‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 61 sur 196 · RIVAROL · texte numérisé non relu

RIVAROL

disserlation, et le style imagé et brillant dans lequel elle est écrite.

Le Petit Ahnanach de nos grands hommes pour Vannée 1788, où tous les auteurs éphémères et imperceptibles sont rangés par ordre alphabétique, avec accompagnement d'un éloge ironique, est une critique non moins judicieuse que fine et maligne d'une quantité d'auteurs obscurs et médiocres dont beaucoup se donnaient une importance ridicule. Le panégyriste railleur veut immortaliser tous ces Lilliputiens « qui pullulent dans notre littérature, depuis l'énigme jusqu'au quatrain, et du distique jusqu'au bouquet à Iris; il veut justifier la nature, et, disputant tant de noms à l'oubli, montrer à la fois nos trésors et sa magnificence. »

Et quand il les a percés les uns après les autres de ses épigrammes, il conclut en s'écriant :

« France ! ô ma patrie! voilà donc ta solide gloire et tes véritables richesses 1 Voilà les auteurs de toutes les nouveautés dont tu es idolâtre, de ces brillantes nouveaulés qui te tiennent en haleine d'un bout de la vie à l'autre, qui te dispensent de lire les ouvrages des anciens, du siècle de Louis XIV et de tes rivaux, et te délivrent de trois choses également onéreuses, de ton temps, de ton argmt et de tes idées *! »

Retiré à Hambourg, il conçut le plan d'un nouveau Dictionnaire français, dont il n'a publié que le prospectus, mais pour lequel il avait ramassé de grands matériaux, préparé une foule de définitions, et déjà rédigé de nombreux articles. Ce projet nous a valu un très remarquable discours sur la Nature du langage en général où, à côté de quelques paradoxes et de quelques idées hasardées, on rencontre beaucoup d aperçus lumineux, beaucoup de pensées neuves et hardies, revêtues d'expressions éclatantes, fortes et vigoureuses.

On lit toujours avec intérêt et avec profit tout ce que Rivarol a écrit sur des matières de littérature et de goût ; mais qu'il est loin d'avoir donné tout ce qu'il aurait pu ! La nature l'avait doué de facultés hautes, puissantes et variées. Il dissipa et gaspilla ce riche fonds. Cet esprit si actif n'était pas sans paresse. Il détestait d'écrire ; le cri de la plume lui faisait mal, a-t-il dit.

Le plus incontestable mérite de Rivarol est d'avoir été un merveilleux et étincelant causeur. Qu'il parlât morale, politique, littérature, philosophie, grammaire ou mathématique, il séduisait, il éblouissait par Téclat d'une langue que tout, dans sa personne, rehaussait : le son mélodieux et pénétrant de sa voix, son organe varié, souple et enchanteur, sa figure agréable, ses regards animés ; on acclamait en lui le «roi de la conversation* ». On se pressait pour l'entendre, de

1 Le Petit Ahnanach de nos grands hommes, p. 198.

2 ChênedoUé, dans Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe litt., Relat. avec Rivarol. — C'est dans les papiers de ChênedoUé, comme l'a observé l'émiaent critique qu'on apprend le mieux à connaître les côtés supérieurs de

même qu'on se pressait pour entendre Champcenetz : jouir de sa conversation quotidienne était un besoin pour beaucoup d'esprits. C'est que rien n'égalait le charme et la mobilité de ces merveilleuses causeries, où Rivarol, dans son improvisation agile, svelte, entraînante, passait tour à tour de l'abstraction à la métaphore, et revenait de la métaphore à l'abstraction avec une aisance et une dextérité inouïes. Ses paroles magiques, dit ChônedoUé, semblaient tomber en reflets pétillants comme des pierreries.

Ses écrits sont loin d'avoir toute la supériorité de ce langage. On y voit plus d'apparences que de fond, plus d'éclat de style que de vigueur de pensée. Il s'en faut que le goût de Rivarol soit irréprochable. Il se complaît dans les jeux de mots, dans les jeux d'esprit, dans toutes les recherches d'une élégance affectée. Fréquemment il est moins élevé que guindé; ses images, souvent brillantes et pompeuses, sont parfois trop abstraites. Mais, en somme, son style est original; il a le mouvement, la couleur, le ton d'une conversation animée.

« Rivarol, dit Sainte-Beuve, avait déjà dans son talent quelque chose de ce qu'on a depuis appelé lo romantisme; il avait senti la nécessité de retremper la langue, de lui donner plus de franchise, plus de mouvement et d'abandon, de créer en peignant. Il avait dans la prose, mais dans la prose seulement, l'intérêt de ce que l'école romantique de Cart a essayé d'introduire depuis 1. ï

Malgré tout leur mérite, ce n'étaient pas des hommes comme Rivarol et Chamfort qui pouvaient relever les lettres de leur décadence.

Marmontel (1723-1799) a été, un moment, étrangement surfait. Le succès â.&Bélisaire avait misa la mode le « vainqueur de la Sorbonne^. » Voltaire le proclamait son ami et son maître*. Ce héros passager de la vogue ne fut toute sa vie qu'un auteur secondaire. Le médiocre continu, voilà le cachet de la plupart de ses compositions, de ses œuvres d'imagination surtout. 11 ne mérite une place parmi les bons httérateurs du dix-huitième siècle que pour une partie choisie de ses travaux critiques, pour un petit nombre d'excellentes études, écrites d'un style facile et pur. Marmontel fut rarement guidé par le sens supérieur du goût. Longtemps il soutint des idées fausses, paradoxales. Durant une grande partie de sa vie, il ne parla qu'avec mépris de Boileau et de Racine ; et môme on peut dire que jamais il ne comprit pleinement le mérite de ces deux poètes, que jamais il ne fut sensible à leur élégante perfection, à leur ravissante harmonie.

Rivarol. C'est là aussi qu'on retrouve la plupart de ses bons mots, de ses traits, de ses épigrammes. Voir en particulier une conversation sur Voltaire, dont Rivarol était fort jaloux.

1 Chat, et son groupe litt., Cliênedollé, t. II, p. 174.

* Lettre de Volt, à Marm., 22 janv. 1708.

3Lett. du 14 oct. 1767.

Marmontel essaya de la haute crilique littéraire dans ses Réflexions sur la tragédie et dans les préfaces de ses pièces. Il exposa d'un ton dognnatique et confiant des idées fort aventurées sur le théâtre, et se fourvoya étrangement dans plusieurs de ses jugements. Il ne s'égara guère moins dans sa Poétique {il Q'A).

Voltaire a dit de la Poétique de Marmontel que c'était « un ouvrage rempli de goût, de science et de raison', » Et cependant ce traité, dont des parties avaient déjà été insérées dans le Dictionnaire encyclopédique, parut aussitôt aux bons esprits ce qu'il était, un recueil d'hérésies en matière de goût. Boileau, Racine, J.-B. Rousseau y sont dénigrés. Les meilleurs poètes de l'antiquité y sont maltraités. L'auteur assimile Aristophane à Catihna et à Narcisse, et il accuse Virgile d'avoir comparé Turnus à un âne, bien que celte comparaison ne se trouve nulle part dans VEnéide.

Son plus irréprochable ouvrage de critique et de théorie pratique est les Éléments de littérature, recueil d'articles répandus dans VEncyclopédie, revus et augmentés de plusieurs morceaux nouveaux, comme Enthousiasme, Eloquence, Uistoive, Oraison funèbre, Usage, etc

Ces Éléments, dans lesquels l'auteur voulut donner la théorie de tous les arts de l'imagination, sont exempts de la plupart des faux jugements et des erreurs de goût qui, pendant près de trente ans, lui attirèrent tant d'attaques de la part des gens de lettres, et môme de ses amis et de ses confrères de l'Académie. Cependant, on y trouve encore bien des idées aventurées, bien des appréciations plus ou moins inexactes, en particuUer sur des matières que l'auteur examine sans les entendre suffisamment, par exemple sur la littérature grecque dont il n'avait pas pu prendre une connaissance directe. Ainsi, pour nous borner à un fait, il ne sent pas la poésie de Pindare, et il déclare, sans hésiter, qu'il ne reste de ce lyrique presque rien de vraiment digne d'admiration^.

