‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 58 sur 196 · L'ABBÉ TRUBLET · texte numérisé non relu

L'ABBÉ TRUBLET

de ses appréciations ; quelques-unes cependant sont moins dignes d'un esprit aussi sensé. Sévère pour la Bruyère et pour Quinault, il traite un peu trop favorablement des écrivains tels que Chapelain et Cotin.

Dans ses écrits originaux et dans ses traductions, le style de d'Olivet, très clair, très correct, se distingue par l'emploi fréquent des gallicismes qu'il regardait comme le caractère essentiel et distinctif de la langue. Mais ce style si pur et si classique manque un peu d'originalité et de mouvement. D'Olivet avait dans l'esprit plus de bon sens et de netteté que de finesse et de légèreté.

D'autres écrivains, pour vouloir trop briller par l'esprit, étaient tombés dans des singularités et dans des écarts funestes. Nous voulons parler de l'école de Fontenelle et de la Motte.

Nous avons déjà fait connaître suffisamment plusieurs élèves de la Motte. Nous dirons ici un mot d'un autre adversaire des anciens, quia joui, à son époque, d'une certaine réputation, l'abbé Cartaud de la ViLLATE, né vers la fin du dix-septième siècle, mort en 1737. Cet écrivain, dont le trait le plus caractéristique fut l'amour de l'extraordinaire, après avoir mis encore plus de paradoxes que d'esprit dans ses Pensées critiques sur les mathématiques (1733), soutint aussi force idées singulières dans son Essai historique et critique sur le goût (1737).

Son style, qui a été vanté à l'excès par Helvétius et par le marquis de Langle ', a réellement quelquefois de l'éclat, delà force, de l'harmonie, de la chaleur, et YEssai historique renferme des morceaux de verve dignes d'un écrivain.

L'abbé Trublet (1697-1770), autre disciple de la Motte, a laissé des Essais de littérature et de morale, publiés d'abord en 1736, et plusieurs fois réimprimés, qui jouiraient d'une meilleure réputation si le grand satirique du siècle n'en avait tant raillé l'auteur.

Dans un de ses volumes d'Essais, l'abbé Trublet s'avisa de faire une dissertation pour découvrir les raisons de l'ennui et. des bâillements que causait la lecture de la Henriade. C'est un de ses bons morceaux ; mais Voltaire ne le pardonna pas à son ancien ami, qui d'ailleurs avait le tort d'être parent avec Maupertuis. Voilà pourquoi le nom et les ouvrages de l'archidiacre Trublet furent si souvent ridiculisés dans les pamphlets, dans les contes, dans les satires, dans les poésies légères, dans la correspondance du rancuneux philosophe. 11 écrivait dans Candide :

c Et les Mélanges de l'archidiacre Trublet, qu'en dites-vous ? » dit l'abbé.

« — Ah 1 dit madame de Parolignac, l'ennuyeux mortel! Comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement ! comme il s'approprie, sans esprit, l'esprit des autres! comme il gâte ce qu'il pille! comme il me dégoûte! Mais

1 Helvétius, De l'Esprit, Disc. IV, ch. iv. Delangle, Voyage en Espagne, p. 221 .

3o6 LE MARQUIS D'ARGENS.

il ne me dégoûtera plus; c'est assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre ^. »

Un autre chef-d'œuvre de Voltaire, le Pauvre Diable, renferme un portrait de Trublet aussi spirituel que méchant.

L'archidiacre littérateur adoucit l'illustre atrabilaire de Ferney, en lui envoyant son discours de réception à l'Académie. Voltaire écrivit à son nouveau collègue, à la date du 27 avril 1761 :

« C'est de cette retraite que je vous dis très sincèrement que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, que je vous pardonne cordialement de m'avoir pincé ; que je suis fâclié de vous avoir donné quelque» coups d'épingle ; que votre procédé me désarme pour jamais ; que bonhomie vaut mieux que raillerie. »

Il faut s'en tenir à cette dernière appréciation. Trublet n'était pa* seulement un homme

« Qui compilait, compilait, compilait, »

il avait un remarquable esprit d'analyse, de la sagacité, de la précision dans les idées, et on peut lire de lui, sans dégoût, plus de quelques pagea, quoique sa manière sente trop souvent la mauvaise école à laquelle il appartenait.

