CHAMFORT, MABLY, TOUSSAINT, HELVÉTIUS
tout culte extérieur, François-Vincent Toussaint, disait en 1748, dans son livre des Mœurs, que le parlement condamna à être brûlé par la main du bourreau :
a Ce sont les mœurs qui sont l'objet de ce livre ; la religion n'y entre qu'en tant qu'elle concourt à donner des mœurs; or, comme la religion naturelle suffit pour cet effet, je ne vais pas plus avant. Je veux qu'un mahouiétan puisse me lire aussi bien qu'un chrétien : j'écris pour les quatre parties du monde. »
Le pas une fois franchi, on vit bientôt s'élever toute une école de hardis spéculateurs qui attaquèrent, les uns avec fougue, les autres avec une pernicieuse subtilité, la morale chrétienne, et même la morale des plus sages entre les philosophes anciens ou modernes, et n'y voulurent voir que l'ouvrage du caprice des hommes et un odieux composé de notions arbitraires. Suivant eux, les intérêts de l'homme sont bornés à cette vie; les vertus et les vices sont des résultats des conventions humaines; la morale, dont la vraie base est l'intérêt personnel, n'a aucun trait aux lois divines ; enfin personne n'est coupable parce que personne n'est libre.
L'un des plus dangereux parmi ces sophistes est le trop célèbre HelvÉTius (1715-1771), fils du médecin distingué de ce nom.
Placé chez les Jésuites, le principal fruit de ses études fut de puiser dansQuinte-Curceet dans Homère un goût pour l'art militaire qui lui fit pendant longtemps prendre tout le reste en aversion. En rhétorique le P. Porée, frappé de ses talents naturels, lui donna des soins qui ranimèrent chez lui l'amour des lettres. 11 devint l'un des admirateurs les plus enthousiastes des classiques grecs et latins : malheureusement leurs beautés devaient l'aveugler sur des mérites d'un ordre bien supérieur.
Captivé d'abord par les philosophes de l'antiquité, il s'éprit ensuite du fameux Anglais Locke, dont il étudia le livre de V Entendement humain, étant encore au collège. Exagérer les idées de certains anciens et celles du philosophe de la Grande-Bretagne, les amalgamer tant bien que mal avec les principes de Hobbes et de Spinosa, voilà ce qui constituera plus tard toute l'originalité d'Helvétius.
A vingt-trois ans, la reine Marie Leckzinska, qui aimait ses parents, lui obtint une place de fermier général. Nanti, par cette charge, de cent mille francs de rentes, il s'abandonna sans réserve à son goût pour les plaisirs. Disons à sa louange que s'il fut prodigue pour les lemmes, il se montra généreux pour les malheureux et pour les littérateurs sans fortune: Marivaux, Saurin, beaucoup d'autres, furent comblés de ses largesses.
L'amour de la réputation jeta le voluptueux Helvétius dans la carrière des lettres. Après avoir, sans succès, essayé de la géométrie à la suite de Maupcrtuis, de la poésie didactique et philosophique à la suite
96 LES MORALISTES DU DlX-HUlTIÉME SIÈCLE.
de Voltaire ', il ambitionna d'occuper une place ;\ part comme métaphysicien el comme moraliste, et composa le livre de l'Esprit : il avait quitté la place de fermier général et renoncé aux folles délices du célibat, afin de pouvoir cultiver plus librement la littérature et la philosophie. L'ouvrage qui devait faire tant de bruit, et auquel il avait travaillé pendant plusieurs années dans sa retraite de Voré, parut enfin en 1738.
L'analyse de l'esprit humain forme l'introduction, mais n'est pas le sujet du livre. Le véritable objet que s'y propose Helvétius est de déterminer quel est le mobile des actions et des jugements de l'homme, c'est-à-dire, de rechercher quel est le principe de la morale. Ce principe, il le voit uniquement dans l'intérêt personnel et dans le plaisir.
