'ordonnance de peu méthodique, et le style de défectueux. « J'ignore, dit Voltaire, si jamais aucun de ceux qui se sont mêlés d'instruire les hommes a rien écrit de plus sage que son chapitre sur le bien et sur le mal moral *. « Mais le cadre tracé par Vauvenargues était bien vaste pour l'esprit peu cultivé d'un jeune officier; aussi ne fut-il que très imparfaitement rempli.

Dans un premier livre, il traite de l'esprit proprement dit, et de ses principales branches, imagination, réflexion et mémoire ; dans le second Uvre, il étudie les passions; dans le troisième, il parle du bien et du mal moral, c'est-à-dire des vertus et des vices, non dans leurs formes, mais dans leurs principes.

L'objet philosophique qu'il se propose dans tout son ouvrage est d'arriver à la connaissance de l'homme, afin de connaître tout ce qu'il importe de savoir : morale, religion, politique. Il veut remonter au principe des choses, et, sans avoir de système arrêté, il s'efforce de concilier des maximes qui paraissent contradictoires. Dans les diverses esquisses dont est composé son livre, il établit avec force l'influence

* Lettre de Voltaire à Vauvenargues, du 4 avril 1743.

* Choix de lettres inédites de Voltaire au marquis de Vauvenargues, ' Ibid., XII.

* Pané g. des officiers, etc.

des passions sur l'activité humaine, et démontre mieux qu'on ne l'avait encore fait l'énergie de certains mobiles, comme la gloire.

Cette ébauche inégale d'un esprit puissant, non encore suffisamment formé à l'art d'écrire, fut appréciée par un petit nombre de juges délicats, mais n'atteignit pas le grand public. Voltaire sentait bien les défauts de l'œuvre de son jeune ami ; et, avant l'impression, il l'en avait averti, tout en lui prodiguant la louange pour l'encourager :

a J'ai usé, mon très aimable philosophe, lui écrivait -il, de la permission que vous m'avez donnée. J"ai crayonné un des meilleurs livres que nous ayons en notre langue, après l'avoir relu avec un extrême recueillement. J'y ai admiré de nouveau cette belle âme si sublime, si éloquente et si vraie ; cette foule d'idées neuves ou rendues d'une manière si hardie, si précise; ces coups de pinceau si fiers et si tendres. Il ne tient qu'à vous de séparer cette profusion de diamants de quelques pierres fausses ou enchâssées d'une manière étrangère k notre langue. 11 faut que ce livre soit excellent d'un bout à l'autre i. »

La vie seule a manqué au jeune philosophe pour qu'il pût réaliser le désir et l'attente de son maître.

Vauvenargues, qui n'avait embrassé la carrière d'écrivain que comme un pis aller, et qui craignait de se compromettre, ne voulut d'abord se produire qu'à l'abri de Tanonyme. Cependant il aimait ce « métier où l'on peut aller à la gloire par le seul mérite », et, aux objections suscitées par les préjugés de sa famille et de son entourage, il répondait « qu'il vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie ».

Malgré la détresse et la maladie, il continua donc de travailler. Sous le titre modeste d'Essai sur quelques caractères, il tenta de peindre les mœurs contemporaines, à l'exemple de Théophraste plutôt que de la Bruyère, dont il désespérait de pouvoir atteindre les beautés.

Il voulut aussi écrire des Dialogues, à l'instar de Fénelon.

« Ce qui mérite d'attirer l'attention sur ces Caractères et sur ces Dialogues, a dit un récent panégyriste de Vauvenargues, c'est qu'ils sont pleins de lui, c'est que, dans les Dialogues surtout, il est presque toujours l'un des interlocuteurs. Qu'on lise, entre autres, Renaud et Jaffier, et surtout Bimtus et le jeune Romain. Ce jeune Romain, c'est encore Vauvenargues; la guerre, l'éloquence, les affaires, toutes ses ambitions, tous ses mécomptes sont là, et la peinture de ce jeune homme qui a aimé en vain toutes les grandes choses, et meurt privé de l'immortalité qu'il a rêvée, n'est que le tableau trop fidèle de la vie de Vauvenargues et le retentissement de ses secrètes douleurs. Il en jugeait sans doute ainsi lui-même, car, bien qu'il eût mis la dernière main à la plupart de ces Caractères et de ces Dialogups, il n'en a rien publié. C'était un testament ; il ne devait être ouvert qu'après la mort 2. »

La partie des ouvrages de Vauvenargues qui a obtenu le plus grand et le plus légitime succès, ce sont ses Réflexions et Maximes, au nombre

t Choix de lett. inéd. de Voltaire au marquis de Vauvenargues, vu. * Gilbert, Éloge de Vauvenargues.

de six cent vingt-trois, qn'il n'avait pas destinées à voir le jour, et qu'il ne fît entrer dans son volume de 1746 que parce qu'il n'avait pas paru assez long.

Dans son Introduction à la connaissaiice de l'esprit humain, dans ses Caractères, dans ses Maximes, il n'est pas un moraliste rigide comme Pascal ou la Rochefoucauld. Voyant que « l'homme est en disgrâce chez les philosophes, » et que « c'est à qui le chargera de plus de vices, » il évite de dénigrer la nature humaine, sans la surfaire. Il console l'homme, et lui apprend à s'estimer. Il lui fait sentir le charme et les avantages de la vertu, dont il montre que l'homme est capable aussi bien que de raison.

« Nous sommes susceptibles, s'écrie-t-il, d'amitié, de justice, d'humanité. O mes amis! qu'est-ce donc que la vertu? »

Sans prendre à partie la Rochefoucauld, pour les principes duquel il avoue quelque part avoir toujours eu de la répugnance, il le réfute partout. Partout il s'attache à montrer la réalité de la vertu, tout en reconnaissant que « la plupart des hommes, dans le fond du cœur, la méprisent* ». Il démontre que la vertu est le but et la destination de l'homme. « Pratiquons la vertu, c'est tout *, » dit-il.

Vauvenargues s'attache à montrer que cet amour-propre auquel la Rochefoucauld a voulu tout réduire, n'existe dans l'universalité des hommes que comme un amour général de nous-mêmes qui ne renferme en soi rien de vicieux.

