M""» NECKER
« La conversation, a dit un des habitués du salon de M'"^ Necker, y était bonne, quoique un peu contrainte par la sévérité de M"' Necker, auprès de laquelle beaucoup de sujets ne pouvaient être touchés, et qui souffrait surtout de la liberté des opinions religieuses. Mais, en matière de littérature, on causait •agréablement, et elle en parlait elle-même fort bien i. »
Pour les connaissances, elle était très digne de tenir le dé de la conversation avec les philosophes et les gens de lettres dont elle était si excessivement engouée, comme le trouvait avec raison son grave et un peu maussade époux. « Hypatie Necker <>, ainsi la nommait Grimm^, fut l'une des femmes les plus instruites de son temps, mais non pas une des plumes les plus fines. Elle est loin d'avoir la belle et courante limpidité de style et l'imagination des Tencin, des du Deffant, des Lespinasse. Tous ses écrits sentent le talent de profession. Ses lettres, comme ses différe^its ouvrages, sont d'un style pur, mais étudié, et quelquefois emphatique à la manière de Thomas ; et les pensées sont souvent aussi recherchées que l'expression. On reconnaît partout une personne habituée à posera Elle a elie-mi' me avoué dans ses Souvenirs qu'elle se composait un rôle pour toutes les situations, pour le monde et pour le commerce intime de la vie*.
Un autre salon littéraire très distingué était celui de M"""^ Lebrun, fille du médiocre peintre Vigée, et sœur du remarquable poète du même nom. Cette célèbre peintre de portraits, douée d'autant d'esprit que de bonté, recevait à ses soirées les grands seigneurs, les grandes •dames, les hommes marquants dans les lettres, les arts et les sciences. Diderot, d'Alembert, Marmontel, la Harpe, se rencontraient dans le salon de la jeune artiste avec la comtesse de Ségur, le comte de Vaudreuil et le prince de Ligne.
Parmi les virtuoses du dix-huitième siècle, — c'est ainsi qu'on appelait alors les femmes qui se piquaient de bel esprit, — il faut encore citer M"^ Doublet de Persan, retirée, après être devenue veuve, dans le couvent de Saint-Thomas ; elle y réunit pendant soixante ans, et jusqu'à sa mort arrivée en 1771, à l'âge de quatre-^lngt-quatorze ans,
1 Morellet, Mém. sur le XVIII'' siècle, ch. vu.
2 Coiresp. litt., nov. 1770.
' « Je dois vous faire un aveu, dit-elle dans une lettre à une amie de Suisse; c'est que, depuis le jour de mon arrivée à Paris, je n'ai pas vécu un seul instant sur le fond d'idées que j'avais acquises; j'en excepte la partie des mœurs. Mais j'ai été obligée de refaire mon esprit tout à neuf pour les caractères, pour les circonstances, pour la conversation. »
* Le meilleur moyen de se faire une idée complète de l'esprit, du talent et du caractère de la femme du fameux ministre des finances, c'est de lire trois volumes intitulés : Mélanges tirés des manuscrits de Jl/"' Necker. Cet ouvrage posthume contient des lettres, des jugements littéraires, des anecdotes et des pensées détachées. Ses appréciations sur les écrivains, sur Voltaire, sur J.-J. Rousseau, sur Diderot, sur d'Alembert, sur Buflfon, sur Thomas, sont généralement solides et fines.
348 M""*^ DOUBLET, M"e DE CRÉQUI.
une société nombreuse composée de littérateurs, de savants et d'hommes du monde. Recueillant tout ce qu'elle entendait dire au dehors et chez elle, elle passait une grande partie de sa vie à former un journal dans le genre de celui de Dangeau, et oîi tout avait place, politique, arts, belles-lettres, détails de société. Ce fut l'origine des Mémoires secrets pour servir à l'histoire des lettres en France, publiés par Bachaumont.
A ce contact de beaux esprits plus ou moins incroyants, M"''^ Doublet avait contracté un peu de philosophisme, mais sans immoraUté ni impiété.
Terminons cet aperçu sur les femmes qui eurent une notable influence littéraire au dix-huitième siècle, en nommant M'"'^ de Crkqui (1714-1803). Celle-ci était et demeura toujours bonne catholique. Elle ne réunissait pas grand monde chez elle, mais elle suivait avec intérêt la marche des idées, hsail les principales pubhcations nouvelles et savait les apprécier et les juger- Elle se piquait de lire moralistement^. Dans les lettres d'elle qui nous restent, elle porte des jugements sévères mais justes sur les célébrités du jour. Ces lettres, qui renferment nombre de particularités curieuses, sont tout à fait dans la tradition de la meilleure langue du dix-septième siècle, et offrent un charmant échantillon de la belle conversation d'autrefois : car la marquise de Cré([ui, comme elle le disait à Sénac de Meilhan, ne compose pas, elle converse*.
' Lettres inédites à Sénac de Meilhan. î laid.
E<a critique et l'érudition littéraires. — I^es journaux littéraireg. — lies grammairiens et les philolog^ues.
lA CRITIQUE ET LÉRLDITION LITTÉRAIRES. — DU BOS, LE BATTEUX, d'oLIVET, CHARTACD, TRUBLET, d'aRGENS, clément de GENÈVE, GRIMM, RIVAROL, CHAMFORT, MARMONTEL, LA HARPE, CLÉMENT DE DIJON, JOSEPH CHÉMER, PALISSOT, MERCIER, LE PRÉSIDENT BOUHIER, VILLOISON, NICÉRON, GOLJET, LARCHER, BARTHÉLÉMY.
Les critiques judicieux, qui établissent avec solidité les vrais principes de l'art d'écrire ; qui rappellent avec âme à l'étude des éternels modèles du vrai, du beau, du grand dans tous les genres; qui, par des rapprochements heureux, éclairent les écrits célèbres des diverses époques ; qui font ressortir avec un goût fin et pénétrant les défauts comme les beautés des ouvrages ; qui remontent à la source de la corruption du style, en développent les causes, en marquent les progrès, en indiquent les remèdes ; qui, par leurs sévères et sages observations, redressentles auteurs et empêchent le public de s'égarer dans ses jugements, et de prendre pour arbitre un goût particulier et souvent faux et bizarre ; ces écrivains méritent incontestablement qu'on leur assigne un rang lionorable dans la hiérarchie littéraire.
De nombreux auteurs s'occupèrent, au dix-huitième siècle, de critique littéraire. Cependant le nom de critique était alors un mot disgracié.
« Jamais, remarquait Bernard Clément, la critique n'a été moins en estime que dans ce siècle où la littérature en a tant de besoin. Le peuple des auteurs médiocres, et il est nombreux, trouve son intérêt à la décrier. On les entend partout déclamer contre elle, assurer qu'elle est l'ennemie des talents; que c'est un monstre né du désir de nuire et de l'impuissance de créer. Ils ne cessent de répéter ce vers d'un Philinte :
« La critique est aisée, et l'art est difficile '. »
Notre époque a été plus équitable. En conservant à l'art sa légitime suprématie, elle a reconnu l'utilité, la sérieuse valeur de la critique
1 Nouv. Observ. ciif,, introduction.