Le moment était parfaitement choisi pour prêcher une pareille doctrine. Aussi fut-elle accueillie avec enthousiasme par une société toute sensuelle.
x Je me rappelle mon étonnement, disait la Harpe en parlant de son entrée dans le monde, de ce gros in-q-iarto broché en bleu, que je crois voir encore au milieu de la poudre des toilettes, sous la main de jeunes femmes qui en étaient d'autant plus enchantées qu'il n'y avait peut-ôtre pas un seul mot dans tout ce fatras métaphysique qu'elles fussent à portée d'entendre, excepté celui de sensibilitéph'jsique, qui faisait passer tout le reste. On ne parlait pas d'autre chose *. »
Les deux puissances crurent devoir agir avec vigueur pour arrêter la contagion de ce livre si pernicieux qui avait paru avec une approbation de censeur et un privilège du roi dont les philosophes s'égayaient fort^. Le parlement de Paris le proscrivit, et l'archevêque Christophe de Beaumont, alors exilé dans le Périgord, publia contre lui un mandement, daté du château de Laroque, le 22 novembre 1758. Des prédicateurs célèbres d'alors, comme le jésuite Neuville, tonnèrent contre les doctrines nouvelles, à Paris et à la cour.
Helvétius, que toutes les autorités civiles et ecclésiastiques avaient hautement censuré, se laissa déterminer par les sollicitalions de ses amis et par les larmes de sa mère à faire une rétractation dont le ministère voulait bien se contenter pour arrêter les poursuites. Elle finissait ainsi :
« Je n'ai voulu attaquer aucune des vérités du christianisme, que je professe sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et
1 En écrivant le Poème sw le bonheur. Cette composition sans ficiion, sans chaleur, sans enthousiasme, sans style, ne fut publiée qu'après la mort de l'auteur et en pays étranger (Londres, 1772), parce que le poème renfermait des hardiesses trop fortes pour être tolérées : les doctrines sensualistes et rationalistes de Locke et d'Épicure y sont soutenues d'un bout à l'autre.
2 Lycée, 3* part., 1. IV, sect. ii.
3 « Convenez pourtant, écrivait le président de Brosses à Voltaire, que ce qu'ily a déplus singulier dans son livre, c'est le privilège du roi. A bon compte, je suis bien aise que celui-ci ait passé. Bien d'autres, qui n'ont pas la tête si grosse, passeront après lui. » ( Volt, et le Prés, de Brosses, le Prés, à Volt., sept. 1758.)
HELVETIUS. 97
auquel je fais gloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions et toutes les facultés de mon être, certain que tout ce qui n'est pas conforme à son esprit ne peut l'être à la vérité. Voilà mes véritables sentiments: j'ai vécu, je vivrai et je mourrai avec eux. »
L'Église et la magistrature n'avaient que trop de motifs d'exiger le desaveu des doctrines du livre De l'esprit, qui étaient telles en substance : 1° Toutes nos facultés se réduisent à la sensibilité physique : se ressouvenir, comparer et juger ne sont proprement que soitir ; nous ne différons des animaux que par ime certaine organisation extérieure ; 2° notre intérêt, fo7idé sur l'amour du plaisir et sur la crainte de la douleur, est l'unique mobile de nos jugements, de nos actions, de nos affections ; nous n'avons pas la liberté de choisir entre le bien et le mal ; il n'existe point de probité absolue ; les notions du juste et de l'injuste changent selon les pays cl les coutumes; 3° l'inégalité des esprits ne dépend pas d'une organisation plus ou moins parfaite ; elle ne doit être attribuée qu'A Vcducation que les hommes ont reçue, ainsi quaiix circonstances dans lesquelles ils se soiit trouvés ; de sorte que tout homme est en droit de penser que s'il eût été plus favorisé de la fortune, s'il fut né dans un certain siècle, dans un certain pays, v eût été lui-même semblable aux grands hommes dont il est forcé d'admirer le génie * ; 4° le disciple de Hobbes, de Spinosa et de Locke essaye de fixer, conformément aux doctrines de ses maîtres, les idées que l'on attache aux différents noms donnés à l'esprit, tels que le génie, l'imagination, le talent, le goîd, le bon sens, le bel esprit, etc.
Helvétius, en ne mettant d'autre différence entre les animaux et l'homme que la conformation physique, établit en principe que l'homme n'a qu'à vivre comme les animaux. En déclarant que l'homme n'étant, par sa nature, scns'Me qu'aux plaisirs des sc7is, ces plaisirs, par conséquent, sont l'unique objet de ses désirs -, il anéantit tout à la fois la spiritualité de l'âme et son immortalité.
