‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 75 sur 196 · DES FONTAINES · texte numérisé non relu

DES FONTAINES

de ses plus célèbres contemporains ont rendu hommage. J.-B. Rousseau, Rollin, estimaient son talent et ses connaissances ; le président Hénault l'appelait « lAristarque du siècle* ». Piron fut aussi, pendant longtemps, au nombre de ses admirateurs : personne n'était mieux fait pour goûter le sel piquant, les saillies ingénieuses, les reparties amusantes qui rendaient si originale, au dire des contemporains, la conversation du spirituel abbé.

L'abbé des Fontaines commença, dès 1724, à se distinguer comme critique et journaliste, en relevant le Journal des savants que la médiocrité des derniers rédacteurs avait laissé tomber. En 1731, il entreprit pour son compte un autre ouvrage périodique, le Nouvelliste du Parnasse ou Réflexions sur les ouvrages nouveaux. Le ministère arrêta, en 1732, cette publication, mais des Fontaines obtint, trois ans plus tard, un privilège pour de nouvelles feuilles périodiques qu'il intitula : Observations sur les écrits modernes. Les Observations furent supprimées en 1743 et remplacées l'année suivante par les Jugements sur Its ouvrages nouveaux. La sévérité de sa critique lui fit de nombreux ennemis, dont le plus implacable fut Voltaire. Des Fontaines s'attira le ressentiment de l'irritable philosophe, en 1731, en censurant le Temple du goût et la Mort de César, et, en 1738, en faisant un jeu de mots méprisant sur les Éléments de la philosophie de Newton mis à la portée de tout le monde ; au lieu de ces paroles : mis à lu portée de tout le monde, il fallait lire, suivant le journaliste, mis à la porte de tout le monde. Voltaire se vengea en cherchant non seulement à le rendre ridicule, mais à le rendre odieux. 11 eut la basse cruauté de lui jeter sans cesse à la tête l'accusation d'un vice infâme dont il avait réellement été soupçonné, mais dont il avait bientôt été reconnu innocent. Outre la longue série de ses articles de journaux, des Fontaines a laissé divers écrits de critique littéraire qui méritent de n'être pas tout à fait oubliés : les Paradoxes littéraires au sujet de l'Inès de Castro de la Motte (1723), qui obtinrent à l'époque un grand succès; le Racine vengé ou Examen des remarques grammaticales de M. l'abbé d'OUvet sur Racine (il 2>S), dont nous avons déjà parlé.

11 publia, en 172fi, la première édition de son Dictionnaire idéologique, où il attaqua la néologie de son temps, « les constructions singuUères, les associations de mots l'un de l'auire étonnés, le mélange des mots familiers et triviaux avec les mots nobles et savants, l'introduction des termes de la grammaire ou du palais dans le style élégant et dans la poésie, 1 abus des figures recherchées et surprenantes, enfin toutes les façons de parler affectées, bizarres ou extravagantes, que de médiocres imitateurs des précieuses ridicules donnaient pour des découvertes et des enrichissements de la langue. »

11 ne prétendit pas seulement montrer que le style des néologues était vicieux, il voulut le rendre ridicule et méprisable, et il y parvint

' Mém. du président Hénault, cli. v, p. 30.

par le ton railleur qu'il sut prendre et par la bonne plaisanterie dans le goût de Lucain dont il assaisonna ses critiques. On y trouve un mélange agréable dironie et de satire ; seulement l'adversaire du né logisme aurait dû se contenter de traits piquants et ne pas descendre à des personnalités injurieuses. Les principaux auteurs qu'il blessait de ses traits épigrammaliques étaient la Moite, Marivaux, l'abbé Houtteville, les pères Catrou et Castel. Des Fontaines s'est généralement attaqué au mauvais néologisme, cependant nombre des expressions qu'il s'était efforcé de condamner au ridicule se sont naturalisées dans la langue et ont été depuis employées par les écrivains les plus élégants et les plus purs.