« Il y a, dit-il, des semences de bonté et de justice dans le coeur de l'homme. Si l'intérêt propre y domine, j'ose dire que cela est non seulement selon la nature, mais aussi selon la justice, pourvu que personne ne souffre de cet amourpropre ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne. »

Pour lui les vertus sont un sacrifice de notre intérêt propre à l'intérêt public, et non pas un pur effet de l'amour de nous-mêmes. Si on lui dit que nous ne faisons le bien que parce que notre plaisir se trouve dans ce sacrifice :

« Étrange objection I réplique-t-il, parce que je me plais dans l'usage de ma vertu, est-elle moins profitable, moins précieuse à tout l'univers, ou moins différente du vice qui est la ruine du genre humain 7 Le bien où je me plais change-t-il de nature, cesse-t-il d'être bien ? »

n pousse avec un noble enthousiasme à la pratique désintéressée du bien. Il s'écrie :

«Faisons généreusement, et sans compter, tout le bien qui tente nos cœurs : on ne peui être dupe d'aucune vertu 3. »

1 Maxime cccliii,

' Premier discours sur la gloire.

' Réflexions sur divers sujets, \ix.

Il s'indigne éloquemment contre ceux qui osent égaler le mal et le bien, et déteste l'opinion qui prétend que la plupart des vices concourent au bien public, comme les plus pures vertus.

On ne saurait trop louer chez l'ami de Voltaire ces généreux sentiments qui, en combattant la Rochefoucauld, réfutent à l'avance Helvétius, d'Holbach, et tous les autres matérialistes : il faut seulement lui reprocher son dédain du sens commun ou de la raison générale et sa foi exclusive et excessive au sentiment individuel. Surtout il faut regretter qu'il soit demeuré étranger à l'esprit chrétien.

L'absence du christianisme se fait sentir- en plus d'un endroit des écrits de Vauvenargues. Ainsi un chrétien n'aurait jamais écrit cette maxime :

or Aidons-nous des mauvais motifs, pournous fortifier dans les bons desseins*. »

La vertu chrétienne veut être plus réelle, plus intime, plus pure ; elle n'admet pas les alliages de la vertu mondaine. Le dix-huitième siècle, pour avoir tenté de séparer la science des mœurs de la sanction religieuse, pour avoir prétendu que « la morale l'emporte sur la foi ^ » , tombera en fait de morale dans les plus graves aberrations.

La privation du sentiment chrétien empêchant Vauvenargues de donner à l'homme pour mobile l'approbation de Dieu, il veut y suppléer par l'amour de la gloire. C'est de toutes les passions celle qu'il a le plus vivement recommandée. Il va jusqu'à faire un seul tout de la gloire et de la vertu. « C'est une chose étrange, s'écrie-t-il, que tant d'hommes se défient de la vertu et delà gloire*. » — « Si les hommes, ajoutet-il ailleurs, n'avaient pas aimé la gloire, ils n'auraient ni assez d'esprit ni assez de vertu pour la mériter *. »

Il a composé, très jeune, un remarquable discours sur ce grand mobile des nobles âmes qui avait autrefois inspiré à Cicéron un traité que le temps nous a envié. Le Discours sur la gloire est adressé à Hippolyte de Seytres, cet ami si cher dont il devait bientôt écrire un éloge funèbre inspiré par le cœur, mais médiocre au point de vue de l'art. Ce panégyrique d'un jeune officier de dix-huit ans, tué dans la campagne de Bohême avant d'avoir eu le temps de s'illustrer, est emphatique et déclamatoire ', bien que Voltaire prétende y avoir trouvé des accents dignes de Bossuet, et que Vauvenargues eût une prédilection singulière pour cet ouvrage qu'il retouchait sans cesse et envoyait à ses amis de Provence, à Mirabeau, à Monclar, à Saint -Vincens.

1 Maxime cdlxxi.

2 Encyclopédie, art. MoRiLE.

3 Réflexions sur divers sujets, xvi.

* Maxime clii.

5 Lire en particulier le passage qui commence par ces mots : « Qu'êtes-vous devenue, ombre digne des cieux, » et finit par ceux-ci : « Redoutable juge des morts, prends pitié de mon désespoir. »

Vauvenargues avait encore adressé à de Seytres un Discours sur les plaisirs, où il montre que « la frivolité anéantit les hommes qui s'y attachent, » et des Conseils à un jeune homme, sur l'avenir duquel il s'inquiète, parce qu'il le voit avoir honte de sa raison, se défier de la force et de la hauteur de son âme, et ne pas se défier des mauvais exemples, enfin ne guère se proposer d'autre but que d'être *< ce que bien des femmes appellent quelquefois un homme aimable ». Ces deux courtes compositions sont aussi fort supérieures à l'Eloge funèbre.

Tous les écrits de Vauvenargues ont une haute portée morale, mais, nous le répétons, le sentiment chrétien en est constamment absent. Il n'apparaît que dans la Méditation sur la foi et dans la Prière dont elle est suivie, où Voltaire ne voyait qu'une capucinade. Suard les considérait comme des jeux desprit, du moins comme des exercices de rhétorique par lesquels le jeune auteur avait essayé de se former et de se rompre aux divers styles. M. Villemain répugne à y voir des études de style et des imitations littéraires, attendu que les mêmes sentiments se retrouvent dans vingt passages différents. Ainsi, dans cette réflexion si simple que Vauvenargues jette quelque part :

« Newton, Pascal, Bossuet, Racine, Fénelon, c'est-à-dire les hommes de la terre les plus éclairés, dans le plus philosophe de tous les siècles, et dans la force de leur esprit et de leur âge, ont cru Jésus-Christ, »

l'illustre critique voit tout autre chose qu'un pastiche oratoire. « N'estce pas, dit-il, un cri qui lui échappe pour adjurer ces grands génies contre Voltaire et contre lui-même * ? » Nous nous rangeons à cet avis, malgré l'opinion contraire dun autre juge très considérable, Sainte-Beuve. L'auteur des Causeries du lundi nous paraît donner trop d'importance à un passage des Lettres de Vauvenargues où il dit qu'il <t aime quelquefois à joindre de grands mots, et à se perdre dans une période » ; que « cela lui paraît plaisant » . Est-ce là une preuve que le célèbre moraliste ait écrit la. Méditation sur la foi,la. Prière, et les Réflexions sur le libt'e arbitre, uniquement pour se donner ce vain plaisir? Après les paroles citées, Vauvenargues continue ainsi :

