BARTHÉLÉMY
ouvrage est de manquer de mouvement, d'intérêt, de variété dans le ton, enfin d'être composé presque sans aucun art.
On reproche au jeune Scytlie de n'être pas un personnage vivant et agissant; on ne trouve en lui qu'un froid témoin de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend, de tout ce qu'il raconte. C'est que le talent et l'imagination étaient loin d'égaler, chez Barthélémy, le savoir et le goût.
Non seulement l'ouvrage n"a pas assez de vie, mais le goût factice du dix-huitième siècle vient trop souvent altérer, dans le Voyage du jeime Anacharsis, la vérité du langage et des mœurs de la Grèce. Le littérateur érudit ne nous représente que Je côté brillant et élégant de la civilisation comme de la littérature helléniques; il ne sait pas reproduire ce qu'elle avait de rude et d'austère. Tous les caractères y sont effacés. Les grands hommes d'Athènes et de Sparte ont perdu ces traits fortement accusés qui revivent dans les historiens et dans les poètes anciens. Chateaubriand qui, dans la première partie de Y Itinéraire, cite plusieurs fois Barthélémy comme une grande autorité sur la Grèce, reconnaît, dans ses Mémoires d'outre-tombe, que « labbé a trop dessiné les gynécées d'Athènes d'après les salons de Chanteloup. » Mille détails mettent en action la société française à Athènes et à Corinthe ; mais l'antique est assez bien mêlé au moderne pour que les contemporains aient cru que le docte écrivain leur avait rendu la véritable Grèce avec ses vraies institutions '. Le chevaher de Boufflers, dans un discours prononcé le 25 août 178'J, pour la réception de l'abbé Barthélémy à l'Académie française, disait à l'auteur du Voyage d Anacharsis :
« Vous nous ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus intérieurs. Admis, sous vos auspices, dans leurs assemblées, à leurs écoles, à leurs repas, nous voilà mêlés à tous leurs jeux, initiés à tous leurs mystères, confidents de toutes leurs pensées »
Imbu de quelques-uns des préjugés de son époque, disciple de Mably et de Jean-Jacques Rousseau, l'abbé Barthélémy marque un enthousiasme souvent bien excessif pour les anciennes républiques, en particulier pour celle de Sparte. Toutes les lois du communiste Lycurgue,^ son héros de prédilection, lui paraissent merveilleuses et parfaitement en rapport avec la nature. L'auteur du Voyage d'Anachursis conlvihu.a. ainsi à exalter les idées républicaines qui compiençaient à fermenter dans les têtes.
D'ailleurs, si Barthélémy a favorisé la propagation d'idées dangereuses, il s'abandonna à ce courant philosophique avec une incontestable bonne foi et sans aucune intention de capter la renommée. Personne ne fut moins amoureux que lui de la gloire bruyante. A Vàge
î Pour écarter toute idée de fiction que le cadre pourrait faire naître, l'académicien érudit a rapporté au bas des pages plui de vingt mille citations.
398 LES JOUÎINAUX LITTÉRAIRES.
de plus de soixante-dix ans il hésitait encore à se rendre aux instances de ses amis qui lui conseillaient de ne pas différer davantage à publier son Voya'je du jeune Anacharsis; et quand il se décida enfin aie laisser paraître, à la veille des états-généraux, en 1788, ce fut avec l'espoir que, l'attention générale étant tout entière portée sur les grands événements publics, son livre « se glisserait en silence dans le monde ». L'abbé Barthélémy était entouré du respect de ses contemporains, à qui il apparaissait comme un philosophe, comme un sage de la Grèce. « Barthélémy, dans nos promenades, faisait penser à celles de Platon avec ses disciples, » dit Marmontel*. Le comte de Ségur rapporte de son côté que « dans quelques centres de réunion on entendait avec un plaisir mûlé de vénération le simple, le laborieux, l'éloquent et le savant abbé Barthélémy ^. » Il était chéri de tous ceux qui le connaissaient, et en particulier de la marquise du Deffant, à laquelle il témoigna l'attachement le plus dévoué, et dont il fut l'unique appui dans les mauvais jours.
Au Voyage du jeune Anacharsis de Barthélémy il est bon de comparer le Voyage 'pittoresque de la Grèce, d'un autre docte académicien, Choiseul-Gouffier (1732-1817). Cette savante et piquante relation, dont le premier volume parut en 1782 et le second seulement en 1809, fit faire des progrès à la géographie, servit au perfectionnement des cartes marines, apprit, par des descriptions précises, exactes et élégantes, à mieux connaître les monuments et les mœurs de la Grèce, tombée sous le joug des Ottomans.
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Les journaux littéraires du dix-huitième siècle sont une des mines les plus étendues et les plus riches qu'on puisse fouiller. Assurément, à cette époque comme à la nôtre, il se publia quantité de journaux faits sans goût, sans esprit et sans style; on fut inondé d'un déluge de ces écrits hebdomadaires de toute sorte dont Diderot pouvait dire :
« Tous ces papiers sont la pâture des ignorants, la ressource de ceux qui veulent parler et juger sans lire, le fléau et le dégoût de ceux qui travaillent.
1 Mém. de Marmontel, liv. XL
^ Mém. ou Souve7iii's du comte de Ségur, t. I, p. 148.