Peu de temps après avoir donné le Ditionnaire néologique, il fit l'éloge historique de P'jn^a/o?î-P/(0'6ws, spirituelle parodie des éloges funèbres que Fontenclle, le secrétaire de l'Académie des sciences, composait avec trop d'art et avec trop d'esprit. Voulant présenter un modèle d'un éloge ridicule, il imagina un sujet auquel il pût rapporter les phrases et les expressions de son Dictionnaire néologique, et il fit de son Pantalon- Phœbics un homme universel.

Il fit suivre cet éloge historique de la réception de l'illustre Mathanasius à l'Académie française, boutade non moins gaie que piqu mte.

Avide de réputation. Des Fontaines se pressait trop d'écrire : il entassait ouvrage sur ouvrage * et ne travaillait pas assez ce qu'il donnait au public ; il avait un tact plus sûr que délicat, enfin le ressentiment et l'indignation corrompirent souvent son jugement. On peut dire cependant qu'en général ce critique, si ennemi du phœbus, du clinquant, de la pointe, du style haché et décousu, des pensées alam biquées et métaphysiques, a servi la cause du bon goût et des vrais principes littéraires.

Des Fontaines eut pour 'successeur dans la critique Jean Fréron (1719-1761), qui avait été quelque temps son collaborateur aux Observations sur les écrits modernes, et avait en outre, dit-on, travaillé à sa traduction de Virgile. Fréron fut un critique redoutable par la vigueur avec laquelle il maniait le sarcasme, et par la gaieté dont il assaisonnait ses traits les plus piquants. Quelquefois partial, il avait habituellement le goût sûr. Moins savant, moins profond que l'abbé des Fontaines, qui accorda de grands éloges aux travaux de sa jeunesse -, il avait plus d'agrément et plus de légèreté, et un tact plus fin à relever les fautes de langage, à ridiculiser le style emphatique, à signaler l'abus du

1 On trouve la liste de ses nombreux éci'its au commencement du tome premier de l'Esprit de Vabbé des Fontainei, publié en 4 vol. iu-12, parl'abb*^ de La Porte, 1757.

* Une Histoire de Marie Stuart, une Histoire dWllemagne. Des Fontaines, en cette circonstance un peu trop élogieu:^, attribuait à l'Histoire de Marie Stuart toutes les qualités des meilleurs ouvrages de Vertot. ^ Voir le t. XXXVIII des Observ., p. 167. — Voir encore le t. XXX, p. 73.

néologisme. Excellent humaniste, il possédait très bien les auteurs grecs et latins et ceux du siècle de Louis XIV. Il connaissait également plusieurs littératures étrangères. Maître Aliboron ditFréron^ était tout simplement im des hommes les plus instruits de son temps. Enfin, n'en déplaise à l'opinion générale, il eut assez de mérite pour qu'on doive lui accorder une place dans une histoire littéraire d'oi:i les talents secondaires ne sont pas rejetés.

Fréron annonçait déjà de remarquables talents de critique dans une petite publication périodique intitulée : Lettres de madame la comtesse de**' (1746, in-12). Ces lettres, pleines de raison et d'un excellent badinage, ne laissaient à désirer qu'un peu plus de correction. La vanité offensée de quelques beaux esprits parvint à les faire supprimer. En 1749, il commença la publication des feuilles qui devaient lui faire une réputation si bruyante et lui susciter tant d'ennemis. Apres en avoir publié treize volumes sous le titre de Lettres sur quelques écrits de ce temps, il donna à son journal, en 1754, le titre d'Année littéraire, et dès lors il ne cessa pas de juger tous les ouvrages de littérature, d'arts et de sciences, au fur et à mesure de leur apparition. A cette époque on n'avait guère, en fait d'ouvrages périodiques, que le Mercure et le Journal des savants : le premier, peu autorisé, parce qu'il avait l'habitude de louer tout; et le second ne s'adressant qu'à un nombre de lecteurs très restreint. Fréron, en entreprenant un journal de pure critique, répondait à un besoin de l'époque, et le public l'accueillit si bien qu'il gagna, pendant plusieurs années, au delà de vingt mille livres par an.

Fréron avait des collaborateurs assez médiocres, tels que l'abbé de Laporte, Marin, Fontanelle et plusieurs autres : il y a une différence considérable à faire entre Fréron et ceux que Voltaire appelait la Fréronaille, et qu'on nommait généralement ses croupiers.

