VERTOT, FLEURY
cette fin on accréditera les anecdotes les plus dépourvues d'authenticité, on recevra les exagérations les plus partiales.
Parmi les historiens les plus autorisés de cette époque, les uns se montrent ennemis déclarés du christianisme, les autres, en plus petit nombre, à Timitation de l'Anglais Gibbon S en parlent avec une froide indifférence et avec une aQectation d impartialité qui déguise mal le mépris et la haine.
Après avoir sommairement indiqué le caractère général des historiens du dix-huitième siècle, nous devons passer en revue les principaux d'entre eux. Les premiers en date ont été déjà étudiés par nous, et leur esprit est encore celui du dix-septième siècle, pendant lequel ^es œuvres principales de plusieurs ont été puljliées.
Vertot, dont nous avons assez longuement parlé dans notre premier volume des Prosateurs du xvu« siècle-, continue de s'appliquer aux travaux historiques qui lui avaient fait une si belle réputation sous Louis XIV. 11 est toujours vanté comme un grand historien : l'abbé de Mably, dans la Manière d'écrire l'histoire, ne tarit point sur ses louanges, et le place presque à côté de Tite-Live, son auteur de prédilection.
Flelry poursuit son Histoire de l'Église, commencée sous le règne de Louis XIV, œuvre souvent prolixe et entachée d'erreurs, mais très estimable par Lien des côtés essentiels. 11 garde après sa mort de nombreux admirateurs. 11 est consulté, il est cité même pour ses premières productions. Mably, dans ses Observations sur l'histoire de France, 'parle « de l'excellente histoire du droit français de M. l'abbé Fleury ^ ». Cependant quelques contradicteurs s'élèvent. On note, dans son Histoire de l'Eglise, « beaucoup de choses répréhensibles, principalement par rapport à l'acharnement avec lequel il relève » les moindres fautes qui peuvent se trouver dans les lettres des Papes; on blâme le jugement qu'il porte « sur l'affaire de saint Thomas de Cantorbéry, dont il taxe la conduite de témérité, contre les lois et les maximes de la France ; » on signale quelques infidélités dans les extraits qu'il a donnés des ouvrages de saint Augustin, sur lesquels, n'étant pas théologien, « il s'était fié à un bénédictin de Saint-Maur qui en est le véritable auteur*. » Pour
1 Dans les quinnième et seizième chapitres de son Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain.
^Observations sur l'histoire de France, t. III, p. 528. Remarques et preuves.
* Extr. des dépêches du card. de Fleury au card. de Tencin, pendant son ministère à Rome, de 1739 à 1742, à la suite des Mémoires à\i président Hénault.
Dans cette lettre précieuse, du 8 sept. 1739, le cardinal de Fleury témoigne de la pureté des intentions de l'auteur de l'Histoire de l'Eglise, en disant : « Je lui avais fait des reproches à lui-même de ces trois sortes d'excès. Il m'avait prié de lui en donner des observations par écrit; mais le temps me manqua et
ces griefs et pour plusieurs autres, il fut question à Rome de le censurer, ;i l'occasion d'une traduction de son histoire en italien. Le cardinal de ricury intervint pour empêcher celle censure, parce qu'elle aurait causé « un grand feu dans tout le royaume ».
En même temps que l'abbé Fleury continuait son Histoire de VÉglise, le jésuite Daxif.l achevait son Histoire de France et son Histoire de la milice française. Ce dernier travail fut le plus estimé au dix-huitième siècle : Folard, dans ses Nouvelles Découvertes sur la guerre, cite souvent avec éloge l'Histoire de la milice française, qui est, selon lui, « tout ce qui s'est fait de meilleur dans ce genre '. » L'esprit dans lequel était écrite l'Histoire de France lui suscita, pendant le règne de la philosophie, beaucoupde contradicteurs, beaucoup de déprécialeursoutrés, à commencer parle comte de Boulainvilliers ^, et permit à peine de voir que la préface historique, où les recherches de Cordemoy ont été sagement utilisées, est un chef-d'œuvre de bonne critique. Naguère encore cette œuvre importante n'était pas jugée plus favorablement, et l'on ne voyait dans Daniel qu'un prêtre « servile et fanatique ^ ». L'opinion s'est enfin modifiée en faveur du laborieux jésuite, tout en continuant de lui reprocher une parlialilé dont il lui était bien difficile de se défendre, et des appréciations dont il aurait dû sentir les conséquences et les dangers. ÎNous avons déjà cité* le jugement d'Augustin Thierry sur le P. Daniel. Un historien aussi peu favorable aux disciples de Loyola, M. Henri Martin, reconnaît que « le jésuite Daniel, malgré ses erreurs sur les origines et ses arrière-pensées mesquines, associe à un vrai savoir une certaine hardiesse d'esprit, et parfois un sens hislorique remarquable^ ».
Un autre historien considérable de celte période, c'est Rollin. Nous l'avons vu, il voulait avant tout être utile à la jeunesse. Cette noble ambition était l'âme de tous ses efforts. Ses travaux historiques, sur lesquels il ne nous reste rien à ajouter après ce que nous avons dit plus haut, s'adressaient, comme le Traité des études, à la jeunesse et aux éducateurs de la jeunesse.
il mourut. » Le cardinal ajoute un peu plus loin : « Le bon abbé avait été avocat et en avait conservé toutes les formes parlementaires. «
Il dit dans une autre lettre : « Ce serait un grand mal qu^on condamnât à Pome VHistoire ecclésiastique de l'abbé Fleury, parce qu'elle est effectivement la plus exacte et la meilleure que nous ayons. Il faut pourtant avouer qu'il y a plusieurs choses répréhensibles, et je le lui avais dit à lui-même. Il était naturellement un peu caustique et parlementaire, ayant été avocat. »
1 Nouv. hécouvertes sur la guerre, 3° part., p. 3^6. — La Curne de Sainte- Palaye, en particulier dans son GLsscdre manuscrit, cite très fréquemment VHistoire de la milice frajiçaise.
2 Voir Lettres sur les ancieiis parlemeyics de France, 1" lettre.
3 Villemain, Tableau de la Ultér. au dix-huitième siède, 28' leçon. * Dans notre tome I des Prosateurs du xvn* siècle, p. 23.
» Henri Martin, Hut. de France, l'réf.
DAiMEL, ROLLIN, LE BEAU, VOLTAIRE. 109
Le continuateur de son Histoire romaine, Charles Le Beau, 1700-1778, dans son Histoire du Bas-Empire en vingt-sept volumes in-12, montre toutes les qualités d'un écrivain correct et laborieux.
Malheureusement ses récits manquent de précision. Le savant professeur, à l'instar des historiens latins, veut quelquefois imaginer et doubler ainsi l'intérêt des événements. 11 prête aux personnages de longs, d'interminables discours, dont les images les plus chaleureuses sont naïvement classiques. L'une des plus singulières de ces harangues est celle d'Hormisdas dans les fers à ses sujets révoltés que l'auteur eût pu donner comme exercice à ses élèves lorsqu'il professait la rhétorique au collège des Grassins ou au collège Royal. Charles le Beau devint secrétaire perpétuel et pensionnaire de l'Académie des inscriptions. Il enrichit les Mémoires de l'Académie de plusieurs dissertations savantes et de divers éloges historiques où, dit Fcller, le caractère des académiciens est saisi avec justesse et peint avec vérité.
« Un génie mâle et rapide, qui approfondit tout en paraissant tout effleurer', » Montesquieu, raconte dans un livre court mais substantiel la cause des progrès et de la chute de l'empire romain.
