SUARD
qui, dans un siècle barbare, fit briller, à travers les plus monstrueuses absurdités, quelques éclairs de génie ^ Souvent dur, outrageant pour certains auteurs de son temps, il a, d'autres fois, par un vil intérôt, dit-on, prostitué ses éloges aux plus médiocres talents. Enfin, s'il a presque toujours fait preuve d'un jugement très sain dans tout ce qui est du ressort de la raison, il a rarement montré une aptitude suffisante à juger les ouvrages de sentiment.
SuARD (1734-1807), bien qu'il n'ait écrit aucun ouvrage original de longue haleine, occupera toujours, comme Geoffroy, une place honorable parmi ceux qui combattirent pour le bon goût à la fin du dixhuilième siècle et au commencement du nôtre.
Il publia, en 1768, sous le titre de Variétés littéraires, les articles les plus importants sur divers sujets que lui, l'abbé Arnaud, Dcvaisne, etc., eussent insérés dans le Journal étranger et dans la Gazette littéraire. Cette collection, très variée de ton et d'objet, et à laquelle Suard déclare modestement n'avoir eu que la moindre part, offre certainement de quoi intéresser les bons esprits et les gens de goût. Les articles de Suard répandus dans ce recueil ont un mérite particulier ; cependant nous préférons encore les notices qu'il composa, au déclin de sa vie, pour la Biographie universelle ^
Suard était surtout versé dans la connaissance de la langue, de la littérature et des mœurs des Anglais. Il popularisa en France un des meilleurs ouvrages d'outre-Manche, l'Histoire du règne de Charles- Quint, par Robertson, dont il donna une traduction exacte et élégante qui parut en même temps que l'original; et, en rédigeant avec l'abbé Arnaud le Journal (tranyer, il favorisa grandement lintroduclion des littératures étrangères, spécialement de la littérature anglaise.
Le Journal étranger et la Gazette littéraire eurent peu de succès, malgré leur sérieux mérite, ou plutôt à cause même de leur sérieux mérite; car, selon la remarque de Grimm, les oisifs de Paris, alors, ne voulaient pas s'instruire, ils ne voulaient « qu'être au fait de la brochure du jour^ ». D'ailleurs, Suard et Arnaud, l'un assez paresseux et l'autre très dissipé, ne surent pas, même avec l'aide que leur apportèrent Diderot, Saint-Lambert et plusieurs autres, donner à leurs journaux la régularité que demandent des publications périodiques.
Suard fut haï par l'ombrageux .Jean-Jacques, et dénigré par divers écrivains, tels que Beaumarchais dont il avait attaqué le système dramatique en pleine Académie, et Joseph Chénier, lequel, pour l'avoir
1 Articles du 19 brumaire an IX et du 18 nivôse an XH.
2 Son discours de réception à l'Académie, où il se pose en défenseur très décidé de la philosophie, peut encore être cité comme un de ses meilleurs morceaux.
•■ Grimm, Corresp. litt., janv. 17G9.