Des personnages plus ou moins marquants, des écrivains plus ou moins célèbres se faisaient quelquefois les collaborateurs decefuilliste, comme on disait alors. C'est ainsi que le marquis d'Argenson a fourni plusieurs articles à l'Année littéraire ^.

Dorât fut aussi un des collaborateurs de Fréron, qui le paya de ses articles et de sa sympathie en Faccablant, dans la plupart de ses feuilles, des louanges les plus démesurées ; il ne feignait pas de le comparer tour à tour à Horace, à Ovide, à Racine ^.

La prostitution de l'éloge pour ses amis ou ses flatteurs est un tort

1 Volt, et leprésid. de Brosses, Lett.iaéJ., à II. de Raffay, 24 oct. 17U0. Voir &USÙ Lettre à la Harpe, 25 fév. 1771.

2 Voir en particulier l'article sur la Noblesse commerçante de l'abbé Cojet, Ann. litt., 1756, p. 37.

s Le poète galatin se montra ingrat. Voltaire ayant publié eo 1776 des Aiiecdotes sur Jean Fréron où il diffamait tous ceux qu'il croyait être les acolytes et les suppôts du journaliste, Dorai eut la triste faiblesse de renier son ami dans une lettre imprimée à Voltaire.

406 FRERON.

qu'on ne peut s'empêcher de reprocher à ce critique dont la sévérité envers ses adversaires fut souvent excessive. 11 a vanté Poinsinet comme Dorât, et, pendant vingt ans, il a exalté Crébillon encore plus que Corneille, et non seulement Crébillon auteur de Rhadamiste, mais Crébillon auteur d'Electre, de Sémiramis, de Xei'xès, de Pyrrhus, de Catilina.

Fi'éron a justement ridiculisé et stigmatisé quantité de ihilosophastres sans morale, sans religion et sans style, La gloire des chefs du parti ne l'a pas ébloui, et il a osé, à ses périls et risques, discuter leurs titres à l'admiration des hommes ^ L'entraînement de la polémique, le ressentiment, l'ont souvent emporté au delà du but; et il avait un penchant à chercher des querelles aux gens, auquel il a quelquefois cédé trop facilement. Mais enfin on ne peut nier qu'il ait fait preuve de courage, et aussi de goût excellent en bien des occasions.

Son audace lui coûta cher. Il ne faisait pas bon se jouer à l'irritabilité des philosophes. Tous à l'envi crièrent Toile sur le pauvre Fréron, A leurs yeux à tous il méritait d'être traîné, étouffé dans la fange. Les encyclopédistes furent des premiers à appeler sur lui l'indignation publique et môme la vengeance des lois. D'Alembert, pour quelques attaques nullement excessives, que Fréron avait osées dans son écrit satirique des Cacouacs, le dénonçait à M. de Malesherbes et lui en demandait justice^. Et cependant le ciitique avait été le premier offensé, et il disait avec raison au ministre, qu'on voulait exciter contre lui, que ces messieurs de VEiicyclopédie le faisaient venir à propos de bottes dans les articles les plus indifférents 3.

Le plus implacable, disons le mot, le plus furieux des ennemis de Fréron fut Voltaire'*. Le philosophe est contre Fréron dans un état de rage perpétuelle; mille fois il l'appelle gueux, gredin, poUsson, homme vil, ivrogne; il voudrait qu'il fût enfermé à la Bastille ou à Bicêtre, qu'il fût mis aux galères, qu'il fût pendu.

Voltaire ne s'apercevait pas qu'il grandissait son adversaire de toute la peur qu'il montrait, de toute l'importance qu'il attachait à ses critiques, de toute la rancune qu'il lui gardait.

Mais il paraît que, dans certains moments, le patriarche ne pouvait s'empêcher de parler tout différemment du feuilliste. S'il faut en croire le prince de Ligne, Voltaire quelquefois rendait justice à Fréron. Après avoir dit que V Année littéraire « est le premier journal excellent » ; que Fréron «avait souvent raison » dans ses critiques;

' D'abord adversaire impétueux de J.-J. Rousseau, il le ménagea quand il se fut brouillé avec les philosophes, il prit même parti pour le citoyen de Genève dans sa querelle avec Hume.