« Je ne lis jamais de poète, ni d'ouvrage d'éloquence, qui ne laisse quelques traces dans mon cerveau ; elles se rouvrent dans les occasions, et je les couds à ma pensée sans le savoir ni le soupçonner; mais, lorsqu'elles ont passé sur le papier, que ma tête est dégagée, et que tout est sous mes yeux, je ris de l'effet singulier que fait cette bigarrure, et malheur à qui ça tombe * I »

C'est à son tendre ami Saint-Vincens que Vauvenargues parle de la sorte, et il nous donne assez à connaître que s'il se plaît quelquefois à utiliser à tort et à travers ses réminiscences, c'est en écrivant des lettres. La Méditation sur la foi et la Prière qui la suit n'ont aucunement

1 Cours de littérature au dix-huitième siècle, t. II, XVP leçon.

2 Lettre à Saint-Vincens. Verdun, le 19 oct. 17:39.

le caractère d'un jeu d'esprit, et paraissent bien répondre à un sentiment sincèrement et profondément éprouvé, au moins dans le moment de la composition. La lettre à Saint-Vincens n'oblige pas du tout, quoi qu'en dise Sainte-Beuve, à « ne voir définitivement dans les morceaux tant discutés et jusqu'ici restés énigmatiques, que les essais d'un écolier généreux, sincère en tant qu'apprenti, mais non les convictions vives de l'homme ^ » Qui ne reconnaîtrait un accent du cœur dans l'éloquente expression de ces regrets :

(t Auguste religion ! douce et noble créance, comment peut-on vi^Te sans vous? Et n'est-il pas bien manifeste qu'il manque quelque chose aux hommes, lorsque leur orgueil vous rejette ? »

Dans la vie de Vauvenargues sérieusement étudiée à la lumière de ses écrits et de sa correspondance, on ne trouve aucun moment où la foi ait exercé un véritable empire sur son âme. Il paraît seulement avoir eu, à certaines heures, des velléités de christianisme et des souvenirs pieux de la religion dans laquelle il avait été élevé. Il écrit à lami avec lequel il parlait à cœur ouvert :

« On ne saurait tracer d'image plus sensible que celle que tu fais d'un homme agonisant, qui a vécu dans les plaisirs, persuadé de leur innocence par la liberté, la durée, ou la douceur de leur usage, et qui est rappelé tout d'un coup aux préjugés de son éducation, et ramené à la foi par le sentiment de sa fin, par la terreur de l'avenir, par le danger de ne pas croire, par les pleurs qui coulent sur lui, et enfin par les impressions de tous ceux qui l'environnent. Comme c'est le cœur qui doute dans la plupart des gens du monde, quand le cœur est converti, tout est fait; il les entraîne; l'esprit suit les mouvements, par coutume et par raison. Je n'ai jamais été contre; mais il y a des incrédules dont l'erreur est plus profonde : c'est leur esprit trop curieux qui a gâté leurs sentiments ^. »

Je n'ai jamais été contre est loin de signifier : je suis décidément pour.

Vauvenargues se raidissait contre l'incrédulité de son siècle, dont la principale erreur était de « croire tout incertain et problématique ». 11 méprisait l'arrogance et l'esprit de sarcasme des contempteurs du christianisme. Enfin il a plus d'une fois rendu hommage à la religion de Newton, de Pascal, de Bossuet, de Racine, de Fénelon. Cependant il appartenait par l'esprit à l'école philosophique. Ses œu\Tes sont remplies de traits indirects contre le christianisme et de pensées qui vont à nier la révélation. Malgré sa circonspection, il est évidemment hostile. Il offre une fâcheuse ressemblance avec les matérialistes : il ne songe qu'à cette terre et oublie complètement le ciel. Suivant lui, « la pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre. »

' Voir le Moniteur du 24 août 1807.

2 Lettre à Saint-Vincens, lOoct. 1739.

PROSATEuns DU xvni^ Siècle. «

Il ne vise à rien de plus qu'à l'approbation humaine. « Nous ne vivons, dit-il, que par les hommes et pour les hommes. » Enfin, sa mort i'ut celle d'un stoïcien et non pas d'un chrétien. 0 mon Dieu! s'écriait-il quelques heures avant d'expirer, je crois ne f avoir jamais offensé, et je vais avec la confiance d'un cœur sincère retomber dans le sein de celui qui m'a donné la vie.

Vauvenargues n'était ni un catholique ni un chrétien, c'était un philosophe ; néanmoins il y a toute vraisemblance que s'il eût vécu il aurait puissamment contre-balancé l'influence de Voltaire, et peut-être prévenu les plus condamnables écarts de son audacieux ami.

11 aurait été aussi un redoutable antagoniste pour Rousseau, dont il avait, huit ans à l'avance, combattu les sophismes, quand, en 1745, il prit part sans succès au concours proposé par l'Académie française sur la question de Vlnégalité des richesses; pour Rousseau, auquel il avait encore répondu h l'avance dans ses discours sur le Caractère des différents siècles, sur les Mœurs du siècle, et sur les Effets de l'art et du savidr, en soutenant que les arts n'ont pas suscité les vices, mais qu'ils n'y remédient pas, et ne sont ni aussi utiles ni aussi pernicieux que nous voulons le croire; enfin en récusant l'autorité des historiens qui vantent les mœurs des sauvages, leur simplicité, leur bonheur et leur innocence.

Peut-être aussi ce noble esprit, qui entrevoyait l'unité de la philosophie à travers les opinions diverses des philosophes, eût-il rapproché Voltaire et Jean- Jacques, et empêché le scandale des querelles de ces deux oracles du siècle.

Les œuvres de notre moraliste renferment quelques compositions purement littéraires.