Ce qui mérite encore d'être lu et relu, dans les Eléments, ce sont plusieurs morceaux sur notre littérature et divers articles de critique générale : par exemple l'étude importante Style, où Marmontel explique supérieurement ce que c'est que le style en général, quel est le style convenable et propre aux différents genres d'éloquence et de poésie, quelles qualités constituent un style original, etc. ; l'article Usage, où il s'élève avec beaucoup de raison contre l'excessive tyrannie qu'on laisse usurper à ce maître des langues ; et beaucoup d'autres articles qui présentent d'ingénieuses observations de détail et une instruction variée et solide, comme l'article étendu Poésie.

Marmontel, retiré dans une chaumière du village d'Abloville, écrivit ses Mémoires « pour servir à l'instruction de ses enfants », et d'après le désir même de leur mère. Il voulut les faire profiter des leçons que

1 Comm. sur Corn., Rem. sur Pulchérie, préf. da commentateur. * Élém. de lit'., art. Cantique.

le temps, l'occasion, l'exemple, les vicissitudes de la vie lui avaient données. Il désirait qu'ils apprissent de lui « à ne jamais désespérer d'eux-mêmes, mais à s'en défier toujours, à craindre les écueils de la bonne fortune, et à passer avec courage les détroits de l'adversité. >>

Cependant, on sent bien plus l'auteur que le père dans les Mémoires. Comme la plupart de ceux qu'ont écrits les hommes de lettres, ils respirent la vanité et la partialité ; l'éloge y est prodigué aux écrivains dont l'influence a été le plus funeste, aux Voltaire, aux Diderot, aux d'Holbach, aux Raynal, et le méprisdéversé sur de respectables défenseurs des principes de l'ordre, de la morale et de la religion. D'estimables littérateurs, Le Franc de Pompignan, d'Olivet, Le Batteux, y sont traités avec un injurieux dédain.

Les Mémoires d'un père pour servir à Vinstruction de ses enfants renferment plus d'un détail peu moral, comme ceux qui concernent ses relations galantes avec M^'*^ Navarre, avec^M'^^ Coiron, avec M"« Verrières et avec beaucoup d'autres qu'il ne nomme pas. Un homme de soixante-quinze ans, revenu aux bons principes, qu'il défendit éloquemment à la tribune des Anciens, et s'adressant à ses enfants, n'aurait pas dû s'arrêter avec tant de complaisance sur de pareils récits.

lia été mieux inspiré dans le volume des Leçons d'un père à ses enfants, qui traite de la morale; tout y est irréprochable. S'il se plaît à reproduire les plus beaux passages des ouvrages philosophiques de Cicéron, il parle en chrétien de la supériorité de la morale évangélique.

La partie la plus soignée de ses Mémoires est celle qui traite de son enfance, de ses jeux, de ses occupations domestiques. lia sur ces sujets des récits très agréables et de charmantes descriptions empreintes d'un accent de bonhomie et de bienveillance universelle : plus taird les hommes avec lesquels il sera en contact ne lui inspireront guère que des sentiments d'amertume.

Les Mémoires de Marmontel ont encore le mérite d'offrir d'agréables tableaux de société, de piquants portraits de personnages de tous les états, de toutes les conditions, de tous les caractères, hommes et femmes, et surtout des détails extrêmement curieux sur les gens de lettres.

Le style de Marmontel est en général bon et sain, mais il n'est pas d'une pureté constante et offre quelques recherches, en particulier des inversions contraires à l'esprit de la langue. Si Marmontel ne sut pas plus que ses contemporains employer quelques-unes au moins de ces manières de dire vives et originales, de ces expressions nécessaires que la langue avait perdues en s'épurant, il eut le mérite de les goûter et d'en regretter l'abolition. En maints endroits de ses Éléments de littérature il reconnaît que « l'ancienne langue française était un arbre qu'il fallait émonder, mais qu'on a mutilé impitoyablement', a

1 Êlém. de Htt., art. Marotiqle.

Prosateurs dd xviu« siècle. 24

. Il accuse avec raison le goût pur de l'auteur des Provinciales d'avoir été trop sévère et trop exquis.

« Pascal, dit-il, en épurant la langue, l'a, pour ainsi dire, passée à un tamis trop fin. Il n'a pas assez conservé de la substance de Montaigne. On trouve à celui-ci une force et une saveur préférables à la pureté même'. »

Il dit encore aussi justement :

« La langue a perdu de sa naïveté, de sa concision et de son énergie ; et je crois qu'il était possible d'en perfectionner les formes, et d'en moins altérer le fond*. »

Quelque part il donne une liste très bien composée de mots excellents que l'usage a rebutés et dégradés de noblesse, et il a lui-môme essayé d'en faire entrer un certain nombre dans des vers de sa façon, qui en valent bien d'autres malgré ces archaïsmes entassés à dessein :

« Si l'on disait :

Les temps calamiteux sont féconds en grands hommes; Qu'attendez-vous d'un homme oublieux des bienfaits? Le ciel enfin pour nous sera-t-il exorable? 11 parvint à la gloire à force de labeurs ; Respirer la fraîcheur des ombrtuses vallées ; Les vents bruyaient au loin dans les forêts profondes; Us ont de leurs di^cords fatigué l'univers ; De ses rais argentés Diane se couronne; Les épis ondoyants commençaient à blondir :

parlerait-on une langue étrangère? ne serait-on pas entendu? ne le serait-on pas môme avec le plaisir qu'on éprouve à retrouver des biens que l'on croyait perdus, et qu'on a longtemps regrettés' ? »

Plusieurs de ces mots \ieillis à la fin du dix-huitième siècle ont été rajeunis depuis. Marmontel a toujours le mérite d'avoir senti et parlé comme la Bruyère sur les richesses oubliées et négligées de notre langue.

Le plus célèbre critique du dix-huitième siècle, celui qui fît généralement briller le plus de justesse d'esprit et de rectitude de jugement, et qui se montra le plus souvent maître dans les arts dont il exposait la théorie, ou dont il analysait les chefs-d'œuvre, c'est la Harpe (1739-1803), l'auteur du Lycée et de tant d'articles critiques insérés pendant quarante ans dans les journaux littéraires.

Il débuta par des discours qui ne sont pas des chefs-d'œuvre d'éloquence ; — dans tous, il démontre plus qu'il n'entraîne, instruit plus

^xElém. de litt., art. Usage.

2 Ibid.

3 Ibid.

qu'il n'émeut et ne touche, — mais qui annonçaient déjà les grandes qualités de critique qu'il allait déployer.

Le premier ouvrage de la Harpe en ce genre,r£/og'ec?eC/iar?es F, couronné au mois d'août 1767, n'est guère qu'une faible amplification de rhétorique, sans mouvement, sans ampleur. Le fond du sujet est à peine touché; les développements verbeux et les longues digressions remplacent les idées et les faits essentiels. Ne pouvant s'élever à la solide éloquence, le jeune orateur affecte la censure amère et le ton magistral et chagrin mis à la mode par Thomas.

Dans l'Éloge de Fénelon, couronné quelques années plus tard, il fit preuve d'un talent plus mûr et plus élevé. Mais qu'il est loin encore de faire revivre son héros, de nous montrer avec vérité son caractère, ses vertus, et même de le faire suffisamment connaître comme écrivain! Fénelon a traité à peu près toutes les questions, sous le rapport de la pensée et de l'art pratique et théorique, avec cette élévation et cette largeur de vue qui est la marque des grands esprits, et avec cette finesse et cette certitude dans les détails qui constituent le goût et le bon sens. La Harpe ne donne qu'une idée très faible de ces grands travaux; le Téléinaque est le seul ouvrage peut-être qu'il apprécie convenablement.