* Lettre du 23janv. 1758.

' Lettre à M. de Malesherbes, 27 janv. 1758.

*L'animosité de Voltaire contre Fréron conamença à l'occasion de l'extrait qui fut fait, dans \! Année littéraire de la comédie la Femme qui a raison, représentée en 1749.

qu'il « analysait, dépeçait, isolait quelquefois par malice et censurait avec finesse », le célèbre Belge ajoute : « M. de Voltaire, pour qui Fréron était ce que Jésus-Christ était déjà pour lui, un sujet coQtinuel de s'échauffer la bile, disait : « C'est un grand coquin que cet àne littéraire; mais il a bien du goût; il peut le former; il saisit bien toutes les nuances '. » Voltaire, apprenons-nous ailleurs, prié par un seigneur de la cour de Turin de nommer quelqu'un dans Paris à qui l'on pût s'adresser pour avoir une idée des ouvrages nouveaux, désigna malgré lui Fréron comme un des hommes dont le goût était le plus sûr.

Le philosophe déclare plusieurs fois dans sa Correspondance qu'il ne lit jamais aucune Fréronade ; il paraît au contraire qu'entre les écrits périodiques de Paris, les Malsemaines de Fréron étaient celui qu'il lisait le plus assidûment. Suivant le récit d'un visileur de Ferney, quand il recevait un numéro de l'Année litiéraire, et qu'il le prenait pour le parcourir, la main lui tremblait, et il avait lair d'un criminel qui va entendre sa sentence*.

L'irritable la Harpe fut également au nombre des plus \iolents ennemis de Fréron. Il l'injuria avec fureur en prose et en vers. Dans ses Mélanges littéraires, après avoir célébré Voltaire, à l'occasion de Pierre le Grand, il ajoutait :

« Souvent même ses mains, reprenant les pinceaux,

Se ranimaient encor pour peindre les héros ;

Et Zoïle marqué du sceau de l'infamie.

Et, pour dernier affront, méprisé par l'envie,

Le cœur rongé d'un fiel qu'il prenait soin d'aigrir,

S'agitait dans sa fange et n'en pouvait sortir 3. »

On comprend que le peu patient critique n'ait pas pardonné ces vers à l'auteur de Warwick.

Il faut le reconnaître, ce n'est pas seulement Tàcreté de sa polémique, quelquefois outrée, quelquefois partiale, mais aussi l'énergie de son talent et la justesse de ses critiques, qui valurent à Fréron tant d'ennemis.

Qu'on parcoure YAiinée littéraire, et l'on y rencontrera nombre de jugements aussi remarquables par le goût qui les a inspirés que par leur louche vigoureuse. La critique des Contes moraux de Marniontel * est mordante et un peu méchante, mais adroite, vraie et judicieuse. L'examen des Contes de Guillaume Vadé est plein de malice et de raison :

1 Le prince de Ligne, Mélanges, t. XXVII, p. 198. Sur le. Lycée, t. VII, p. 328, - Extrait d'une lettre de Ferney, du 4 déc. 17:6, dans les Mém. secre:s, t. IX, p. 290.

* Mél. lut., Disc. ni. —Voir encore Lycée, 3' part., liv. T, chap. vi, sect. I .

* L'Année litt., n" 37.

«M. de Voltaire, toujours fécond, toujours ingénieux, toujours fin dans ses plaisanteries, a trouvé très piquant de faire paraître un gros ramas de prose et de vers sous ce titre : Contes de Guillaume Vadé, 1 vol. in-8° de plus de 400 pages. Ce giand auteur, qui possède tous les secrets de l'esprit humain, attache depuis longtemps un sel qui n'est guùté que de lui seul aux noms de baptônie des gens qu'il veut ridiculiser. Par exemple, il regarde comme un tour de force de son imagination d'avoir appelé le grand Pascal, Biaise Pascal. Moi-même, s'il m'est permis de me citer, il pense m'avoir renversé de son souffle satirique en me nommant Jean Fvéron. 11 n'y a pas jusqu'à ce pauvre Vadé qu'il n'aille agacer dans le tombeau ; il lui donne le nom de Guillaume, et non content de cette heureuse découverte, il met à la tête des Contes une préface de Catherine Vadé, où il est question encore de Jérôme Carré, son cousin issu de germain. Oh ! (jue cela est plaisant, François-Marie Arouet de Voltaire * ! »