Ses Réflexions critiques sur quelques poètes, sur la Fontaine, sur Boileau, sur Molière, sur Corneille et Racine, sur J.-B. Rousseau, sur Quinault, sur quelques ouvrages de Voltaire, de même que ses Fragments sur quelques prosateurs, la Bruyère, Fénelon, Pascal, Bossuet, Descartes, Fontenelle, etc., sont en général justes, solides et fines ; mais elles sont mêlées de paradoxes et de fausses appréciations sur Molière et sur Corneille. Selon Vauvenargues, « il y a peu de poètes moins corrects et moins purs que MoUère. » Redressé par Voltaire sur le jugement qu'il faut porter de Corneille, il continue de donner une préférence trop décidée à Racine, et ne rend pas encore suffisante justice au père de la tragédie française, aux perfections duquel il avoue être ti né moins sensible ». Évidemment il manquait d'une certaine hauteur de goût. Ce qui fait le plus d'honneur à Vauvenargues dans ses études Uttéraires, c'est d'avoir supérieurement apprécié Bossuet, et d'avoir défendu contre Voltaire Pascal, Fénelon et la Fontaine.

Nous devons, avant de terminer cet aperçu, dire un mot de la correspondance nouvellement publiée de Vauvenargues avec le président Saint-Vincens, et de la correspondance avec le marquis de Mirabeau, Vami des hommes, qui s'étend du mois de juillet 1737 au mois

d'août 1740 *. Ces lettres, au nombre de cent quinze, jettent un grand jour sur le caractère du moraliste du dix-huitième siècle. Elles nous font voir que son ambition se portait plus haut que la gloire littéraire, gloire dont, selon lui, une âme élevée ne saurait se contenter,

« Celui qui n'est connu que par les lettres, lit-on dans le portrait de Sénèque ou l'Prateur chagrin, n'est pas infatué de sa réputation, s'il est vraiment ambitieux; bien loin de vouloir faire entrer les jeunes gens dans sa propre carrière, il leur montre lui-même une route plus noble, s'ils osent la suivre.

« 0 mes amis, leur dit-il, pendant que des hommes médiocres exécutent de grandes choses, ou par un instinct particulier, ou par la faveur des occasions, voulez-vous vous réduire à les écrire?... »

Ses lettres à Mirabeau et à Saint-Vincens nous montrent que Vauvenargues n'était pas, comme on l'a cru longtemps, porté à l'inaction et au rêve ; que, loin d'être un contemplatif, c était un homme avide d'action et amoureux de la gloire, écrivain et moraliste faute de mieux et en attendant mieux. Contrairement à la manière de voir des philosophes humanitaires du dix-huitième siècle, il estimait la profession militaire que la ruine de sa santé lui fil seule quitter. « 11 n'y a pas de gloire, écrit-il quelque part, de gloire complète, grande, sans l'éclat des armes. » La réputation militaire ne lui suffisait pas. Il aspirait aux affaires et au gouvernement des hommes.

On a cité plusieurs fois un beau plaidoyer que Vauvenargues, dans une de ses lettres, a fait en faveur de l'ambition considérée comme le déploiement des plus hautes facultés d'une belle et grande nature :

" Il y a des hommes, je le sais, qui ne souhaitent les grandeurs que pour vivre et pour vieillir dans le luxe et le désordre, pour avoir trente couverts, des valets, des équipages, ou pour jouer gros jeu, pour s'élever au-dessus du mérite et affliger la vertu, et qui n'arrivent à ce point que par mille indignités, faute de vues et de talents : mais, de souhaiter, malgré soi, un peu de domination parce qu'on se sent né pour elle; de vouloir plier les esprits et les cœurs à son génie; d'aspirer aux honneurs pour répandre le bien, pour s'attacher le mérite, le talent, les vertus, pow se les approprier, pour remplir toutes ses vues, pour charmer son inquiétude, pour détourner son esprit du sentiment de nos maux ; enfin, pour exerc-.r son génie et son talent dans toutes ces choses : il me semble qu'à cela il peut y avoir quelque grandeur. L'ambition est dans le cœur et dans la moelle des os de tous les gens de la rour; mais tous n'ont pas les mêmes idées, ni les mêmes sentiments^ il s'en faut de beaucoup. Il n'y a qu'un nom pour les passions que les mêmes objets font naître;... mais les objets ont tant de faces, et peuvent être envisagés dans des jours si différents, que les sentiments qu'ils inspirent ne se ressemblent en rien... Pur n t-e idée ?1'jus enrtoblissons nus passions, ou nous ks aviliison^ ; elles s'élèvent ou dtscendent, selon les cœurs '^. »

On le voit assez, Vauvenargues n'était point exempt d'ambition, mais

1 Elles forment une partie du tome II des Œuvres de Vauvenargues, édition nouvelle accompagnée de notes et de commentaires, par M. D. L. Gilbert. ■^ Lettre à Mirabeau.

son âme noble et fière n'aurait jamais recherché la réputation ni les dignités avec une ardeur inquiète et précipitée.

La correspondance sert encore à nous faire comprendre ce charme dominateur et cette élévation naturelle de sa conversation dont Voltaire etMarmonlel ont si bien parlé, et qui contribuèrent beaucoup à établir sa célébrité parmi ses contemporains. A voir comment il cause la plume à la main, on sent à quel degré supérieur il devait posséder « l'art de plaire et de dominer dans un entretien sérieux* ».

Vauvenargues ne revit pas tout entier dans ses ouvrages composés uniquement d'ébauches. Marmontel assure que ses écrits ne donnent qu'une faible idée de l'éloquence de ses entretiens. « Il tenait, dit-il, nos dînes dans ses 7nains '^. »>

« Je vis chez Voltaire, ajoutc-t-il ailleurs, l'homme du monde qui eut pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. Cruellement traité par la nature du côté du corps, il était, du côté de lame, l'un de ses plus rares chefs-d'œuvre. Je croyais voir en ui Fénelon infirme et souffrant; il me témoignait delà bienveillance, et j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferais un bon livre de ses entretiens, si j'avais pu les recueillir. On en voit quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de ses méditations. Mais, tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses écrits, il l'était, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec nous 3. »

Un peu plus loin Marmontel revient derechef sur le charme et l'élévation des conversations de Vauvenargues, en particulier de celles qu'il avait avec Voltaire :

« Les conversations de Voltaire et de Vauvenargues, dit-il, étaient ce que jamais on peut entendre de plus riche et de plus fécond. C'était, du côté de \'oltaire, une abondance de faits intéressants et de traits de lumière. C'était, du côté de Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant desprit, de douceur et de bonne foi; et ce qui me charmait plus encore, c'était, d'un côté, le respect Vauvenargues pour le génie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues : l'un et l'autre, sans se flatter ni par de vaines adulations, ni par de molles complaisances, s'honoraient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne troublait jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentiments mutuels *. »

Enfin Marmontel dit encore dans une lettre à M™'' d'Espagnac :

« J'ai toujours regretté que M. de Voltaire n'ait pas fait pour lui ce que Platon et Xénophon avaient fait pour Socrate. Ses entretiens n'étaient pas moins intéressants à recueillir. »

1 Ces expressions sont de lui. — Voir encore, dans la lettre de Mirabeau, du 22 mars 1740, ses idées sur la manière dont il faut traiter avec les hommes pour s'en faire aimer et estimer.