Voltaire, dans ses intéressantes et spirituelles histoires, dans l'Histoire de Charles Xn, da.ns ï Histoire de Pierre le Grand, dans le Siècle de Louis XIV, dans l'Essai sur les mœurs des nations., s'élèvera au-dessus de tous les historiens de son temps, au moins pour plusieurs mérites essentiels. Mais il lui manquera la profondeur et les larges vues d'ensemble. 11 aura le tort de négliger les causes pour s'attacher aux effets, de dédaigner les lois générales pour ne donner son attention qu'aux particularités. Amoureux des antithèses de choses comme des antithèses de mots, il se fera un jeu trop continuel de rapprocher à sa fantaisie les événements pour les faire contraster entre eux, au lieu de chercher ■à en tirer les leçons élevées qu'ils renferment.
Ses récits plairont par le tour ingénieux, par le brillant du style, mais ils seront presque constamment secs et dépourvus de la couleur des teiPips.
Voltaire ne convenait pas du défaut dont les contemporains mômes étaient choqués à la lecture de ses travaux historiques, la recherche et l'étalage de l'esprit. Le président Hénault, à qui il avait demandé des critiques sur son Siècle de Louis XIV nouvellement paru, lui ayant reproché sur quelques points le trop d'esprit : " Je jetterais mon ouvrage au feu, s'écria-t-il, si je croyais qu'il fût regardé comme l'ouvrage d'un homme d'esprit... J'ai voulu émouvoir, môme dans l'histoire. Donnez de l'esprit à Duclos tant que vous voudrez, mais gardez-vous bien de m'en soupçonner. » Quoiqu'il en dise, il n'a guère moins fait abus de l'esprit dans l'histoire que son successeur dans la place d historiographe de France.
' Voltaire, Disc, de récpt. à V Académie,
Avec leurs taches nombreuses, ses premières histoires, le Siècle de Louis XIV, V Histoire de Charles XII, seront des œuvres remarquables, et même neuves et approfondies dans plusieurs parties. Ses derniers travaux historiques, à commencer par V Essai sur /es mœurs des uations, seront singulièrement amoindris et gâtés par l'esprit de secte le plus excessif. Ce ne seront pas des histoires, mais des panégyriques ou des pamphlets. La satirique et inexacte Hisfoù'e du Parlement de Paris, composée pour plaire à M""-" du Rarry, et si audacieusement désavouée par l'auteur, sera le sublime de ce genre partial et passionné.
En tête des historiens sur lesquels nous devons donner ici des détails plus particuliers, nous placerons Charles-Jean-François HÉNAULT(i68o- 1770). Le futur magistrat fut quelque temps de l'Oratoire. 11 nous a fait connaître lui-môme les circonstances et les motifs qui le firent entrer dans celle compagnie célèbre par sou goût pour les lettres et les sciences :
« C'était alors, dit-il dans ses Mémoires, le commencement de la grande réputation du P. Massillon, qui venait quelquefois dîner chez mon père, où l'on ne diiiait guère. L'ambition de l'éloquence entra dans une tête de quinze ans. De là ma vocation pour l'Oratoire. Mon père en fut fort aise : on ne savait pourquoi.
« Je pris riiabit en 1700, à l'Institution : c'est ainsi que se nomme le noviciat, et je sortis de l'Oratoire en 170"2 '. »
Ce séjour de deux ans à l'Oratoire fut très profitable à Hénault,de son propre aveu. Il l'appelle « le plus utile et le plus heureux temps de sa vie » ; et plus tard il le regrettera vivement. » Les principes, nous ditil, que j'ai reçus à l'Institution, les exemples que j'y ai trouvés ne s'effaceront jamais de ma mémoire. Hélas! pourquoi en suis-je sorti? C'est ce que je mandais à une personne de mes amies, bien des années après -. »
Hénanlt eutroccasion,chez les Oratoriens, de s'essayer à l'éloquence. L'abbé de Rancé y étant mort pendant qu'il était à l'Institution, le jeune novice, « frais émoulu de sa rhétorique, » fit l'oraison funèbre du célèbre réformateur de la Trappe. « Il a pris dans cette société, nous dit d'Argenson, le goût de l'étude, et y a acquis quelque érudition, mais sans aucune pédanterie ^. » Telle est donc l'origine de l'inclination qui le portera, quand il sera devenu un personnage important, à vouloir faire des lettres l'amusement de son opulent loisir.
U débuta dans la carrière hltéraire parla composition d'un ouvrage de droit.
a Le livre de M. Domat, nous dit-il, paraissait (1710) sous ce titre : Les lois civiles dans leur ordre naturel. Cette lecture me charma et me donna l'envie de remonter aux sources. Je fis un abrégé des Institutes et des principaux
1 Mém. du prés. Hénault , cb. n, 10.
2 Ibid., p. 14.
3 Mém., Bibl. elzév., t. V, p. 92.
titres du Code. Mais ma passion véritable se déclara et je ine donnai tout entier à l'histoire de France '. »
En 1744 il mit au jour la première édition du Nouvel Abrégé chronologique. « Ce n'était, dit-il dans ses Mémoires, qu'un essai pour tàter le goût du public, où je n'avais qu'effleuré chaque matière. Le succès m'enhardit ; je fis successivement des augmentations considérables^. ■»
Le président Hénault eut beaucoup de secours pour composer son Histoire. Les Mémoires chronologiques et dogmatiques pour servir à Vhistoire ecclésiastique, deiniis 1600, jusqu'à 1716, et les excellents Mémoires pour strvir à l'histoire universelle de l'Europe depuis 1600 jusqu'à 1716, du jésuite d'Avrigny, pouvaient lui servir de modèle, et le plan de son ouvrage était tout entier dans celui de Guillaume Marcel. 11 fut fort aidé par le docte abbé Boudot; enfin, il répète lui-même dans toutes ses préfaces que son Abrégé est en quelque sorte un résumé des conférences tenues chez lui ou chez le chancelier d'Ormesson par les hommes les plus instruits dans notre histoire, les Foncemagne,les Secousse, les d'Aguesseau, les dom Bouquet, etc.
Le marquis d'Argenson, dans son journal, jugeait ainsi l'Abrégé chronologique dont il avait eu connaissance avant la publication, et même avant l'achèvement de l'œuvre :
« 11 s'occupe h rédiger un Abrégé chro7io/of/ique de notre liistoire, qui aura le mériie de rassembler une chronologie exacte, des tables bien faites, un sommaire de faits méthodiquement exposés, et de n'être ni sec, ni aride, ni plat, ni ennuyeux. Non-seulement on pourra y clierchcr et y trouver tout ce dont on aura besoin pour fixer dans sa tête les principales époques de notre histoire, mais on pourra lire cet abrégé d'un bout à l'autre sans s'ennuyer, l'auteur ayant ménagé à ses lecteurs sur cette longue route, pour ainsi dire, des repos. Les faits les plus intéressants y seront exposés avec clarté et précision, et des remarques parliculières détermineront, à chaque grande époque, quels ont été alors nos mœurs et nos principes ^. »
C'était annoncer beaucoup, et l'auteur ne promet guère moins dans son AvertissLmoit :
« J'ai composé ce recueil, dit-il, pour nioa usage particulier; quand il a été achevé, on l'a trouvé utile, et j'ai consenti d'autant plus facilement à le rendre public, qu'il n'y a pas grand mérite à l'avoir fait. Cependant, je. crois devoir avertir que, quoique le titre semble n'annoncer qu'un de ces recueils connus sous les noms de fastes, de journaux et d'abrégés, qui ne contiennent que des dates de naissances, de mariages, de batailles, de morts, etc., quand on se sera donné la peine d'examiner celui-ci, on s'apercevra qu'il doit être le fruit d'un plus grand travail, que les indications des matières les plus intéressantes de notre histoire y sont rassemblées, et qu'en même temps que cet ouvrage sera
1 Mém. du présid. Hénault, ch. v, p. Si.
! Ibid., p. 30.