Cet éloge renferme des passages écrits d'un style brillant et élégant, doux et harmonieux. Ce n'eût pas été assez pour le succès du discours : ce qui le fit surtout vanter et rechercher, c'est qu'il était tout empreint des idées philosophiques d'alors. Il est singulier de voir un panégyriste du pieux archevêque de Cambrai confondre pêle-même saint François-Xavier, Luther, le bonze, le faquir, le missionnaire, et les représenter tous animés du môme esprit, embrasés du même zèle. C'est cependant ce qu'un certain parti applaudit le plus, mais c'est aussi ce qui lui attira les sévérités ecclésiastiques.

L'Éloge de Fénelon fut supprimé par les parlements, sur la représentation de l'archevêque de Paris, comme rempli de traits capables d'altérer le respect dû à la religion.

L'Éloge de Catinat se sent, comme VÉloge de Fénelon, de l'époque où il fut composé. En s'attachant à peindre les vertus et le caractère de ce grand homme doué d'une raison supérieure, d'une inaltérable égalité d'âme, d'une philosophie hors de toute atteinte qui ne connaissait que le bien public, ses devoirs et sa propre estime, il le montre formant avec tout son siècle un contraste digne de l'attention des sages.

On reproche à l'Éloge de Catinat de manquer d'ordre dans l'exposition des faits, et d'être chargé d'amplifications philosophiques.

L'Éloge de Racine, composé pour l'Académie de Marseille, et qui fut envoyé trop tard pour pouvoir obtenir le prix, a été longtemps regardé comme le meilleur ouvrage oratoire de la Harpe. C'est assurément, ie tous ses discours, le plus étudié, le plus rempli de faits, le mieux icrit. Mais les jugements qu'il y porte ne sont pas assez mesurés, et il Issigne une supériorité beaucoup trop décidée à Racine sur Corneille.

Suivant lui, « un mélange de beautés et de défauts ne peut entrer en comparaison avec des productions achevées, qui réunissent tous les genres de beauté dans le plus éminent degré, sans autres défauts que les taches légères qui avertissent que l'auteur était homme*. » Les éminentes el incomparables qualités de Corneille sont si mal appréciées dans ce discours, qu'on put croire que le but du critique avait été de mettre Corneille au-dessous de Racine pour mettre plus facilement dans l'avenir Voltaire au-dessus de Racine môme.

On doit faire encore moins de cas dcYÉloge de la Fontaine. Le panégyriste du naïf fabuliste y est précieux, guindé, pincé, et la moitié de ce discours, oii la matière est si loin d'être épuisée qu'on n'y trouve pas seulement un mot sur les Contes, est employée à réciter des anecdotes connues. Le concurrent de la Harpe, Chamfort, embrassa son sujet avec plus d'étendue, eut plus de largeur dans les idées et d'élévation dans le style, et môme plus de naturel et plus d'agrément.

La Harpe, couvert des lauriers de l'éloquence académique, ambitionna les palmes du théâtre. Dans cette nouvelle arène, il obtint encore des succès, mais éprouva aussi bien des déboires. Il chercha à s'en consoler en courant la carrière d° 'a critique : c'était là sa véritable voie. Dés ses premiers débuts au Mercure, il annonça un talent de journaliste et de juge littéraire qui devait lui faire une place à part dans son siècle. Mais une tendance malheureuse de son esprit enlevait à ses jugements une partie de l'autorité qu'ils auraient dû avoir : la Harpe était avant tout l'homme d'un parti, c'était le sectateur outré des philosophes, l'apologiste quand même de Voltaire. Il marquait pour le patriarche un enthousiasme presque fanatique. Non content d'adopter toutes ses opinions, d'exalter tous ses ouvrages, même les plus médiocres, comme telles ou telles deses tragédies, même les plus honteux, comme la Pucelle. il épousait toutes ses passions, toutes ses haines, et justifiait ses plus odieuses vengeances. Et voilà principalement pourquoi Voltaire déclarait que le Mercure était « le seul journal de France, — le seul de tous les journaux où l'on trouvât du goût et de la raison 2. »

Si la Harpe, dans le 3fe/'cure, combattit sou\ent pour le bon goût avec les armes de la raison ', il y soutint aussi de nombreuses joutes en faveur de très mauvaises causes, et exerça une critique pleine d'exagération dans l'éloge, pleine d'amertume et d'animosité dans le blâme. Cet écrivain qui, tout jeune encore, était si gonflé de son mérite et ne souffrait pas la moindre contradiction, y laisse à chaque instant éclater un orgueil mêlé d'impolitesse et de dureté. Il traite comme d'implacables ennemis ceux qui nient ou combattent son talent. La chaire d'éloquence française au Lycée, sorte d'académie pour les

1 Lycée, Préface.

- Lettre à la Harpe, 25 fév. 1771.

3 Lettre à d'Alerabert, 15 février 1777.

femmes et les gens du monde, et complément précieux des éducations ordinaires, lui échut fort à propos, en 1786, pour relever sa dignité compromise au milieu de ces querelles un peu hargneuses avec des écrivains de tout ordre et de tout genre.

Dans cette société d'étude, au milieu d'une nombreuse et souvent brillante élite d'auditeurs de l'un et de l'autre sexe, la Harpe inaugura une méthode inconnue avant lui. Jusqu'alors la méthode des rhéteurs avait été froidement didactique. Les règles étaient leur principal ; tout au plus quelques-uns, comme Rollin, Le Batteux, Marmontel, appuyaient-ils l'exposition des principes de l'art par des citations empruntées à nos auteurs classiques. Le premier, la Harpe eut l'idée de prendre ces auteurs pour texte de ses leçons, de nous les faire entendre eux-mêmes, de faire ainsi disparaître la sécheresse de la leçon, de faire écouter sans ennui les réflexions qu il glisse en passant, et d'inculquer plus sûrement les principes qui ressortent de l'analyse des modèles, enfin d'introduire l'éloquence dans la critique. Ce cours moins en théorie qu'en pratique, ces leçons plus en exemples qu'en préceptes, étaient une belle innovation, et la Harpe avait tout droit de le dire, quand il publia le lycée : c'était pour la première fois, soit en France, soit même en Europe, qu'on offrait au public une histoire raisonnée de tous les arts de l'esprit et de l'imagination, depuis Homère jusqu'à nos jours, qui n'excluait que les sciences exactes et les sciences physiques.

La Harpe, en publiant son cours, ne voulut offrir ni un livre élémentaire pour les jeunes étudiants, ni un livre d érudition pour les savants. « C'est, autant que je l'ai pu, disait-il, la fleur, le suc, la substance de tous les objets d'instruction, qui sont ceux de mon ouvrage : c'est le complément des études pour ceux qui peu\ent pousser plus loin celles qu'ils ont faites : c'en est le supplément pour les gens du monde qui n'ont pas le temps d'en faire d'autres. Mais j'ai désiré, je l'avoue, que ce pût en être une particulière pour les orateurs et les poètes '. » A l'exemple de Quintilien qui, dans ses Institutions oratoires, se contente d'indiquer les différentes parties de l'art, en y joignant les préceptes du goût, et renvoie aux écoles ceux qui veulent en savoir davantage, la Harpe se proposa, non pas de former ces orateurs et des poètes, mais de faire acquérir une idée juste de la belle poésie et de la saine éloquence. U ne voulut point enseigner « à broyer les couleurs ni à tenir le pinceau, mais à juger, à sentir l'effet et l'expression du tableau et le mérite du peintre ^. »

Sa méthode assez généralement est de juger un écrivain par ce qu'il -a de meilleur. La connaissance approfondie de la perfection, il le sait, instruit cent fois mieux que la censure du médiocre ou du pire ; aussi veut-il donner à la dernière dix fois moins de place qu'à l'autre. Cepenî

1 Irène, Lett. à l'Acad. franc., 1778, « Ibid., l'e part., liv. Il, Introd.

dant il excelle plutôt à faire apercevoir les défauts qu'à faire distinguer les beautés.

