‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 6 sur 196 · SENAC DE MEILHAN · texte numérisé non relu

SENAC DE MEILHAN

sonnages distingués de la fin du dix-huitième siècle, laissés manuscrits par l'auteur, et que M. de Lévis publia en 1813. M™« de Créqui, à laquelle son ami les avait communiqués, en trouvait avec raison le fond assez commun, mais en jugeait la manière fort agréable *.

Dans ses différents ouvrages Sénac fait preuve d'une rare sagacité, mais il ne s'élève pas jusqu'aux vues d'ensemble : c'est une briUante intelligence, ce n'est pas un homme de génie. Il possède la pénétration qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, plutôt que l'étendue qui en lie un grand nombre en corps de système. Chez lui, comme chez Chamfort et chez Rivarol, la raison est quelquefois immolée à l'esprit. Mais, en revanche, habituellement il a du nerf dans l'expression, de la couleur dans les images, du mouvement dans le style. Un de ses mérites les plus estimables, surtout pour l'époque où il écrivait, est de ne pas épuiser la matière, et de n'en prendre que la fleur.

Le PRINCE DE Ligne, qui faisait tant de cas de Sénac de Meilhan, mérite à quelques égards, comme l'auteur des Considérations sur l'esprit et les mœurs, d'être rangé parmi les moralistes les plus perspicaces du dix-huitième siècle. Les peintures de mœurs qu'il a jetées çà et là dans ses volumineux 'Mélanges se distinguent par une sorte de réalisme. Il aimait les couleurs franches, crues, énergiques, et voulait qu'elles fussent appliquées à la plus grande variété possible de sujets :

a La Bruyère, disait-il, a l'air d'avoir dessiné une cinquantaine de personnes ; mais c'est en crayon, et c'est à Paris.

« Ce sont des visages connus, et c'étaient des gens assis. Il faut se trouver dans des tempêtes, et dans toutes les occasions possibles, pour faire des portraits qui fournissent matière à réflexions.

« Ce seront alors des Van Dyck et des Rembrandt; si cela est bien fait, on trouvera des traits, des creux, des ombres, des rides, mais du beau et du nerveux; ou rien de tout cela -. »

On trouve de vigoureux coups de pinceau dans plusieurs des esquisses morales que présentent diverses parties des Mémoires du prince de Ligne, en particulier dans Mes écarts ou Ma tète en liberté et dans les For Irait s.

Nous ne dirons ici qu'un mot de Chaufort, qui, dans divers genres littéraires, et en particulier dans la partie de ses ouvrages recueillie sous le titre de Maximes et Pensées ^, révéla de rares aptitudes de mo-

1 Voir Lettres inéd. de 3/°"^ la marquise de Créqui à M. Sénac de Meilhan, lettre LXXXIV.

2 Mélanges, etc., Mes écarts ou Ma tête en liberté, t. XIII, p. 39.

3 Voici les divisions de cet écrit posthume de Chamfort :

Chap. I. Maximes générales; — Chap. ii. Suite des ynaxima générales; — Chap. III. De la société des grands, des riches, des ge?is du monde; — Chap. iv. Du goût pour la retraite, et de la dignité du caractère; — Chap. v. Peîisées

raliste. Selon lui, <( il y a deux classes de moralisles et de politiques: ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté odieux et ridicule, et c'est le plus grand nombre : Lucien, Montaigne, la Bruyère, la Rochefoucauld, Swift, Mandeville, llelvélius, etc. ; ceux qui ne l'ont vue que du bon côté et dans ses perfections ; tels sont Shaftesbury et quelques autres '. » Chamfort ne peut certes pas être rangé parmi ceux qui ont vu l'humanité en beau. Dans la société il n'aperçoit que des ridicules, des travers, des défauts, des vices.

« I! y a dans le monde, disait-il, bien peu de clioses sur lesquelles un honnête homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée *. »

Chamfort était beaucoup plus porté au pessimisme qu'à l'optimisme. « Tout homme, disait-il, qui, à quarante ans, n'est pas misanthrope, n'a jamais aimé les hommes. » Est-ce le seul amour des hommes qui rendit misanthrope cet esprit naturellement atrabilaire et irrité jusqu'à la fureur contre une société où son orgueil s'était vu blessé, où son ambition et toutes ses convoitises n'avaient pas trouvé leur entière satisfaction ?

Chamfort a moins de naturel encore que Duclos. Sa prétention beaucoup trop marquée à la force, à l'énergie, à l'esprit, à l'originalité, fatigue et rebute. Il est recherché, prétentieux, maniéré ; mais il a de la puissance. Pour quelques pensées subtiles et tirées, il en oflre quantité de justes, de vives, et môme de profondes.

Mably, qui, dans presque tous ses ouvrages, s'est occupé de la science des mœurs dans ses rapports avec le gouvernement et la politique, peut aussi être considéré comme un des principaux moralistes du dix-huitième siècle.

L'intérêt est le fond de sa morale.

Nous parlerons au long de cet écrivain, en traitant des historiens.

Les moralistes dont nous venons déparier, très inégaux entre eux, eurent du moins le mérite commun de croire à l'immutabilité des notions morales, et de ne pas professer des maximes positivement anlichrétiennes.

La présomplion philosophiste prétendit réformer la morale comme tout le reste ; et, à cette fin, elle voulut d'abord, comme nous l'avons déjà dit, la séparer de la reUgion et la séculariser. Un écrivain aujourd'hui complètement ignoré, mais qui fit un certain bruit au dixhuitième siècle pour avoir été le premier qui se fût proposé un plan de morale naturelle, indépendant de toute croyance religieuse et de

niorales; — Cliap. vi. Des femmes, de l'amour, du mariage et de la galanterie ; — Cliap. vu. Des savants et des gens de icttres ; — Ciiap. viii. De l'esclavage et de lu liberté de la France, avant et depuis la Hévolution.

' Maximes et Pensées, cli. i. Œuvres, t. ], p. 341, édit, Auguis.

* Ibid.. ch. •!.

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