3 Mém. du marquis d'Argenson, t. V, p. 93.
utile à ceux qui ne le consulteront que pour les dates des faits, il ne le sera pas moins aux personnes plus instruites. Ces derniers y trouveront de quoi se rappeler des époques de tous les genres, les vraies sources et les divers fondements de notre droit public, soit ecclésiastique, soit politique, soit civil; les conciles, les traités, les ordonnances, etc., et tel mot qui échappera peutêtre aux lecteurs moins versés dans la connaissance de notre histoire, sera aperçu avec fruit par ceux qui en ont fait une étude plus particulière. »
Dans cet abrégé si court, où l'on ne voit aucune autorité citée ni pour les faits ni pour les dates, le lecteur instruit reconnaît une saine érudition, surtout dans les chapitres qui terminent l'histoire de la première et de la seconde race : Grégoire de Tours, Frédégaire, Eginhard, Thégan, les annalistes et les chroniqueurs les moins suspects y ont été admirablement utilisés, sans parler des savants mémoires de l'Académie des belles-lettres.
Ce Prccis, excessivement resserré, est cependant chargé d'un certain nombre de faits d'une très mince importance. Ainsi on lit, à l'an 1318: «( Bulle de -lean XXII qui déclare la Sainte-Chapelle exempte de juridiction épiscopale; » à l'an 1533: « Fondation des Barnabites par une bulle de Clément VU; » à l'an 1661 : « Établissement des religieux pénitents dits Picpus ; » à l'an 1607 : « Le duc d'Ëpernon entre en carrosse dans le Louvre sous prétexte d'incommodité; » à l'an 1669: « On accorde à M. de Guise la permission d'avoir un carreau à la messe du roi comme monsieur son père l'avait eu. »
Montesquieu, dans l'intimité duquel vivait Hénault, devait trouver beaucoup à redire à cette manière d'écrire un abrégé de l'histoire nationale.
Cependant le président s'était proposé un but élevé, et il aspirait, nous l'avons déjà vu, à bien plus qu'au mérite d'être un chronologiste exact.
« J'étais bien éloigné de penser, dit-il dans ses Mémoires, que la science de l'histoire consistât dans la date des faits ; et, depuis, j'étais assez mortifié lorsque par honnêteté on me disait que l'on avait eu recours à mon livre pour quelque date. Je na m'en servis en effet que pour mettre de l'ordre dans mou ouvrage, et mon grand objet fut la connaissance des lois et des mœurs de la nation i. »
Dans cet ouvrage, qui tient le milieu entre la chronologie et l'histoire, Hénault se montre parfois véritablement historien ; il raconte avec quelque ampleur, il juge, il laisse échapper des traits d'une expressive et énergique concision.
11 excelle surtout à débrouiller les obscurités de l'ancienne jurisprudence, à marquer les changements des mœurs et des lois, à peindre les caractères des grands personnages-, à la manière de Vclleius
1 Mém. du présid. Hénault, t. II, p. 35.
- Lire en particulier les portraits de l'Hospital, du cavdinal de Retz, de Colbcrt, le parallèle entre Auguste et Louis XIv.
Paterculus, mais avec plus de naturel que l'abré^iateur romain. On vante justement la sagacité avec laquelle, dans ses Remarques particulières, à la fin de la troisième race, il a montré l'importance qu'avaient eue pour la formation de la monarchie française le triomphe de la royauté sur la féodalité, la régularité et la concentration de la justice. Ses réflexions et ses jugements sur l'époque de Louis XIV sentent un homme qui, par ses traditions de famille, par son éducation, par ses études et par ses premiers succès littéraires, appartenait au grand siècle.
Quand V Abrégé chronologique parut pour la première fois, en 1744, il obtint, grâce à un mérite réel et à la position de l'auteur, un succès rapide et brillant.
Dans son discours de réception à l'Académie française. Voltaire, qui ménageait dans Hénault le confident de la reine et l'ami de plusieurs personnages puissants, parla du Nouvel Abréjé chronologique en ces termes excessivement élogieux :
« Ces dernières années n'ont-elles pas produit le seul livre de chronologie dans lequel on ait jamais peint les mœurs des hommes, le caractère des cours et des siècles; ouvrage qui, s'il était sècht-ment instructif, comme tant d'autres, serait le meilleur de tous, et dans lequel l'auteur a trouvé encore le secret de plaire ; partage réservé au très petit nombre d'hommes qui sont supérieurs à leurs ouvrages ? »
Écrivant à l'auteur lui-même, il lui disait qu'il trouvait dans son li\Te « plus d'anecdotes vraiment intéressantes, plus de connaissance des lois et des mœurs, plus de profondeur, plus de raison et de finesse que dans tout ce qu'on a écrit sur l'histoire de France, et cela avec l'air de donner des dates, des noms et des colonnes'. »
Le roi de Prusse, dont Hénault croyait n'être pas connu, fît la mention la plus honorable du magistrat historien dans le discours préliminaire placé à la suite de son épître au prince son frère -. « 11 vient de paraître, y était-il dit, un Abrégé chr<i7iologique de Vidstoire de France, qu'on peut regarder comme un élixir des faits les plus remarquables de cette histoire. Le judicieux auteur a eu 1 art de donner des grâces à la chronologie même. »
Le souverain philosophe fit admettre Hénault à son Académie de Berlin •,1a reine de Suède l'associa à son Académie de Stockholm.
Quelques années plus tard un historien de l'école de Voltaire vantait « ce précis célèbre de notre histoire, qui en contient toute la substance et oii tant de portraits vifs et vrais, d'anecdotes piquantes, de rapprochements heureux de vues fines, de réflexions profondes font disparaître partout la sécheresse chronologique ^. »
1 Leit. inéd. de Voltaire t. I, Suppl., à M. **% 15 août 1751,
' Édition du Donjon, 1751.
3 Gaillard, Hist. de François I", Préf.
Prosateurs du xvin« siècle. 8
Enfin l'opinion fut si généralement favorable à V Abrégé chronologique, « le livre le plus loué du siècle*, » qu'il s'en fit, du vivant de l'auteur, huit éditions, tant dans le royaume qu'ailleurs, et des traductions dans toutes les langues, môme en chinois.
UAhrégé chronologique fut la préoccupation constante et principale de toute la vie du président Hénault. Il ne cessa, dans les éditions successives, de le reloucher et de l'améliorer. II ne put parvenir cependant à en faire disparaître toutes les fautes et toutes les erreurs-.
Hénault pèche assez souvent contre l'exactitude. Ses appréciations non plus ne sont pas toujours justes. En particulier on voudrait lui voir un peu plus de courage dans certains de ses jugements. Ainsi, lui qui se pique de philosophie et d'indépendance, il devrait avoir moins de ménagements pour les vices de certains rois. Il se demande, à l'occasion des turpitudes de Henri III : « Pourquoi ne dirait-on pas quelquefois les défauts des princes? » Et il se contente d'observer que ce monarque « aurait utilement travaillé pour la religion en réformant lalicencedesacour ». Il appelle l'impure et cruelle Catherine de Médicis « femme d'un génie vaste et d'une magnificence qu'elle porta jusqu'à l'excès 3 ». Pour peindre de tels personnages, l'historien français eût craint d'emprunter à Tacite quelques-uns des traits dont il flétrissait à jamais les Tibère et les MessaUne : tant d'horreur pour le vice ne pouvait pas trouver place dans le cœur d'un voluptueux.