2 Note à l'épître dédicatoire de Denys le Tyran.

3 ilémoires de Marmontel, liv. III, p. 190.

4 lôid., p. 234.

Voltaire, qui d'emblée avait exalté Vauvenargues comme le plus grand génie de son époque, demeura fidèle à son admiration après la mort du philosophe dont la carrière avait été si courte.

Dans l'éloge funèbre des officiers morts en 1741, il lui adressa ces paroles :

« Tu n'es plus, ô douce espérance du reste de mes jours; je t'ai toujours vu le plus infortuné des hommes et le plus tranquille. Je sentirai longtemps avec amertume le prix de ton amitié... Cest ta perte qui mit dans mon cœur ce dessein de rendre quelque honneur aux cendres de tant de défenseurs de l'État, pour élever aussi un monument à la tienne. »

Longtemps après, dans le Commentaire sur Corneille, il citait « le judicieux marquis de Vauvenargues, homme trop peu connu et qui a trop peu vécu * ».

Celui que Voltaire tenait dans une si haute estime était en effet peu connu à la fin du dix-huitième siècle. Le dix-neuvième s'est davantage occupé de ce moraliste distingué, et lui a été plus favorable. Cependant, de nos jours, plusieurs écrivains, quelques-uns d'un mérite remarquable, ont combattu la renommée de Vauvenargues. A vrai dire, il n'eut le temps de faire aucune production d'éclat, aucune œuvre achevée. Mais dans toutes ses ébauches il imprima la marque d'un esprit éminent. Il eut une incontestable supériorité de bon sens, il posséda le talent de diagnostiquer le vrai avec une rare certitude. A une époque de sécheresse et de frivolité, il sut glorifier le sentiment et formuler ces nobles axiomes : Les grandes pensées viennent du cœur ; — C'est l'âme qui forme l'esprit; — C'est le cœur et non l'esprit qui gouverne. Enfin, au milieu de l'envahissement du scepticisme, il fut presque le seul à proclamer que les vérités morales sont aussi certaines que les vé rites mathématiques. Mérites bien suffisants pour assurer sa gloire.

On peut l'affirmer, maintenant que tout ce qu'il a écrit nous est connu, Vauvenargues \ivra comme penseur et aussi comme écrivain.

Par le goût il est de la famille des classiques du dix-septième siècle, où il va chercher ses modèles, Racine, Bossuet, et avant tous Pascal et Fénelon. Il s'efforçait de prendre la manière et le tour élevé de ces grands maîtres, tout en pensant par lui-môme, ce qui lui était d'autant plus facile qu'il savait peu et ne lisait guère : toute sa littérature se bornait à la connaissance d'un petit nombre d'excellents auteurs français.

Le caractère le plus dislinctif de son style, c'est la granté. Elle est partout dans ses écrits, comme elle était dans sa vie et dans son caractère. L'expression est chez lui l'image fidèle de la pensée. Rien d'affecté ni de recherché. 11 dédaigne les ornements frivoles et les petits traits.

« Ce qui me persuade, disait Voltaire, qu'il y a des choses excellentes dans 1 Remarques sur Pompée, m, 4.

cet ouvrage que M. do Vauvenargues nous a laissé, c'est que je l'ai vu méprisé par ceux qui n'aiment que les jolies phrases et le faux bel esprit i. »

Son style est sain, riche, énergique, habituellement nombreux et cadencé. Il aime, en ses morceaux élevés, à introduire dans la prose des vers de difFérentes mesures.

A côté de ces qualités quelques défauts doivent être relevés.

La langue de Vauvenargues, qui n'avait aucun principe de grammaire, est souvent incorrecte. « La clarté orne les pensées profondes, » a-t-il dit. L'expression du moraliste est habituellement nette et transparente ; cependant, quelquefois la recherche de la concision le fait tombci dans l'obscurité '. Voulant exprimer cette pensée que l'esprit prolbnd est la perfection de l'esprit réfléchi, il dira : « La profondeur est le terme de la réflexion. » Ailleurs, au contraire, sa langue est lâche et prolixe. La confusion de mots et l'impropriété sont chez lui fréquentes. Il parlera d'un instinct supérieur aux passions, qui les calme ou qui les possède, » employant possède au lieu de maîtrise. Il dira: « L'iinmodération est une ardeur inaltérable, » expression aussi faible qu'impropre.

Par suite de son commerce habituel avec les anciens auteurs français, il abonde en archaïsmes et en tournures vieillies. Enfin, son dessin est généralement sec, et sa couleur terne.

Tout en admirant l'austérité de sa diction solide et pleine de choses, on désirerait qu'il eût un peu plus sacrifié aux Grâces. Cependant il y a un charme particulier dans la tristesse douce que respirent, au moins par endroits, tous les écrits de ce philosophe ennemi de la gaieté et plein d'estime pour «les mélancoliques^». Et l'on s'étonne que Voltaire, qui trouvait la prose de Vauvenargues encore trop riche et tro^ métaphorique, ait biffé de sa main, les jugeant trop poéfi'gues, ces deux maximes justement fameuses : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme. — Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire. »

Si Vauvenargues avait eu le temps de développer ses rares facultés, peut-être aurait-il dérobé à Jean-Jacques Rousseau la gloire d'avoir le premier vivement empreint son style d'une imagination, d'une tendresse et d'une mélancolie dont notre littérature, jusqu'alors, avait offert si peu d'exemples. Quoi de plus touchant, de plus rêveur, et en même temps de plus déUcat et de plus contenu que ces quelques lignes longtemps inédites :

1 Eloge funèhre des officiers J7}orfs en 1741.

- Le prince de Ligne déclarait qu'il n'avait « jamais pu admirer ni très souvent comprendre Vauvenargues ». {Mélanges, t. XXLX, p. 25, Sur le Lycée, t. XV, p. 263.)

