CLÉMENT DE GENÈVE
plutôt un esprit vacillant qui se laissait tour à tour séduire par les opinions les plus opposées. 11 avait, disait-il, des dogmes qui dépendaient des saisons. Il attaqua très audacieusement le catholicisme et le christianisme sous le nom de fanatisme; il ne manqua jamais une occasion de faire la guerre à ses ministres, et en particulier aux jésuites, qu'il appelait dédaigneusement « la secte ignacienne* ». Cependant son zèle philosophique n'avait jamais paru assez ardent à Voltaire, qui lui écrivait, en 1705 : « Ah! frère, si vous vouliez écraser l'erreur! Frère, vous êtes bien tiède ! » Dans les dernières années de sa vie, il se déclara tout à fait chrétien et mourut en catholique, hautement repentant des écrits qui lui avaient valu le triste honneur d'être appelé « un impie très utile à la bonne cause, malgré tout son bavardage*. »
Pierre Clément de Genève (1707-1767) donna le premier exemple d'une correspondance critique, en publiant, sous le titre de Cinq années littéraires (de 1748 à 1752), les lettres qu'Q avait adressées à mylord Waldegrave pour le tenir au courant des ouvrages nouveaux qui paraissaient à Paris.
Cette correspondance eut un grand succès d'estime. « Il y a peu d'ouvrages périodiques écrits avec autant de feu, avec autant d'esprit, de véhémence, que cette Année littéraire, » disait Bachaumont' en 1766, et il ne s'en faut guère que cet éloge ne soit tout à fait mérité. Le tort de Clément est d'affecter un peu trop le ton dégagé et galant, et aussi d'analyser et de commenter avec trop de complaisance la littérature libertine du temps. D'ailleurs, ses appréciations sont d'ordinaire ingénieuses, fines et solides. Ses jugements sont indépendants et désintéressés; il ne se laisse pas égarer par les petites passions. Les comédiens avaient refusé de jouer sa faible tragédie de Mérope, parce que Voltaire avait fait recevoir avant lui une pièce portant le même titre. Clément fit imprimer son œuvre, mais il loua franchement, dans ses lettres à mylord Waldegrave, celle de son glorieux rival. Il rendit aussi le plus sincère hommage au Siècle de Louis XIV. Il n'en fut pas moins outragé par Voltaire qui l'appelait Clément Maraud, pour le distinguer, disait-il, de Clément Marot. Grimm, qui commençait à s'occuper de correspondance littéraire, a également prodigué l'injure au fin et mordant critique, qu'il qualifie de coquin subalterne et de mauvais sujet ''. Suivant lui, c'était Buffon qui fournissait à Clément Maraud ce que ses feuilles renfermaient de plus spirituel. Elles ont donc un mérite fort distingué, puisqu'on a pu les attribuera l'auteur du Discours sur le style et de l'Histoire universelle ^.
1 Lettres juives, t. V, Préface, p. 18.
* Lettre de Voltaire au roi de Prusse^ 1" mars 1771. >Mém. secr., 12 août 1766, t. II, p. 66.
* Corresp. litt., nov. 1766.
* Il y a aussi de très bonnes choses dans les Pièces posthumes de Cauteur des Cinq années liltérai)-es (lim).
Grimm (1723-1807), le chroniqueur littéraire de la seconde moitié du dix-huilième siècle, s'est fait, malgré son origine allemande, un nom distingué dans la littérature française, parla finesse et quelquefois la fermeté de ses appréciations sur les ouvrages et sur les hommes, et surtout par la variété de ses connaissances. Littérateur érudit, il était aussi très savant en musique, et bon juge en peinture. Diderot l'appelait son maître. « Si j'ai, lui disait-il dans une de ses lettres, quelques notions réfléchies de la peinture et de la sculpture, c'est à vous que je les dois. »
La Correspondance littéraire, phi'osophique et critique, à laquelle il doit sa réputation, fut adressée, depuis 1753, à divers princes et princesses de l'Allemagne, de la Suède, de la Pologne et de la Russie.
Les années 1753, 1754, 171)5, paraissent avoir été écrites par Raynal. Les années suivantes sont certainement, pour la plus grande partie, de la rédaction de Grimm. Seulement il priait quelquefois Diderot de l'aider, particulièrement pour les expositions de peinture. En outre, il chargeait des amis, Diderot, Raynal, M"'' d'Épinay, quelques-uns ajoutent Siiard, de le remplacer, quand ses affaires personnelles ou des négociations dont il était chargé le forçaient momentanément de s'absenter de Paris.
