LE MERCURE, L'ESPRIT DES JOURNAUX, ETC
gaieté, de la malignité, de la franchise ; quelques erreurs involontaires, peu de mensonges, beaucoup d'anecdotes vraies et ignorées ^ »
Le Mercure est le journal littéraire le plus connu du dix-huitième siècle. C'est de tous cependant le plus fade et le plus médiocre. On le recherchait surtout pour ses énigmes, ses logogriphes, faits par des gentilshommes oisifs qui s'ennuyaient dans les châteaux solitaires de province. On y trouvait quantité de pièces fugitives, brochées par de jeunes beaux esprits qui croyaient que leurs petits vers envoyés au Mercure fonderaient inévitablement leur réputation dans le monde : à la veille de la révolution, le jeune Chateaubriand tenait aussi à gloire de débuter dans le Mercure par une petite pièce bien mignarde et bien recherchée. Des poésies fades, musquées, papillotées, tel était le principal fonds de ce journal galant. Voltaire le jugeait bion lorsqu'il disait des moins mauvaises de ses pièces :
« Toutes ces épltres à Aglaure, à Flore, à Pliilis, ne sont guère faites pour le public; ce sont des amusements de société. Il est quelquefois aussi ridicule de les livrer à un libraire, qu'il le serait d'imprimer ce qu'on a dit dans la conversation 2, »
C'est ainsi que, pendant presque tout le temps de sa durée, en dépit de toutes ses transformations, le Mercure resta le journal dont la Bruyère avait dit « qu'il était immédiatement au-dessous de rien ». Cependant il eut des moments de succès assez bien mérité. Marmontel rendit la vie au Mercure agonisant, et lui donna un peu plus de poids et d'utilité par sa propre collaboration, par le concours déjeunes littérateuï^s de talent, de Paris et de la province, qu'il sut s'attacher et intéresser au succès d'un ouvrage devenu le patrimoine des hommes de lettres, enfin par les relations qu'il étabht avec toutes les Académies du royaume, tant pour les arts que pour les lettres. Mais le livret bleu, dédié au roi par une société de gens de lettres, retomba dans la fadeur et dans l'ennui, aussitôt que l'auteur des Co7ites moraux ne le dirigea plus. La Harpe vint à temps pour le transformer et en faire un journal vraiment littéraire. Ce recueil, devenu tout philosophique, prit bientôt beaucoup de faveur, et, s'il fut vivement attaqué, il se fît lire. Voltaire, dont le goût était difficile, trouvait enfin que le Mercure devenait bon et qu'il y avait des extraits de livres fort bien faits ^.
Plusieurs recueils moins connus que le Mercure eurent un véritable mérite : telle est la Gazette littéraire de l'Europe, qui était citée par la Harpe comme « l'un de nos meilleurs recueils de ce genre* ».
L'Esprit des journaux, commencé à Liège en 1772, poursuivi jusque vers 1813, est un de ceux qui renferment le plus de faits curieux, le plus d'appréciations neuves, originales, sur toutes sortes de sujets;
1 Corresp. secrète., préf.
* Lettre de Voltaire à M. Louis de Boissy, 7 décembre 1770. 3 Lettre de Voltaire à d'Alembert, 13 janv. 1769.
* Lyc, 3' part,, liv. II, ch. v.
Prosateurs du xviii^ siècle. 27