‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 76 sur 196 · GEOFFROY. 4H · texte numérisé non relu

GEOFFROY. 4H

Le succès de l'Année littéraire, si brillant pendant quelque temps, ne se soutint pas jusqu'au bout, et la fin de son rédacteur fut malheureuse. Pendant les sept ou huit dernières années de sa vie, ses feuilles ne lui valaient plus que sept ou huit mille livres, et, chargées de quatre mille francs de pension, ne pouvaient plus suffire à sa subsistance : il ne se soutenait que par des secours étrangers.

La cabale de Voltaire, à force de mouvement, finit par obtenir du garde des sceaux, M. de Miromcsnil, la suspension du privilège de l'Année littéraire. Fréron avait une attaque de goutte au moment où on lui annonça la nouvelle de la suppression de ses feuilles : la goutte remonta, et l'étouffa le 10 mars 1776. On rapporte qu'il dit en mourant : « C'est un malheur particulier qui ne doit détourner personne de la défense de la monarchie : le salut de tous est attaché au sien. »

Fréron eut pour successeur, dans la rédaction de VAiinée littéraire, Geoffroy (1742-1814), qui avait été membre de la société de Jésus jusqu'à sa suppression, puis, s'étant fait agréger à l'Université, avait obtenu la chaire de rhétorique du collège de Navarre et ensuite celle du collège Mazarin. Geoffroy se signala tout d'abord, à l'Année littéraire, par de vives attaques contre Voltaire et les autres chefs et adeptes de la philosophie. Un grand fonds d'instruction le mettait en état de soutenir les discussions littéraires les plus difficiles et les plus élevées. Lorsque la révolution éclata, il se joignit à Royou, rédacteur de YAmi du roi. Obligé de fuir après le 10 août 1792, il se cacha dans un village où il se fit maître d'école. La révolution du 18 brumaire an VIII lui permit de revenir à Paris, et bientôt après il fut chargé de la partie des spectacles dans le journal des Débats. De la réunion des nom breux articles qu'il y a donnés, on a formé un ouvrage important, en cinq volumes in-8°, sous le titre de Cours de Uttératuï^e dramatique. Celte œuvre appartient au dix-neuvième siècle plutôt qu'au dix-huitième; aussi n'en dirons-nous ici qu'un mot. Geoffroy, élargissant le cadre du feuilleton, y combattit avec force et talent les fausses doctrines en philosophie, en morale, en littérature. Grand admirateur de Corneille, il fit justice de la plupart des faux jugements touchant le fond des pièces, dont est rempli ce Commentaire de Voltaire que Suard', comme la Harpe, avait beaucoup trop justifié. Il releva également, dans le Lycée, bien des fausses appréciations sur le théâtre. Les grands auteurs de l'antiquité et du dix-septième siècle trouvent toujours en lui un défenseur énergique et intelligent; mais il est quelquefois trop sévère pour les écrivains du dix-huitième siècle et pour les littératures étrangères qui n'appartiennent pas au genre classique. Ainsi, il a jugé avec une excessive rigueur Diderot et Beaumarchais; il n'a vu dans Shakespeai'e qu'un « génie sauvage », qu'un bateleur,

1 Voir la notice sur Vauvenargues, par Suard.

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