Ces fastes littéraires, ainsi que Grimm a pu appeler sa Correspondance, offrent, à quelques interruptions près, un tableau de l'état de la lillérature de 1753 à 1790, c'est-à-dire plus complet de douze ans que les Mémoires secrets de Bachaumont, de vingt-deux ans que la Correspondance littéraire de la Harpe, de vingt-sept ans que la Correspondance secrète de Métra. Et la correspondance de Grimm n'est pas uniquement littéraire ; elle embrasse aussi les arts, les mœurs, les lois, l'écononiie politique, la philosophie, la religion.
Pour les lecteurs légers son meilleur attrait est dans les anecdotes satiriques ou plaisantes, dans les traits épigrammatiques et les chansons malignes ou gaies dont elle est semée. Les esprits sérieux y recherchent de préférence tant d'aperçus fins, judicieux, spirituels sur la littérature, sur la musique, sur les arts, sur les auteurs, les acteurs et les personnages célèbres de la cour et de la ville, enfin tant de biographies littéraires et artistiques', qui en font un répertoire toujours précieux à consulter, malgré les vues fausses et les erreurs de faits 2 dont sont remplies ces feuilles écrites à la hâte.
Grimm était obligé de s'accommoder un peu à l'instruction, au caractère, aux intérêts, aux préjugés politiques ou rehgieux des divers princes auxquels s'adressait sa Correspondance . Cependant il gardait
1 Voir en particulier l'article sur l'acteur anglais Garrick, a ce grand et illustre acteur, ce Roscius des Anglais ou plutôt des modernes, » comme dit Grimm. {Corresp. litt., juill. 1765.)
* Les principales ont été relevées par Barbier, dans son Supplément à la Correspondance, p. 301-406.
assez la liberté de son esprit et l'indépendance de ses opinions. Mais ce n'était pas un homme à principes bien fermes, à convictions bien arrêtées. On le voit souvent capricieux, quinteux. plein de contradictions.
Plusieurs de ses jugemienls sont sujets à révision, et la plupart de ceux-là ont été révisés.
Il nous présente d'Alembert comme un grand écrivain. A l'entendre, « on ne connaît que M. de Voltaire qui écrive avec autant de netteté, de grâce et de précision. » 11 voit des chefs-d'œuvre dans les Éloges des académiciens, et, selon lui, on y trouvera môme, sous la forme la plus intéressante, « la meilleure poétique que l'on ait peutêtre faite dans tous les genres de littérature connus*. »
Mais ce n'est là qu'une exagération d'enthousiasme. Ailleurs, il y a des appréciations d'une légèreté déshonorante. A propos des Réflexions sur les nouveaux sermons de M. Bossutt, par l'abbé Maury, à qui il reproche un enthousiasme peu sincère, il ne craint pas de dire :
« Bossuet est sans doute un homme à citer parmi les écrivains qui ont illustré le règne de Louis XIV; mais sa gloire périra et ne pourra résister aux efforts des siècles. Car nmen, amen, dico vobis, ce n'est ni par la controverse, ni par un tableau rapidement tracé d'un peuple barbare et malpropre, tel que les Juifs, ni par des sermons, ni par des oraisons funèbres que vous vaincrez le temps et que vous vous assurerez l'admiration constante de la postérité : car si Gicéron ne nous avait laissé que de tels monuments de son génie, qui diable se soucierait aujourd'hui de le lire *? »
Grimm, tout le premier, ne mériterait pas d'être lu, s'il avait souvent exprimé de pareils jugements. Habituellement, et quand il n'écoute que son goût naturel, ses opinions littéraires sont saines et élevées. Ses préférences sont acquises aux écrivains d'un génie mâle etUbre. Il déteste « notre petit goût léger, peigné, frisé' . " Il signale une triste décadence dans la littérature française parce qu'il voit abandonner l'étude des anciens. Une part du mal lui paraît devoir être imputée à Voltaire souvent et si volontiers prêt à déprécier tous les auteurs de l'antiquité, et il désirerait que d'Alembert ne parlât jamais arts et httérature, lui qui sentait si peu le mérite de l'harmonie, et qui osait lancer cette affirmation en pleine Académie : Tout morceau de poésie, s'il ne soutient pas l'épreuve de la traduction, n'a qu'une beauté factice.