Comme le remarquait justement Christophe de Beaumont, les principes de son livre, qui sont les mêmes que ceux de Hobbes, tendent à détruire tous les fondements de la justice et de la probité, à effacer toutes les notions qu'on a eues jusqu'ici delà vertu et des devoirs qu'elle impose. Selon ce dangereux sophiste, la sensibilité physique et l'intérêt personnel ont été les auteurs de toute justice'^; l'intérêt est l'unique jug". de la probité et du mérite des hommes'*; si l'on perd l'intérêt de vue, on n'amdle idée nette de la probité^ ; l'univers moral est soumis à la loi de l'intérêt, comme l'univers physique l'est aux lois du mouvement^;
1 De l'esprit, dise, m, ch. xxx, note K.
2 Ibid., p. 32G.
* Pp. 48 et 55.
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PnOSATECRS DU WHl' SIECLE.
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avant la formation des sociétés, il ny avait aucune loi... Jiipar conséquent aucune justice^ ; la vertu est le désir du bonheur général-; la justice consiste dans Vohseivation exacte des conventions que l'intérêt commun a fait faire, etc. ^.
C'est ainsi que ce philosophe, iiarlant à l'univers, rempUt sa promesse de « donnera la vertu des fondements sur lesquels toutes les nations puissent également bâtir*».
En vain prclendait-il chercher une législation qui intéressât l'amourpropre de chaque citoyen et le liât au bien public. Tout ce qui repose sur l'unique base de lintérêt sera toujours fragile. L'éternel fondement des institutions propres à sauvegarder l'humanité, c'est le sentiment du devoir, c'est l'esprit de sacrifice. Ainsi ont parlé dans tous les temps les moralistes chrétiens, et eux seuls ont bien connu le cœur de l'homme.
L'ouvrage d'IIelvétius fut poursuivi non seulement comme contraire à la morale et à la saine politique, mais comme destructeur de la rehgion, qu'il attaque partout, ouvertement ou sourdement, et dont il proclame la complote inutilité pour les mœurs, privées et publiques : Helvélius prétendait à la gloire de la seconde invention du fameux paradoxe de Raylc, que dans un peuple d'athées il y aurait des vertus comme parmi les chrétiens.
« L'auteur du livre qui arme aujourd'hui noire zèle, disait l'archevêque de Paris dans son mandement, est un partisan déclaré de la pldlosophie du siècle. Il se plaint souvent^ et avec toute la vivacité d'un intérêt personnel, de ce qu'il appelle des déclamations contre les phi'osophes. Il accuse les dévots de haïr la philosophie, et à ce titre il les taxe de bigoterie et de fanatisme *. » « Combien de fois n'y parle-t-on pas des religions en général, et par conséquent de celle (lui est l'unique vraie, comme de pures opinionsl Quelle attention n'y apporte-t-on pas ù exalter la sagesse prétendue de ceux qui passent pour athées ou pour matérialistes 1 Quel soin n'y prend-on pas de faire entendre au lecteur que V espoir ou la crainte des peines ou des plainrs temporels sont aussi jyropres à former des hommes vertueux, que les pei7ies et les plaisirs éternels ^ ! »
Enfin, le pieux prélat frappe de sa censure divers textes où l'auteur se déclare pour la tolérance universelle, où il invective sans distinction et sans réserve contre tous les intolérants, où il manifeste un fonds d"animosité contre les ministres de l'Église, où il s'égaye en rapportant de petits faits très insultants pour la reUgion ^.
1 De l'esprit, p. 279.
i De r esprit, dise, ii, ch. xxiv.
5 Mandement de Mgr l'archevêque de Paris, portant condamnation d'un livre cyant pour titre : De l'espkit, p. C.
6 Jùid., p. 8.
" lùil., p. 9.
HELVETIUS. 99
Les défenseurs du christianisme n'étaient pas les seuls à sentir tout ce que renfermait d'erroné, d'absurde, ou de pitoyablement faible ce pompeux livre de VE^i)rit. Voltaire aimait Helvétius, bien qu'il lui gardât rancune de l'avoir quelque part mis sur la même ligne que Crébillon ; cependant il ne voyait dans son livre qu'un amas d'erreurs ou des vérités triviales débitées avec emphase ^ ; et s'il flattait l'auteur en lui écrivant à lui-même, il s'exprimait très sévèrement sur son ouvrage, quand il en parlait à d'autres.