3 II dit, dans le 23* chapitre de V Introduction à la connaissance de l'esprit humain, que « les personnes enjouées lui semblent un peu plus vaines que les autres »; il aime mieux a les mélancoliques qui sont ardents, timides, inquiets, et se sauvent de la vanité par l'ambition et l'orgueil ».

YAUVE.XâRGUES. 87

« La vue d'un animal malade, le gémissement d'un cerf poursuivi dans les bois par les chasseurs, l'aspect d'un arbre penché vers la terre, traînant ses rameaux dans la poussière,, les ruines méprisées d'un vieux bâtiment, la pâleur d'une fleur qui tombe et qui se flétrit, enfin toutes les images du ra:ilheur des hommes, réveillent la pitié d'une âme tendre, contristent le cœur, et plongent l'esprit dans une rêverie attendrissante i. »

L'auteur delà Nouvelle H 'ioîse et de? Confessions a-t-il rien écrit d'une imagination et d'une sensibilité plus exquises?

Une mort précipitée n'a pas permis à Vauvenargues de donner la mesure entière de ses talents. Néanmoins les pages qu'il a jetées, en quelques années, dans les intervalles de ses souffrances si cruelles, bien qu'une sérénité inaltérable les dérobât aux yeux de Vamitié *, ce petit nombre de pages dont il ne put mettre lui-même au jour qu'une partie, suffisent à lui faire, dans son siècle, une place à part.

Quelques années après la mort de Vauvenargues, en ITbi, parut un ouvrage qui devait assigner à son auteur le second rang parmi les moralistes du dix-huitième siècle. Nous voulons parler des Coiisidérations sur les mœurs, de Duclos.

Duclos a moins observé le monde que la société ; il a moins sondé les replis du cœur humain qu'il n'a étudié les usages de certaines classes particulières. Les gens du monde et les gens de lettres, voilà surtout ceux dont il excelle à tracer les mœurs, les ridicules, les vices, les fausses vertus ^ Le chapitre des Gens à la mode, en particulier, montre autant d'habileté dans le peintre que de sagacité dans l'observateur.

Les Considérations sur les mœurs commencent par ces mots : « Tai vécu *, » que Palissot a cruellement ridiculisés dans sa comédie des Philosophes, et qui choquèrent généralement. Une dame de la cour entendant ce début, « J'ai vécu, » demanda : « Où, dans un café"? » « Son J'ai vécu, raconte Grimm, fut trouvé très impertinent dans la bouche d'un homme qui avait passé sa \ie dans les cafés à disputer avec une voix de gourdin, et à ferrailler, comme c'était alors la mode ^ «

1 Manuscrits du Louvre.

! Marmontel, note à lÉpître de Deoi/s le Tyran.

3 Les Considérations sur les mœurs sont divisées en seize chapitres, dont voici les titres: Sur les mœurs en général; — Sur l'éducation et sur Is pr^éjugés ; — Sur la politesse et sur les louanges; — Sur la probité, la vertu et l'honneur; — Sur la réputation, la ce éôrité, la renommée et la considération; — Sur lifs grands seigneurs; — Sur le crédit; — Sur les gens à la morte; — Sur le ridicule, la singularité et i' affectation; — Sur les gens de fortune; — Sur les gens de lettres; — Sur la manie du bel e^pri'. ; — Sur le rapport de l'esprit et du caractère; — Sur l'estime et le respect ; — Sur le prix réel des choses ; — Sur la reconnaissance et l'ingratitude.

* « J'ai vécu, je voudrais être utile à ceux qui ont à vivre. Voilà le motif qui m'engage à rassembler quelques réflexions sur les objets qui m'ont frappé dans le monde. » [Consid., Introd.)

s Correspondaitce littéraire, juillet 1765.

Lui-môme ne nous a pas caché le train qu'il avait mené, et les sociétés qu'il avait hantées dans la première partie de sa vie. Il dit, dans son Portrait, écrit par lui-même vers 1742 :

« J'ai été très libertin par force de tempérament, et je n'ai commencé à m'occuper formellement des lettres que rassasié de libertinage, à peu près comme ces femmes qui donnent à Dieu ce dont le diable ne veut plus. » .

On devine quel monde a dû s'offrir aux regards et à l'observation d'un homme qui consuma la meilleure partie de sa vie dans un libertinage de bas étage.

Duclos ne pouvait donc voir la société que par des aspects bornés, et la nature de son esprit se refusait à ce qu'il représentât, du moins avec ampleur et force, ce qu'il avait vu. Nulle part il n'a les traits larges d'un Pascal, d'un la Rochefoucauld, d'un la Bruyère. Il effleure la superficie des objets au lieu de les approfondir. Souvent ses observations sont minutieuses et accompagnées de détails inutiles et prolixes. Par contre il néglige des parties essentielles de son sujet, et commet les plus étonnants oublis. Dans un livre sur les mœurs, et sur les mœurs du dix-huitième siècle, à peine s'il prononce une fois le mot de femme ^

Il a des boutades assez vives ; çà et là le Breton laisse percer cette humeur brusque qui le caracténsait, et « ce ton bourru qu'il ne croyait que cavalier^ ». Mais, en homme prudent, qui, suivant un mot de lui, ne veut ni s'avilir par l'adulation, ni se perdre par la vérité ^, il n'enfonce nulle part le trait, et n'a garde de blesser au vif ses contemporains : les hommes de cour qui l'avaient protégé sont de sa part l'objet d'égards beaucoup trop méticuleux. Pour peindre les mœurs de cette société minée dabus et gangrenée de corruption, il aurait fallu un autre homme que le sceptique et précautionné Duclos, qui, dédiant sa seconde édition à Louis XV, le traitait sans vergogne de « grand roi».

La timidité de Duclos produisit du moins un bien. Si, dans les Considéi'ittions, il se montra plus hardi que Fontenelle, il ne tomba pas dans les témérités et les audaces du parti philosophique qui commençait à lever fièrement la tète : avec une sincérité douteuse peut-être, il se plaint de l'esprit de licence et réclame en faveur des préjugés.

