‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 88 sur 196 · DE BROSSES, COURT DE GÉBELIN · texte numérisé non relu

DE BROSSES, COURT DE GÉBELIN

Les Nouveaux Synonymes, moins agréables à lire, mais plus solides que ceux de Girard, ne sont pas le seul livre, mais le plus durable, qu'ait écrit cet auteur que Voltaire trouvait éloquent et profond*.

Le président de Brosses (1709-1777) a vu, de nos jours, sa réputation se rajeunir par ses Lettres historiques et critiques sur l'Italie. C'est peutêtre, en effet, ce qu'il a écrit de mieux. Ces lettres renferment beaucoup de choses qui sentent le philosophe incroyant et contempteur, mais elles contiennent aussi bien des appréciations fines et justes, bien des remarques judicieuses sur la situation du pays, sur les arts*.

Longtemps avant la publication des Lettres sur V Italie, en 1763, de Brosses avait publié un ouvrage qui le place honorablement parmi les théoriciens du langage, un Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques de Vétymologie. La chimère du docte président est de reconstruire idéalement les langues, d'en retrouver par l'analyse les racines primitives, racines qui, suivant l'auteur, se sont si bien conservées, que tous les hommes parlent encore une seule et même langue qu'il est possible de reconnaître dans tous les idiomes, si différents soient ils. Si de Brosses se perd quelquefois dans les hypothèses et les idées vagues, il rencontre des conjectures très soutenables et propose des remarques philologiques subtiles, mais ingénieuses. Voltaire y trouvait avec raison des choses assez bonnes, mais il voulait qu'il les eût pillées^.

En dépit des sarcasmes et des insultes de son rancuneux ennemi, le président de Brosses mérite d'être considéré comme un esprit original et indépendant, et comme l'un des hommes les plus éclairés et les plus spirituels de la province au dix-huitième siècle : ses nombreux écrits nous le montrent à la fois observateur, historien, critique, grammairien, érudit.

Le traité de la Formation mécanique des langues du président de Brosses paraît avoir inspiré Cocrt de Gibelin (172o-1784), qui donna, en neuf forts volumes, de 1773 à 1782, le Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans son génie allégorique et dans les allégories auxquelles conduit ce génie. Comme de Brosses, Court* veut

qu'il a mis précédemment l'abbé Roubaud, pour la conception de son œuvre, au-dessus de Beanzée; c'est bien à tort surtout qu'il l'a nommé un « logicien sûr, un habile dialecticien, »

1 Lettre à l'abbé Roubaud, 1^' juill. 1769.

' Voir en particulier la page spirituellement moqueuse sur les jeux d'eau, sur les girandes, sur les statues grotesques, sur les concerts hydrauliques, enfin sur toutes les somptuosités de mauvais goût dont les pTinces de la maison d'Esté ont décoré leurs villas de Frascati.

» Lettre à d'Alembert, 10 déc. 1770.

* C'est son vrai nom ; de Gébelin est un nom de fantaisie que son père, protestant réfugié, avait pris dans un voyage en France.

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