LES MÉMOIRES DE TRÉVOUX
adressait contre le journal protégé par lui, refusa de continuer aux rédacteurs leurprivilège. Us se transportèrent à Paris, où ils reprirent leur œuvre (1733) sans interruption jusqu'en 1762, c'est-à-dire jusqu'à l'expulsion des jésuites.
L'apparition des Mémoires de Trévoux répandit aussitôt le goût des journaux, et fit naître beaucoup d'œuvres rivales, qui toutes moururent avant la seconde année.
La critique des Mémoires de Trévoux est en général solide, ingénieuse, impartiale et du meilleur ton. Les épigrammes, les colères de Boilcau et de J.-B. Rousseau, de même que les insultes postérieures de Voltaire et autres, ne prouvent rien. Les journalistes jésuites sont des hommes de science et de goût, et ils le prouvent en sachant rendre justice môme à leurs plus grands adversaires', et reconnaître, puljlier, préconiser ce qu'il y a de bon et d'utile dans leurs ouvrages. Sans prétendre que les jésuites de Trévoux aient été constamment et inviolablement équitables dans leurs appréciations, on peut affirmer que ce ne sont pas ceux-là, en aucune occasion, qui méritèrent le reproche d'étroite partialité et de fanatisme violent, fulminé tant de fois contre les jésuites, par l'incrédulité du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Leur critique n'est jamais acre, personnelle, sottisière, et ils ont généralement une politesse qui devrait servir de modèle à tous les écrivains polémiques. Leur style, qui quelquefois est un peu familiex*, un peu négligé, et n'a pas assez de saillie, est d'ordinaire empreint d'une distinction élégante -. Enfin, d'habitude, ils se distinguent par la réserve dans les louanges comme par la mesure dans l'attaque.
Bien des mains ont pris part à la rédaction des Mémoires de Trévoux. Les meilleurs élèves des jésuites y travaillaient en sous-ordre, et les rédacteurs en chef étaient les membres les plus remarquables de la Société. On distingue parmi eux le P. Catrou, l'un des fondateurs, et 1 un des rédacteurs les plus assidus pendant douze années ; le P. Sanadon, faible traducteur d'Horace, mais littérateur consommé dans la connaissance de lantiquité ^ ; le savant P. Tournemine, à qui Voltaire écrivait que « c'était un de ses mérites de parler notre langue avec noblesse et pureté * » ; les P. Bèrruyer et Brumoy ^, qui mainte-
1 Voir le jugement sur Pascal, dans les Mémoires de février 1735, p. 334.
2 Le sec et prétentieux d'Âlenibert parlait du « style dogmatique et bourgeois » des journalistes de Trévoux. {Mél. de Htt., t. IV. De labus do la critique en matière de religion, XXVI.) On peut cependant assurer qu' 1 n'est pas un article des P. Berthier, Commire, Bougeant, etc., qui ne soit écrit avec plus de naturel, de goût et d"élégance que la plupart des articles qui composent les Tolumineux Mélanges de littérature de l'encyclopédiste.
3 Voir en particulier, dans le numéro de janvier 1722, ses Corijectures sur les vaisseaux de guerre des anciens.
* Mélang. litt., Lettre au P. Tournemine., 1735.
5 Le P. Brumoy, traducteur et commentateur d'une partie du théâtre grec, n'avait pas des vues assez étendues sur l'art dramatique, et il se montra