‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 74 sur 196 · LES MÉMOIRES DE TREVOUX · texte numérisé non relu

LES MÉMOIRES DE TREVOUX

naient le goût de réruditioii classique ; les P. Commire, Cossart, Rapin, Porée, enfin Bougeant, l'auteur enjoué de V Amusement philosophique sur le langage des bétes, qui, tous, animaient les Mémoires de leur esprit aimable et de leur douce gaieté.

Mais celui de tous les rédacteurs de Trévoux qui eut le plus de célébrité au dix-huitième siècle fut le P. Bkrthier (1704-1*82;. C'était un prêtre d'une foi profonde et d'un zèle ardent. 11 aimait les lettres et les arts, il montrait à les juger une grande finesse d'esprit et un gotit excellent; mais les intérêts du catholicisme le préoccupaient avant tout, et pour les défendre il saisissait toutes les occasions de dépenser la sève religieuse qui bouillait dans son âme. La colère des philosophes éclata contre lui en injures, lorsqu'ils le virent dénoncer énergiquement le danger de leurs doctrines. Voltaire, en 17o8, sortit de la réserve qu'il avait jusqu'alors observée à l'égard des jésuites, ses anciens maîtres, en faisant ôter brusquement de son cabinet de Ferney le portrait du P. Porée, parce que le P. Berthier avait, dans le Journal de Trévoux ^ refusé de le reconnaître pour l'Homère et le Sophocle de la France. Dès lors le téméraire journaliste fut l'objet des attaques les moins ménagées et des injures les plus grossières de Voltaire.

Aux éclats de la mauvaise humeur et de la colère insultante du patriarche de Ferney, le P. Berthier n'opposait que la force de la raison et de la vérité ; il en appelait à la justice du public, et le public équitable et intelligent savait, malgré les injures de Voltaire et de Diderot, honorer dans le P. Berthier le savant critique, le bon écrivain et l'homme vertueux. Son impartialité fut louée même par des adversaires déclarés des jésuites, tels que le janséniste Goujet ^.

Cette réunion d'hommes distingués ou éminents ne pouvait point ne pas donner à leur œuvre collective un cachet tout particulier et très remarquable. Ausi les esprits élevés et impartiaux qui en ont voulu juger par eux-mêmes ont-ils été frappés de ce mérite trop souvent méconnu par l'esprit de parti.

Un critique peu suspect de faveur pour les jésuites a dit :

« Le&Mémoires de Trévoux, dans les portions qui confinent le plus au dix-septième siècle, offrent un fonds mélangé d'instruction et de goût, le vrai monument de la littérature des jésuites en français, et qui, ainsi qu'il sied à ce corps obéissant et dévoué à un seul espri', n'a porté à la renommée le nom singulier d'aucun de ses membres *. »

partial envers les anciens, qu'il eut d'ailleurs le tort de trop franciser dans ses versions. Mais personne ne peut lui contester du jugement et des connaissances.

* Voir en particulier, dans le numéro de janvier 1756, ses Réflexions sur la dissertation de M. Leibnitz touchant l'oriyiiie de^ Fronç'ds,

2 Voir Mém. hist. et litt. de Vahhé Goujet, 1707, p. 114.

3 Sainte-Beuve, Portr. contemp., t. II. Les journaux chez les Romains, par M. J. V. Leclerc (1839). — Voir encore, t. III, p. 227.

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A l'époque môme, les journalistes de Trévoux ne cessèrent d'être en hutte aux attaques et aux injures des écrivains qu'ils combattaient. On contestait leur science et leur goût, comme leur équité; on affectait même de dire que personne ne lisait leur maussade joumnl, qu'il était non seulement méprisé, m ri.s encore inconnu à toute l'Europe '. Les Mémoires de Trévoux étaient si loin d'être négligés et dédaignés, que les autres auteurs de journaux littéraires avaient contre leurs rédacteurs une sorte de pique jalouse. L'al)bé des Fontaines fut un de ceux qu'un peu d'envie porta à critiquer volontiers les journalistes jésuites. 11 reprochait à ceux de son temps un esprit partial et passionné, et quelques fautes contre le goût, l'amour du néologisme, la profusion des métaphores, et l'affectation des termes militaires en matière de controverse 2. Mais il n'en rendait pas moins justice à la science et au talent de ses rivaux ^.

Après la suppression des jésuites, la rédaction des Mémoires de Trévoux fut confiée à d'autres écrivains ; on s'aperçut bientôt du changement de mains. Ce ne fut plus le même style ni la même science, et les hommes de goût les moins partisans de l'ultramontanisme regrettèrent vivement l'ancien journal *.

GuvoT DES Fontaines (168o-1T45), cet émule des auteurs de Trévoux dont nous venons de parler, est un des bons journalistes de la première moitié du dix-huitième siècle.

L'abbé des Fontaines a été couvert d'outrages par Voltaire ; Diderot le comparait à Erostrate et à Zoïle ^ ; nombre d'autres philosophes l'ont insulté ; cependant il avait un mérite sérieux auquel quelques-uns

' D'Argens, Lettres cabalistigues, préf.

- Nouvelliste du Parnasse, t. J, p. 212.

3 Voir Observ. sur les écrits mod., t. I, p. 140.

* Voir Bacliaumont, Mém. secrets, 21 juillet 17C2, t. I, p. 109.

On peut prendre une idée suffisante de cette vaste collection dans l'extrait intitulé : L esprit des journalistes de Trévoux, ou morceaux précieux de littératuru répandus dans les Mémoires pour l'imtoire des scences et beaux-arts, depuis leur origine en KOI, jusqu'en 17G2, 4 vol. in-12. 1772. Plus de 800 volumes ont été mis à contribution.

A ceux qui voudront parcourir la collection elle-même, nous indiquerons cent articles très remarquables, les extraits sur Y Encyclopédie : janvier, février, mars, octobre 1751. Ils ne satisfirent pas Diderot, et cependant de grands éloges étaient donnés à l'entreprise philosophique. Nous signalerons encore le Jugement sur les Lettres de M"'^ de Séi:i'jné,']Vih\ 173; etjuillet 1751. Ces articles montrent avec uneévidence assez sensible queles jésuites n'étaient pasaussirancuneux qu'on l'a souventdit. Enfin, nous recommandons aux littérateurs sérieux un article sur le Pi;/?'a//è/e des quatre Èlectres de Sophocle, d'Euripide, de M. de Crébi Ion et de M. de Voltaire, août 1760; et un du mois de décembre 1755, sur le système de Condillac, qui reconnaissait une âme dans les bêtes.

s Voir Encyclop., art. Encyclopédie.

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