Trublet était un admirateur outré de la Motte*, lien a les défauts et môme il raffine sur les défauts de celui dont il a tant vanté le style soigné et travaillé. Presque toujours il pèche plus ou moins par le manque de naturel. Il vise aune précision trop étudiée, il donne constamment dans la subtilité ; mais enfin il a des idées et il se fait assez souvent lire avec plaisir.

Outre ses Essais, on peut parcourir utilement les réflexions sur l'éloquence en général, et sur celle de la chaire en particulier, dont il a fait suivre sqs Panégyriques des saints, publiés- en 1764.

Nous continuerons de faire connaître les principaux écrivains qui se sont distingués au dix-huitième siècle dans la critique littéraire, sans nous astreindre à un ordre méthodique à peu près impossible ici.

Le marquis d'Argens (1704-1771), qui passa une partie de sa vie en intrigues galantes, et l'autre à la cour d'un prince' et dans le com-

1 Candide, ch. xxn.

* Voir en particulier la longue lettre qui sert d'introduction à la dernière édition des œuvres de la Motte. Trublet s'évertue à fortifier tous les paradoxes du fameux adversaire des anciens. Lire aussi les Mémoires pour servir à l'histoire de MM. de la Motte et Fontenelle, 1761, in-12.

3 D'Argens passa environ vingt-cinq ans à Berlin. Il obtint l'entière confiance du roi de Prusse et une grande part dans son amitié. Frédéric le nomma directeur de la classe des belles-lettres dans l'Académie des sciences. La correspondance de ce souverain témoigne de sa haute estime pour d'Argens. C'est un de ceux à qui Frédéric a adressé le plus de lettres et de poésies.

merce du grand monde, a cependant beaucoup écrit, beaucoup lu, et a été l'un des hommes de son époque les plus initiés à la connaissance des écrivains anciens et en particulier des saints Pères. Laissant aux vieux pédants, selon son expression dédaigneuse, le soin d'écrire pour la jeunesse, son objet, dans tous ses ouvrages, était, nous dit-il, « d'inspirer du goût pour les belles-lettres et pour les sciences aux gens du inonde ^ » Puisqu'il s'adressait à un public d'élite, il aurait dû s'appliquer davantage à éviter le style lâche et diffus, et attacher plus de prix à la pureté de la langue et à l'exacte correction.

Dans ses Réflexions critiques sur les différentes écoles de peinture (1 750), il mit en parallèle les peintres français avec ceux de toutes les diverses écoles, compara entre eux Raphaël et Le Sueur ; Michel-Ange et Le Brun ; Léonard de Vinci et Jean Cousin ; Jules Romain et Fresninet; André del Sarto et Santerre ; Michel-Ange, des Batailles et le Bourguignon; Pierre de Crotone et Bon-Boulogne; Carle-Marate et Louis Boulogne ; le Guaspre et Claude Lorrain ; Titien et Blanchard ; Tintoret et Vanloo le père ; Paul Véronèse et La Fosse ; Palme le vieux et Rigaud ; Palme le jeune et LargiUère ; le Corrège et Mignard ; le Parmesan et Noël Coypel ; Annibal Carrache et Parmesan ; le Dominiquin et Jouvenet ; Michel-Ange de Caravage et le Valentin; Guide René et le Poussin; Lanfranc et Vouet; l'Albane et Antoine Coypel; Benedette et Desportes ; Rubens et le Moine ; Krayer et Puget; Rembrandt et de Troye le père; Teniers et Watteau.

En comparant ainsi les peintres des écoles italienne, française, allemande, etc., d'Argens donne une idée assez exacte des ouvrages et du genre de chaque artiste.

Il écrivit aussi des Réflexions sur le goût (1T43), mais elles n'offrent absolument rien d'original.