« Le fatras de YEsprit d'Helvéïius, disait-il au président de Brosses, ne mérite pas le bruit qu'il a fait. Si l'auteur devait se rétracter, c'était pour avoir fait un livre pliilosopliique sans méthode, farci de contes bleus -. »
Le président, qui n'en était pas plus content, disait de son côté, en répondant à Voltaire :
a Avec beaucoup d'esprit, de nerf et d'audace, c'est une étrange cipollatu que ce livre de notre Helvétius. Je crois quelquefois rencontrer Montaigne ou Montesquieu; puis il se trouve subitement que je n'ai lu que Y Apologie, pour Hérodote. S'il manque de méthode, ce n'est pas faute de se donner de la peine pour en avoir et pour en montrer. Mais après avoir fait un plan tel quel, il a voulu y jeter toutes sortes de choses anomales, et se servir des faits les plus bizarres et les plus suspects pour en tirer des conclusions générales 3. »
Voltaire avait chargé son exemplaire de r£>pr(Y d'une foule de critiques méprisantes.
Tous ceux qui liront avec intelligence les discours de Y Esprit le reconnaîtront, il ny avait dans Helvétius ni un métaphysicien, ni un logicien, ni un moraliste. Lui-même il se sentait incapable de donner à son livre l'intérêt des hautes pensées et des déductions fortes : c'est pourquoi, au lieu de s'appliquer à lier des principes, il s'amuse à conter des anecdotes, à présenter des scènes de roman, comme le féerique tableau des voluptés mystérieuses que les imans préparent, dans des bosquets enchantés, aux rois d'Abyssinie *.
Les paradoxes exposés dans le traité de YEsYjrit sont développés et soutenus dans un autre ouvrage, De rhomme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, qu'Helvélius, pour échapper aux poursuites, ne laissa pas publier de son vivant, et qui fut imprimé en Hollande, en 1772, par les soins du prince Galitzin.
Dans ce livre indigeste, qui forme deux volumes in-octavo, partagés en dix sections, l'auteur s'attache principalement à montrer que les hommes ont presque tous la même aptitude aux mêmes choses, et que la différence de l'éducation fait toute celle qui règne entre les facultés
1 Did. philos., art. Homme.
2 Volt, et le Prés, de Brosses, Volt, au Prés,, 23 sept. 1758.
3 Ibid., le Prés, à Volt. ^ "^T^^t^
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de leur ûmc, et même entre leurs passions. Partant de cette théorie, qu'il reproduit sans cesse, il propose tout un système d'éducation publique qui prête à autant d'objections que celui de J.-J. Rousseau, contre lequel Helvélius s'élève avec tant de force dans tout le cours de son ouvrage.
Voltaire disait du traité de VHomme: « L'ouvrage d'Helvétiusest celui d'un bon enfant qui court à tort et à travers sans savoir où *. » Ce bon enfant, dans ses divagations, ne laissait pas que de porter d'assez rudes coups aux opinions qui avaient le malheur de lui déplaire ; témoin ses sorties contre l'auteur de V Emile et du Contrat social, témoin surtout ses violentes sorties contre le catholicisme.
Dans les discours sur l'Espnï, Helvétius n'avait attaqué le christianisme que par les allusions malignes qu'il y faisait fréquemment des fausses religions à la véritable. Dans le traité de VHomme, il dévoile sans retenue ses sentiments anticatholiques. « Cela ressemble un peu, disait Voltaire, au Testament de Jean Meslier, qui débute par dire naïvement qu'il n'a voulu être brûlé qu'après sa mort-. »
L'auteur, qui avait déclaré, dans une rétractation commandée, qu'il professait le christianisme dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, prononce, dans son livre posthume, que « le papisme n'est, aux yeux d'un homme sensé, qu'une pure idolâtrie ^, » qu'une religion abominable qui ne peut se soutenir que par des bourreaux. « Nous sommes étonnés, ajoute-t-il, de l'absurdité delà religion païenne ; celle delà religion papiste étonnera bien davantage la postérité *. » A l'entendre, les chrétiens ont fait de Dieu un tyran oriental, ils ont mis le nom de la Divinité au bas du portrait du diable ^. Le moyen âge, ses arts, ses institutions, sa philosophie, sont traités avec le plus dédaigneux mépris. Suivant l'admirateur aveugle de l'antiquité païenne, la scolastique, la théologie, le christianisme enfin, ont été funestes non seulement au bonheur des hommes, mais à la vertu ; la religion toute céleste de Jésus a tué les héros.