Le trop faible président fît preuve cependant d'une sorte de courage dont on doit lui tenir compte, ce fut de réagir contre le torrent de l'esprit irréligieux et d'oser déplaire aux coryphées de l'incrédulité. Voltaire était loin de trouver le président Hénault assez philosophe. Il lui écrivait, à propos d'un jugement trop indulgent de l'historien sur Calvin :
« Comment avez-vous pu, dans votre nouvelle édition, démentir la bonté de votre caractère et la douceur de vos mœurs dans l'article Servet? Il semble que vous vouliez un peu justifier Calvin et tous les persécuteurs. Vous flétrissez l'indulgence, la tolérance, du nom de tolér autisme, comme si c'était une hérésie, comme si vous parliez de Tarianisme et du jansénisme. . .
a Vous ne sauriez croire combien de gens de lettres m'ont témoigné de la douleur, et se sont plaints à moi comme à votre ancien ami et à votre admirateur très zélé. Je suis affligé comme eux de ce fatal article ; il fera un mal que vous n'aurez pas voulu. Vous mettez des armes entre les mains des furieux. Est-il possible que ces armes soient aiguisées par le plus doux et le plus aimable des hommes ! Je ne vous en aime pas moins, mais ma douleur est égale aux sentiments que je conserverai pour vous jusqu'à la mort *. »
1 Grimm, Corresp. litt. , ianv. 1770.
* Le savant bénédictin dom Germain Poirier a montré que le seul règne de François II, qui n'a pas duré plus de dix-sept mois, fourmille de fautes consi dérables.
3 Voir Abr. chron., an 1576.
* Lettre du 27 février 1768.
HENAULT. Ho
Le prince des incroyants ne devait pas non plus être fort satisfait de voir Hénault s'attacher à établir la nécessité d'une seule religion dans l'État, insinuer partout que tout partage, toute innovation en cette matière est un aliment de sédition et de discorde capable de bouleverser les gouvernements, enfin justifier, par la conduite même des païens, les mesures répressives de l'hérésie.
Malgré la vie voluptueuse qu'il mena dans sa jeunesse, Hénault avait un fonds sincère de religion, et il le prouva par une conversion sérieuse et par une fin exemplairement chrétienne.
« On dit, écrivait Voltaire, que le président Hénault est fort malade. Il me semble qu'il retombe bien souvent : cela fait peine. Je voudrais bien savoir s'il joint à sa maladie celle de la dévotion. Serait-il bête à ce point-là avec l'esprit qu'il a? Mais les gens faibles, quelque esprit qu'ils aient, sont capables de croire que deux et deux font cinq. J'ai une autre maladie; c'est d'être sensiblement affligé de voir tant de faiblesse dans ces hommes de mérite. On me console beaucoup en me disant que le président n'a pas infiniment de compagnons de sa maladie d'esprit i. »
M"'= du Deffant, dépitée de n'avoir pas été nommée dans le testament du président, autrefois son grand ami *, avait écrit à Voltaire, le 9 décembre 1770 :
« Vous savez qu'il était devenu dévot ou plutôt qu'il en avait embrassé l'état. Son esprit n'était pas convaincu, ni son cœur n'était pas touché ; mais il remplaçait les plaisirs et les amusements auxquels son âge le forçait de renoncer par de certaines pratiques. La messe, le bréviaire, etc., toutes ces choses étaient pour lui comme la question : elles lui faisaient passer une heure ou deux. »
Voltaire, flattant la colère de la marquise esprit fort, lui répondit le 16 du même mois :
« Je m'en étais douté : il y a trente ans que sen âme n'était que molle et point du tout sensible; qu'il concentrait tout dans sa petite vanité; qu'il avait l'esprit faible et le cœur dur; qu'il était content pourvu que la reine trouvât son style meilleur que celui do Moncrif, et que deux femmes se le disputassent; mais je ne le disais à personne. Je ne disais pas môme que ses Étrennes mignonnes 3 ont été commencées par du Molard et faites par l'abbé Boudos.
«Je reprends toutes les louanges que je lui ai données.
Je chante la p:ilinodie; Sage du Doffant, je renie
1 Lettre à M. d'Argental, 3 août 1763.
* Voir, dans les Lettres à Horace Walpole (note de la lettre I) le portrait «xtrômement flatté que M""* du Deffant a tracé du président Hénault.
' Plusieurs Etrennes mignonnes, et entre autres le Véritable Calendrier chronotogiquey donnaient des listes de naissances, de morts et d'événements classés à peu près comme dans le Nouvel Abrège' chronologique de l'histoire de France du président Hénault. (L. D. B.)
Voire président et le mien.
A tout le monde il roulait plaire ; Mais ce charlatan n'aimait rien; De plus, il disait son bréviaire.
« Je voudrais, madame, que vous sussiez ce que c'est que ce bréviaire, ce ramas d'antiennes et de répons en latin de cuisine!
« Apparemment que le pauvre homme voulait faire sa cour à Dieu, comme à la reine, par de mauvais vers.
a Je suis dans la plus grande colère; je suis si indigné, que je pardonne presque au misérable la Beaumelle d'avoir si maltraité les Ètrennes mignonnes du président. Quoi! ne pas vous laisser la moindre marque d'amitié dans son testament, après vous avoir dit pendant quarante ans qu'il vous aimaiti
« Sa petite àme ne voulait qu'une réputation viagère. Je suis très persuadé que l'àine noble de votre grand'maman (la duchesse de Choiseul) trouvera cela bien infâme. »
Évidemment Voltaire en voulait bien plus au président pour avoir passé au camp ennemi que pour n'avoir fait aucun legs à M™^ du Deffant.
La sincérité des sentiments religieux du président Hénault est démontrée par ses Mémoires authentiques^ publiés dans ces dernières années, après avoir resté longtemps enfouis en manuscrit dans la bibliothèque d'un vieux château. Ces mémoires offrent plus d'un genre d'intérêt. Sans se flatter d'exciter la curiosité, l'auteur espère avec raison « que l'on pourra y trouver quelque amusement » :
« Je n'ai point joué de rôle, mais j'ai souvent été témoin. J'ai eu de bonne heure assez d'amis et beaucoup de coiinaissances ; et le hasard a fait que ces amis et connaissances ont occupé dans la suite les plus grandes places : en sorte que, pour le dire en passant, je me suis toujours trouvé, par ce même hasard, dans rintimité avec les hommes les plus considérables de mon temps, ce qui a pu faire dire et ce qui a fait dire en effet que je recherchais la faveur. On aurait pu se contenter de remarquer, si on avait voulu, que j'avais fait d'assez bons choix dans ma jeunesse. Ce que j'atteste, c'est que je n'ai jamais fait de mal à personne; que le peu de crédit que j'avais n'a jamais, par laa volonté, tourné à mon profit, que je ne l'ai employé qu'au profit de mes parents, de mes amis et de mes connaissances, et que je n'ai pas laissé de rendre de grands services, dont on s'est souvenu... si l'on a voulu. J'ai beaucoup désiré de plaire, et l'on m'en a encore fait le reproche : c'était tout au plus un ridicule, parle peu de succès; mais le principe n'en est peut-être pas criminel. Et quand je suis venu à penser plus sérieusement, je ne me suis point trouvé de réparations à faire *. »
Ces Mémoires, écrits dans la vieillesse de l'auteur, vers 1760, sont épars et décousus. Le président, sans s'astreindre à l'ordre chronologique, y dit successivement de chaque personne qu'il rencontre tout ce qu'il en sait et tout ce qu'il en pense. Cependant ils présentent trèsd» eu
1 Mém. du p7'ésv:l. Hénault, de l'Académie française, écrits par lui-même recueillis et mis en ordre par son arrière-neveu, M. le baron de Vigan, ch. i, p. 3.
de détails sur l'histoire du temps, et demeurent tout personnels, malgré cette épigraphe qui annonçait de hardie* révélations : Je fais profession de la vérité dons ces Mémoires, et pour elle je ne crains rien, puisque, s'ils paraissent jamais, ce ne sera que quand je ne serai plus.