Disserter, argumenter, était le goût dominant de la Harpe ; il possède une dialectique serrée et pressante et il en fait souvent un très habile emploi. C'est ainsi qu'il a réfuté avec autant de force que d'étendue tout le système d'Helvétius ' et les principaux paradoxes de Diderot ^. Partout on sent que la réfutation est son fort, mais quelquefois il s'est trop laissé entraîner au plaisir qu'il éprouve à combattre un sophisme avec toutes les armes de la logique.

La nature môme de l'enseignement dans les séances du Lycée lui permettait de « prendre à son gré tous les tons proportionnellement à la matière, de s'élever tour à tour jusqu'au style oratoire, ou de descendre à la familiarité décente de la conversation des honnêtes gens^. » Son ton habituel est celui d'une exposition noble, élevée, parfois chaleureuse et éloquente. Mais souvent sa manière est trop académique. Il dira, par exemple, au sujet de Molière :

« Eh! qui t'avait appris cet art, homme divin? T'es-tu servi de Térence et d'Aristophane, comme Racine se servait d'Euripide; Corneille, de Guillin d& Castro, de Caldéron et de Lucain ; Boileau, de Juvénal, de Perse et d'Horace? Les anciens et les modernes t'ont-ils fourni beaucoup * ? »

Et il continue sur ce ton pendant près de quatre pages. D'ailleurs l'article entier sur Molière est un des plus faibles de l'ouvrage. L'étudede Racine est également pleine de déclamations : elle est composée des lambeaux de son éloge académique.

Ce qui est encore plus déplacé dans le Lycée que le ton académique, c'est le ton de l'injure, et le professeur l'a fréquemment, dans sesjugements sur Diderot, sur Roucher, sur Gilbert, sur Linguet, sur Palissot, etc.

Ailleurs, sans être insultant, il n'exerce pas la censure avec assez de réserve. Sa critique tient un peu du dogmatisme spéculatif, il est trop^ tranchant, trop absolu ; le vieux professeur, avec son style doctrinal, semble prendre plaisir à se poser en magistrat suprême de la littérature, en juge souverain de tous les gens de lettres.

Mais ce vaste ouvrage donne lieu à des critiques plus graves. Toutes les parties sont loin d'en être également bien traitées, et la Harpe n'avait pas les connaissances nécessaires pour les bien traiter toutes.

A lire sa traduction de Suétone, écrite dans un français si maussade, si lourd ^, et remplie de tant de contre-sens, et même seulement à voir la manière dont il a traduit plusieurs morceaux des discours de Cicéron contre Verres ou des Catilinaires, on juge qu'il savait peu et

* Lyc, liv. IV, des sophistes, ch. n. — * Ibid., ch. m. — ^ Jbid., préf.

* Lyc, 2* part., liv. I«% ch. vi, sect. 1.

* Voir en particulier ce passage de la vie de Néron : Je trouve Dooiitius, son bisaïeul, lorsqu'il était tribun, etc. Dans dix lignes, il y a douze qui ou que entassés, enchevêtrés l'un dans l'autre.

mal le latin. Pour le grec, il l'ignorait à peu près complètement, et ses jugements ne s'en ressentent que trop. Quand il a voulu, par exemple, parler du style de Démoslhène, il a dit de pures absurdités. A l'entendre, « cet orateur, connaissant bien le caractère du peuple auquel il parlait, songea à frapper fort sur cette multitude inatlentive, sachant bien que s'il lui donnait le temps de respirer, s'il lui permettait de s'occuper des agréments de son style et des beautés de sa diction, tout était perdu. » Ce même Démosthène qui, suivant la Harpe, ne voulait pas que les Athéniens remarquassent les beautés de sa diction, a répété souvent, et à de grands intervalles, des passages entiers de ses discours précédents dont il avait déjà éprouvé l'effet, et qui avaient été vivement applaudis. Et d'ailleurs tous les rhéteurs grecs s'accordent à dire que ces harangues de Démosthène sont ce qu'il y eut jamais de plus achevé et de plus soigné dans les moindres détails du style comme dans l'ensemble de la composition. La Harpe ignorait que le genre de beauté rapide et simple, que cette élégance avare de parure dont il attribue l'invention à l'auteur des Philippiques, constituait l'essence même de cet atticisme dont il avait existé des modèles parfaits bien avant l'auteur des Olynthiennes et des Philippi^jues.

Son ignorance des langues étrangères était absolue : ce critique qui a porté sur les Shakespeare et les Milton des jugements si durs, et est allé jusqu'à les qualifier d'écrivains monstrueux, ne savait pas un mot d'anglais *; il ne savait pas plus d'espagnol; il félicite Beaumarchais d'avoir substitué un dialogue plein d'esprit et de verve aux fadeurs et aux pasquinades qui font tout l'assaisonnement des anciens canevas espagnols : le théâtre de Lope de Véga, de Calderon, de Moretto, lui était donc complètement inconnu.

Dans le More de Venise, il ne voyait guère que des bizarreries monstrueuses et des folies dégoûtantes ^ : s'il reconnaissait que « le fond de ce drame est attachant, et que les fureurs de ce Maure, qui le portent jusqu'à donner la mort à une femme qu'il idolâtre, sont certainement le premier germe de Za'ire, » c'était pour déclarer que Yinimitable tragédie de Voltaire est prodigieusement supérieure au drame anglais.

D'ailleurs, si dans ses études sur les tragédies on sent assez souvent l'homme de l'art, la partie du théâtre est, dans le Lycée, défigurée par quantité de fausses appréciations, non seulement en ce qui concerne les auteurs anciens, mais même en ce qui concerne les auteurs modernes. H y a surtout, comme nous l'avons déjà fait entendre, infiniment à reprendre en ses jugements sur Voltaire. Les meilleurs juges, les plus indulgents, ont simplement regardé la plupart des tragédies de ce poète comme d'aimables jeux de société, comme des discours en vers quelquefois éloquents, quelque-

» M"» de Genlis rapporte (Mém., t. III, p. 193) qu'elle l'a forcé d'en convenir. » Lyc, 3' part., liv. I, ch. m, sect. 2.

fois faibles ou déclamatoires. La Harpe, dans les deux gros volumes qu'il leur a consacres, les veut faire passer pour les premiers chefs-d'œuvre de la scène, et leur auteur pour « le plus grand tragique du monde entier' ». Examinant cette question : « Quelle est la plus belle tragédie du théâtre français ? » il déclare qu'à tout le moins « Zaïre est la plus touchante de toutes les tragédies qui existent... l'ouvrage le plus éminemment tragique que l'on ait jamais conçu*. » Dans Zaïre, il ne trouvait à relever que dix fautes contre la grammaire ou contre l'élégance, et neuf dans Mérope. Dans sa Correspondance littéraire, il juge très sévèrement les dernières tragédies de Voltaire ; dans le Lycée, il leur trouve encore toutes sortes de beautés. Au contraire, quand il juge Corneille, il ne le présente guère que comme un auteur qui « commet toutes sortes de fautes *. » A la vérité, il approuve l'heureuse audace qui a porté Corneille à employer un nouveau ressort dramatique, l'admiration, et il combat les esprits difficiles qui la trouvent une passion beaucoup trop froide pour le théâtre. Cependant il laisse voir très clairement qu'au fond il n'admet que la terreur et la pitié comme passions théâtrales. A ses yeux, Horace et Cinna sont de vieux monuments, sublimes dans quelques parties, et imparfaits dans l'ensemble, qui appartiennent à la naissance des arts; il glisse sur Polyeucte, ne comprend pas Nicoméde, et dédaigne Bon Sanche d'Aragon.

La préférence que la Harpe accorde à la tragédie de cœur, au drame amoureux et pathotique, sur le drame héroïque et politique, le rend beaucoup plus favorable à Racine qu'à Corneille. Cependant ses observations sur l'auteur de Phèdre et d'Athalie sont loin d'être dignes d'un critique élevé : l'exagération des censures y est môlée à l'emphase des éloges.