« Au moment où le christianisme s'établit, que prêcha-t-il? Que le ciel est la vraie patrie des hommes. Ces discours attiédirent dans le laïque l'amour de la gloire, du bien public et de la patrie. Les héros devinrent plus rares. Le prêtre se saisit de l'autorité, et, pour se la conserver, décrédita la vraie gloire et la vraie vertu, et ne souifrit plus qu'on honorât les Minos, les Codrus, les L^curgue, les Aristide, les Timoléon, enfin tous les défenseurs et les bienfaiteurs de leur patrie... O vénérables tliéologiens! ô brutes *! »
Nous remettons au jugement de tous les esprits sensés si les héros pro-
' Lettre à Condorcet, 4 janv. 1773.
2 Lettre à d'Alembert, IG juin 1773.
^ De Vhomme, sect. i, ch. xv, p. Gl etpassini. * Ibid., t. I, p. 107.
^Iôid.,j>. 102.
6 Iljiil., tect. I, ch. IX,
HELVETIUS. iOl
duits parla morale dudix-huilicme siècle snrpassèrentles héros enfantés parla morale de l'Évangile, si les Soubise et les Richelieu valurent les du Guesclin et les Bavard, si les Frédéric et les Catherine égalèrent les Charlemagne et les saint Louis,
« 0 vénéral)les théologiens ! ô brutes ! » et le reste ; de pareils jugements, exprimés en un tel langage, suffisaient, à la date de 1772, pour faire la fortune d'un ouvrage, fùt-ii encore plus médiocre que le traité De V homme et de ses facultés.
« C'est dommage, disait Voltaire, que ce ne soit pas un bon livre ; mais il y a de très bonnes choses : c'est une arme qui tiendra son rang dans l'arsenal où nous avons déjà tant de canons qui menacent le fanatisme '. »
Le livre del'Esprit était d'autant plus recherché en France qu'il était interdit et condamné. On le lisait avec avidité dans les cours d'Allemagne, en Suède, et jusqu'en Russie ; on se jeta de même avec fureur sur le traité De l'homme et du ses facultés ; mais pour quelques enthousiastes auxquels Helvétius parut un génie qui « éclairait le monde sur les principes de la morale et de la législation-», nombre de bons esprits, appartenant à toutes les opinions, ne virent, avec Voltaire, dans ces écrits prétentieux, que du fatras et des déclamations illisibles, malgré « de beaux éclairs '' ».
Les contemporains regardaient comme un phénomène le contraste de la personne avec l'auteur dans Helvétius. Le défenseur de tant de paradoxes subversifs de la morale et du repos public avait une humeur douce, tranquille, modeste et candide, une âme généreuse et bienfaisante. Rien ne ressemblait moins , suivant Marmontel, à son caractère ingénu que la singularité ■préméditée et factice de ses écrits *. Cependant, il s'opiniàtra jusqu'à la fin dans ses principes antichrétiens et antisociaux. Sur ses derniers jours, il se reprochait sa rétractation comme une faiblesse coupable ^; et, à l'extrémité de la maladie, quand toute dissimulation devenait inutile, ilrepoussa obstinément les secours d'une reUgion dont la ruine lui aurait semblé un bienfait pour le monde.
La réputation de l'auteur du livre de l'Esprit et du traité De l'homme et de ses facultés ne lui a guère survécu, parce que ses paradoxes ne furent pas, comme ceux de Jean-Jacques, soutenus par l'éloquence. Le style d'Hclvétius est, d'habitude, clair, correct, ingénieux, mais sans caractère, et généralement terne. Quelques passages ont un certain éclat, mais nulle part on ne sent ni chaleur, ni force. L'auteur, ordinairement enflé, tombe souvent dans la vulgarité et dans la bassesse, et
' Lettre de Voltaire à d'Alembert, 3 juillet 1773.
- Ce sont les expressions de l'Allemand Gottscheid, dans la préface de la traduction qu'il donna du livre de l'Esprit. 3 Lettre de Voltaire à d'Alembert, lOjuin 177-3.
* Mem. de Marmontel, liv. XL
* Voir Mémoires secrets pour servir à l'/iist. de la rëpuhl. dfs lettres en France, 29 déc. 1771, t. VI, p. 70.
choque par l'étrange bigarrure de sa langue et de ses idées. Disciple de Fontenelle pour lequel il professait une admiration enthousiaste, et à qui il faisait une cour assidue, il poursuit le trait, la pointe, dans les sujets les plus graves, et ne sait pas les amener aussi bien que son maître. Ainsi que le reconnaissait Frédéric, le traité dcVHomme, comme le livre dcï Esprit, est semé de « pensées et de concctti qui semblent on ne saurait plus déplacés dans un ouvrage de philosophie *. « Le tout a un air peiné qui montre que l'auteur était totalement privé de la facilité d'écrire; ce qu'attestent d'ailleurs plusieurs de ses contemporains qui l'ont connu intimement.