Hénault s'y montre généralement avec des quahtés sociales très aimables; on voit en lui un galant homme, un honnête homme, dans le sens qu'avait alors cette expression. Il ne se flatte pas, et nous fait sur lui-môme des aveux devant lesquels la vanité de beaucoup d'autres aurait reculé. 11 nous apprend, par exemple, que, nommé en 1723 membre de l'Académie française à la place du cardinal Dubois, comme M. le comte de Morville qui devait le recevoir ' n'avait pas le temps de composer sa harangue de réception, il se chargea de faire les deux discours, le sien et celui de M. de Morville, celui du récipiendaire où étaient ses titres présentés avec une modestie parfaite, et celui du directeur où il était accablé de louanges.
Outre l'intérêt qu'offrent ces détails personnels, les Mémoires du président Hénault abondent d'anecdotes piquantes, telle que la suivante :
« Davisard était l'ami de la présidente Dreuillet que M'"'^ du Maine avait attirée à sa cour. Cette femme a fait des chansons charmantes, et tous les jours elle en donnait de nouvelles, malgré son âge; car elle avait bien soixante-dix ans, et était d'ailleurs très infirme. Un soir que nous soupions à l'Arsenal dans le joli pavillon que M"'' la duchesse du Maine y avait bâti sur le bord de la rivière, elle proposa à M"^ Dreuillet de chanter : ce qui était l'ordinaire; mais, ce soir-là, qu'elle se portait même moins bien, elle la fit chanter dès le potage. Je représentai à la princesse que, devant rester quatre ou cinq heures à table, elle ne pourrait pas aller jusqu'au bout : « Vous avez raison, « président; mais ne voyez-vous pas qu'il n'y a pas de temps à perdre, et que « cette femme peut mourir au rôti? » Je me rendis, et admirai l'intérêt que les princesses prennent aux personnes qui leur sont attachées -. »
Charmante manière de conter, qui rappelle Hamilton et les narrateurs exquis du dix-septième siècle.
Les Mémoires du président sont complétés par des lettres dont quelques-unes traitent des plus graves questions de politique et de religion. D'autres ont le caractère de celles de Voltaire et nous montrent notre magistrat par des traits comme ceux-ci : « J'allai hier chez le connétable Colonna, où je fis quelques friponneries avec sa fille. » — « J'allai hier chez le cardinal Alexandre; je friponnai un peu avec donna Agnès. »
Hénault était un habitué de la maison de la marquise de Lambert, où les après-dînées se passaient en conversations de bel esprit, tandis que le soir il était question à peu près uniquement de plaisir et d'amour. « J'étais des deux ateliers, dit cavalièrement le président ; je dogmati-
* Ce devait être d'abord le directeur de l'Académie, M. labbé Bignon ; mais celui-ci, par scrupule d'honnête homme, refusa de se charger d'un discours où il eût été forcé de faire l'éloge de l'indigne cardinal Dubois.
* Mém. duprésid. Hénault, ch. xi, p. 118.
sais le matin et je chantais le soir. » C'est l'occasion de dire qu'HénauIt cultivait avec succès la musique, comme la poésie et la littérature légère.
L'auteur de V Abrégé chronologique de l'histoire de France tenta de mettre l'histoire en drame. Il a laissé un essai de tragédie en prose peu connu, François II, dont le sujet est la jalousie des princes du sang contre les Guises qui s'étaient emparés du gouvernement de l'État, sous le règne du jeune et faible successeur de Henri II. Celte pièce est accompagnée d'une préface oiJ sont exposées des vues originales sur la manière d'écrire l'histoire. L'auteur s'y plaint de la frokUur de l'histoire. Il propose la création d'un nouveau théâtre français qui, à l'exemple de Shakespeare, mette en action tous les grands événements dont l'histoire se borne à faire le récit; et il trace des préceptes ingénieux pour ce nouveau genre de composition, dont sa tragédie offre un exemple remarquable seulement pour l'époque et pour l'intention; car du reste elle est faiblement écrite, froide et privée des persoimages qui eussent le pluscontribué à lui donner de la vie et de l'intérêt'.
Le présiden t Hénaull nous apprend lui-même comment il a été amené à des idées si peu analogues à sa manière sèche et décharnée d'écrire l'histoire. Il avait éprouvé une grande difficulté à mettre dans sa tète et à retenir les vicissitudes de la vie de Henri VI, après les avoir lues et relues dans l'histoire d'Angleterre.
« Un roi détrôné, dit-il, et remis quatre fois sur le trône, dans le court espace de quelques années ; des princes défaits tour à tour, et tour à tour les maîtres du ro3-aume; la couronne changeant de tète tous les six mois: tout cela ne se voit pas distinctement dans une narration, et ne se place avec ordre dans la mémoire que très difficilement; et j'avoue que cent fois j'ai su ces faits et cent fois je les ai oubliés. J'ai lu Shakespeare dans l'intention de me les bien représenter... J'ai vu les principaux personnages de ce temps-là mis en action ; ils ont joué devant moi, et tout à coup, oubliant que je lisais une tragédie, et Shakespeare aidant lui-même à mon erreur, par l'extrême difïérence qu'il y a de sa pièce à une tragédie, je me suis cru avec un historien, et je me
1 « On est surpris, observe justement Palissot, de n'y trouver ni le chancelier de l'Hospital, qui eût donné tant de majesté à la scène, ni le conjuré la Renaudie, qui eût jeté tant de chaleur dans le drame, quand l'auteur n'eût conservé à ce chef de factieux qu'une partie du grand caractère et de cette éloquence mâle et rapide que M. de Thou lui a prêtés dans son Histoire. Comment ces convenances sont-elles échappées à l'auteur? Comment, dans cette pièce même, s'est-il permis des anachronismes dont il n'avait aucun besoin? Pourquoi, à la place des personnages intéressants que nous venons de nommer, et qui semblaient indispensables dans son sujet, a-t-il introduit le personnage inutile de Luc Gaurir, et le personnage plus inutile encore de la Roche du Maine? Enfin, par quelle bizarrerie, dans une tragédie intitulée François Second, ce monarque n'a-t-il pas même un rôle de représentation? Nous avouons que nous avons toujours été singulièrement frappé de ces inadvertances. » [Mém, sur la litt''r., art. Hé.\allt.)
suis dit : Pourquoi notre histoire n'est-elle pas écrite ainsi? et comment cette pensée n'est-elie venue à personne? »
C'est de la conception de cette pensée qu'il faut louer Hénault, tout en reconnaissant qu'il est fort loin d'avoir fait un bon drame historique, malgré le soin extrême apporté par lui « à ne rien omettre de tout ce qui s'est passé d'essentiel tant qu'a vécu François II, et à éviter toute altération dans les faits et tout anachronisme » ; enfin malgré la peine qu'il a prise de « lire tous les historiens qui en ont écrit, et tous les mémoires du temps», pour en faire « une espèce de concordance ». Du reste, il déclare humblement que ce n'est point une tragédie qu'il a voulu faire : « Cette prétention, dit-il, serait absurde; c'est une nouvelle manière de peindre les faits qui peut avoir son avantage, et qu'il y aurait, ce me semble, bien de l'humeur à désapprouver. » Cette nouvelle manière, on l'a déjà vu, consiste, « au lieu de raconter les faits, à les mettre en action, » ce qui permet « d'instruire mieux que ne le fait ordinairement l'histoire, et d'exciter dans l'àme des spectateurs la terreur et la pitié, ces deux grands mobiles de la tragédie * )'.
