‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 79 sur 196 · LES MÉMOIRES SECRETS, BACHAUMONT, ETC · texte numérisé non relu

LES MÉMOIRES SECRETS, BACHAUMONT, ETC

resque, si chaud et si animé, qu'on y reconnaît la force et l'élan d'une vraie passion.

On peut encore lire avec plaisir et profit plusieurs des morceaux où il traite des anciens, de leur poésie, de leur philosophie, de l'influence de ces divers objets les uns sur les autres et sur les mœurs, et de celle des mœurs sur ces oljjets ; enfin où il retrace le caractère, la marche, les propriétés, le génie des langues savantes.

L'abbé Arnaud, membre de l'Académie française et de celle des Inscriptions et des Belles-Lettres, était, comme Suard, un amateur de littérature plutôt qu'un litlérateur, un homme du monde plutôt qu'un écrivain. La douceur et la bienveillance de son caractère, laménité et la politesse de ses manières, le genre élevé, brillant et inspiré de sa conversation quand il parlait des beaux-arts, le faisaient rechercher par la meilleure société, et lui valurent môme la familiarité des personnages les plus illustres. 11 se plaisait à dépenser son esprit dans ce monde choisi, comme à aider de ses conseils et de ses idées les écrivains et les artistes, surtout ceux qui étaient capables de partager sa passion pour la langue et pour les arts de la Grèce.

Geoffroy, rapportant et approuvant une épigramme malicieuse de Marmonlel, a parlé très dédaigneusement de l'abbé Arnaud, « qui, ditil, fut académicien, on ne sait pourquoi, et qui, sans rien savoir et sans avoir rien fait, eut une réputation de savant dans les salons, auprès des femmes, avec quelques boutades provençales •. » Assurément, Arnaud, pour s'être trop plu dans les sociétés du grand monde, n'avait pas travaillé comme il aurait dû, ni produit ce qu'il aurait pu, lui dont Buffon a dit que le « génie était fait pour ranimer les restes précieux de la belle et savante antiquité^. » Il aurait pu aspirer à la gloire, il n'a joui que d'une réputation éphémère.

On doit encore ranger parmi les journaux littéraires les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres en France, commencés par Bachaumont et continués par divers écrivains d'un mérite inégal. L'ensemble de la collection, avec bien des défauts, forme une revue curieuse de la littérature, des arts, de la politique et de la société, depuis le l'^' janvier 1767 jusqu'au 1*^'' janvier 1788. L'analyse intéressante des ouvrages nouveaux, la variété des anecdotes, le choix des vers, la multitude des bons mots, des épigrammes, des chansons gaies, enfin la brièveté des articles firent lire avidement les Mémoires secrets dans leur nouveauté, et les rendent encore très piquants même aujourd'hui.

Les cinq premiers volumes rédigés par Bachaumont sont les mieux écrits et les plus littéraires. Il apprécie les ouvrages nouveaux avec le tact d'un vrai critique, et la discrétion d'un homme qui sait modestement douter de lui-même. Généralement il n'exprime un juge-

1 Cow^s de litt. dram., t. V, p. 17, 10 juill. 1815:.

- Hiit. naf. des oiseaux, édit. in-12, t. XVII. Le Cygne, note.

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ment qu'après avoir recueilli les avis des connaisseurs; il se fait conscience de présenter les divers aspects d'une question, et, précisant le pour et le contre, le bon et le mauvais, de tout dire, à charge et à décharge. Plusieurs de ses extraits sont des articles littéraires nourris de connaissances et de raison.

Aussi bon juge dans les questions d'art qu'en littérature, il fit accueillir comme des œuvres sérieuses, éclairées par un goût sûr et délicat, son Essai sur la peinture, la sculpture et V architecture, et ses Mémoires sur les expositions du Louvre ^

Bachaumont n'est pas un écrivain à dédaigner, et ses jugements littéraires sont souvent exprimés dans un langage très original. C'est ainsi qu'il dit des Éloges de Descaiies, par Thomas et par Gaillard :

« Le public ne goûte point les deux discours couronnés par l'Académie. Celui de M. Thomas est, sans contredit, le plus mauvais de ses ouvrages; il est noyé dans un tas de digressions et d'épisodes tout à fait étrangers. Le détail dans lequel il entre au sujet des ouvrages de Descartes trahit souvent son ignorance dans ces matières, le tout revêtu d'un style métaphysique, hy|)crbolique, emphatique, absolument indigne du héros simple et modeste qu'il célèbre. C'est un volume très gros, qui ne peut se lire en entier. Celui de M. Gai lard, plus succinct, est dune simplicité qni dégénère en petitesse : il est plein de figures puériles. En un mot, l'un est l'ouvrage d'un pédant, l'autre d'un écolier: le premier est un vin fougueux qui mousse, qui pétille, qui casse les bouteilles; l'autre est de la piquette à quatre sols, très plate, très insipide, etc. *. »

Bachaumont a beaucoup de pages aussi bien écrites ; cependant son style n'est pas, tant s'en faut, irréprochable, 11 est souvent négligé, quelquefois même tout à fait incorrect. Certaines fautes lui sont habituelles, comme de faire suivre le pronom ceZut d'un adjectif ou d'une proposition qui demanderait d'être amenée par un relatif et par un verbe.

« En voilà. Monsieur, beaucoup trop sur les tableaux d'histoire, dont le catalogue aurait été plus court, si je n'avais fait mention que de ceux udmiraôles pour le génie *. » — « Le genre du paysage continue à être fort à la mode parmi nos peintres, comme le plus aisé, comme celci de plus prompte défaite, et qui assujettit moins le génie à des règles précises *. »

Bachaumont, très lié avec ceux qui donnaient le ton au siècle, est légèrement imbu des idées philosophiques ^ ; cependant, comme Duclos, il s'inquiète de l'audace et de la témérité croissante des esprits qui poussent aune révolution destructive de tout ce qui a été respecté jusqu'alors. Quelquefois il prend hautement la défense des idées reli-

1 Voiries Mémoires, depuis l'année 17C7 jusqu'à sa mort, et les lettres relatives à l'exposition de 1775, insérées dans le tome XIII.

2 Mém. secrets pour servir à l'hist. de la rép. des letl. en France, 29 août 1705, t. Il, p. 227.

" Ibid., t. XIII, Lett. sur le salon, 1775, lett. I.

* Ibid., lett. II.

^ Sur le philosophisme de Bachaumont, voir t. XV, art. du 15jaiiv. 1771.

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