« Helvétius, nous apprend l'abbé Morellet, suait longtemps pour faire un chapitre. Il y a telle partie de VE^^prif, et surtout de l'Homme, qu'il a composée et recomposée vingt fois. Dans les longs séjours que j'ai faits depuis avec lui dans ses terres, je le voyais ruminant une page pendant des matinées entières, tous ses volets fermés^ se promenant dans sa chambre de long en large pour échauffer ses idées, ou leur donner une forme qui ne fût pas commune. Enfin je n'ai connu aucun homme de lettres travaillant avec tant de peine et d'eflfort *. »
Selon Helvétius, élever un homme, c'est cultiver ses passions. Cette doctrine est l'antipode de la morale chrétienne tout entière fondée sur l'obligation et la nécessité de combattre les passions, de les redresser, de les diriger.
Ces principes funestes ne rencontrèrent que trop de sectateurs et d'apologistes au dix-huitième siècle. Ce furent les plus dangereux ennemis de la religion. Pour eux, sonner le tocsin contre le christianisme, c'était défendre la vraie morale, laquelle devait être détachée de toute relation avec le Créateur.
Ce qu'ils gagneront tous à se séparer de la religion sera d'établir des principes opposés à toute règle de mœurs, de justice, de politique et de gouvernement. L'égoïsme et l'immoralité sortiront par tous les points des systèmes de ces pervertisseurs qui déclaraient l'homme essentiellement bon, contrairement à la parole de Jésus-Christ, lequel, appelé par ses disciples bon Maître, Magister bone, répondit, en parlant comme homme et comme simple envoyé de Dieu : Pourquoi m'appelez-vous boti? Personne n'est bon, excepté Dieu seul. Nemo bonus, nisi unus Deiis^.
A la plus mauvaise époque du dix-huitième siècle, on semblait croire naïvement qu'on avait retrouvé ou qu'on allait retrouver la bonté primitive. On ne parlait que de vertu, de bonté, de sensibilité, de bienfaisance, d humanité. A tout propos et sans propos on répétait ces noms, on les mettait partout. C'était devenu un jargon de commande, un genre, une manie révoltante pour les esprits sensés et les cœurs sincères.
0 Ce qui me conduira, je crois, à cesser pour jamais de lire, dit une héroïne
' Lettre de Frédéric à Voltaire, 12 août 1773.
2 Morellet, Mém. sur le d-x-huilième siècle, p. 68.
3 Marc, X, 18.
HELVETIUS. 103
de la célèbre romancière M™^ Riccoboni, c'est cette manie commune actuellement aux écrivains de tous les genres, de toutes les nations ; c'est cette furie, cette rage de vertu qui excite en eux des transports approchant de la folie. Quoi ! ne pouvoir écrire dix lignes sans s'écrier ; ô bonté! 6 bienfaiscmce l ô humanité! ô vertu! Ces noms si répétés, si profanés, appliqués à des objets si peu propres îi les rendre respectables, si éloignés de pouvoir seulement inspirer le désir d'être honnête, jettent du ridicule sur les meilleurs principes. On serait tenté de les abandonner d'impatience et d'ennui, comme on abandonnerait l'auteur qui les déplace, les affaiblit et les dégrade.
« En lisant hier un drame insoutenable, dont le principal personnage, choisi dans la classe du peuple, s'efforce do ressembler à Titus, comme le rat à l'éléphant, il me prit un si grand dégoût des êtres sensibles, des êtres bienfaisants, des vertueux citoyens, que si dans ce moment on se fût avisé de vanter ma bonté, de louer mes vertus, j'aurais, je crois, exigé une réparation d'honneur pour cette insulte i. »
Plus tard, à l'époque de la Révolution, quand la proscription et le crime seront à l'ordre du jour, quand la guillotine en permanence abattra les têtes par milliers dans toute l'étendue de la république, les mots de vertu, d'humanité, de sensibilité seront encore dans toutes les bouches, et principalement dans celles des tj'rans et des bourreaux.
' Jl"" Riccoboni, Lettres denviachj hivers, xli\ .