Le critique qui ignorait le grec, savait si peu de latin et ne possédait aucune langue vivante, ne pouvait pas être initié à la connaissance des vieux monuments de notre idiome. La Harpe méconnaît et ignore à peu près complètement le moyen âge. Aussi, suivant lui, cinq siècles seulement ont marqué dans l'histoire du genre humain. Qui lui aurait dit que nos douzième et treizième siècles furent de grandes époques littéraires l'aurait beaucoup surpris. D'ailleurs, qui s'en doutait alors, à l'exception de quelques érudits comme Sainte-Palaye, Mocquet, Barbazan, Paulmy, Le Grand d'Aussy?

Même dans des matières que la Harpe connaissait mieux, même dans celles qui étaient le plus de son ressort, on aurait à relever d'énormes erreurs de jugement. Par exemple, à Pascal il préférait d'Alembert. D. avouait n'avoir jamais pu lire Malherbe. La Fontaine lui paraissait un conteur agréable, mais un assez faible poète. 11 préférait

' Lyc, 3* part, liv. I, ch. m, sect. 9.

2 Ibid., sect 4.

^ Itiid., cil. IV, sect. 4.

le Russe à Paris à toutes les satires de Boileau, et le Temple du goût à VArt poétique. Il regarde Massillon, dans le genre de la prédication, comme le premier des orateurs, et apprécie très imparfaitement Bourdaloue. Trois ou quatre morceaux où le célèbre jésuite s'est élevé à la véritable éloquence sont encore loin, à son gré, de balancer les chefs-d'œuvre de l'évêque de Clermont'. Enfin, il méconnaît tout à fait Bossuet prédicateur. Les Saisons de Saint-Lambert lui paraissent un chef-d'œuvre, un poème qui sera toujours, « par la beauté du langage et la pureté du goût, un de ceux qui, depuis la Henriade, onl fait le plus d'honneur à notre langue^. »

Sur maints autres sujets son jugement s'égare ainsi, son goût est ainsi en défaut. Il exagère l'éloge comme le blâme, et l'on reconnaît dans l'expression outrée de l'un et de l'autre l'homme dont M™'^ dlloudetot disait : « 11 verse toujours du côté où il penche. «

Les contemporains sentaient peu ce qui manquait au professeur du Lycée, et ils étaient vivement frappés de ses qualités brillantes que faisait encore ressortir la chaleur et l'éloquence avec laquelle il lisait ses leçons qu'on aurait dites improvisées'. Aussi le succès de ce cours fut-il extraordinaire. Aux approches de la révolution, pour continuer d'y attirer la foule, la Harpe mêla fort habilement la politique et la littérature, et, après l'abolition de la royauté, il se proclama hautement répubUcain ; mais bientôt ses idées allaient complètement changer.

Il avait paru à son cours, le 3 décembre 1792, couvert du bonnet rouge, et avait récité, sur le théâtre de la nation, un hymne à la liberté; s'était signalé aux jacobins par ses discours patriotiques, et, pendant tout le cours des années 1792 et 1793, avait rédigé le Mercure dans un sens favorable aux fondateurs de la république ; mais, ayant été renfermé au Luxembourg pour avoir, disait-on, manifesté l'espoir du prochain rétablissement du trône, et parlé avec dérision du bonnet de la liberté, dans une séance du Lycée, il lut dans sa prison des livres chrétiens, eut avec ses compagnons de captivité des conversations pieuses, fut soudainement et profondément touché, et sortit plein du désir de réparer ses erreurs, en frappant sans ménagement sm' les doctrines et sur les hommes qu'il avait si longtemps soutenus et exaltés.

C'est avec cette ardeur de néophyte qu'il reprit son cours au Lycée républicain, après la journée du 18 brumaire, au milieu d'un nombreux auditoire, heureux de voir rouvrir cet asile des sciences et du goût, naguère profané par le plus inepte et le plus sauvage vanda-

' Lyc, 3« part., liv. II, cli. i, sect. 3.

* Ibi'L, liv. I, cil. II, sect. 5.

3 La Harpe avait un rare talent pour la déclamation. Il rappelait le débit de Lekain et de M"" Clairon quand il jouait les belles scènes de Voltaire; ces jours-là le Lycée devenait une salle de spectacle.

lisme. Dès lors il est moins occupé de donner des leçons de goût que danuthématiser les philosophes impies qui ont amené la révolution, et de flétrir «i cette époque que la justice des siècles intitulera le régne des iïionstres^. »

Les philosophes, les révolutionnaires, sont pour lui des ennemis personnels auxquels il a déclaré une guerre intraitable. Quand il parle d'eux, toute sa personne exprime l'indignation et le mépris. « Son action et sa voix^ » ne les ménagent pas plus que ses paroles. Il souhaite que sa voix puisse retentir jusqu'aux extrémités du monde, et jusqu'aux dernières générations*, pour attirer l'opprobre et l'exécration contre ces « brigands » sous le nom de patriotes, ces oppresseurs de la nation sousle nom demagistrats du peuple''.

Au milieu des jacobins encore très puissants malgré la chute de Robespierre et de Saint-Just, au miUeu des disciples passionnés de la philosophie voltairienne, il y avait certes du courage à faire entendre »( deux fois la semaine, devant trois ou quatre cents personnes, tout ce qui pouvait inspirer l'horreur et le mépris de la philosophie révolutionnaire, sans restriction ni exception*. » Le chrétien admire de quelle hauteur la Harpe juge cette philosophie qui l'avait longtemps séduit, l'ami sincère de la liberté applaudit à la justice qu'il exerce sur des hommes qui avaient établi la plus affreuse tyrannie qu'on vit jamais; mais l'impartialité force à blâmer certaines exagérations du nou veau converti, le goût est obligé de condamner des retours trop fréquents et trop longs des mêmes sévérités, des mêmes invectives, des mêmes lamentations. L'éloquence de certains morceaux est déparée par le ton déclamatoire de beaucoup d'autres écrits sous une inspiration toute fébrile. Le souvenir de la Terreur était, chez la Harpe, une véritable obsession. Il y revient à tout propos et sans propos ; il met partout le mot de révolution, il le prodigue jusqu'à la satiété, jusqu'au ridicule, jusqu'à la manie.

Ces excès ne donnent pas le droit de douter de la sincérité de sa conversion. Comme tant d'autres, la Harpe avait appelé de ses vœux etpréparéparses écrits et ses discours une révolution qui, dans le lointain, leur apparaissait comme devant amener la régénération et le bonheur du monde. Dès le commencement de sa carrière, le parti philosophique avait vu en lui une de ses espérances. <> Il sera un des piliers de notre ÉgUse*, » écrivait Voltaire à Marmontel. Cependant il n'avait jamais attaqué qu'avec une certaine mesure une religion qui,

' Lyc, t. IX, Disc, prononcé à l'ouverture du Lycée le 31 décembre 1794. — L'expression de monstres revient peut-être vingt fois dans ce discours.

2 Ibid., 3* part., liv. III, ch. iv, sect. 1, note.

3 Ibid., 1" part., liv. II, ch. ii, sect. 2.

* Tom. IX, lac. cit. — Voir le passage sur Marat et sur VAmi du peuple, Lyc, 3* part., liv. III, ch. ii, sect. 3.

* De la philosophie du dix-liuitième siècle, introd.