Nous pourrions citer de nombreux morceaux écrits avec autant de finesse; mais l'article, peut-ôtre, qui donne la meilleure idée du talent de Fréron, est la Relation d'une grande bataille-, dans laquelle il rend compte de la première représentation de l'Ecossaise (26 juillet 1760), où Voltaire l'avait traduit et déshonoré sur la scène sous le nom de Frelon, en y accolant les qualifications de fripon, de crapaud, de lézard, de couleuvre, d'araignée, de langue de vipère, d'esprit de travers, de cœur de boue, de méchant, de faquin, dimpudent, de lâche coquin, d'espion, de dogue, etc. Contrarié par la censure qui voulait non seulement lui interdire les personnalités, mais lui faire supprimer des traits qui n'étaient qu'une bien légitime représaille, il donna plus de force à son style en le rendant moins injurieux; et, sous le voile de l'allégorie, sut percer de coups sensibles ses triomphants adversaires : Voltaire, Diderot, Sedaine, Grimm, Marmontel, le chevalier de la Morlière, etc. Voltaire fut celui de tous que cette juste vengeance irrita le plus, et il étendit son ressentiment jusqu'à M. de Malesherbes qui Favait tolérée; dès lors il n'est sorte d'injure qu'il ne se permît contre ce sage ministre; et, pour lui, si le nom de Fréron était celui du dernier des hommes, le nom de son protecteur était à coup sur L'avant-dernier.

Le ton habituel de Fréron n'est pas si dur, si méchant, si vindicatif qu'on le croit communément. Dans la plupart de ses articles, surtout des premières années, on voit une discussion ferme, et peu d'insultes. Fréron ne se jette pas sur les personnalités et les injures, comme Voltaire. Il justifiait assez bien son épigraphe empruntée de Martial :

Parcere personis, dicere de vitiis.

Épargner les personnes, parler des vices.

Mais souvent ses traits étaient aussi spirituels que mordants. Il disait, en parlant de nous ne savons plus quelle Histoire de Charle-

1 L'A7inée lift., 1764, lett. XIII, t, IV, p. 289. « Ibid., 1760, t. V, p. 209 à 216.

FRÉROX. 409

magne : « Cette histoire est comme l'épée de Charlemagne, longue et plate. »

Parfois Fréron savait très bien rendre à Voltaire ses malices. Le philosophe avait lancé dans le public cette venimeuse épigramme contre le journaliste :

« L'autre jour, au fond d'un vallon, Un serpent mordit Jean Fréron.

Devinez ce qu'il arriva ?

Ce fut le serpent qui creva. »

Fréron la publia lui-même en la faisant suivre de ces observations :

t Cette épigramme court depuis peu dans Paris; quoiqu'elle soit contre moi, je ne puis m'empêcher de convenir qu'elle est très ingénieuse et très piquante. On assure qu'elle est de M. de Voltaire, et cela n'est pas douteux, car elle n'est pas neuve; elle a une centaine d'années environ d'antiquité. M. l'abbé Batteux la rapporte dans le tome troisième de son Cours de helles-leitres, p. 180, édit. A& Vi bZ, chftz Dessaint ei Saillant, rue Saint- Jean-de-Beauvais. Vous la trouverez même un peu mieux tournée que celle que vous venez de lire ; la voici :

t Un gros serpent mordit Aurèle ; Que croyez-vous qu'il arriva?

Qu'Aurèle en mourut : bagatelle !