Notre époque a trouvé ce secret de dramatiser l'histoire; mais malheureusement on n'a pas su éviter l'abus dune méthode incontestablement bonne en elle-même.
Dans tous ces différents ouvrages et dans plusieurs autres, qu'il publia sans nom d'auteur, ou avec des noms d'auteurs supposés, Hénault se montre prosateur distingué, mais jamais, pas même dans l'Abrégé chronologique, il n'est un grand écrivain. Le marquis d'Argenson a bien apprécié le style du président.
« Sa prose, dit-il, est coulante et facile ; son éloquence n"e?t point mâle, ni dans le grand genre, quoiqu'il ait remporté des prix à l'Académie française, il y a déjà plus de trente ans. Il n'est jamais ni fort, ni élevé, ni fade, ni plat 2. i
Incapable de conquérir une renommée comparable à celle des Voltaire et des Montesquieu, Hénault retirait de ses écrits assez de gloire pour le récompenser des moments qu'il avait soustraits aux plaisirs, et pour contribuer à lui faire une des vies les plus heureuses qui furent jamais, et dont pas un seul ennui ne troublait la douceur*. Voltaire, un de ses nombreux amis, pouvait lui écrire :
« Vous qui de la chronologie Avez réformé les erreurs; Vous dont la main cueillit les fleurs De la plus belle poésie ; Vous qui de la philosophie
' Préface de François IL ■ 2 Mém., t. V, p. 92.
3 Voir l'éloge plein de finesse que le prince, depuis maréchal de Beauvau, fit du président Hénault, en lui succédant à l'Académie.
Avez sondé les profondeurs, Malgré les plaisirs séducteurs Qui partagèrent votre vie; Hénault, dites-moi, je vous prie, Par quel art, par quelle magie, Parmi tant de succès flatteurs, Vous avez désarmé l'envie i. »
La table du président, servie par un cuisinier qui « passait pour le premier Apicius de Paris ^ », était ouverte à tous les gens de lettres, et surtout aux académiciens. Ces soupers du riche et voluptueux magistrat paraissent n'avoir pas peu contribué au concert unanime d'éloges dont l'écrivain fut l'objet. L'épître de Voltaire dont nous venons de citer quelques vers commençait d'abord ainsi :
« Hénault, fameux par vos soupes Et par votre Chrouolo'^ie, l'ar des vers au bon coin frappé?.
Pleins de douceur et d'harmonie ; Vous qui dans l'étude occupez L'heureux loisir de votre vie, etc. »
Le poète changea les premiers vers de sa pièce, parce que le président se montra fort blessé, et se fâcha sérieusement de ce qu'on paraissait faire entrer ses soupers pour quelque chose dans sa réputation. Ils y entraient donc réellement pour beaucoup.
Hénault ne donnait pas seulement des soupers. Il tenait des assemblées choisies « où il façonnait aux grâces les académiciens ses confrères, jusque-là durs et agrestes ^ ».
DucLos (1704-1772) est mis au nombre des historiens distingués du dix-huitième siècle pour son Histoire de Louis XI, publiée, en 1745, en trois volumes in-12, et augmentée, en 1746, d'un volume de supplément. Cependant il se contenta de mettre en œuvre et de publier celle qu'avait préparée l'abbé Legrand. Il abrégea le volumineux travail de son devancier, il en embellit et en aiguisa la narration, il la sema de maximes sentencieuses, mais du reste s'en appropria tout le fond, la plupart des détails et même le style, ce qui faisait dire au chancelier d'Aguesseau : « C'est un ouvrage écrit aujourd'hui avec l'érudition d'hier. » Souvent le spirituel philosophe reste au-dessous de l'érudît sans prétention, pour l'intelligence historique, pour l'exactitude des peintures et pour la vérité du trait.
« L'historien, dit Duclos, doit chercher à s'instruire des moindres détails,
1 Ej)itre LXVI, à M. le président Hénault, Lunéville, nov. 1748.
2 Mémoires sea^ets pour servir à l'histoire de la républ. des lettres en France^ 23 nov. 1770, t. V, p. 193.
3 Ibid., 9 avril 1771, t. V, p. 244.
parce qu'ils peuvent servir à l'éclairer et qu'il doit examiner tout ce qui a rapport à son sujet; mais il doit les épargner au lecteur. Ce sont des instruments nécessaires à celui qui construit l'édifice, inutiles à celai qui l'habite. L'historien doit tout lire, et ne doit écrire que ce qui mérite d'être lu. »
Nombre de détails qu'avait rapportés Legrand, et que Duclos supprima, étaient nécessaires pour faire connaître les mœurs et la physionomie de l'époque.
La sécheresse d'àme de Duclos ne se révèle nulle part avec plus d'évidence que dans l'Histoire de Louis XI. On ne comprend pas comment cet historien philosophe peut demander froidement ce qui a pu mériter à Louis XI les satires répandues contre lui. On s'étonne et l'on s'indigne du sang-froid avec lequel il raconte de révoltantes cruautés, par exemple ce procès du duc de Nemours qui fut fait par commission à un accusé retenu sous les verrous, dans une cage de fer et les chaînes aux pieds. Toute cette histoire est d'un cœur sec auquel le crime ne sait pas arracher un cri d'indignation *.
Et cependant Duclos n'était pas un méchant homme ; il était officieux et libéral, et il a montré qu'il était capable de sentiment par l'affection qu'il porta toute sa vie à sa mère et par le chagrin qu'il éprouva quand il la perdit à l'âge de cent deux ans.
L'Histoire de Louis XI ne respirait pas une grande hardiesse philosophique : elle lui attira cependant l'animadversion du gouvernement. Un arrêt du conseil, du 28 mars 1745, la supprima, et fit inhibitions et défenses de la réimprimer jusqu'à ce que l'auteur l'eût corrigée, attendu qu'elle contenait plusieurs passages, non seulement contraires aux droits de la couronne sur différentes provinces du royaume, mais au respect avec lequel on doit parler de ce qui concerne la religion, les mœurs et la conduite des principaux ministres de l'Église.
L'arrêt du conseil avait eu beau faire très expresses inhibitions et dé" fenses de réimprimer l'Histoire de Louis XI avant que les endroits condamnés eussent été corrigés, l'obstiné Breton ne corrigea rien, et quatre ans plus tard, en 1730, réimprima son ouvrage, à Paris, sous la rubrique de la Haye. La même année, et en considération de son Histoire de Louis XI, Duclos, que protégeait M™^ de Pompadour, fut nommé historiographe de France, à la place de Voltaire qui s'était démis de cette fonction, et, dans la même année, le roi l'honora des
* Mirabeau a le premier justement reproché à Duclos de n'avoir pas caractérisé avec la sévérité qu'elle méritait la cruelle tyrannie de Louis XL Voir Des lettres de cachet et des prisons d'Etat, F» part., ch. i. — Le grand ennemi du pouvoir arbitraire a très bien prouvé que ce ne fut pas seulement sur la fin de sa vie que la sévérité de Louis XI se tourna en cruauté. « C'est en 1468, dit Mirabeau, que l'amiral, recevant l'ordre de faire enfermer Dulau dans une cage de fer, répondit au roi que s'il voulait traiter ainsi ses prisonniers, il pouvait les garder lui-même. Ce fait, rapporté par M. Duclos, prouve que Louis XI, qui ne mourut qu'en 1483, était cruel longtemps avant sa mort. »
entrées de sa chambre. Déjà l'on commençait à ne plus s'effaroucher de l'esprit d'indépendance.