* L'jttre du 21 août 1707.

au fond, lui paraissait' belle. Il en avait toujours respecté les dogmes et les pratiques, et il semble en être devenu Tadversaire surtout par flatterie pour son maître et dans le but d'entrer à lAcadémie. En aucun temps il ne fut animé de l'esprit de prosélytisme philosophique, et le patriarche, nous a-t-il dit lui même, lui reprochait souvent de n'avoir pas le zèle de la maison du Seigneur^. « Je l'ai entendu bien longtemps avant la révolution, a dit un de ses contemporains, repousser avec assez de chaleur des plaisanteries sur la religion, qu'un de ses amis se permettait chez lui^. »

On le voit, après qu'il se fut jeté dans le repentir et dans la piété, conserver l'âcreté, l'irritabilité, et toutes les passions emportées qui lui avaient fait tant d'ennemis. « Je fais très peu de cas des querelles d'amour-propre, mais je n'oublie jamais les offenses réelles, n écrivaitil à Beaumarchais, en 1777. La vérité est que l'auteur, dans la Harpe, avait toujours été aussi implacable que l'homme. Après sa conversion, il reconnaissait qu'il avait quelquefois commis le tort d'envelopper l'homme et l'écrivain dans ses représailles passionnées 3. Il tomba plus d'une fois encore dans la même faute après son retour au christianisme. Le vieil homme, en lui, fut loin de faire entièrement place à l'homme nouveau, et en trop d'occasions il donna lieu de croire qu'en passant sous les drapeaux de la religion, il avait conservé l'orgueil et l'intolérance philosophiques. Qu'il n'eût pas pu, tout d'un coup, se dépouiller complètement de sa nature, il n'y a pas là tant lieu de s'étonner. Ce que tout le monde doit du moins reconnaître, c'est que ses nouvelles idées lui inspirèrent souvent une chaleur de style, une vigueur d'expression, un ton éloquent qu'il n'avait pas eus dans ses plus beaux moments de 1787 et 1788.

La Harpe, revoyant le Cours de littérature après sa conversion, le modifia considérablement dans le sens de ses nouveaux principes. Cependant tout n'y est pas d'une orthodoxie rigoureuse. Dans cette rédaction corrigée, bien des inspirations peu chrétiennes n'ont pas été effacées; non seulement le nouveau catholique laisse subsister partout «le témoignage qu'il avait cru devoir à ce que la philosophie avait pu faire de bien dans un temps où elle était capable d'améliorer quelque chose, parce qu'elle ne pensait pas encore à renverser tout* » ; mais l'ancien disciple de Voltaire y garde pour son maître une prévention excessive. On a lieu aussi de s'étonner qu'il ait continué à soutenir jusqu'à la fin le sensualisme mitigé de Locke et de Condillac. Il ne tarit pas sur les éloges du maître et du disciple ; le philosophe anglais est, à ses yeux, « le premier logicien du monde, le premier de tous les métaphysiciens ^ » 11 ne saurait trouver de termes assez pompeux pour exalter « ce Locke, qu'on peut appeler le maître de l'évi-

« Corre'p. litt., préf., p. 14, édit. 1804.

«Boissy d'AngliS, Étud. litt., t. III, p. 206.

' Voir Lyc, 3' part., ch. v, sect, 9.

♦ Li/c, .3* part., liv. II, ch. i, sect. 1.— s Ibid., liv. IV, cli. ii.

dence, car il la mène toujours à sa suite*. » L'auteur du traité des Sensations ne lui paraît guère moins grand, et il ne craint pas de déclarer que « la saine métaphysique ne date, en France, que des ouvrages de Condillac*. » Si le catholicisme de la Harpe eût été plus éclairé, il aurait beaucoup modifié son opinion sur ces deux philosophes, qui furent aussi très chers à Voltaire.

Dans la révision générale du Lycée tout ne fut pas non plus corrigé avec un égal bonheur, ni suffisamment changé ou complété au point de vue de l'art et du goût. Du reste, le temps a manqué à l'auteur. La Harpe mourut sans avoir pu terminer son Cours. Il n'eut pas le loisir d'achever les différentes parties concernant le dix-huitième siècle; il n'a pu traiter de la satire, de la fable, de l'églogue, de l'idylle, etdes divers genres de poésie légère. Plusieurs morceaux séparés ont été réunis après sa mort sous le litre de Fragments, ce qui fait que ce Cours, dans plusieurs parties, manque tout à fait d'ordre, et ne présente qu'un amas de matériaux informes et disparates. Il n'y a pas de fjroportion entre les différentes divisions et subdivisions. L'auteur entame, quitte, reprend une matière ; souvent il glisse sur des points essentiels, ou bien il s'appesantit avec prolixité sur des détails très peu importants; il insère, presque sans en rien retrancher, de longs morceaux qu'il avait publiés dans les journaux ou dans ses œuvres. Il consacre à Lucain trois fois plus de place qu'à Virgile. L'énorme article sur Sénèque commence par une longue digression sur Diderot, d'environ deux' cents pages. Il accorde aux fondateurs de l'Opéra- Comique une place incomparablement plus grande qu'aux Cicéron, aux Démosthène ou aux Bossuet. La grande étude sur la Henriade n'est qu'une réfutation minutieuse, prolixe et beaucoup trop favorable à Voltaire, de la critique que Clément avait faite de ce poème épique. Le livre consacré aux sophistes ' contient un chapitre sur Toussaint d'une longueur et d'une prolixité fatigantes. Il se perd en détails minutieux et infinis sur le Philinte de Fabre d'Églantine. L'analyse des sermons de labbé Poulie, la réfutation de l'opinion de Fontenelle et de la Motte sur la poésie, la réfutation de la lettre d'un anonyme qui avait ridiculement insulté la gloire de Boileau*, nombre d'autres articles enfin, sont fastidieux de longueur et rompent toute proportion^.

Outre le Lycée, la Harpe a laissé un autre ouvrage important de critique. Il publia, en 1801, quatre volumes sous le titre de Correspondance littéraire, adressée à monseigneur le grand duc, aujourd'hui empereur de Russie, et à M. le comte André Schowalow, chambellan de

1 Lyc, liv. m, ch. i, sect. 5. — s Ibid., liv. III, ch. i, sect.5.

3 Ibid., 3* part., liv. IV.

♦ Cette réfutation solide, mais minutieuse et prolixe, contient presque un tiers du tome VII de l'édition in- 18.

^ Le sagace prince de Ligne, dans ses Mélanges, s'impatiente plusieurs fois de voir la Harpe prêcher et détailler autant sur tant d'auteurs secoudaires. Voir en particulier : t. XXVII, p. 2Ô1 et 267 ; t. XXIX, p. 4.

l'impératrice Catherine II, depuis 1774 jusqu'à 1789. C'est un compte rendu régulier de toutes les nouveautés littéraires parues dans l'espace de ces quinze années.

L'apparition de cette Correspondance excita des orages, et produisit de vives récriminations contre l'auteur. On vit dans la publication de ces lettres souvent mondaines, lestes, plus ou moins irréligieuses, et plus souvent acres et passionnées \ une contradiction choquante avec ses nouveaux principes ; on fut particulièrement choqué de l'étroitesse de ses vues et du sentiment personnel et vaniteux qui l'anime constamment, et qui le fait se complaire, par exemple, à rapporter tous ses petits vers et tous les éloges qu'ils lui valaient. Plus décisif, plus tranchant que partout ailleurs, il a des sévérités sur tout le monde, sur Thomas, sur Delille, sur Saurin, sur Ducis, sur Shakespeare dont il appelle les drames des farces barbares, sur le Dante ^, sur Suard, sur Marmontel, sur Condorcet, sur Diderot, sur d'Alembert, sur Voltaire. Dans cet acte d'accusation de presque toute la littérature du dix-huitième siècle, il n'a guère de compliments que pour lui-même.

La Harpe, bon élève de Voltaire, a un style clair, coulant et exact. Il est ennemi du fatras et de la recherche. Il n'a pas la vivacité et l'abondance d'élocution de son maître; mais aussi il n'a pas la sécheresse de Marmontel ou de Suard ; et souvent il s'élève jusqu'au beau et grand style, en particulier dans les discours généraux placés en tète des principales divisions. Si sa langue est généralement académique et classique, il est loin cependant d'avoir une pureté constante et irréprochable. On pourrait y relever en assez grand nombre non seulement des négligences et des lourdeurs ', mais de graves incorrections comme dans ces phrases :

« Enfin, le plus grand inconvénient de la morale, c'est l'ennui ; et il (Horace) a tout ce qu'il faut pour y échapper : une variété de tons inépuisable, des épisodes de toute espèce, des dialogues, des fictions, des apologues, des

1 C'est ainsi qu'il s'acharne, de même que dans le Lj/cée, snv le poète Gilbert qui, prétend-il, était au pain île l'archevêque et au vin deFréroti, et qu'il représente l'auteur de Y Armée littéraire comme un homme dont il avait le droit de mépriser la personne, comme un vil banqueroutier. {Corresp. litt. ,\ett. CXLVI.)