Les Mémoires secrets de la république des lettres renferment des faits utiles et de bonnes notions littéraires, mais rien de secret et de neuf ni sur les auteurs ni sur les livres; rien non plu? qui ait un vrai mérite de style, D'Argens passe en revue, d'une manière lourde, prolixe et pédantesque, les opinions des philosophes, depuis Socrate et Platon jusqu'à Descartes et Leibnitz, et cite fréquemment les poètes grecs ou latins, quand il y peut trouver quelque confirmation de ses principes irréligieux.

La critique littéraire occupe une très grande place dans une série d'autres ouvrages du marquis d'Argens, dont le titre est encore connu, quoiqu'ils soient fort peu lus depuis longtemps.

Voulant faire connaître, par un livre du genre de l'Espion turc et des Lettres persanes, les mœurs, les institutions, la civilisation, les vices, les ridicules des peuples anciens et modernes, il forma l'idée de faire voyager un Juif dans toute l'Europe et dans les principales parties de l'Afrique, un Chinois dans l'Asie et dans les pays septentrionaux, et

* Réflexions sur le goût, Lettre à M. Jadan.

de mettre deux cabalistes en relation avec des esprits terrestres, aériens, etc., de sorte que les grands hommes de l'antiquité fussent eux-mômes introduits sur la scène et se parlassent les uns avec les autres comme s'ils étaient vivants.

Ces trois ouvrages, selon l'explication de l'auteur, « n'en forment réellement qu'un seul qu'on peut et qu'on doit même réunir sous le nom général de Co7respo7idance philosophique, historique et critique^. » Ils offrent l'intérêt de présenter, d'une manière piquante, un tableau moral de toute la terre. Malheureusement l'auteur y parle de tous et de tout avec une assurance et une hardiesse qui marquent chez lui bien de la présomption et de la légèreté. En voulant heurter de front les abus qui lui paraissent ruiner la société, en prétendant combattre la superstition, le fanatisme, l'hypocrisie, la cagoterie, la mauvaise foi, il s'attaque souvent aux institutions les plus respectables et aux hommes les plus utiles.

D'Argens donna d'abord les Lettres juives ou Correspondance philosophique, historique et critique, entre un juif voyageur en différents États de l'Europe, et ses correspondants en différents endroits. Elles furent beaucoup lues à cause de la singularité du cadre, de la variété des matières, de la hardiesse des censures, particulièrement en ce qui touche la cour de Rome ; elles furent goûtées surtout pour l'habileté de l'auteur à contenter alternativement les savants, les petits-maîtres elles dames. Il s'occupe principalement des littérateurs. Les juifs levantins, qui ont parcouru tous les pays de l'Europe, sont versés à fond dans les belles-lettres françaises et aiment fort à s'étendre sur ce sujet.

Les Lettres cabalistiques ou Correspondance entre deux cabalistes, divers esprits élémentaires et le seigneur Astaroth, sont, pour le fond des idées, la reproduction des Lettres juives, auxquelles elles succédèrent; seulement elles offrent un merveilleux particulier. On y voit des salamandres qui habitent la région du feu, des sylphes qui volent dans les airs, des gnomes qui gardent les mines et les souterrains de la terre, des ondines qui nagent dans les eaux. Ces êtres féeriques racontent tour à tour les scènes variées et peignent les divers acteurs qu'ils ont vus sur la face du monde, dont ils peuvent parcourir en peu d'heures toutes les régions.

Dans les Lettres chinoises ou Correspondance philosophique, historique et critique entre un Chinois voyageur et son correspondant à la Chine, en Moscovie, en Perse et en Japon, l'auteur suppose des Chinois assez bien instruits dans les sciences européennes, anciens amis de missionnaires jésuites, et ayant cultivé la connaissance de plusieurs Anglais établis à Pékin, par le moyen desquels ils ont lu, pendant dix ans, les meilleurs livres européens. ië^'

Les Lettres chinoises renirenl un peu dans les Lettres juives. ^r^) . D'Argens, qui avait pris Bayle pour modèle, était un sceptique, ou

* Lettres cabalistiques, t. I, Préface générale, p. 2.

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