.Jean-Jacques Rousseau a dit dans une note de YÉmile, en parlant de VHistoire de Louis XI de Duclos :
« Un seul de nos historiens^ qui a imité Tacite dans les grands traits, a osé imiter Suétone, et quelquefois transcrire Comines dans les petits ; et cela môme, qui ajoute au prix de son livre, l'a fait critiquer parmi nous. »
Il faut être bien complaisant ou bien aveuglé par l'amitié, pour apercevoir des traits à la Tacite dans l'indifférent Duclos. Son Histoire de Louis XI, où. l'on trouve à peine le récit, et nulle part le tableau du règne, est bien propre à faire regretter celle qu'avait composée Montesquieu. Pour racheter la sécheresse avec laquelle elle est écrite, il prodigue l'épigramme, les traits spirituels, les agréments légers.
« Il a voulu, dit d'xVrgenson, faire de tous genres d'ouvrages : romans, opéras, dissertations éruditfs, et histoire. On a trouvé qu'il courait un peu trop après l'esprit en ce dernier genre, et qu'il calquait trop son esprit sur celui de Voltaire dans VHistoire de Charles Xll. Il manque de clarté et de simplicité dans les faits, qui en demandent plus souvent dans l'histoire que de l'esprit. Tout se ressent trop de l'emphase des tragédies *. »
L'historien de Louis XI publia, en 17oi,des Mémoires pour senir à l'histoire des mœurs du dix-huitième siècle. Voltaire en parlait ainsi :
« Us sont d'un homme qui est en place (dans la place d'historiographe), et qui par là est supérieur à sa matière. Il laisse faire la grosse besogne aux pauvres diables qui ne sont plus en charge, et qui n'ont d'autre ressource que celle de bien faire. »
Le principal objet que se proposait Duclos, dans ces Mémoires, était de réparer la singulière omission qu'il avait commise dans ses Considérations sur les mœurs, en ne disant rien des femmes, et en prononçant à peine une fois leur nom-. Les femmes, mais non pas les plus estimables, n'occupent qu'une trop grande place dans les Mémoires sur les mœurs de ce siècle ;
« L'amour, la galanterie, et même le libertinage, dit l'auteur, ont de tout temps fait un article si considérable dans la vie de la plupart des hommes, et surtout des gens du monde, que l'on ne connaîtrait qu'imparfaitementles mœurs d'une nation, si l'on négligeait un objet si important.
« Des mémoires qui me sont tombés sous les mains m'ont paru propres h donner sur cette matière une idée des mœurs actuelles. Parmi celles qu'on a
1 Mém. du inarquis d'Argenson, Bibl. elzév., t. V, p. 103.
2 La Harpe avait commis une légère erreur, qui a été souvent répétée, en disant, dans son Lycée, 3* p., liv. II, ch. m, que le mot de femme n'est pas même prononcé dans les Consi'lérations sur les mœurs. Il se rencontre, nous l'avons déjà dit, au chapitre De la réputation.
peintes, on en trouvera quelques-unes de peu régulières ; mais il me semble que l'aspect sous lequel elles sont présentées, est aussi favorable à la morale que ces mœurs y sont contraires *. »
Il laissa des Mémoires secrets sur les régnes de Louis XIV et de Louis XV, qui furent publiés en deux volumes en 1790, et qui embrassent la lin du règne de Louis XIV et la régence du duc d'Orléans.
Les portefeuilles et les archives des ministères étaient ouverts à Duclos ; les correspondances des ambassadeurs lui étaient communiquées, les ministres et les favorites lui prodiguaient leurs confidences. Il ne profita guère de toutes ces ressources et de toutes ces facilités que pour recueillir et écrire des anecdotes, la plupart frivoles et indignes de l'histoire. Dans ses parties plus sérieuses, il abrège et suit pas à pas Saint-Simon. Il est beaucoup plus rétréci dans ses vues que le fameux duc et pair, mais demeure comme lui frondeur et partial dans ses jugements. Il maltraite sans réserve les papes, les évoques, les jésuites, et se montre injuste envers plusieurs personnages célèbres, entre autres le ministre Choiseul, qui à ses yeux était une espèce. Cependant quelques morceaux ont une valeur historique: telle est la fin du second volume, 1 histoire des causes secrètes de la guerre de 1736.
Duclos avait commencé, dans sa vieillesse, des Mémoires de sa vie; mais le temps lui manqua pour les terminer, et ils s'arrêtent à son entrée dans le monde. L'auteur déclare ne les avoir pas écrits pour le public; son seul dessein est de « se rappeler quelques circonstances où il s'est trouvé, de les mettre en ordre, de se rendre à lui-même compte de sa conduite, et d'en amuser peut-être un jour quelques amis particuliers ^ » :
«Je m'aperçois que ne m'étant proposé que d'écrire mes mémoires, j'y joins beaucoup d'autres souvenirs. Je pourrais donc bien, si je n'y prends garde, faire une suite des Considérations, où je suis naturellement porté. A la bonne heure! Il en arrivera ce qui pourra, je ne me contraindrai pas. »
Que n'a-t-ii pu retracer les quarante ans de sa vie littéraire dans cet esprit philosophique d'indépendance et de liberté!
On peut voir comme une suite des Mémoires de Duclos dans la relation d'un voyage en Italie qu'il fit à l'âge de soixante ans passés (novembre 1766-juin 1767), mais jouissant encore à'une santé d'athlète que, dans cette tournée, nous dit-il, il mit à toutes sortes d'épreuves. Le philosophe sceptique n'était pas fait pour comprendre l'Italie catholique.
« J'ai su par moi-même, nous dit-il, ce qu'il y avait à rabattre des relations
1 Mém. sur les mœurs de ce siècle. Avertiss.
^ Mém. sur la vie de Duclos^ écrits par lui-même, p. 1.
faites par des gens déterminés à l'admiration avant que d'avoir vu, et qui ne veulent sur rien avoir perdu les frais de leur voyage *. »
Lui, il n'admire guère, et le principal fruit qu'il tire de son voyage, c'est de continuer et d'étendre les observations que les sociétés de Paris lui donnaient occasion de faire sur les hommes.
Duclos a publié plusieurs romans qu'il convient de rapprocher de ses Mémoires sur le dix-huitième siècle et des Mémoires de sa vie. Les Confessions du comte de ***, qui sont la mise en action de ses Considérations sur les mœurs, et que des critiques regardent comme son meilleur ouvrage, nous font connaître ce qu'étaient la bonne société, les honnêtes gens d'alors. Dans les caractères féminins que ces mémoires d'un roué de la régence présentent en grande quantité, on retrouve à chaque instant les étranges principes de cet écrivain qui disait en parlant des femmes : « Je les aimais toutes et je n'en méprisais aucune. » Au point de vue de l'art, on regrette que dans ce roman les situations ne soient pas assez développées, les gradations, les nuances assez ménagées; mais, pour quelques portraits de fantaisie, on y rencontre nombre de caractères rendus avec autant de vérité que d'intérêt.
VHistoire de madame de Luz, anecdote du règne de Henri IV (1741), a moins d'importance comme étude de mœurs contemporaines, bien que l'auteur y peigne plutôt le dix-huitième siècle que le commencement du dix-septième. Son objet, assez peu moral, est de montrer le malheur qui suit habituellement la vertu, et de faire voir que la femme la plus vertueuse peut se trouver dans des circonstances fatales où elle soit forcée au crime sans devenir criminelle.
