MERCIER
venir, en leur apprenant ce qu'on peut faire de la langue quand on en sait varier les teintes, u J'ai voulu, disait-il, apprêter la palette, après avoir été peintre quelquefois; sachez-m'en quelque gré, vous pour qui j'ai broyé ces couleurs. »
La longue introduction qui précède la. Néologie offre des idées justes et môme des traits de style; mais Fithos et le pathos, mais l'outré et l'absurde y dominent.
Que la langue française, en devenant plus régulière, plus polie, plus souple, ait trop perdu de ses qualités premières, trop rejeté de ses richesses originelles, et soit devenue trop timide et trop gênée, c'est un malheur que beaucoup de bons esprits avaient déploré avant Mercier. L'auteur de la Néologie vit le mal, mais se l'exagéra, et, en prétendant y remédier, voulut bouleverser la langue comme la révolution allait bouleverser la société. En conseillant d'employer, sans aucune contrainte, l'archaïsme et le néologisme, Mercier, avec beaucoup moins de talent et de succès, renouvelait en quelque sorte la tentative de Ronsard au seizième siècle.
Parmi les mots dont Mercier voudrait, suivant son expression, que « la vieillerie redevînt nouveauté, » un certain nombre méritaient assurément d'être rajeunis, et plusieurs ont depuis repris faveur. Mais il poussait la manie du néologisme et de l'archaïsme jusqu'à prétendre remettre en usage des termes du moyen âge tout à fait inutiles et qui ne se ratt achent à rien dans la langue moderne. Voici un article de sa Néologie :
« Aréméti. Vieux mot de la langue, qui signifiait tout à cette heure, main-' tena7it. Il est doux, coulant, joli : on pourrait le recréer aréméli. »
Ce terme n'a jamais été français ; c'est un mot gascon, venant probablement de horâmet ipsu, que Mercier a rencontré dans Rabelais :
a Vous soubvienne de boyre à my pour la pareille, et je vous pleigeray tout aresmetys.. » [Garg., Prol. du liv. I.)
Ce n'était pas seulement la langue, mais toute notre littérature que le très hardi Mercier prétendait réformer. Son ambition était de « désentraver les littérateurs d'une foule de règles fausses ou puériles ^ » Il s'appUqua particuhèremenl, dès 1773, dans un livre intitulé Du Théâtre ou Nouvd Essai sur V arl dramatique, qui fut goûté des étrangers, et plus tard, dans les préfaces de ses drames, dans son Tableau de "Paris, et ailleurs, à combattre les règles classiques du théâtre. U est, sous ce rapport et sous plusieurs autres, un des aïeux de nos romantiques. U s'éleva contre l'uniformité et la ressemblance de ces plans étroits, de ces caractères répétés « qui laissent un vide et impriment
> Néolog., art. Entraver.
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une langueur sensible à nos tragédies modernes *. » Il ridiculisa nos petites tragédies étranglées, uniformes, sans plan vrai et sans mouvement. 11 attaqua particulièrement la règle des deux unités de temps et de lieu, qu'il appelait imites de cadran et de salon, et qui, suivant lui, ne servaient « qu'à accumuler grossièrement les invraisemblances les plus ineptes et les plus bizarres. » Il appela une innovation qui devait «tourner au profit de la vérité, du génie, des mœurs et des plaisirs de la nation. « Il demandait que la tragédie cessât d'être grecque, romaine, etc., pour devenir française, et qu'on renonçât à « défigurer l'histoire, l'idiome, le génie, le caractère de tous les peuples du monde à l'aide de quelques vers ronflants *. »
Mercier est un de ceux qui ont le plus préconisé le drame, et surtout le drame bien romanesque, bien noir, bien atroce. En élève de Diderot, il bannissait le rire de la comédie.
Au milieu des exagérations et des absurdités qu'il débitait de l'air le plus confiant et d'un ton pour ainsi dire fatidique, il a répandu quelques bonnes idées sur la nécessité de réformer l'ancien système du théâtre français, et a signalé avec assez de justesse les principaux défauts de t nos pièces uniformes et factices ». L'adversaire de la Harpe avait raison d'inviter à lire Shakespeare, « non pour le copier, mais pour se pénétrer de sa manière grande et aisée, simple, naturelle, forte, éloquente. »
On le voit. Mercier était un homme qui ne manquait pas d'esprit, ni parfois de style ; mais, exagéré en tout, bizarre, maniaque, il aimait à soutenir tous les paradoxes qui pouvaient le singulariser. Ainsi il prétendait que l'instruction était la peste du genre humain, et, en lS06,il pubhait un gros Hvre contre le système astronomique de Newton.
Mercier, qui n'embrassa les principes religieux que dans sa vieillesse, fut toujours un adversaire déclaré de l'école voltairienne. Suivant lui, « elle n'a ni agrandi ni fortifié l'esprit de Ihomme; en général elle est caustique, railleuse, inconsolante ; l'ironie destructive en fait la base : rien n'échauffe, rien ne purifie le cœur de ses disciples. Cette école, en propageant un certain goût, a nui à la généreuse audace des grandes et fortes conceptions^. » Le fond de la pensée est juste, si l'expression est encore trop néologique.
Nous terminerons ce que nous avons à dire des auteurs qui se sont occupés au dix-huitième siècle de la critique littéraire, par quelques mots sur des érudits comme Nicéron, Goujet, Bouhier, Villoison, dont les travaux, peu brillants par le style, sont recommandables parla science et quelquefois par l'esprit de discernement et par lapénétration ,
Le barnabite Nicéro.n (168û-1738) a laissé des Mémoires pour servir à
* Tab/. (le Paris, cccxxxiii.
* Ibid., loc. cit.
3 Néolog., art. Voltairienxk d'École).