YI
lies Historiens et les auteurs de mémoires. — Vertot, Fleury, Daniel, SHontesiiuieu, Voltaire, Hénault, Ouclos, Velly, Villaret, Ciarnier, Boulaiuvilliers, Dubos, Fréret, Slably, Ciaillard, BInynal, Rulhière, Rapin-Tlioiras, Anquetil, Barthélémy. — aa™<= de Caylus, M™" de ^taal, il'Arg^enson, Frédéric, le prince de liijs^ne, 11™"= il'Épinay, Bezenval, Tilly, Ségur, etc.
La littérature historique fut riche et féconde en France à la fin du seizième siècle. A défaut de la correction et de l'élégance, elle eut, en cette époque active, de l'originalité, de la hardiesse, de l'inspiration, surtout chez ceux qui se proposèrent de tracer la peinture des mœurs, des caractères, de la vie des grands personnages de leur temps; cependant elle fut loin de s'élever aussi haut que dans plusieurs aulres pays, comme l'Espagne et l'Italie ; et c'est avec raison que Brantôme donnait l'avantagea « tant de bons et braves escrivains et historiographes espagnols, italiens et latins, qui certes valent mieux que nos françois, qui n'ont jamais si bien escrit qu'eux '. »
Au dix-septième siècle, elle ne s'éleva pas aussi haut que plusieurs autres genres littéraires, et elle ne produisit un véritable chef d'œuvre que sous la plume de Bossuet racontant et interprétant l'histoire des grandes nations de l'antiquité, et spécialement celle du peuple de Dieu, pour montrer comment le christianisme a été préparé et s'est établi dans le monde. Si l'évoque de Meaux avait, conformément à sa première intention, poussé le fil de son récit jusqu'à l'époque de Louis XIV, personne ne songerait à contester au dix-septième siècle la gloire d'avoir excellé dans l'histoire, comme dans l'éloquence et dans la poésie.
Le dix-septième siècle n'a laissé aucune grande œuvre historique sur cette époque même où le génie et l'activité humaine se sont déployés avec tant d'éclat. L'époque suivante n'a produit non plus que bien peu d'historiens qui se soient sérieusement occupés de l'histoire contemporaine. Les faits publics de la fin du règne de Louis XV ont été particulièrement négligés. Les deux historiens qui ont entrepris de raconter cette époque, Voltaire et Lacretellc, « semblent empressés de sortir de
1 Grands Capit. étrang., liv. I, c'n. xxvii, var.
l'histoire des faits et des personnages politiques, ou pour faire des excursions dans l'iiistoire des pays étrangers, ou pour se jeter dans celle de l'esprit humain, de la littérature, des aits et des sciences'. »
« Si l'on me demande, disait le comte de Boulainvilliers, quels seront les talents et les dispositions à désirer dans un nouvel écrivain de notre histoire, je dirai naturellement qu'après le mérite d'un style agréable, il faudrait qu'il eût une lecture suffisante des anciens auteurs aussi bien que des modernes, qu'il eût consulté environ deux ou trois mille chartes, pour prendre une véritable idée du caractère des mœurs de chaque siècle, ainsi qne pour apprendre une infinité do détails dont les historiens n'ont jamais parlé ; qu'il faudrait encore qu'il eût fait des extraits fi ièles des uns et des autres, et qu'en conséquence il eût formé un plan d'histoire, après l'avoir contredit et justifié une infinité de fois, sans quoi il est presque impossible de se préserver des méprises; qu'il faudrait qu'il eût assez de connaissance et de pénétration naturelle des difl'érents caractères des hommes, pour pouvoir peindre à ses lecteurs celui des princes, des ministres et des personnages dont il doit parler, pour en approfondir les efi'eis, pour en discerner les irrégularités et les variations dans les difl'érents âges, puisque le véritable fruit de l'histoire se doit prendre dans les tableaux, non pas formés d'une manière romanesque, ou tels que les ont faits Varillas et .Maimbourg, mais conséquents du récit de leur conduite; qu'il faudrait enfin qu'il eût cette finesse et cette droiture de jugement qui aperçoit et qui saisit d'abord la vérité, et qu'après l'avoir connue, il eût la fermeté nécessaire pour donner à la vertu et au vice le blâme et la louange qui leur appartiennent : fermeté qui, devant être inaccessible à l'intérêt ou à la passion, ne doit cependant jamais être indiscrète, mais qui doit être tempérée par cette espèce de sagesse supérieure qui sait toujours mettre le bien dans son plus beau jour, et montrer le mal sous les couleurs propres à former l'horreur et l'aversion ^. »
La rareté des bons historiens, au dix-huitième siècle, tient à l'absence presque générale des principales qualités que demande ici l'auteur de VEtat de la France.