Ce fut le serpent qui creva. »

« J'aurais cru, et qui n'aurait pas cru comme moi, de l'invention à M. de Voltaire, du moins dans le genre mordant et satirique ' ? »

Dans un numéro suivant, Fréron se faisait écrire une lettre où se trouvait ce passage :

« Tout le monde vous sait gré, monsieur, d'avoir inséré dans vos feuilles l'épigrammeque M. de Voltaire a faite contre vous. On me l'avait déjà récitée; mais j'ignorais qu'elle se trouvât, à quelque différence près, dans le Cours de belleslettres de M. l'abbé Batteux, et vous m'avez fait plaisir de découvrir ce plagiat. Au reste, ce bon mot est très ancien; la source m'en a étj indiquée par un célèbre latiniste ; c'est une vieille épigramme latine en deux vers :

Vipera Cappadocem malè sana raoraordit : at ipsa Gustato pcriit sanguine Cappadocis . ■

« Une vipère mordit imprudemment un Cappadocien ; mais à peine eut-elle goûté de son sang, qu'elle périt elle-même. »

« Cette épigramme, dont l'auteur est inconnu, se trouve partout : entre autres, dans l'excellent recueil intitulé Epigrammatum delectus ex omnibus tum veteribus, tum recentioribus poetis accurate decerptus ; ce choix a été fait par MM. de Port-Royal ^-. »

Esprit et science, le journaliste insulté réunit tout ici pour mettre les rieurs de son côté.

» L'Année litt., 1763, lett. XII, 1. 1, p. 287. > Ibid., lett. XII, t. II, p. 282.

410 FRERON.

Fréron publiait souvent ainsi lui-môme les injures que lui adressait son bilieux ennemi. Par exemple, il inséra dans ses feuilles la lettre de Voltaire à la Harpe, du 7 janvier 176i, qui se termine par CCS mots où l'outrage était assaisonné d'une pointe un peu recherchée :

« Il y a eu de tout temps des Frérons dans la littérature ; mais on dit qu'il faut qu'il y ait des chenilles, parce que les rossignols les mangent pour mieux chanter. »

Et le journaliste, pour toute vengeance, se contentait d'ajouter ces mots :

« Comme cette lettre m'a beaucoup amusé, et que sa publicité ne peut manquer d'être agréable à M. de Voltaire et à M. de la Harpe, je me hâte de l'insérer moi-même dans mes feuilles pour leur petite satisfaction et pour la mienne. »

Beaucoup d'autres pages écrites d'un style serré et nourri sont dun véritable littérateur et d'un critique judicieux, et, si nous pouvions les citer, elles suffiraient à rehausser l'idée que l'on a presque partout du polémiste Fréron. Des deux cent cinquante volumes qu'il a composés, on pourrait extraire plusieurs volumes dignes de compter parmi les bonnes productions littéraires du dix-huitième siècle*.

Si Fréron excita la haine de nombreux ennemis, il eut aussi l'estime et la sympathie d'une notable partie du pubhc et de plusieurs personnages importants. 11 était des Académies d'Angers, de Montauban, de Nancy, d'Arras, de Gaen, de Marseille, des Arcades de Rome. Le prince de Deux-Ponts le prit en grande estime, l'attira à sa cour, le combla de biens, et, pour le fixer auprès de lui, lui promit le premier bailliage qui viendrait à vaquer dans ses États, c'est-à-dire vingt mille livres de rente. Il avait de nombreux admirateurs dans la grande société de Paris. C'est ainsi que M™'' de Genlis, abonnée à l'Année littérairn de Fréron, y trouvait « beaucoup d'esprit et de fort bons jugements 2 » . Ceux mêmes de ses adversaires qui étaient capables d'apprécier la rigidité de ses principes classiques ne pouvaient se défendre de l'honorer. Le malin auteur de la Diinciade, Palissot, malgré sa haine pour le redoutable journaliste, rendit justice à son talent, comme à son caractère et à ses moeurs^. Beaucoup d'autres non seulement l'appréciaient, mais l'aimaient : car ce critique redouté des bons comme des mauvais auteurs était un homme aimable, gai, simple et fort doux dans la société, et ne portant nullement sur sa bonne et jolie figure la méchanceté qu'on lui attribuait.

* Ce choix vient d'être fait excellemment par M. Anatole de Barthélémy, en deux volumes publiés chez l'éditeur Palmé,

* Mém. de J/™« de GenlU, t. II, p. 2C0.

' Voir Mél. delitt., passim, et en partie: Pièa relat. à la Dunciade, Lett. de Palissot, k M. F"* de N***.

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