Il s'indigne contre les esprits empesés et étroits qui « ne voient jamais rien au delà des choses trouvées », et qui, en se mêlant de « dicter des lois aux enfants de l'imagination, » n'ont abouti qu'à rétrécir les limites de l'art*. Tout élément dont l'admission ajoute aux beautés des ouvrages de l'esprit lui sourit. C'est ainsi qu'il verrait avec
' Corresp. litt., août 1776. — ^Ibid., oct, 1772.— »/iiV/., fév. iTlG.— ''ItùL, sept. 1763.
plaisir une réforme théâtrale. « Je n'approuve pas le désordre des pièces anglaises, dit-il, mais si l'on pouvait combiner leur vérité avec la régularité française, on aurait enfin une comédie *. » La tragédie telle que la faisait le dix-huitième siècle lui paraissait si peu réaliser l'idéal de l'art qu'au sortir d'une lecture de Mélanie, il écrivait :
n La vraie tragédie, celle qui n'existe point en France, celle qui est encore à créer, ne pourra être écrite qu'en prose, et ne s'accommodera jamais du langage pompeux, arrondi et phrasier des vers alexandrins ^. »
Quelquefois il s'élève jusqu'à l'éloquence ; ainsi dans un article du mois de juin 1778, sur la mort de Voltaire : « Il est tombé dans l'abîme funeste, etc. »
Pour avoir une idée du style de Grimm quand il s'anime, il faut encore lire, parmi les lettres du mois d'octobre 1766, quelques pages au sujet de la brouillerie de Jean-Jacques avec Hume :
« Il y a environ trois mois qu'on reçut à Paris les premières nouvelles de la brouillerie de Jean-Jacques Rousseau avec M. Hume. Excellente pâture pour les oisifs, etc. »
L'article finit ainsi :
« Jean-Jacques est venu deux cents ans trop tard ; son vrai lot était celui de réformateur, et il aurait eu l'âme aussi douce que Jehan Chauvin Picard. Au seizième siècle, il aurait fondé les pères Rousses ou Roussaviens, ou Jean- Jacquistes ; mais dans le nôtre, on ne iait point de prosélytes, et toute la prose brûlante n'engage pas l'oisif qui lit à quitter le livre pour se mettre à la suite du prosateur. »
Toutes les fois que Grimm a l'occasion de parler du philosophe genevois, son style s'élève comme sa pensée. Nous signalerons particulièrement le passage suivant, où brille le ferme bon sens du baron aile mand :
« On peut chercher la source de tous les égarements de M. Rousseau dans le caractère de cet homme idéal et chimérique qu'il s'est créé, et qu'il a substitué partout à l'homme de la nature, tel qu'il existe depuis cinq ou six mille ans que nous avons quelques notions du génie humain. Faut-il s'étonner que, n'ayant jamais eu qu'un modèle fictif dans la tête, il ait toujours manqué de naturel et de vérité dans ce qu'il a écrit sur la nature de l'homme, sur ses rapports moraux, sur ses droits et sur ses devoirs? S'il est permis d'avilir un titre auquel on ne peut aspirer, M. Rousseau a raison de calomnier celui de philosophe; il sera toujours regardé comme un écrivain éloquent, jamais comme un philosophe profond.
« Le citoyen de Genève n'est pas le premier qui se soit donné la torture pour établir cet état chimérique que les écrivains du droit naturel et politique ont appelé état de nature ; ils ont tous épuisé leur imagination pour en
> Corresp. litt., sept. 1765. — 2 Ibid., fév. 1770.
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décrire les avantages. L'histoire d8 nos premiers parents, dans le jardin d'Éden, n'est pas plus puérile que celle que de grands philosophes modernes ont forgée de ce prétendu état de nature. Si nous savions, de science certaine, que le genre humain a vécu pendant des siècles dans cet état qui n'a jamais existé, qu'en pourrait-on conclure? que l'état de société, qui a succédé à cet état primitif, est contraire à la nature humaine? J'aimerais autant qu'on me dît que les poissons avaient été créés originairement pour vivre dans l'air, sur les arbres, et qu'ils se sont dégradés et perdus depuis qu'ils se sont plongés dans les eaux. Je suis bien fâché que le docteur Swift soit mort sans faire l'histoire des poissons dans ce goût-là; il nous aurait prouvé comme quoi toutes les misères, tous les maux de l'espèce piscine, tirent leur origine de son goût dépravé pour l'eau, et de ce qu'elle a perdu l'heureuse habitude de vivTB dans les airs, etc.
« Ridiculum acri.... etc. *. »
Tout cela est juste et bien dit, et on n'y sent pas la méchanceté et la haine comme dans le portrait que J.-J. Rousseau a tracé au neuvième livre des Confessions.
On voit que les chimères n'allaient pas à l'esprit sensé de Grimm, et plus il avançait dans la vie, plus il jugeait les choses et les hommes avec profondeur. Pour s'en convaincre, il suffirait de lire son article du mois d'avril 1789, intitulé : Quelques aperçus sur les causes de la Révolution actuelle.