* Suivant lui, ïEnf'er du Dante, à deux ou trois morceaux près, n'est « qu'une longue et froide allégorie satirique et un ennuyeux sermon. » (Corresp. litt,, lett. XXXIX.) — Quand on entend de tels jugements, on se fâcherait volontiers contre le prince de Ligne qui proclamait la Harpe « le seul homme à qui l'examen 'des ouvrages devrait être pernais ». (MeV., t. XXVII, p. loi. Sur le Lycée, t. IV, p. 154.)

3 Pdr exemple : « Tels sont les faits publics, et j'en pourrais ajouter beaucoup de particuliers dont personne n'a été plus près que moi; mais ceux-là sufrisent pour prouver ce que savent tous ceux qui oiit connu la littérature, guc, de tous les écrivains célèbres, il n'y en a pas un que la secte philosopliique puisse moins réclamer que Buffon, que ie puis assurer l'avoir toujours eue en horreur. » {Lyc, S' part., liv. III, ch. i, sect. 3.)

peintures de caractères, et l'usage le plus adroit de cette forme dramatique, toujours si heureuse partout où elle peut entrer, et dont, à son exemple, Voltaire, parmi les modernes, a le mieux senti les avantages i, n

Il faut relire plusieurs fois cette phrase pour en bien saisir le sens, tant le dont à son exemple arrive singulièrement ; et quand on l'a comprise, on voit qu'il y a une grave incorrection à dire : sentir le mieux, à l'exemple de quelqu'un.

Il dira encore :

« C'est que l'alexandrin est le vers de l'épopée, de la tragédie et de la comédie, de la satire et de l'épître, et par conséquent le plus important de tous, celui qui offre le plus de difficultés à vaiuci e et de mérite à les SUV' monter *. »

Il suffit de souligner, tout le monde'sent la faute.

a Et ensuite il faut pouvoir, en changeant d'idiome, retrouver les mêmes effets corrspondants '^. »

Il fallait simplement : les mêmes effets, ou des effets correspondants. Il dit, en parlant d'Orosmane, dans Zaïre :

« Il est seul avec Corasmin ; il erre dans les ténèbres et dans la rage ; il attend Zaïre *. »

Qui s'attendrait à un pareil rapprochement de mots : errer dans les ténèbres, et errer dans la rage ?

« Favart est le premier qui ait tiré l'opéra comique de son ancienne et longue roture: et en cela il fit ce que n'avaient pu faire ni Le Sage, ni Piron, ni Boissy. ni Fagan,car ces deux derniers ont aussi laissé, mais dans un entier oubli, quantité d'opéras comiques ". »

Ils ont laissé, mais dans wi entier oubli, quantité d'opéras, pour dire : ils ont laissé quantité d'opéras qui ont été bientôt entièrement oubliés ; voilà un français bien extraordinaire. Celui du célèbre rhéteur est quelquefois si singulier, qu'U choquait même un étranger comme le prince de Ligne, un grand admirateur de la Harpe cependant. Le noble écrivain, dans ses notes sur le Ljjcée, fait entre autres cette citation et cette remarque : « 'Rendre justice à Molière, quand Molière la fit des précieuses ridicules, me paraît inintelligible. Si cela veut dire : quand Molière fit justice des précieuses ridicules, c'est encore mauvais, à ce qu'il me semble ®. »

1 Lyc, 1" part., liv. I, ch. viii, sect. 1.

* Ibid., ;« parf., liv. I, ch. x.

3 Ibid., 3* part., liv. II, ch. iv.

^Ibid., 3* part., liv. I, ch. m, sect. 4.

8 Ibid., ch. VII, sect. 2.

6 Mélang., t. XXVII, p. 151. Sur le Ly:ée, t. Vf, p. 151 .

La phrase suivante offre un autre exemple de la même faute :

« Il convenait à celui qui avait su faire justice des mauvais auteurs, et la rendre aux bous, de fixer les principes dont ses divers jugements n'étaient que les conséquences *. »

Faire justice forme, pour ainsi dire, une locution composée, qui a un sens spécial; on ne peut donc point ensuite remplacer le pronompar le mot justice, pris dans son acception générale. Ce genre de faute, on le sait, est tr^s fréquent chez Jean-Jacques Rousseau.

Quelques fautes de style qui aient échappé à la Harpe, quelques erreurs de jugement qu'il ait commises, il n'appartient qu'aux esprits étroits de mépriser cet écrivain, ce critique. Sa prétention à l'universalité de Voltaire fut un ridicule de la vanité ; il n'a laissé aucune œuvre d'une durée immortelle ; il na jeté dans la circulation aucune idée nouvelle, il n'a pas môme su empreindre son style d'un cachet qui fût bien à lui ; mais il a été un des rhéteurs les plus sensibles au beau , au touchant, au sublime ; quand il a parlé des objets de goût qu'il possédait à fond, en parlicuUer dans les parties du Lycée professées pendant les années 1786-87-88, il a été véritablement supérieur. Aussi cet écrivain, qui fut trop abaissé pour avoir trop abaissé les autres, restera-t-il comme un prosateur estimable, comme un bon littérateur, comme un précepteur du goût, comme un de nos meilleurs critiques. 11 fit preuve, un jour, d'une extrême originalité d'écrivain, lorsqu'il burina, en quelques heures d'inspiration, l'étrange Tro'phétie de Cazotte, ces pages pleines de verve, de vigueur et de sensibilité.

La Harpe a déployé de rares quaUtés de critique dans la plupart de ses écrits, dans ses Eloges académiques, dans son Lycée, dans ses petits et dans ses grands ouvrages, en prose et en vers. Il s'est acquis une sérieuse prééminence sur la plupart de ceux qui ont couru de son temps la même carrière. Plusieurs cependant méritent encore d'être nommés avec honneur; tel est, avec d'autres que nous avons déjà cités. Clément de Dijon (1742-1812), qui eut tant de prises avec l'auteur du Lycée comme avec tout le parti de Voltaire.

Bernard Clément s'était senti, dès l'enfance, un penchant irrésistible pour la poésie ; mais ses premiers essais en vers n'ayant pas eu le succès qu'il espérait, il résolut « d'employer de qu'il avait acquis de connaissances et de goût dans l'étude des anciens et des bons modernes, à combattre en forme les ouvrages qui ont mis le plus en faveur le mauvais goût, et que le mauvais goût général a le plus accrédités ; à dessiller les yeux du public, s il se pouvait, sur mille petites réputations extorquées par charlatanerie ou par surprise ; à le ramener enfin à l'admiration, à l'estime des excellents modèles qu'on a voulu dé-

' Li/c., 2* part., liv. I, ch. x.

primer et faire oublier, pour avoir quelque éclat en leur absence, et n'en pas ôtre entièrement éclipsé. »

Dans sa jeunesse, — c'est lui-même qui nous l'apprend, — il avait été séduit par les doctrines littéraires et philosophiques du temps. Il préférait Lueain et le Tasse à Virgile et à Homère, mettait Voltaire audessus de Corneille et de Racine ; regardait « ce que M. Diderot a pris la peine d'écrire sur la poésie dramatique comme un traité lumineux et parfait qui faisait sortir cet art de l'enfance où il était depuis plus de deux mille ans *. »