Les Considérations sur les mœurs se lisent encore avec un grand plaisir. Rien n'y est donné à l'imagination ni au sentiment, mais elles étincellent d'esprit, et l'intelligence y trouve une forte et substantielle nourriture. Le st\le est partout vif, serré, piquant, parfois néologique et un peu recherché. Duclos affecle le trait, la précision épigrammatique, les antithèses brillantes. Il donne beaucoup trop à l'esprit, et pas assez au naturel; enfin, il a une manière dogmatique et sentencieuse qui plaît moins que le genre modeste de Vauvenarguès.

1 Au chapitre de la Réputatio}i.

- Bucliaumont, Mémoires secrets pour servir à l'hist. de la rép. des lettres 26 août 1770, t. V, p. 156. 3 Mémoires secrets sur le règne de Louis XIV, etc. Préf.

SÉNAC DE MEILHAX. 89

L'auteur des Considérations sur les mœurs appartient à cette première moitié du dix-huitième siècle où les bons écrivains, affranchis de la phrase à membres nombreux et à compartiments systématiques, ont une prose ferme, claire et vive, juste dans l'expression, animée dans le tour, vraie dans limage. Duclos eut les plus essentielles de ces qualités, mais il y mêla des défauts qui rappellent un peu Fontenelle et la Motte.

Un homme d'État qui se fit homme de lettres, Sénac de Meii.han (1736- 1803), est aussi un moraliste très distingué et digne d'être nommé après Duclos, en particulier pour ses Considérations sur l'esprit et les mœurs (1787 et 1790), qu'un critique du temps appelait « un des meilleurs livres depuis la Bruyère * », et que d'excellents esprits, comme la marquise de Créqui et le prince de Ligne, dévoraient avec avidité. « Veut-on lire des pensées fines, des définitions justes, qu'on ouvre les Considérations sur Vesprit et les mœurs, par M. de Meilhan, » disait le prince de Ligne -, qui ajoutait, en se servant d'une image originale : .< Il a fermé la porte des écrivains illustres en France, et u tiré la clef sur lui '. »

« La Rochefoucauld, la Bruyère et Duclos, disait Sénac, semblent avoir épuisé cette partie de la morale qui a pour objet Ihomme vivant en société, à la cour ou dans la capitale. Mais quoique le fond soit le même, l'homme se montre, dans chaque siècle, sous chaque règne, avec des formes différentes *. »

L'n assez long intervalle s'était écoulé depuis la publication des Considérations sur les mœurs de Duclos, pour que Sénac eût à représenter, dans ses nouvelles Considérations des mœurs déjà fort différentes. U prit, en le modifiant légèrement, le titre de son devancier. Cependant ils'appUqua plutôt à suivre la manière de la Bruyère que celle de Duclos.

« Ce qui doit détourner de suivre la route tracée par la Bruyère, dit-il, c'est le désespoir d'approcher de son modèle ; mais en renonçant à l'admiration on peut prétendre à l'estime. Il vaut mieux faire des caractères, des maximes, écrire des pensées détachées qui rappellent la Bruyère en le faisant regretter, que d'ennuyer méthodiquement dans des chapitres de morale ^. »

Le livre des Considérations sur Vesprit et les mœurs présente des Caractères qui, s'ils n'égalent pas ceux de la Bruyère, effacent quelquefois ceux de Vauvenargues. La plupart des pensées détachées et des maximes sont fines, originales, bien exprimées.

Caractères, pensées détachées, maximes, offrent en un point, chez

1 L' Année litléraire, n° 21.

2 Mélanges, t. XX, p. 3-3.

8 Ibid., p. 131.

* Considér. sur l'esprit et les mœicrs, Préf., p. vu, 2' édit. s /èî7.,Préf., p. IX.

Sénac, une très frappante ressemblance : les femmes y sont également maltraitées. On comprend qu'elles « se soient élevées contre plusieurs articles de cet ouvrage ». Elles s'offensèrent particulièrement d'entendre dire que les femmes en général sont séduites par l'éclat; que la vanité en fuit succomber un plus grand nombre que le penchant et les sens.

a Dans la plupart des commerces décorés du nom d'amour, dit encore ailleurs Sénac, riionimfî est en général plus vrai que la femme, parce qu'il a toujours au moins des désirs. Souvent la femme cède sans sentiments et sans désirs.

« L'amour-propre domine en général dans les sentiments des femmes, et les sens dans l'attachement des hommes '. »

Pour notre observateur, ce sont les mobiles les plus inférieurs et les moins naturels qui entraînent la plupart des femmes :

« On pourrait ainsi, je crois, apprécier les femmes galantes. Sur un nombre de cent, il en est quatre-vingt-dix que l'éclat, le bon air, la mode, l'intérêt, l'oisiveté, le besoin d'occupation déterminent; il en est six qnc la sensibilité entraîne, et quatre qui sont dominées par des sens impérieux -. »

Cet homme, qui a passé toute sa vie au milieu de la société élégamment corrompue du dix-huitième siècle, tient pour fort suspecte la vertu du sexe. « Croyez tout, dit il, et ne croyez rien sur la vertu des femmes ^. » Conformément à la morale du conte de Marmontel^ Heureusement, il ajoute :

« Quelle est la femme qui peut se vanter de résister à l'émotion de ses sens et aux instances d'un homme qui lui plaît, réunies à l'occasion? La plus vertueuse est celle à qui, pour cesser de l'être, une de ces circonstances a manqué *. »

Flattez l'amour-propre des femmes, en leur persuadant que vous ôtes dominé par la passion qu'elles vous inspirent, et, suivant Sénac, il n'est rien qu'elles ne vous permettront, ou dont elles ne vous excuseront:

V. Ce qui choque le plus les femmes dans les témérités des hommes, dit-il, c'est l'idée que leurs entreprises sont déterminées par l'opinion de leur facilité. Mais si la passion peut en être l'excuse^ il n'est point de hardiesse qu'une femme ne pardonne en secret ^. »

Sans être trop prudes, plusieurs n'avaient-elles point quelque raison d'en vouloir à Sénac, de les avoir si peu flattées dans ces considérations et ces maximes un peu brutales avec leur caractère de généralité? Pour les portraits, passe encore. Chacune pouvait y reconnaître, non pas ses propres traits, mais ceux de sa voisine et de son

' Considér. sur l'esprit et l s mœurs, p. 209. =" Ibid., p. 206.

3 Ibid.. p. 218.

* Ibid., p. 210.