Grimm, au début, était un ardent partisan de la philosophie, un admirateur enthousiaste des philosophes les plus audacieux. Il défendait avec chaleur l'Encyclopédie et les encyclopédistes, harcelait leurs adversaires de plaisanteries, d'épigrammes, et les accablait d'invectives. Diderot était son maître, son héros. En 17oo, il voyait dans l'impétueux encyclopédiste « un de ces esprits sublimes qui devinent et préviennent les siècles et la postérité, qui percent dans les profondeurs les plus ignorées delà vérité. » C'était Bacon redivivus. « Jamais» ajoutait-il, deux génies ne se sont ressemblés comme celui de Bacon et de M. Diderot : la même profondeur, la même étendue, la même abondance d'idées et de Mies, la même lumière et la même sublimité d'imagination, etc. »
Non seulement il était sceptique*, mais il penchait très fort au matériaUsme et à l'athéisme. Encore en 1770, défendant le Système de la nature de d'Holbach, il argumente contre « le patriarche qui regarde l'idée d'un Être suprême comme un frein utile et nécessaire aux hommes et surtout aux princes », et lui demande de quelle couleur est son Dieu *.
Plus tard, il se laissera moins séduire par ce qui se dit et se fait autour de lui. Avec les années, ses jugements sur les questions religieuses, ' philosophiques et politiques se tempèrent; connaissant mieux les
1 Voir Corresp. litt., juillet 1762. — 2 Ibid., sept. 1765. — ^ Ibid., sept.
mo.
hommes, il les estime moins, il attend moins d'eux, et il en vient, lui un des adeptes de la société de d'Holbach, jusqu'à reconnaître une partie du mal causé par la philosophie incrédule.
« Je conviendrai, écrivait-il en août 1774, que la philosophie a servi infiniment à perfectionner la morale et à nous délivrer d'une multitude de préjugés aussi barbares que puérils ; mais ne faudra-t-il pas avouer, d'un autre côté, qu'elle a pu nuire aux mœurs en nous rapprochant trop de nous-mêmes, en nous accoutumant à généraliser mal à propos nos idées et nos sentiments, à énerver toutes nos affections particulières, et à aimer ainsi l'humanité en gros pour ne plus avoir la peine d'aimer personne en détail? »
Grimm se montra toute sa vie un admirateur du Patriarche des Délices, du grand Apôtre des Délices. Cependant il n'est point son flatteur, et, à l'occasion, il ne lui épargne pas les sévérités. 11 lui reproche l'excès de sa vanité, l'amertume injuste de ses dépits, les injurieuses boutades de son irascible vieillesse contre ce pauvre dix-huitième siècle « qui en vaudra peut-être bien un autre avec le temps, » observe Grimm'. S'il voit le seigneur patriarche céder à de mesquines passions, obéir aux inspirations de l'égoïsme, il ne dissimule pas son indignation. C'est ainsi qu'à propos de la conduite tenue par Voltaire dans l'affaire du comte de Morangiès, il dira :
« Il bravait l'ancien parlement, en s'exposant plus d'une fois avec courage à son ressentiment; non seulement il ménage le nouveau, mais il porte la bassesse jusqu'à s'en faire le panégyriste, dans la crainte d'en ôtre persécuté sur le bord de sa tombe. Ah! seigneur Patriarche, il était plus pardonnable à Horace de louer son bienfaiteur Octave, malgré ses crimes, qu'à vous de ju'îtifier, sans aucun motif honnête, un arrêt abominable. Que ne vous taisez-vous, quand vous ne pouvez ou ne voulez pas sacrifier à la vérité? Personne ne vous demandait votre avis sur le procès scandaleux d'un mauvais sujet avec une fille honnête et abusée; pourquoi donc accorder à Linguet l'avantage d'avoir été plus éloquent que vous en faveur de l'innocence *.'»
Byron, de sa nature si peu flatteur, a dit dans son Journal, eu parlant de Grimm, qu'il se plaisait souvent à lire :
« Grimm est un excellent critique et un bon historien littéraire. Sa Correspondance forme les annales de la littérature de cette époque en France, avec un aperçu de la politique et surtout du train de vie de ce temps. Il est aussi estimable et beaucoup plus amusant que Muratori et Tiraboschi. Somme toute, c'est un grand homme dans son genre. »
Ce mot de grarid homme est excessif; en y substituant celui d'esprit très distingué on aura la véritable note sur un critique que pendant longtemps on n'estima pas à sa valeur*. Sans avoir été vraiment un
1 Corresp. litt., déc. 1770. — 2 làid., cet. 1772.
^ Outre la Correspondance littéraire, on a de Grimm divers opuscules qui méritent de n'être pas oubliés : deux Lettres à l'auteur du Mercure sur la