L'ABBÉ DU BOS
dignement exercée. Toutefois il est juste de dire que la critique, au dix-neuvième siècle, s'est vu singulièrement agrandir et perfectionner. Au dix-huitième, elle était généralement lerre-à-lerre, pointilleuse, méticuleuse ; elle se mouvait dans un cercle d'idées des plus restreints. En outre, durant Tère philosophique, les critiques, comme les autres écrivains, étaient souvent infatués de préjugés qui faussaient leur jugement.
Aujourd'hui, presque tous les critiques du dix-huitième siècle nous paraissent étroits de vue. Plusieurs cependant eurent un mérite véritablement supérieur. Nous tâcherons de les faire suffisamment connaître. Nous donnerons aussi quelques détails sur certains critiques d'un mérite secondaire mais encore estimable. Tels sont quelques-uns de ces adversaires du philosophisme que Voltaire appelait les polissons de la littérature. Nous n'essayerons pas de ridicules réhabilitations, mais nous rendrons justice à tous.
Le premier de ces écrivains qui se présente à nous au dix-huitième siècle est l'abbé Du Bos, né en !670, et déjà connu avant la mort de Louis XIV par ses talents diplomatiques, qui le firent employer dans diverses négociations importantes, et par la publication de plusieurs ouvrages. Il donna, en 1719, des Réflexions critiques sur la poésie, la peinture, la musique, etc. Il s'y proposait: 1° d'expliquer en quoi consiste principalement la beauté d'un tableau et la beauté d'un poème, quel mérite l'un et l'autre peuvent tirer de l'observation des règles, et quels secours les productions de la poésie et de la peinture peuvent emprunter des autres arts; 2° de rechercher quelles sont les qualités naturelles ou acquises qui font les grands peintres comme les grands poètes, et les causes qui ont pu rendre quelques siècles si féconds et les autres si stériles en artistes célèbres.
Ce qui fait la beauté de cet ouvrage, a dit Voltaire, c'est qu'il n'y a que peu d'erreurs et beaucoup de réflexions vraies, nouvelles et profondes. Cependant tout n'y est pas irréprochable. L'auteur s'y jette dans beaucoup de détails étrangers à son objet, et n'observe pas assez de simplicité et de méthode dans ses développements. En outre, il y soutient plus d'une opinion singulière, telle est celle qu'il émet sur le prétendu partage de la voix et du geste entre deux acteurs, dans la déclamation chez les Romains. Il a beau défendre avec une extrême vivacité et avec un grand étalage d'érudition ce paradoxe, qui a été adopté par RolUn et par Des Fontaines, il n'en est pas moins insoutenable, et Du Bos le devait laisser à Isidore de Séville qui paraît en être l'inventeur.
Quelques idées paradoxales et erronées n'empêchèrent point les Réflexions sur la poésie, la peinture et la musique de paraître aux meilleurs juges le livre le plus utile qu'on eut jamais écrit sur ces matières, chez aucune des nations de 1 Europe ^ Les étrangers recherchaient ce
1 Voltaire.