* Ibid., p. 213.

SÉNAG DE MEILHAN. 91

amie. Et ces portraits étaient si bien dessinés qu'ils attachaient forcément les regards : telle est cette peinture d'une coquette qui, de par sa volonté et ses artifices, s'est maintenue, sans beauté, pendant quinze ans, sur le pied de jolie femme courtisée par la fleur des pois de la jeunesse de Paris :

« Glycère est l'objet des empressements de la plus brillante jeunesse. Parlet-on d'une jolie femme? c'est elle qu'on met en avant. Un souper est -il annoncé.'* on prévient qu'elle en sera. Un jeune homme débute-t-il dans le monde avec de grands avantages? c'est vers Glycère qu'il dirige en secrut ses vœux. Est-il question d'un bal, d'une chasse brillante, d'un déjeuner, d'un thé? Glycère est invitée huit jours à l'avance. Que dis-je? ces différentes parties ne sont arrangées que pour elle. Quelle est cette femme que vous voyez à Vincennes, à cheval, entourée d'Anglais ou de Français courbés à l'anglaise sur leurs chevaux, et d'une multitude de jockeys? C'est Glycère. Quelle est celle que vous voyez aux Champs-Elysées dans une voiture si élégante, que l'élite do la jeunesse accompagne, dont cha -un s'empresse et s'honore d'être aperçu ? C'est encore Glycère. Quelle est cette femme que les artistes ont h l'envi multipliée, dont on voit au salon le portrait, le buste, le médaillon? C'est toujours Glycère. Des vers charmants sont adressés à une femme : c'est à Glycère que l'auteur rend hommage. Vous n'avez pas vu cette femme si célèbre, vous croyez que ses charmes surpassent ceux de toutes les femmes que vous connaissez. Vous la rencontrez enfin; elle n'est point belle, on peut lui contester d'être jolie. Sa taille élevée n'a rien de remarquable, elle a même des défauts ; son esprit est médiocre. Glycère a voulu être belle, jolie, citée, célébrée ; sa parure est élégante, recherchée, elle entretient les espérances, fait des agaceries, attise les désirs. Glycère s'est faite jolie femme, il y a quinze ans, sans beauté, comme on se constitue homme d'esprit sans esprit, avec un peu d'art et beaucoup de hardiesse i. »

Il n'y a pas moins d'intérêt et de vérité dans le portrait d'une voluptueuse que sa mollesse conduit d'une première faiblesse jusqu'aux plus honteux excès de la débauche :

« Mélite a dans sa jeunesse entendu parler d'amour ; la curiosité l'a portée de bonne heure à éprouver par elle-même le charme de ce seniiment, et son indolence l'a fait céder promptement aux premières avances qu'on lui a faites, etc. ~. »

Maints autres caractères sont tracés aussi vigoureusement, mais jamais en beau.

Toutes les femmes sont-elles donc, étaient-elles, même à la fin du di.xhuitième siècle, telles que M. de Meilhan les a peintes? Non, assurément. Celles que l'auteur des Considérations nous représente sont prises uniquement à la classe des courtisanes, ou à celle des grandes dames corrompues de la capitale. Les femmes de l'aristocratie gardaient encore des vertus, même à Paris, et dans les provinces elles étaient souvent exemplaires, et faisaient briller, dans l'intérieur de leurs familles, tous

' Considér. sur l'esprit et les mœurs, p. 21G. î Ibid., p. 221.

ces dons du cœur qui assurent la dignité de la femme et compensent les défauts qu'il est ridicule ou odieux de voir seuls *.

11 n'y a pas quelles femmes qui soient traitées à toute rigueur par Sénac de Meilhan. Plus indépendant, par sa position, que Duclos, il décharge ses coups à droite et à gauche; il n'épargne pas les plus haut placés, et ce sont même, quelquefois, ceux sur lesquels il frappe le plus fort. Bien qu'il proteste, dans sa préface, de n'avoir pas voulu faire de personnalités, plusieurs de ses portraits semblent représenter des personnages connus : tel est le portrait d'un homme qui se laisse mener à tous les caprices d'une femme intrigante :

« Quel est le principe de tant de variations contraires à son caractère? C'est qu'Aiiston dîne, soupe, suivant ce qui convient h l'amant de sa femme : il habite son quartier, transplante son établissement auprès de sa terre, change de société, d'amis, de goûts, quand sa femme change d'amant *. »

A la suite des Considérations sur V esprit et les mœurs, il faut lire les Pensées, opuscule étincelant d'esprit et rempli d'idées solides et d'aperçus qui portent loin.

« Dans les Pensées de M. de Meilhan, dit encore le prince de Ligne, il y a des traits de feu qui éclairent toujours, et des fusées qui vont plus haut qu'elles ne font de bruit; le tout est toujours terminé par une belle décoration. C'est qu'il est un homme d'État et un homme du monde 3. »

Par cela même qu'il fut homme du monde, tout ce qu'il a écrit présente des observations justes et délicates sur le cœur humain. A ce titre, nous indiquerons encore ici les 'Mémoires qu'il a publiés sous le nom de la princesse Palatine, Anne de Gonzague, en contrefaisant assez habilement le style du temps de la Fronde. On trouve beaucoup de jugement et quelquefois même de la profondeur dans les réflexions dont il les a semés. Plusieurs des portraits dont cet ouvrage est rempli, tels que ceux de M"'^ de Chevreuse, du grand Condé, de Turenne, de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, etc., ont été justement distingués et loués pour leur vérité historique.

On a encore de Sénac de Meilhan des Portraits et caractères des per-

1 Sénac, caustique sans être méchant, fut fort estimé et tendrement aimé de plusieurs grandes dames dont la vertu était irréprochable, comme la marquise de Créqui. Elle lui dit, dans la première de ses intéressantes Lettres :

« Vous avez trop peu de semblables, monsieur, pour n'être pas certain des regrets que donne votre absence. La seule manière de s'en consoler est d'espérer qu'elle finira bientôt; mais la vie se passe en attendant votre retour, et la perte est irréparable. »

Cette lettre est antérieure à la publication des Considérations. Mais cet ouvrage ne fera que redoubler l'estime et l'attachement de la marquise pour Sénac.

* Considér. sur l'esprit et les mœurs^ p. 220.

3 Mélanges, t. XX, p. 131.

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