« Les injures que j'etitendais débiter contre Despréaux, en pleine Académie, ajoute-t-il, et les couronnes, les places, que j'y vojais distribuer à ceux qui criaient le plus haut contre ce fameux satirique, m'avaient inspiré pour lui le plus profond mépris; et je n'en parlais jamais que comme d'un versificateur assez passable, et d'un poète fort médiocre. Je n'avais pas une plus grande estime pour Rousseau, que j'appelais toujours le petit Rousseau ; ne concevant pas comment on pouvait donner le surnom de Grand à un poète lyrique aussi peu philosophe que celui-là; car c'était, avant tout, la philosophie moderne que j'aimai-^ ; et dès que je ne trouvais point, dans quelque poésie que ce fût, des tirades contre les prôtres et la religion ; ou de belles sentences sur l'humanité, sur la vertu, sur le mépris des grands, sur les préjugés, sur l'indépendance, sur le suicide, etc. ; ou des réflexions de la plus subtile métaphysique, ou des termes de logique, de sciences et d'arts, je fermais le livre d'indignation, et je disais: Qu'est-ce que cela ni'aiipreîid?L'iiomme a besoin de morale et de philosophie, et non d'images poétiques. Enfin, j'avais conçu un dédain très altier pour le siècle précédent, qui n'avait point été un siècle philosophique. Je lui préférais, sans comparaison, notre siècle immortel, ce siècle de philosophie et de lumières. J'étais convaincu qu'on n'a jamais mieux écrit en prose qu'à présent. Je rejetais les Bossuet, les Pascal, les Fénelon, les la Bruyère, pour

m'absorber entièrement dans la lecture des D , des D et des D

« Cependant, par un événement, qu'en ceci seulement je regarde comme assez heureux, je me vis obligé de quitter quelque temps ces beaux-esprits du jour, dont je faisais les objets de mon idolâtrie, pour me donner entièrement à l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Dès que j'y eus fait quelques pas, je vis naître un nouveaiu jour dans mon esprit; je pris des idées bien dififérentes de celles que j'avais eues jusqu'alors de la poésie, de l'éloquence et de la littérature. Virgile, Horace et Cicéron me réconcilièrent avec Boileau, Rousseau et Bossuet ; qunnd j'eus comparé ces génies de différents siècles entre eux, je vis qu'ils avaient tous suivi les mêmes principes de goût, puisés dans la nature, et que, dans le fond, ils se ressemblaient, comme s'ils eussent vécu dans le même temps. J'aperçus, au contraire, que les littérateurs de notre siècle étaient totalement opposés de goût et de style à ceux des deux beaux siècles d'Auguste et de Louis XIV, et que s'ils avaient quelque ressemblance avec l'antiquité, c'était avec les Lycophon, les Lueain et les Sénèque *. »

C'est dans cette disposition d'esprit que Clément entreprit de faire la guerre aux médiocres auteurs du Jour et de montrer le faible des

^Nouv. observ. critiq. sur différents sujets de littérature, 1772. ' Ibid., introd.

plus célèbres écrivains. La gloire et la puissance de Voltaire ne l'étonnèrent pas. Il essaya une critique générale et détaillée de ses œuvres, et déclara sa résolution au philosophe lui-môme dans une première lettre critique. « Cette épître, qui est un chef-d'œuvre de littérature polémique, disait l'auteur des Mémoires secrets, roule sur les manœuvres de toute espèce de M. de Voltaire, pour déprimer sans relâche nos grands maîtres, et pour s'élever sur les débris de leurs trophées. Elle se lit avec d'autant plus de plaisir que l'observateur s'est abstenu d'y répandre ce fiel qui révolte les honnêtes gens, et qu'accumulant les faits en abondance, il écrase son ennemi par les preuves les plus convaincantes, en lui rendant justice sur ses productions précieuses, en le louant, en l'exaltant, en le divinisant avec presque autant d'enthousiasme que ses partisans *. »

A propos des écrits de Voltaire dont il ne dissimule aucune des parties distinguées ou élevées, il déplore le triste dépérissement où les lettres, les arts et le bon goût sont tombés en France.

« En vérité, Monsieur, lai dit-il, je ne sais ce qu'on pensera un jour de notre siècle ; mais je sais bien, moi, qu'il ressemble furieusement à celui de Sénèque et de Silius Italiens. C'est vous qui avez vu finir les beaux jours de notre littérature, et qui nous en avez si longtemps consolés : et vous avez la douleur de ne laisser après vous aucun espoir de nous consoler de votre absence. »

Le philosophe poète dénonçait le critique aux colères de ses disciples attaqués en môme temps que lui 2, mais il affectait de dédaigner de répondre à ce 'polisson; il disait, en 1773, dans une épître à l'abbé de Voisenon :

« Il est bien vrai que l'on m'annonce

Les lettres de maître Clément :

Il a beau m'écrire souvent,

Il n'obtiendra pas de réponse ;

Je ne serai pas assez sot

Pour m'embarquer dans ces querelles :

Si c'eût été Clément Marot,

Il aurait eu de mes nouvelles. »

Ces lettres renfermaient cependant assez de choses justes et sensées pour mériter d'être prises en quelque considération. Clément y fait surtout preuve de goût et de sens critique, quand il combat les jugements de Voltaire sur Quinault, sur la Fontaine, sur Corneille. 11 est un des premiers qui aient su voir tout ce qu'il y avait d'inexact et de faux dans le célèbre Commentaire sur notre grand tragique, un des premiers aussi qui aient fait apercevoir ce que la poétique de Voltaire avait de défectueux. La justesse d'esprit de Clément éclate particuliè-

' Mém. secrets, 16 janv. 1773, t. VI, p. 257. 2 Voir Lettre à Marmontel, du 22 déc. 1773.

Prosateurs du xviii* siècle. 25

rement quand, clans sa 7P lettre, il attaque le système anlipoélique de l'auteur de la Henriade, que « toute métaphore pour être bonne doit fournir un tableau à un peintre'. »

Avant les Lettres à Voltaire, Clément avait publié des Observations critiques (1771), et des Nouvelles Observations critiques (1772), où il fait des remarques sévères, mais généralement très judicieuses et très solides sur la traduction des Géorgiques de Delille et sur le poème des Saisons de Sainl-Lambcrt. Son dessein était de continuer ses observations sur toutes les parties de la littérature, afin de combattre les systèmes nouveaux qu'on avait élevés à la place des véritables principes, dans tous les genres de poésie ou d'éloquence. « Ces différentes dissertations, pensait-il, pourraient faire à la fin un cours de belles-lettres dans un nouveau goût ; les autres étant pour l'ordinaire composés de préceptes appuyés sur les exemples des bons modèles, le sien serait un cours de critique des mauvais modèles, où il marquerait avec autant de soin ce qu'il faut éviter, que les autres enseignent ce qu'il faut suivre^. » Il poursuivit l'exécution de ce plan dans les Essais de critique sur la littérature ancienne et moderne (178j), dans le Journal littéraire (1796-97), dans le Tableau annuel de la littérature française (1801).

Dans ces divers ouvrages, son système est d'avoir pour les auteurs d'un vrai mérite le respect et l'estime qu'on doit aux talents et au génie, d'attaquer toujours avec des raisons, et le plus souvent possible avec de bonnes plaisanteries, ceux qui jouissent d'une réputation usurpée.

La liberté et la sévérité de sa critique excitèrent contre lui un soulèvement général dans la « populace des obscurs écrivains et dans la cabale des philosophes*. » La rigueur de ses appréciations sur le poème des Saisons excita en particulier l'acharnement de tout un parti très puissant et très rancuneux. Il se vit traité en homme perdu de mœurs et d'honneur, et presque en criminel d'État, pour avoir prouvé par des raisons solides que le poème des Saisons, eût-on été trente ans aie faire, et en dût-on mettre cinquante à le corriger, serait à jamais un poème froid, sec, triste, monotone, pédantesque et ennuyeux*.

Non content de lui faire essuyer ce que ta calomnie a de plus noir et de plus affreux, Saint-Lambert employa ses protections pour interdire la parole au critique et pour le faire emprisonner.

Très sévère dans ses mœurs et un peu sauvage dans ses habitudes et dans ses goûts, Clément Vinclément, comme l'appelait Voltaire, a parfois eu quelques duretés de critique, mais il n'y mit jamais de mauvaise foi, et il n'a pas plus mérité les insultes-de Saint-Lambert que celles de Voltaire et de la Harpe.

Il a fait aussi de la critique en vers assez bons. Sa satire adressée à

* Lettre III du sieur Cléme.it de Dijon à M. de Voltcdre, 6 déc. 1759. *Nouv. observ., introd. — s liùl, — 4 lùid.

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