« Il semble, dit-il au début de son roman, que la vertu d'une femme soit dans ce monde un être étranger contre lequel tout conspire. L'amour séduit son cœur; elle doit être en garde contre la surprise des sens. Quelquefois l'indigence ou d'autres malheurs encore plus cruels l'emportent sur toute la fermeté d'une âme trop longtemps éprouvée : il faut qu'elle succombe. Le vice vient alors lui offrir des secours intéressés, ou d'autant plus dangereux qu'il se montre sous le masque de la générosité. Le malheur les accepte, la reconnaissance les fait valoir, et une vertu s'arme contre l'autre. Environnée de tant d'écueils, si une femme est séduite, ne devrait-on pas regarder sa faiblesse plutôt comme un malheur que comme nn crime? car enfin la vertu est dans le cœur, mais la malignité humaine ne veut juger ici que sur l'extérieur, quoique, dans d'autres occasions, elle cherche à développer le principe secret des actions les plus brillantes, pour en diminuer le prix et en obscurcir l'éclat. Quels sont donc les avantages d'une vertu si difficile à soutenir? Étrange condition que celle d'une femme vertueuse! Les hommes la fuient ou la recherchent peu, les femmes la calomnient; et elle est réduite, comme les anciens stoïciens, à aimer la vertu pour la vertu seule.
« La baronne de Luz est un des plus singuliers exemples du malheur qui suit la vertu. »
1 Voyage en Italie, V édit., 1719.
Tous les personnages mis en action dans ce roman, grands seigneurs, magistrat, directeur, sont, à l'exception de l'héroïne et d'un de ses amants, des modèles achevés du vice élégant ou du crime réfléchi. Du reste VHistoire de madame de Luz a de la valeur comme composition littéraire, et l'auteur, sans trop se flatter, pouvait dire lui-même, sous le nom d'un autre, qu'elle « passe généralement pour être écrite avec force, avec précision, et pour être semée de traits, sans être allongée par des réflexions '. »
De cyniques conversations tenues aux dîners de M"^ Quinault et rapportées par M™^ d'Épinay, dans ses Mémoires, nous font voir en Duclos un digne émule des personnages de ses romans, un homme qui, dans le particulier, se faisait un jeu de la rehgion, de la morale et de tous les objets du respect des hommes. Mais en public sa conduite avait une certaine tenue qui tranchait sur la licence et l'impiété philosophiques.
Duclos, dès son entrée dans le monde, rechercha la société des philosophes; il fut le patron le plus avoué, l'ami le plus constant de Jean- Jacques Rousseau ; cependant il était peu lié avec les plus compromis, comme Diderot et môme d'Alembert, qu'il ne voyait guère que par occasion, à l'Académie. 11 n'entretenait qu'une correspondance de pure politesse avec Voltaire qui le ménagea pour influer par lui sur l'Académie, et l'accabla d'éloges dans la vue de s'en faire un adepte déclaré.
« Vous êtes ferme et actif, lui écrivait-il en 17C0, vous aimez le bien public; vous êtes mon homme, et je vous aime de tout mon cœur. L'Académie n'a jamais eu un secrétaire tel que vous. »
En vain le vieillard de Ferney l'excitait-il, en lui disant sur tous les tons : « Parlez, agissez, écrivez hardiment; le temps est venu,» il ne put jamais lui faire franchir le saut. Selon Duclos, les philosophes parlaient, écrivaient, agissaient beaucoup trop hardiment. « Ils en diront et en feront tant, s'écria-t-U un jour, qu'ils finiront par m'envoyer S" confesse ^ »
Il voulait qu'on ménageât la religion et même les préjugés.
« On est revenu depuis quelque temps, dit-il, de beaucoup de préjugés; mais on s'accoutume trop à regarder comme tel tout ce qui est admis. Dès qu'un auteur produit une idée nouvelle, elle est aussitôt reçue comme vraie ; la nouveauté seule en est le passeport. Je voudrais pourtant un peu d'examen et de discussion avant le jugement. Doit-on enseigner des erreurs aux hommes? La réponse sera courte. Jamais.
« Doit-on les détromper de toutes? Ce serait la matière d'un problème qu'on ne résoudrait pas sans faire de distinctions. 11 faudrait d'abord s'assurer si ce qu'on prend pour des erreurs en sont en effet, et ensuite, si ces prétendues erreurs sont utiles ou nuisibles à la société 3. »
^ Lettre à l'auteur de Madame de Luz.
* Ces paroles sont rapportées par Mallet-Dupan.
3 Voyage en Italie, p. .325.
Les ménagements politiques de Duclos, son attention à ne se compromettre ni avec la religion ni avec la philosophie, son soin constant de n'écrire rien qui pût blesser personne, enfin sa vigilance circonspecte à n'offenser jamais l'amour-propre des gens de lettres, lui assurèrent, avec les douceurs du repos, une réputation contre laquelle personne ne s'élevait : c'était « le bel esprit de la ville et de la cour le plus à la mode *)^ Depuis sa mort on a beaucoup rabattu des éloges qui lui avaient été prodigués de son vivant. 11 garde cependant et mérite de garder une belle place parmi les esprits distingués du dix-huitième siècle. Il sera toujours cité comme un des causeurs qui eurent le plus les qualités et les défauts de ce qu'on appelle l'esprit.
« Son entretien, dit un de ses contemporains, ressemblait à son style : une précision tranchante, des saillies fréquentes, une tournure travaillée, mais piquante; des phrases arrangées comme pour être retenues; en un mot, ce qu'on appelle du trait : voili ce qui lui donnait, dans ses écrits et dans le monde, une physionomie particulière -. »
L'abbé Velly (1709 ou 17H-i7o9) fut regardé par le dix-huitième siècle comme le restaurateur de l'histoire de France. Il avait déclaré ne vouloir pas marcher sur les traces de ces historiens qui, « bornés à nous apprendre les victoires ou les défaites du souverain, ne nous disent rien ou presque rien des peuples qu'il a rendus heureux ou malheureux, » qui donnent de longues descriptions de sièges et de batailles, et ne font « nulle mention des mœurs et de l'esprit de la nation, presque toujours sacrifiée, dans leurs écrits, à un seul homme ». On crut, sur cette annonce, mais on crut bien à tort, qu'il offrait enfin une histoire non seulement des rois, mais de toutes les classes du peuple, avec le tableau fidèle des mœurs et des idées de chaque siècle. Son continuateur, Villaret, parlant de lui dans une préface, dit qu'il a su rendre fort agréable le chaos de 7ios premières dynasties. « Villaret a raison, observe un historien d'un tout autre mérite, l'abbé Velly est surtout agréable. On peut l'appeler historien plaisant, galant, de bon ton ; mais lui donner de nos jours le titre d'historien national, cela est tout à fait impossible. Son plus grand soin est d'effacer partout la couleur populaire pour y substituer l'air de cour, c'est d'étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps ^. »
L'ouvrage de Velly est un travestissement plutôt qu'une peinture des temps reculés de notre histoire. Il donne aux hommes du cinquième siècle le même caractère qu'à ceux du dix-huitième ; il suppose à l'origine de notre monarchie des institutions politiques dont il n'y avait pas trace. 11 s'allonge en discussions fastidieuses et erronées sur les apanages des enfants de France, sur l'état des princesses-filles, sur la garde noble des reines au sixième siècle, sur les fiefs des Saliens, et
^ Clément, les cinq Années littér., lettre LXXIV. 2 La Harpe, Lycée, 3' part., liv. III, c. n, sect. n. * Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, III.