L'époque n'était pas venue d'écrire avec largeur et vérité l'histoire de la patrie. Selon Boulainvilliers, « on a prétendu, et c'est une opinion assez générale, qu'il est impossible de composer de bonnes histoires sur le sujet des monarchies, en vivant sous leur domination^. » Du moins a-t-il fallu que notre pays éprouvât bien des révolutions avant que de tant de chroniques , de mémoires et de matériaux de toute sorte accumulés depuis des siècles, on pût faire sortir un corps de récits vivants, fidèles, animés d'une haute et patriotique inspiration.
Nous ne possédons pas encore une histoire de France oii toutes les époques de nos annales soient appréciées avec une complète justice et une suffisante inteUigence ; mais déjà les historiens de nos jours qui font le plus autorité, beaucoup plus instruits et moins dominés par le parti
1 Sismondi, Hist. des Français, t. XXVIII, p. 1.
'Boulainvilliers, Leit. sur les aiic. parlera, de Fra'ice.OEav.,t. III, p. 6^ 1T2S.
3 Ibid., p. 2.
lOG LES HISTORIENS ET LES AUTEURS DE MÉMOIRES.
pris que les philosophes du dernier siècle, ont su rendre au passé une partie de sa gloire, et, dans leurs jugements, faire la part de la différence des temps et des civilisations.
Le dix-huilicme siècle, cette ère du doute, des débats, de l'examen, de la libre recherche, fit de Ihistoire une arme de guerre, et s'en servit pour soutenir et défendre les systèmes qui lui étaient chers. Les nouveaux historiens ne voulurent pas seulement être des narrateurs, ils eurent la prétention d'étudier dans l'histoire le développement de la nature humaine , de scruter les causes des événements. Malheureusement ils oublièrent trop les causes providenlielles. Les historiens philosophes furent tous plus ou moins fatalistes. Destin, fatalité, ce sont des mots qui reviennent à chaque inslant dans leurs expositions des événements grands ou petits.
Un des torts les plus graves et les plus incontestables des historiens du dix-huitième siècle a été de méconnaître grossièrement le système gouvernemental des peuples chrétiens au moyen âge, et de ne rendre guère plus de justice aux temps modernes de notre histoire. Avec leur engouement pour les Grecs et les Romains, ils n'ont pas su comprendre que les siècles de du Guesclin et de Bavard méritent autant d'être étudiés que ceux d'Épaminondas et de Caton, et que l'épopée des croisades vaut bien celle de la guerre de Troie.
Toute cette école historique qui relève de l'antiquité païenne a été plus injuste encore au sujet de l'histoire militaire, civile et religieuse du peuple juif. De soi disant graves historiens, aussi ignorants et aussi prévenus que des pamphlétaires, comme l'auteur de la Moîsiade, ou ne verront dans le grand chef de la nation choisie de Dieu qu'un être fantastique, tel que les héros de la Fable, ou expliqueront ineptement les actes et les institutions de cet incomparable conducteur de peuple. Malgré les travaux des dom Calmet, des abbé Guénée, et de plusieurs autres, personne, parmi les historiens philosophes, ne voudra comprendre la sagesse de l'envoyé de Jéhova, du sublime auteur du Pentateuqiie, sagesse qui surpassa de si loin celle des Zaleucus, des Confucius, des Zoroastre, des Solon, des Numa, des Mahomet et de tous les législateurs humains.
L'histoire de l'Église, qui doit proprement être appelée l'histoire de la vérité, comme parle Pascal, ne fut pas moins défigurée que celle du peuple de Dieu dont elle est la continuation glorieuse.
Hiérarchie ecclésiastique, ordre rehgieux, discipUne, dogmes, vies des saints, tout sera l'objet d'attaques ou d'explications hostiles qui ne seront que trop bien accueillies, et répandront partout des préjugés très tenaces encore aujourd'hui chez nombre d'esprits éclairés du monde opulent, du monde influent.
L'esprit de dénigrement s'attaquera spécialement à certaines phases de l'histoire ecclésiastique, tel que le seizième siècle où l'on représentera constamment le catholicisme sous les traits de la corruption et de la violence, et le protestantisme sous ceux de l'innocence opprimée. A